Laurent Margantin, Pourquoi Robert Walser s

Laurent Margantin, Pourquoi Robert Walser s'est-il effondré ?

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1 www.oeuvresouvertes.net 2 Cela avait pourtant bien commencé pour lui, à Berlin. En deux ans, il publie trois récits (Les Enfants Tanner, Le Commis et L’Institut Benjamenta) lus et admirés par Hermann Hesse, Franz Kafka ou encore Walter Benjamin. Mais très vite, Walser se distingue par son incapacité à s’intégrer au monde culturel berlinois. Tandis que son frère Karl fait une brillante carrière de peintre décorateur au théâtre, il finit par se tenir à l’écart des cénacles littéraires, vivant dans une vieille maison à l’ouest de Charlottenbourg (« Entièrement mort, vide, et sans espoir au cœur »). « On « fait de l’art », ici, d’une façon bien vilaine », écrit-il dans une de ses lettres 3 berlinoises, ou encore : « Ces poètes, avec quelle vulgarité ils se vautrent dans tous ces succès publics ». Walser rêve de départs, de voyages outre-mer qui l’emmèneraient loin de ce monde du spectacle et des mondanités, mais il reste tout de même sept années à Berlin à tenter de vivre de sa plume, au prix de plusieurs humiliations (son éditeur Bruno Cassirer interrompant ses versements d’à-valoir, par exemple). Commence alors une nouvelle période qui va durer également sept ans. Il quitte Berlin et s’installe à Bienne, en Suisse, ville où il est né et a grandi.

