LE SANG DES CAILLOUX

LE SANG DES CAILLOUX

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217 pages

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Étudiante en égyptologie au Caire, elle est secrètement amoureuse de Faysal, un garçon modelé pour deve- nir djihadiste. Fadilah ne craint pas le regard des hommes: « Si tu veux le miel, tu souffriras la piqûre des abeilles », dit-elle.
Poussé par Salîm Al Misrî, un imam autoproclamé, un fou d’Allah, Faysal se joint à la brigade Salâh Ad-dîn, qui prône l’application de la charia et le retour du grand califat. Entre-temps, Abou Hamza, père de Faysal, ministre du Pétrole de Moubarak, octroie à Preston Colby, le PDG de MARGI, une société d’ingénierie québé- coise d’importants contrats pour le développement des champs pétrolifères égyptiens... à une condition. Les événements se bousculent, un autocar de touristes explose à Barcelone. Le SCRS canadien et le Mossad israélien entrent en action, au moment où, sur la place Tahrir au Caire, les Égyptiens sont en voie de répu- dier la dictature du Président Moubarak.
Entre Le Caire et Montréal, entre Barcelone et Tel-Aviv, des hommes et des femmes vivent des trajectoires aux collisions imminentes.

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Publié le 28 décembre 2017
Nombre de lectures 53
EAN13 9782981541307
Langue Français
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Le sang des caillouxDU MÊME AUTEUR
LE TEMPS DES DÉRANGEMENTS (2012)
La saga d’un film sur la
déportation des Acadiens.
Marcel Broquet La nouvelle édition
Collection LA MADRAGORE
Résumé :
Élevé à Montréal dans le Mile-End pendant les années de la Révolution tranquille, Paul
Mortagne s’intéresse à l’histoire, tout particulièrement à la déportation des Acadiens. Des
années plus tard, lors d’un voyage au Nouveau-Brunswick, il découvre toute la richesse et le
charme de ce peuple courageux, mais encore marqué par ces événements tragiques. De là lui
vient l’idée de produire un film intitulé « Le Grand Dérangement ».
Réussira-t-il à convaincre Yves Louviers, directeur général d’une grande société française, et Sir
Thomas Saint-James, un aristocrate anglais, à investir des millions dans un film qui révèle les
exactions des officiers militaires de l’Empire Britannique ? Pourquoi José Rafael Hernandez
Ryes, viticulteur au Chili, cherche-t-il à s’imposer dans cette coproduction ? Et pourquoi la GRC
s’intéresse-t-elle à Paul et à ses nouveaux amis ?
À l’occasion de ses démarches, Paul fait la connaissance d’une productrice, Mary Saint-James
et d’une avocate, Emma Lecomte, qui lui seront d’un précieux secours et entre lesquelles il lui
faudra choisir.
De Montréal au Festival de Cannes en passant par New York, Paris, Londres, Monte-Carlo et la
région de Maipo au Chili, l’auteur nous entraîne dans une chasse à l’argent et nous révèle les
secrets de la production d’un film comme il ne s’en est jamais produit au Québec. Mais, pour
concrétiser son rêve, Paul Mortagne devra en payer le prix… Pierre Laflamme
Thriller
Le sang des cailloux
« Si tu veux le miel, tu souffriras
la piqûre des abeilles »
Pierre Laflamme ROMANSCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque
et Archives Canada
Laflamme, Pierre,
1946Le sang des cailloux
ISBN format papier 978-2-9815413-0-7
ISBN format numérique Epub 978-2-9815413-1-4
ISBN format numérique PDF 978-2-9815413-2-1
1. Terrorisme, printemps arabe Égypte 2011, Roman nouvelle, etc.
PS8623.A357S26 2015 C843’.6 C2015-941771-6
PS9623.A357S26 2015
Pierre Laflamme Romans
632, rue Lemoyne, Granby (Québec) Canada J2H 1E6
Téléphone : 450-378-3689
Pierre-laflamme@hotmail.com
http://www.pierrelaflammeromans.com/
Graphisme et mise en page : François Messier
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(514) 277-6022 poste 231
Internet : bouquinplus.com
eDépôt légal : 4 trimestre 2015
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives nationales Canada
© 2015 Pierre Laflamme ROMANS
Tous les droits de traduction et d’adaptations révisées et toute reproduction quelconque de ce
livre par quelque procédé que ce soit et notamment et sans limitation par photocopie, microfilm,
est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur.À mon amour Mimi
Ainsi qu’à
Benjamin, Jacqueline, Anne Frédéric et Sarah Ève
Amélie et Mathieu
Gabriel et Isabelle
Un merci tout spécial à Benoit Patar
pour son indéfectible amitié.Partie I1
hadija déchira le silence d’un hurlement pire que les précédents :
— Aaaahhh ! Au nom d’Allah, cria-t-elle, je vous en prie, libérez-moi.
Abou Hamza bondit sur ses pieds, le regard fixé sur la porte de la chambreK
principale. Jamais, il n’avait imaginé la voix frêle et posée de son épouse capable d’un
cri semblable. Puis, à nouveau, le silence. Nouvelle accalmie. Nerveux, impatient, il se
retourna une fois de plus vers le climatiseur et poussa le contact à quelques reprises,
espérant sortir l’appareil de sa torpeur. Rien n’y fit.
La moitié du Caire était victime d’un délestage d’électricité. Durant les jours de
canicule, les Cairotes oublient les coûts exorbitants de l’énergie et n’hésitent pas à
tourner leur climatiseur à fond pour agrémenter leur confort. Hélas, la demande en
énergie causée par la prolifération des petits appareils est devenue trop forte avec le
temps. Aujourd’hui, le thermomètre marquait 42 degrés Celsius : une chaleur à crever.
Pour éviter une panne majeure sur l’ensemble du pays comme elle en avait déjà connue,
la compagnie nationale d’électricité avait compris qu’il était plus prudent de procéder à
des délestages sectoriels. Quand cela se produisait, l’appartement où le jeune couple
s’était installé après leur mariage se transformait en une véritable étuve.
De larges gouttelettes d’eau ruisselaient sur le front d’Abou Hamza. Autour du cou et
sous les aisselles, sa chemise était trempée. Sa nervosité n’aidait en rien la situation.
L’arrivé du bébé était prévue pour le mardi suivant, mais, subitement, au petit déjeuner,
les membranes s’étaient rompues. Il s’approcha de la porte de la chambre : de l’autre
côté, Khadija haletait. Il entendit les encouragements des sages-femmes envers son
épouse, qui, depuis 15 heures, s’acharnait à donner naissance à leur premier enfant.
Pour la centième fois, il consulta sa montre : 18 heures 30. Un autre cri le fit reculer de
stupeur. De l’autre côté de la cloison, il entendit les accoucheuses exhorter la jeune
femme à bout de force, à pousser, pousser, jusqu’à ce qu’à leur tour, elles exhalent des
cris de contentement et de satisfaction. Derrière la paroi, les voix se firent joyeuses et
admiratives. Il perçut le claquement d’une gifle et aussitôt jaillit le braillement qu’il
espérait entendre, celui du bébé. Son stress tomba d’un cran. Il n’était pas de ceux qui
lèvent les yeux vers le ciel en soupirant pour une faveur, mais cette fois il ne put résister :
« Accorde-moi un fils. »
De longues minutes d’attente s’en suivirent. Il arpenta le salon, et ce, jusqu’à ce
qu’enfin, la porte s’ouvre. La mine réjouie, une sage-femme tenait un poupon bien
emmailloté. Elle lui dit :
— Je te félicite, tu as un fils.
La lumière jaillit, la climatisation se remit en marche, mais personne n’y prêta
attention. Tout sourire, il prit l’enfant dans ses bras, et oublia de remercier le ciel. Il posa
un baiser tendre sur le front du chérubin et leva les yeux sur Khadija en nage, pâle et
épuisée qui découvrait la fierté du nouveau père : il lui sourit.
— Elle va bien, demanda ce dernier en voyant son épouse visiblement affaiblie ?
— Oui, répondit la sage-femme, elle a besoin de repos, mais tout ira bien.
Khadija regardait Abou Hamza, elle attendait qu’il pose le geste que tout père de
famille dans un pays musulman se doit d’accomplir à la naissance de son enfant, soit
d’attirer sur lui la bénédiction de l’Être suprême. Tous deux, ils en avaient discuté avant
leur mariage et pendant la grossesse. À l’université, Abou Hamza s’était intéressé à la
1philosophie, à l’existence d’Allah, d’el-Khalid (le Créateur) . Comme la majorité des
enfants en Égypte, il avait grandi avec les principes de l’Islam. Mais l’étudiant à l’esprit
cartésien, vif et curieux, s’affichait comme une tête pensante et non une éponge passive.
Aussi s’était-il interrogé sur le Dieu de Mohammad (Islam), mais aussi sur celuid’Abraham (judaïsme) et de Jésus-Christ (christianisme). Il rejetait l’idée d’un Dieu
paternaliste, bienveillant, qui écoute et guide chacun d’entre nous. Il en était venu à
penser que Dieu se manifestait dans l’ordre harmonieux de ce qui existe. Il admirait la
beauté et la logique de l’univers. Pour Abou Hamza, Dieu, Allah ou Yahvé se révélait à
travers la création. Inutile de se confondre en salamalecs dans les lieux de prière pour
remercier Dieu de ses bienfaits ; un moment de recueillement lui suffisait pour élever son
esprit vers Al-Aziz (le Tout-puissant). Cependant, il considérait la religion nationale
comme partie intégrante de la culture égyptienne. Il connaissait et respectait
l’attachement de Khadija à la foi islamique, et il ne voyait aucun inconvénient à ce que
ses enfants, guidés par leur mère, aient une identité religieuse liée à la communauté. Il
se tourna en direction de La Mecque, souleva légèrement son fils et prononça la
Chahada, le credo musulman :
1 Les musulmans ont 99 noms pour faire référence à Allah
— J’atteste pour toi qu’il n’y a de Dieu qu’Allah et que Mohammed en est le messager.
Khadija sourit, elle était heureuse et satisfaite.
Aussitôt après avoir embrassé et remercié son épouse, Abou Hamza s’empressa de
communiquer l’heureuse nouvelle à ses parents et les membres de la famille
accoururent, les lèvres débordantes de bons vœux et les mains chargées de cadeaux.
Superstitieuse comme ses aînées, croyant que cela lui éviterait d’être remarquée par les
esprits maléfiques, Khadija demanda que l’on attende sept jours avant d’admirer le bébé.
À la fin de la soirée, lorsque les invités eurent enfin quitté la maison, la mère récita
pour son fils l’Adhân, l’appel à la prière et l’Iqâmah une seconde profession de foi. Elle
estimait son couple béni par l’Être suprême qui leur avait accordé un fils comme
premierné. Elle lui rendit grâce, et jura intérieurement d’élever son fils à sa gloire. Lasse, elle
s’efforçait de rester éveillée. Elle approcha la petite tête fragile du nouveau-né de ses
seins qui regorgeaient de lait et les pressa à nouveau. Des gouttes perlèrent au bout des
mamelons roses qu’elle fit couler sur la bouche pincée de son fils. Aussitôt, il se mit à
téter. Après quelques minutes, Khadija sombra malgré elle dans un sommeil profond.
Une semaine plus tard, au cours de l’aquipa, le repas pour célébrer le nouveau-né
auquel avaient été conviés parents et amis, Abou Hamza révéla le nom de son fils :
Faysal.
Les années passèrent, le couple eut deux autres enfants ; une fille Kahina et un
second fils, Omar. Et comme l’avait prévu une sage-femme le jour de la naissance de
Faysal, chaque accouchement se révéla aussi douloureux que le premier : « Ce sera
toujours difficile pour elle, elle a le bassin étroit. »
a société égyptienne est une collectivité patriarcale. Les normes de comportement
sont étroitement liées à l’honneur de l’homme ; la femme n’en a pas. Pourtant, cetL
honneur dépend essentiellement de la conduite morale des femmes de la famille et
toutes en ressentent une énorme pression sociale. Le père est le berger au sein de la
famille égyptienne, il lui appartient de la protéger, de subvenir à ses besoins et d’être un
bon exemple pour elle. Comme en affaire, Abou Hamza dirigeait, imposait ses goûts, ses
habitudes et la femme épousée savait s’effacer pour ne pas nuire à leur vie commune.