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Publié le 14 avril 2014
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Cela avait pourtant bien commencé pour lui, à Berlin. En deux ans, il publie trois récits (Les Enfants Tanner,Le Commis etL’Institut Benjamenta) lus et admirés par Hermann Hesse, Franz Kafka ou encore Walter Benjamin. Mais très vite, Walser se distingue par son incapacité à s’intégrer au monde culturel berlinois. Tandis que son frère Karl fait une brillante carrière de peintre décorateur au théâtre, il finit par se tenir à l’écart des cénacles littéraires, vivant dans une vieille maison à l’ouest de Charlottenbourg (« Entièrementmort, vide, et sans espoir au cœur»). «On «fait de l’art», ici, d’une façon bien vilaine», écritil dans une de ses lettres
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berlinoises, ou encore: «Ces poètes, avec quelle vulgarité ils se vautrent dans tous ces succès publics ».Walser rêve de départs, de voyages outremer qui l’emmèneraient loin de ce monde du spectacle et des mondanités, mais il reste tout de même sept années à Berlin à tenter de vivre de sa plume, au prix de plusieurs humiliations (son éditeur Bruno Cassirer interrompant ses versements d’àvaloir, par exemple). Commence alors une nouvelle période qui va durer également sept ans. Il quitte Berlin et s’installe à Bienne, en Suisse, ville où il est né et a grandi. Sans renoncer à l’écriture («Je travaille toujours beaucoup»), il se tient à l’écart du monde littéraire, mais avec un réel bonheur puisqu’il lui est possible de rejoindre les chemins de campagne et la nature à laquelle il voue un
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véritable culte («Les cerisier en fleur, la semaine dernière, ont été une merveille»). Sa correspondante principale est désormais une femme rencontrée à Bellelay, dans le Jura, où il rend visite à sa sœur Lisa qui y travaille comme institutrice. Frieda Mermet est lingère à la clinique, et Walser, dans plusieurs de ses lettres, joue avec l’idée de l’épouser, qui reste toutefois une rêverie poétique à laquelle il aime revenir j’aimerais être dès demain matin votre mari, serviable, sage en tout temps, économe, solide, fidèle, toujours, bien sûr»). Au fil du temps se tisse entre eux une amitié, amitié également littéraire entre la femme du peuple et l’écrivain qui, en raison de ses multiples expériences professionnelles dans des banques ou des maisons d’assurance (mais aussi comme domestique dans
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un château!), n’a jamais cessé de se sentir proche du monde des travailleurs et des employés. Il qualifie d’ailleurs son activité littéraire de « commercede petites proses». En contact épistolaire avec de nombreuses revues et plusieurs maisons d’édition, il est continuellement en négoce avec elles, leur envoyant ses textes comme des marchandises dont il s’agit d’obtenir le meilleur prix. Comme si, conscient des «exigences que l’époque moderne impose à l’écrivain», il était certain de pouvoir, grâce à son activité littéraire conçue comme un métier, s’assurer un revenu suffisant pour vivre, à la façon des employés qui se rendent chaque jour à leur bureau, obéissant à un patron. Les patrons de Walser s’appellent Cassirer, puis Meyer (des éditions Kurt Wolff qui publient
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plusieurs recueils de ses proses après la première guerre mondiale), ou encore Otto Pick, le rédacteur en chef d’un journal de Prague, la Prager Presse, qui le soutiendra pendant de nombreuses années. Avec eux, Walser est dans un rapport essentiellement économique et professionnel, il dépend entièrement d’eux pour vivre et ne leur cache pas. C’est en effet l’âge d’or des «feuilletons »dans les journaux. On retrouve alors chez lui l’attitude de soumission propre à la plupart de ses personnages, l’auteur n’étant rien d’autre qu’un domestique face au pouvoir absolu du maîtreéditeur qui, après avoir fait son choix, lui paye chacun de ses textes. Socialement, le poète n’est rien (on pense àJakob von Gunten, dont l’ambition est de devenir un « joli zéro tout rond»), il ne possède rien, n’a ni
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femme ni enfant, il n’a que sa force de travail; il est donc, dans la hiérarchie sociale, inférieur aux éditeurs et rédacteurs en chef qu’il sert. Rien d’étonnant à ce que Walser se soit reconnu, plus jeune, dans les idéaux socialistes (la première lettre que nous connaissions de lui est adressée à la revue «La Voix ouvrière»): n’estil pas, lui aussi, en tant qu’écrivain, une espèce d’ouvrier ? Mais bien vite, il a renoncé à tout engagement politique, convaincu, comme il l’écrit à Hermann Hesse pendant la première guerre mondiale, que «l’effort de vingt mille Hamlet furieux ne sert pas à grandchose, et même à rien, quand le monde sort de ses gonds». «Tout est soumission», écrit encore Walser au détour d’une lettre à Frieda Mermet, et il rêve jour après jour d’aller vers toujours plus de soumission, pourquoi
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pas aux côtés d’une dame qu’il épouserait: l’amour et la poésie ne se rejoindraientils pas alors ? Cependant, cette servitude volontaire du poète n’est jamais lâcheté: Walser la justifie en ce qu’elle permet à l’œuvre de naître dans un isolement nécessaire, et, sur un plan purement pratique, d’être éditée. Mais il la justifie également, de manière voilée, parce que cette volonté proclamée et provocante de n’être rien serait plus forte, en fin de compte, que toute révolte. Dans la société moderne, le poète ne peut se battre qu’avec ses propres armes. Développer sa propre langue, percevoir et raconter de manière personnelle, usant d’une totale liberté, voilà ce que Walser appelle «croiser le fer», refusant « uneforme de lâcheté et de désertion qui seraient
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honteuses». D’où le ton enjoué et souvent ironique de ces lettres où il rêve de se soumettre entièrement à Frieda Mermet (ce sont parmi les passages très drôles, qui ne manquent pas), car la soumission dont il est question ici est avant tout rêvée à distance, et c’est bien cet éloignement qui est essentiel, éloignement grâce auquel la servitude se révèle être en vérité son contraire, soit une maîtrise de plus en plus poussée de son propre style. On peut même parler d’une philosophie de la soumission propre à Walser, qu’il expose dans une lettre étonnante à Otto Pick, où il est question de sexualité et de masochisme :«À force d’y réfléchir, je suis d’ailleurs arrivé à la conclusion que tous les dominants, les dominateurs, manifestent un penchant à céder, à servir; qu’en revanche chez
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celui qui se soumet, qui sert, on observe des tendances à dominer, à diriger ». Vivant dans une réelle précarité, Walser reçoit avec une immense gratitude les alimentsfromages, viande ou encore sucreque lui envoie sa bienfaitrice, mais il ne cesse de rappeler que sa pauvreté est la condition de son activité littéraire, et que celleci, parce qu’elle est pure, lui confère une autorité supérieure à celle de nombre des écrivains célébrés de son temps. Être un vrai poète, c’est être un «joli zéro tout rond» en termes de reconnaissance, mais ce zéro pointé par l’époque est aussi ce dont Walser s’enorgueillit. À Berlin, Walser avait déjà fait scandale en demandant à Hofmannsthal, lors d’une soirée littéraire, s’il ne pouvait pas oublier sa célébrité. Dans ses lettres, il lui arrive de se moquer de la