Comme au sein de l’oumma (la communauté des croyants), l’autorité paternelle
considérée comme sacrée prédominait dans la famille. Soucieux de l’affirmer, il
entretenait une certaine distance entre lui et ses rejetons, et sa voix grave et vibrante
accentuait la crainte et la vénération qu’on lui vouait. Les rares occasions de repas du
soir en famille offraient au père l’occasion de discuter avec ses enfants des derniers
apprentissages faits à l’école. Il insistait toujours sur le même point à savoir qu’il était
primordial de développer une pensée critique plutôt que d’apprendre par cœur. Comme
tous les parents, Abou Hamza et Khadija désiraient le bonheur de leurs enfants, mais, à
l’image de leur société, la communication était réduite. Rarement, on évoquait d’autres
sujets que celui de l’importance des études. Leur compréhension du bonheur des enfantsse limitait au succès scolaire, afin qu’ils puissent un jour, comme leur père, occuper une
place enviable dans la société.
Le rôle de Khadija, comme le lui avait appris sa mère, se limitait à celui d’épouse et de
mère. Elle avait l’entière responsabilité de sa maison, elle était la « lionne » du foyer, il lui
incombait de faire en sorte qu’il y règne une atmosphère agréable et paisible, nécessaire
à une vie familiale saine et heureuse. Khadija assumait parfaitement son rôle et elle
comblait du mieux possible le vide quotidien laissé par son époux souvent retenu… par
le travail.
Comme tant de mères avant elle, ses enfants étaient sa vie, chaque parcelle de son
temps leur était vouée et chaque geste s’imprégnait de tendresse. Elle entendait faire de
ses enfants, égoïstes et individualistes comme tous les enfants, des êtres capables du
respect d’autrui et d’une bonne estime de soi pour vivre en harmonie avec Allah et la
société. Enfants, Faysal, Kahina et Omar vécurent dans le monde des femmes. À table,
ils étaient servis avec les femmes, après les hommes. Ils apprirent la honte, un sentiment
lié à la politesse, à ne pas prendre la parole en présence de leur père et, surtout, à ne
pas le défier en le regardant dans les yeux.
À la maison comme à l’extérieur, mère et fille portaient toujours la jilbab. Lorsqu’elles
quittaient le domicile, elles ajoutaient le hijab, mais jamais de niqab. Khadija expliqua à
sa fille :
Pour les féministes, le hijab représente un symbole de claustration, alors que la femme
musulmane le considère comme un signe de dignité, de pudeur. Quant à celles qui se
voilent le visage du niqâb, elles le font par respect d’une tradition ancestrale et non pas
comme un signe d’oppression ou d’humiliation d’une condition inférieure, comme le
prétendent les Occidentaux. Elles considèrent que le voilement du corps féminin n’est
pas une brimade, mais un droit de la femme à la discrétion et au caractère privé de sa
chair qui n’a pas à s’afficher en public.
Faysal et Omar quant à eux, exhibaient des djellabas rigoureusement blanches et une
chachia islamique (le calot de tricot) en guise de couvre-chef. Pour les authentiques
croyants, les activités journalières se concilient à la vie liturgique dans un perpétuel
continuum. Les vêtements doivent obligatoirement faciliter l’accomplissement de la
prière, un des cinq piliers de leur religion et véritable colonne vertébrale de leur quotidien.
Ce passage des activités à la prière s’accomplit cinq fois par jour ; mentale et physique,
elle implique l’esprit et une succession de mouvements depuis la station verticale jusqu’à
la prosternation complète du front contre le sol. Les vêtements occidentaux cintrés et
rigides gênent les gestes et les positions de la prière coranique. En plus, ils soulignent
les contours du corps. La tenue musulmane est plus discrète et voile les formes de
l’anatomie pour les reléguer au rang des choses qui ne doivent être révélées que dans
l’intimité.
la fin de ses brillantes études universitaires en droit au Caire, Abou Hamza, fils d’un
directeur commercial de la Cairo International Mercantile Bank, féru de rêves deÀ
grandeurs, avait délaissé sa ville natale pour aller étudier en Angleterre à la prestigieuse
London Business School. Là, il n’avait eu aucune difficulté à s’adapter au mode de vie
occidental plus libéral. Ce séjour londonien et ses nouvelles amitiés lui ouvrirent le cercle
des étudiants de familles fortunées. La fréquentation de Français, d’Américains et d’un
Canadien entre autres, lui permit d’établir des liens d’amitié qui s’avéreraient bénéfiques
pour sa carrière. Il y avait aussi les riches Anglais et les fils de millionnaires saoudiens,
chez qui il nota une élégance particulière. Grâce à eux, il découvrit « The Row », Saville
Row, la rue mondialement connue dans le quartier Mayfair de Westminster City, pour ses
tailleurs « bespoke », des costumes très haut de gamme. Orgueilleux, il ne négligeait
jamais une occasion de bien paraître. Après s’être informé, Abou Hamza visita quelques
boutiques et arrêta son choix sur l’atelier de H. Huntsman établi depuis 1849 pour
devenir « son » tailleur.
Au cours de sa « British life », comme il s’y référera plus tard, Abou Hamza seAu cours de sa « British life », comme il s’y référera plus tard, Abou Hamza se
découvrit aussi un certain goût pour les fêtes et les soirées mondaines. Il aimait se
retrouver au sein de cette jeune société londonienne qui n’hésitait pas à pousser sous le
tapis les vieux principes aux relents victoriens révolus, au profit d’une cigarette ou d’un
alcool euphorisant. Séduisant, élégant, l’étudiant au hâle naturel, doué d’un charme
oriental séduisait les jeunes femmes et le futur banquier récolta au passage les fruits de
la libéralisation sexuelle occidentale amorcée des décennies plus tôt. Le nouveau
« dandy » ne cherchait pas de liaison susceptible de le lier affectueusement et « ses
succès » en société ne devaient en rien le distraire des objectifs de carrière qu’il s’était
fixé. Ces conquêtes n’étaient tout au plus qu’un loisir qui, loin des regards et des
principes rigoureux et désapprobateurs de la société islamique, permettait à Abou Hamza
d’assouvir une libido animale trop longtemps réfrénée.
Ces trois années en Angleterre permirent à Abou Hamza d’acquérir une profonde
connaissance des marchés internationaux. À la fin de ses études, grâce à l’influence de
son père, sa candidature fut retenue par la Cairo International Mercantile Bank. En
mai 1982, plus que jamais dominé par le culte de la puissance que confère la richesse, le
nouveau banquier rapporta ses valises au Caire chargées de complets neufs, mais aussi
d’ambitions, et amorça une carrière prometteuse qui, un jour, effectuerait un virage
inattendu.
Dès qu’il fut en poste, Abou Hamza s’employa à révéler ses talents de négociateur.
Ainsi, il entreprit de convaincre ses supérieurs de positionner la banque en tant
qu’institution incontournable pour les entreprises étrangères désireuses de s’installer en
Égypte, en ciblant particulièrement les sociétés d’exploitation pétrolières. Impétueux, il
refusait de faire siens les échecs de ses prédécesseurs. Suite à de longues discussions
avec Mahmoud Ibn Massoud, le président de la banque, il obtint le mandat de s’attaquer
au dossier. Abou Hamza savait que de sa fougue à se porter volontaire pour cette
mission, découlait une obligation de réussite. Pour y parvenir, il était primordial d’être vu
en compagnie des hommes riches et puissants du pays. Aussi se fit-il un devoir de
rechercher toutes les invitations aux soirées mondaines. Toujours élégant et fin causeur,
il déploya ses talents pour charmer la galerie. Déambulant d’expositions en vernissages,
il était au coude à coude avec l’aristocratie égyptienne discutant des prix du pétrole brut
avec l’un ou de politique économique avec l’autre. Sa stratégie reposait sur deux
objectifs. En premier lieu, il devait s’assurer de la collaboration de la famille
présidentielle, partie prenante de tous les dossiers économiques du pays, en augmentant
la participation de celle-ci à l’actionnariat de la banque. Après de longs mois de
négociation, en échange de garanties à toutes les nouvelles ententes économiques, les
actionnaires, motivés par les bénéfices substantiels d’une pareille association,
acceptèrent de céder une partie de leurs titres ; c’est ainsi que le « clan » présidentiel
devint actionnaire majoritaire avec 37 % des actions de la Cairo International Mercantile
Bank. Quant au second objectif, il concernait les fonctionnaires. En Égypte, il était de
notoriété publique que, pour arrondir leur fin de mois, un jour sur deux, les employés de
l’État, mal rémunérés, expédiaient les affaires le matin et quittaient le bureau à l’heure du
lunch pour aller conduire un taxi jusque tard dans la soirée. Pour atteindre son but, Abou
Hamza devait « lubrifier » cette fonction publique que l’ancienne coopération avec les
Soviétiques, un quart de siècle plus tôt, avait gangrenée jusqu’à la moelle. Pour
accélérer l’acheminement de ses dossiers, il s’employa pendant des semaines à
structurer un système de bakchichs qui lui assurerait la collaboration des fonctionnaires.
Lorsque le « système » commença à donner des signes de réussites, Abou Hamza en
retira une grande notoriété auprès de sa direction, mais aussi auprès des sociétés
étrangères qui trop souvent avaient décliné des occasions d’investir face à l’appareil
gouvernemental corrompu et sclérosé. Dès lors, lorsqu’il apparaissait en société, on se
pressait autour de lui, on sollicitait un avis, un conseil, pendant que des épouseslorgnaient discrètement le populaire banquier : certaines osant parfois de discrets
sourires suggestifs.
C’est à l’occasion d’une de ces soirées mondaines qu’Abou Hamza fit la connaissance
de Zahra Kamel, une flamboyante animatrice de télévision âgée de 26 ans, dont l’indice
de popularité s’était emballé plus vite qu’un thermomètre exposé au cœur du Sahara. La
séduisante animatrice aux lèvres pulpeuses et à la silhouette rebondie affichait un
« look » très occidentalisé et trop audacieux pour l’aristocratie égyptienne traditionaliste
pour qui le glacis de son européanisation se limitait aux « bonnes manières ».
Arachnéenne et vaporeuse, ivre de cette soudaine popularité Zahra savait que sa seule
présence haussait invariablement le taux de testostérone de la gent masculine, qui, à la
dérobée, l’espace d’un fantasme éclair, posait sur elle des regards entachés de lubricité.
Zahra s’en amusait et restait de glace face aux commentaires jaloux des autres femmes
qui lui attribuaient plus d’amants qu’il n’y a de blocs de pierre dans la pyramide de
Khéops. Dans cette société où 91 % des femmes mariées avaient vu leur sexe mutilé,
l’une de ses pires accusatrices y alla d’une remarque cassante : « Assurément, cette
diablesse n’a jamais été excisée. Quelqu’un ne devrait-il pas s’en charger. »
Captivé par sa beauté, Abou Hamza ne pensait qu’à ajouter la « star » à son tableau
de séduction. Elle éveillait en lui son instinct de chasseur séducteur longuement réfréné
depuis son retour de Londres. La sensualité qui émanait de la jeune femme provoquait
chez lui un désir intarissable qu’il avait peine à camoufler lorsqu’il était près d’elle. Il
savait que d’autres avant lui, des hommes mariés cherchant une aventure, avaient sans
succès, tenté de séduire la jeune femme. Lui, il se devait de réussir là où d’autres
avaient échoué. Il voulait être le vainqueur d’une compétition non déclarée dont Zahra
était l’ultime trophée. Zahra était à la limite de devenir une obsession, il ressentait chez
elle une fougue charnelle, animale, dont il voulait être le libérateur. Aussi, il multiplia les
occasions de se retrouver en sa compagnie, il déploya charme et bijoux et, en quelques
semaines, Zahra devint sa maîtresse et tous deux formèrent le couple en vue. Beaucoup
trop en vue pour un banquier au goût de certains. On s’inquiétait de la tournure que
pouvait prendre cette liaison. Le banquier allait-il épouser une « starlette » de la télé qui
tenait des propos féministes à la télévision ? Pour Abou Hamza, tout cela n’était qu’un
amusement. Aveuglé par son désir, sourd aux échos qui lui parvenaient, emporté par la
fièvre du jeu, il commit l’erreur de mal interpréter l’évolution de la mentalité de la noble
société égyptienne. Si, aux yeux de milliers de ses « téléadmiratrices », Zahra faisait
figure de femme « moderne » et « libérée », pour les jansénistes de l’Islam, elle
personnifiait le diable. Rien de moins. Zahra a son bras, Abou Hamza, à son tour, devint
l’objet de commentaires acerbes.
Un soir, au cours d’une réception caritative pour le grand Musée du Caire, Mahmoud
Ibn Massoud le président de la banque, prit Abou Hamza à l’écart :
— Votre arrivée à la banque a été heureuse, votre expertise et votre détermination
nous ont permis de progresser. C’est à regret que nous nous verrions obligés de nous en
départir.
Surpris, Abou Hamza reprit :
— Vous en départir, monsieur !
— Depuis l’élection de notre nouveau Président, le Raïs comme il lui plaît de se faire
appeler, l’Égypte tend à ouvrir toutes grandes ses portes à l’occidentalisation. Nous
avons abandonné l’écriture hiéroglyphique depuis des siècles, mais nous demeurons
une société conservatrice, fidèle à nos valeurs et nos traditions.
Mahmoud se retourna en direction de Zahra qui resplendissait encerclée d’hommes :
— Prendre en compte les bruits qui courent à votre sujet s’avérerait très sage.
— Monsieur !
— La réputation d’un banquier tient à son expertise certes, mais aussi à sa discrétion.
Une rumeur qui hésiterait entre confiance et frivolité chez nos riches investisseurs…
Il revint vers Abou Hamza :— … ultraconservateurs, pourrait s’avérer néfaste pour un homme en début de
carrière. Croyez-moi, je comprends très bien qu’un homme ait des… besoins. Je peux
vous suggérer une façon plus discrète de les assouvir. Peut-être avez-vous d’ailleurs
déjà réfléchi à prendre une épouse. Entre-temps, pour combler vos moments de…
« solitude », je peux vous introduire auprès de personnes connues pour leur discrétion si
vous le souhaitez…
Mahmoud jeta rapidement un œil de côté vers Zahra :
— … mais, par Allah, ne laissez pas la proie pour l’ombre vous filer entre les doigts.
Les jours suivants, Abou Hamza prétexta travail et voyages, il prit ses distances avec
Zahra et il décida de combler ses moments de… solitude avec des femmes disponibles
sur appel. Les semaines s’écoulèrent et Zahra devint une cible récurrente des quotidiens
conservateurs qui ridiculisaient ses propos, se moquaient de ses tenues et critiquaient
son mode de vie au point de laisser planer des doutes pernicieux sur sa moralité. Après
quelques semaines d’une campagne presque savamment orchestrée, dans ce pays
connu pour les frustrations sexuelles des hommes, la rumeur s’emballa et courut plus
vite que le feu sur l’essence : Zahra Kamel avait-elle vraiment été agressée
sexuellement ? En terre musulmane, la virginité et l’honneur sont étroitement liés. « Si
une femme se fait violer, c’est qu’elle l’a cherché, disaient ses détractrices. »
L’animatrice eut beau nier, rien n’y fit, Zahra se savait condamnée. Son indice de
popularité se refroidit aussi vite qu’il s’était enflammé. Celle qui avait été la chouchoute
des journaux et magazines « people », celle dont la photo à la une attirait
irrémédiablement toutes les adolescentes avides de liberté, celle dont on avait vanté la
modernité, n’était en réalité aux dires des publications islamiques qu’une femme vulgaire
aux mœurs dissolues. Son image ternie, il devint impossible de recevoir des invités
crédibles à son émission de télévision ; Zahra Kamel disparut du petit écran et sombra
rapidement dans l’oubli. La vieille garde islamiste qui condamnait le discours féministe
de l’animatrice avait réussi à la discréditer.
entretien qu’Abou Hamza avait eu avec son président ne laissait place à aucune
équivoque : pour conforter son statut social, il se devait de prendre une épouse, et,L’
comme le veut la tradition, Naïm son père prit les choses en mains. Naïm estimait avec
raison que Karim, un autre directeur de la banque, cherchait le parfait candidat qui
assurerait un riche mariage à sa fille Khadija. Après tout, ce n’était pas sans raison
qu’elle accompagnait son père devenu veuf, lors de mondanités. Pour Karim, ces soirées
étaient l’occasion rêvée d’exhiber sa fille et de séduire un père cherchant à arranger un
mariage. Lorsque Naïm suggéra à Karim que son fils et sa fille formeraient le couple
idéal, il se dit très honoré de la proposition. Sans la balayer du revers de la main, Karim
se montra cependant hésitant. Il ne doutait pas des qualités d’Abou Hamza vanté par son
père, mais le jeune banquier avait été l’objet de rumeurs et de potins au cours des
dernières semaines. Il suggéra à Naïm de laisser couler les eaux du Nil un certain temps
et de voir comment les choses évolueraient. Trois mois s’écoulèrent avant que le jeune
banquier ne devienne officiellement un prétendant pour la jeune femme. Khadija ne fit
aucune difficulté. Elle savait qu’Abou Hamza lui offrirait un rang social et toute la sécurité
qu’une femme rêvait de posséder ; en plus, elle le trouvait séduisant et affable. En plus
d’être très jolie, pour Abou Hamza, elle était l’irréprochable jeune femme de bonne famille
raffinée et scolarisée, dont un homme comme lui n’aurait jamais à rougir. Les pères
statuèrent sur la dote et les futurs époux honorèrent la tradition égyptienne en fixant une
date pour leur union qui s’harmonisait avec la saison des premières crues du Nil. Chez
les anciens on vénérait Hâpy, le dieu aux mamelles pendantes et au ventre bedonnant,
2génie de la fécondité et de l’abondance . Né du mariage entre le Nil Bleu et le Nil Blanc,
le grand fleuve, qui jadis déposait au milieu du désert les limons noirs arrachés aux
plateaux volcaniques d’Éthiopie, conserve son éternelle aura de fertilité auquel les âmes
superstitieuses associent toujours le destin d’un couple.2 En Égypte, le temps des anciens fait référence au temps des pharaons.
Le jour de leurs fiançailles, Abou Hamza respecta la tradition et offrit à Khadija « le
joyau par excellence » un magnifique bracelet de perles : un symbole de virginité. La
veille du mariage, entourée de sa mère, de ses tantes et de ses cousines, Khadija se plia
à la cérémonie du henné qui consiste à tracer (tatouage temporaire) sur les mains et les
pieds de la mariée des motifs attrayants et mystérieux pour la rendre plus séduisante.
Fastueuse, la cérémonie nuptiale se déroula dans la grande salle du Ramsès Hilton
richement décorée. Après la rituelle Zeffa (parade nuptiale) égayée par l’orchestre et les
youyous, le couple se dirigea vers le kosha (le trône des mariés) pour y recevoir les
cadeaux et les vœux de bonheur des invités. Le repas terminé, trois derviches tourneurs
offrirent aux nouveaux mariés une sama¯ (danse) dont les mouvements ininterrompus
rappellent une toupie. Les danseurs vêtus de leur tanoura (jupe) blanche se déployèrent
sur la piste, allongèrent les bras la paume de la main droite tournée vers le ciel appelant
la grâce d’Allah et la paume de la main gauche tournée vers le sol dans le but de la
répandre et ils se mirent à tournoyer de plus en plus vite jusqu’à entrer en transe. Khadija
ne tarda pas à détourner la tête, étourdie qu’elle était par la vitesse des derviches. À la
fin, chacun déroula son turban et le modela adroitement en forme de poupon langé qu’ils
déposèrent sur les genoux de Khadija au son des applaudissements et des youyous.
Pour la première fois, le banquier posa sur sa jeune épouse un regard pénétré de
tendresse.
Au lendemain de sa leilat al-dukhla (nuit de noces), les appels d’Abou Hamza aux
« belles-de-nuit » se firent… moins fréquents.
n quinze ans, Abou Hamza franchit un à un tous les échelons jusqu’à devenir
viceprésident aux affaires internationales de la Cairo International Mercantile Bank. AuE
cours de ces années, le banquier avait concrétisé sa réussite. Après des mois de
recherche et quelques bakchichs, pourboires pour certains, pots-de-vin pour d’autres, il
avait réussi à acquérir une élégante maison aux couleurs sobres, rue Amin Said sur l’île
convoitée de Zamalek, une enclave entre les deux rives du Nil au cœur d’Al-Qâhira : un
mirage de richesse et d’Occident au milieu d’un désert de misère. À l’opposé de la
pollution qui enveloppe le centre-ville, ce quartier huppé aux rues bordées d’arbres et
d’albizias en fleurs offre dès le mois d’avril des zones d’ombre et de fraîcheur
délicatement parfumée. L’île verte constituait le cadre parfait à son succès et à sa
famille. Avec son architecture de conception introvertie, tournée vers l’intérieur, la
résidence s’harmonisait à l’image de la famille, et de la société en général. Afin de
protéger l’intimité du foyer, la façade donnant sur la rue n’exposait aucune fenêtre, une
simple porte en bois ouvragé, sans vitre, donnait accès à une enfilade de chicanes qui
débouchait sur un magnifique patio au centre duquel jaillissait une fontaine. Les
chambres, salle à dîner, salon et autres pièces d’appoint étaient disposés tout autour
comme dans les anciennes maisons des grands seigneurs. Tôt le matin, Abou Hamza
quittait son foyer vers son bureau situé sur la rive droite du fleuve légendaire, pour ne
rentrer très souvent que tard dans la soirée. Piloté par son chauffeur et garde du corps à
travers les interminables bouchons de circulation, il avait tout le loisir d’effectuer une
multitude d’appels avec son cellulaire et de mettre au point des stratégies pour
l’avancement de ses dossiers.
Un jour, le banquier reçut un appel téléphonique qui allait changer le cours de sa
carrière, et même de sa vie. Par l’entremise de son secrétaire particulier, le Raïs l’invitait
à devenir membre du gouvernement.
— À quel titre, demanda Abou Hamza ?
— Votre grande expertise en finance et votre longue expérience avec les sociétés
pétrolières vous désigne tout naturellement comme ministre du Pétrole et de la
Sidérurgie.
Le pétrole étant la deuxième ressource la plus importante du pays après le tourisme,Le pétrole étant la deuxième ressource la plus importante du pays après le tourisme,
le banquier se sentit honoré de se voir confier une telle responsabilité. Un homme dans
sa position pouvait-il infliger un refus à l’autorité suprême du pays sans risquer d’en
payer le prix ? Pour celui qui avait toujours rêvé de pouvoir, l’occasion était inespérée et
la question ne se posait même pas ! Toutefois, Abou Hamza savait que ceux qui
aspiraient à faire partie du gouvernement étaient triés sur le volet et, une fois admis dans
le sein des seins, devaient adhérer, dans tous les sens du terme, au parti, c’est-à-dire
aux volontés du Raïs. Abou Hamza n’ignorait rien de la pratique qui voulait que ceux qui
désiraient faire une carrière politique, devaient, d’entrée de jeu, verser une cotisation
d’un million de livres égyptiennes (150 000 $) à la caisse du parti. Cette contribution était
une garantie inéluctable d’être élu. Mais là, il n’avait rien demandé, il était sollicité.
— Je suppose, dit le banquier, au secrétaire du Raïs, que je devrai prendre ma carte
du parti ?
— Oui évidemment. Mais ne vous souciez pas des conditions pécuniaires, nous nous
occuperons de tout. Le Raïs souhaite vous avoir à ses côtés. Il a de grands projets pour
vous.
— Vous m’en voyez flatté. Mais ne dois-je pas tout d’abord me faire élire et par la
suite administrer une circonscription. Je n’ai aucune expérience en politique.
— Vous faire élire sera une pure formalité. Les élections, c’est notre affaire. Vous
prononcerez quelques discours, serrerez quelques mains, embrasserez quelques
enfants et le tour sera joué. Quant à votre circonscription, ne vous en faites pas. Les
Égyptiens sont faciles à gouverner, ils plient et se soumettent à l’autorité. Ils se sentent
obligés de soutenir le gouvernement. Allah les a ainsi faits. Remercions-le !
Sans discussion préalable avec Khadija et ses enfants, Abou Hamza prit la décision
de faire le saut en politique. Comme prévu, le Parti National démocratique du Raïs prit le
contrôle de l’élection et Abou Hamza se fit élire sans difficulté. Dès la formation du
nouveau cabinet, le Raïs le nomma au poste de ministre du Pétrole et de la Sidérurgie.
Contrairement à certains pays arabes, où le pouvoir exécutif se partage entre les
autorités religieuses et les autorités temporelles, la République Arabe d’Égypte avait opté
pour un gouvernement laïc. Ainsi, la tenue vestimentaire occidentale y était-elle de mise.
Abou Hamza faisait bonne figure dans ses habits taillés sur « the Row » et n’arborait
d’habit musulman qu’à certaines occasions ou pour rencontrer des investisseurs
rigoristes venus d’Arabie Saoudite. Le nouveau ministre estimait sa réussite complète, il
se félicitait d’avoir franchi toutes ces étapes pour parvenir au sommet du pouvoir.
Cependant, ses nouvelles fonctions ministérielles allaient le retenir encore plus souvent
éloigné de son foyer… et de ses enfants.2
hadija tint sa promesse faite le jour de la naissance de Faysal. Responsable au
premier chef de l’éducation des enfants, elle veilla à transmettre à ses deux fils et
à sa fille, les coutumes et les valeurs de l’Islam en commençant par l’importanceK
des salats (les prières). Cinq fois par jour, mère et enfants déroulaient leur sajada (tapis
de prière). Mais auparavant, tous procédaient soigneusement aux ablutions, lesquelles
sont vues par les croyants comme une séparation entre le profane et le sacré : ils
procédaient au lavage des mains, des bras, des coudes, du visage, des pieds, ainsi qu’à
une lustration des cheveux. Chaque jour, ils apprirent à réciter As-soubh la prière de
l’aube, Ad-Dhouhr à la mi-journée, Al ‘Açr en après-midi, Al-Maghrîb au coucher du soleil
et Al-‘Icha avant d’aller dormir. « Prier, leur dit-elle, c’est se tenir face à Allah pour
l’implorer dans le besoin, comme on se met face au feu pour se réchauffer. »
Dès l’âge de trois ans, la jeune mère s’assura que Faysal fréquente la madrassa
(école coranique). Là, il apprit de l’imam les réponses à des questions telles que :
« Comment doit-on saluer ? »
« As-Sala¯am Alaykum (Que la paix soit sur vous). »
« Que doit-on répondre ? »
« wa ʿalaykum as -Sala¯am (Et que sur vous soit la paix). »
« Qui est ton seigneur ? »
« Allah ! »
« Où est Allah ? »
« Janna (le paradis). »
« Qui est ton prophète ? »
« Mohammed »
« Où le messager d’Allah est-il né ? »
« À La Mecque. »
« Vers où a-t-il émigré ? »
« Médine. »
« Quelle est ta religion ? »
« L’Islam. »
« Quel est le nom du livre saint ? »
3« Al-Qor’ane . »
3 Les arabes prononcent Al Qur ʾa¯n (Le Coran) « Al qourrann »
« Combien de piliers y a-t-il dans l’Islam ? »
« Cinq »
« Quels sont-ils ? »
« Témoigner que nul autre que Dieu ne peut être adoré et que Mohammed est le
prophète de Dieu, effectuer la prière obligatoire, jeûner pendant le Ramadhân, payer la
Zakat obligatoire (aumône) et effectuer le Hajj (pèlerinage à La Mecque). »
« Qui est la meilleure femme de l’univers ? »
« Fatima, la fille du prophète Mohammed. »
« Quelle est la demeure de la noblesse ? »
« Janna (le paradis). »
« Quelle est la demeure de la punition et de l’humiliation ? »
« Le feu. »
« Quelle est l’invocation du réveil ? »
« Louange à Allah qui nous a rendus à la vie après nous avoir fait mourir, car tout
retourne à lui. »
« Avec quelle main doit manger et boire un musulman ? »« La main droite. »
« Quels sont ceux qui ont encouru la colère d’Allah ? »
« Les juifs. »
« Qui sont les égarés ? »
« Les chrétiens. »
À l’âge de 7 ans, on inculqua à Faysal et ses camarades qu’ils seraient admis au
paradis, s’ils accomplissaient des actions méritoires :
— Auprès d’Allah, disait l’imam, vous connaîtrez le bonheur infini, vous pourrez
assouvir tous vos désirs…
Tous les enfants s’imaginaient s’y gaver de sucettes et de toutes leurs friandises
préférées.
— … mais, lança l’imam sur un ton menaçant, vos manquements envers l’Islam vous
mèneront tout droit face à face avec chaytân, (le diable), en jahannam, (en enfer). Je
vous le dis, si vous faites vos prières cinq fois par jour, vous vous éviterez d’être
attaqués dans votre tombe par un serpent chauve…
À la fin du premier trimestre, Khadija fut ravie d’entendre de l’imam que son fils avait
de bonnes aptitudes :
— Son élocution est bonne, sa mémoire précise, il ne lui faudra que cinq ans pour
mémoriser le Coran.
— Cinq ans ?
— La majorité des enfants y mettent sept ans, parfois d’avantage.
Elle en ressentit une grande fierté et s’empressa de communiquer la nouvelle à son
mari. Les opinions d’Abou Hamza sur la religion n’avaient pas changé :
— Très bien, dit-il, avec de bonnes dispositions, plus vite il apprendra le livre d’Allah,
plus vite il pourra entrer au collège et apprendre les mathématiques et les sciences.
Aveuglée par la fierté de voir son fils devenir un bon musulman, Khadija ne réalisait
pas que Faysal devenait peu à peu la proie de son environnement. Elle ne voyait dans le
comportement de son fils qu’un jeune garçon désireux de plaire à son Dieu. L’imam lui,
connaissait la fragilité et « l’influençabilité » de son jeune auditoire et, chaque semaine, il
les harcelait de propos méprisables envers les non-musulmans. Il glorifiait les victoires
des armées de l’Islam lors des croisades, et il portait aux nues la magnanimité d’Al-Malik
an-Nâsir Salâh ad-Dîn Yûsuf (Saladin), qui avait repris la ville sainte de Jérusalem des
mains des chrétiens, ces impies, ces profanateurs du dôme du rocher et de la mosquée
Al Aqsa. N’est-ce pas ce grand conquérant qui avait dit : « Pardonner par erreur me plaît
davantage que de punir à tort. »
La classe terminée, enfiévrés par les propos de l’imam, Faysal et ses camarades
s’imaginaient au temps des croisades, ils jouaient aux défenseurs de l’Islam et
brandissaient des gourdins comme des épées, terrassaient de faux infidèles au nom de
l’illustre et magnanime Salâh ad-Dîn (Saladin).
D’autres jours, terrorisés, les garçons écoutaient les khoutba (prône) de ce prédicateur
dans le plus grand silence qui semblait parfois revenu des enfers. Il relatait les pires
horreurs du temps des croisades et leur racontait les massacres, les pillages et les viols
commis par les infidèles venus envahir la terre sainte de l’Islam :
— Éloignez-vous des enfants chrétiens ! Rejetez ces infidèles ! Ils sont les
descendants de ceux qui, durant plus d’un siècle, ont massacré vos ancêtres à
l’occasion des croisades. Ils sont les fils des envahisseurs, de ceux qui embrochaient
des enfants pour les faire rôtir avant de les dévorer comme à Maara au début du
eXI siècle.
À neuf ans, Faysal entendit pour la première fois le verset coranique qui glorifie l’idée
de mourir pour Allah : « Ne crois surtout pas que ceux qui sont tombés pour la cause
d’Allah soient morts. Ils sont, au contraire, bien vivants auprès d’Allah qui les comble de
ses faveurs ; ils sont heureux d’être reçus au sein de la grâce du Seigneur, et ravis que
leurs compagnons de combat qui ne les ont pas encore rejoints ne connaissent ni peur nichagrin. » Les images du serpent et le spectre de l’enfer éternel avaient profondément
marqué Faysal. Au temps où l’horizon porte tous les espoirs d’une nouvelle vie, lui, il
était subtilement exposé à l’idée de mourir en chahid (en martyr). Funestement, cela lui
souriait, car, aux dires de l’imam, devenir chahid lui garantissait l’accès au paradis et
apaisait sa crainte du serpent chauve.
— À quoi ressemble Allah, mama ?
— Je ne sais pas Faysal, personne ne sait. Personne ne l’a jamais vu, mais j’imagine
que lorsqu’on est en sa présence, nous ressentons une immense sensation de paix et de
bien-être.
Faysal n’était pas de ces garçons turbulents. À la maison, il s’acquittait de ses petites
tâches sans mot dire. Affectueux envers sa mère, il savait être là pour sa sœur Kahina et
pour son frère cadet Omar. Ses tantes posaient sur lui un regard bienveillant ; à leurs
yeux, il était un fils modèle :
— Tu as la baraka (la grâce d’Allah), Khadija, lui dit un jour sa sœur cadette, tu as fait
un bon mariage, tes enfants sont en santé, Faysal est un premier de classe en plus
d’être beau comme un dieu.
La Zakât (l’aumône), avec les prières quotidiennes, la profession de foi, le jeûne
pendant le mois du Ramadhân et le pèlerinage à La Mecque, constitue un des cinq
piliers de l’Islam. Khadija expliqua à son jeune fils que faire preuve de fakhama
(générosité) permettait aux pauvres de subvenir à leurs besoins, une responsabilité
collective de l’Islam ; Khadija insista aussi sur le fait que faire l’aumône éloignait le bon
musulman de toute attirance vers l’avarice et l’accumulation malsaine de biens matériels.
Khadija prêchait par la parole, mais aussi par l’exemple : lorsqu’il l’accompagnait pour
faire des courses ou autres activités, il était témoin de sa générosité ; elle distribuait des
4livres aux indigents souvent dépenaillés . Un jour, alors qu’ils passaient à proximité d’un
miséreux, Khadija omit de laisser tomber des pièces.
4 Un dollar canadien = 6,09 livres égyptiennes
— Tu ne donnes rien au pauvre mama ?
— Je dois passer à la banque, mais je m’assurerai d’avoir des sous au retour.
Mais au retour, le mendiant avait quitté son poste. À partie de ce jour, chaque fois
qu’ils quittaient la maison, Faysal s’assurait que sa mère avait des sous à donner. Plus
tard, lorsqu’il se déplacerait seul ou avec des amis au retour de l’école, Faysal
s’assurerait de toujours avoir de petites pièces de monnaie à distribuer.
La relation avec son père était plus difficile. Faysal vouait un amour fait de respect,
d’admiration et de crainte à ce père autoritaire. La carence de fibre paternelle d’Abou
Hamza ne favorisait pas son rapprochement avec ses enfants, abandonnant ainsi à
Khadija la responsabilité de témoigner tendresse et affection. Pour mériter l’amour de ses
parents, Faysal consacra essentiellement son temps à deux choses : être un bon
musulman pour plaire à sa mère et étudier pour plaire à son père, aux yeux duquel
l’acquisition de la connaissance était ce qu’il y avait de plus important.
C’est ainsi que Faysal grandit en force et en savoir, encouragé qu’il était par ses
parents à poursuivre des activités intellectuelles et sportives. Cependant, ceux-ci
ignoraient l’influence des propos et des livres religieux, haineux, autorisés par l’Égypte,
qui graduellement, altéraient le jugement et le comportement de leur fils. Dans sa
nouvelle école, Faysal s’était ligué avec des camarades qui brocardaient constamment
les enfants juifs ou chrétiens coptes. Faysal constatait que tous ceux qui n’étaient pas
des musulmans pieux étaient rigoureusement bafoués et traités en êtres inférieurs, et il
ne voulait pas être de ceux-là. Délaissant l’orgueil comme on le lui avait enseigné, il
récitait ses prières cinq fois par jour avec modestie et soumission. Il exhortait Allah,
l’Insaisissable, l’Imprévisible, le Maître du ciel calme, comme du ciel des tempêtes, de lui
accorder la force et la volonté de devenir un jour un djihadiste. Il terminait toujours sa
prière du soir par « amen » signifiant qu’il s’abandonnait entièrement à la volonté de son
seigneur. Avant de s’endormir, il s’allongeait sur son lit, et, là, il laissait voguer son