LE VIEIL HOMME SUR LE BANC

LE VIEIL HOMME SUR LE BANC

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Français
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Le vieil homme est assis sur un banc...il regarde le Sacré Coeur, mais une inscription sur un mur retient son attention.

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Publié le 03 février 2013
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Langue Français
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LE VIEIL HOMME SUR LE BANC

Assis sur un banc, le vieil homme était seul comme
une chose abandonnée là, par une main peu délicate.
L’obscurité l’enveloppait presque tendrement, mise
à part la lueur blafarde d’un bec de gaz fatigué qui
projetait un filet de lumière sur son abondante
chevelure et sa barbe blanche. Il jetait des miettes
de pains à quelques pigeons aux yeux fous.
Son esprit vacant ne pensait plus, il n’avait plus rien
à penser.
Le vieil homme ne dormait pas. En état de veille
permanente, il survivait, un peu hébété par cet
acharnement de la vie à s’intéresser encore à lui. Lui
ne voyait plus d’utilité en cette vie têtue. Il ne savait
plus pourquoi il était là, il ne se souvenait pas que
loin d’ici il fut probablement un enfant aimé.

Il ne savait pas quand la nuit lèverait son rideau noir.
Il avait le temps, malgré qu’il fût terrassé par la
fatigue. Il avait appris à vivre avec cette éternité là.
Comment trouver le sommeil en empruntant un banc
public comme seul chez soi. La nuit était calme ici,
un peu trop froide.

Le bruit de la ville grondait au loin comme une bête
immonde. En bas de la butte, la nuit était vivante. Il
percevait de vagues effluves citadines. Il devinait les
noctambules en quête d’amusements et de
distractions. Tout cela lui était bien étranger. Sur un
vieux mur délabré en face de lui, quelques tags griffonnés sans goût, et une inscription plus explicite
citait :
–l’imagination au pouvoir-
Il ne connaissait plus cette rhétorique : son divorce
avec les idées des autres était consommé depuis
longtemps hélas. Il n’avait rien à dire sur rien, et
cela lui convenait bien. J’aurais bien voulu lui dire
que les murs nous mentent, mais il n’était plus qu’un
traîne-bâton, consumé sur les trottoirs du quartier.
Son seul plaisir consistait à admirer les éclairages du
Sacré-Cœur la nuit. Les dômes majestueux crevaient
l’obscurité et illuminaient la ville lumière.

Non loin de là, un homme s’égarait dans les
méandres d’une poubelle, puis il l’abandonna au
bout de quelques secondes, appauvri d’aucune
trouvaille. D’un pas nonchalant, et sans illusion, il
partit en quête d’une autre source de trésors. Une
bonne grosse femme en peignoir traversa la rue, une
bouteille de vin rouge blottie dans ses bras. Sur les
bords de la Seine, il y avait des pierres dans le ventre
des suicidés. La ville ne fait pas de miracles.

La nuit, une absence de pudeur éclairait ce théâtre
des ombres, et faisait de la misère sa création ultime.
Mais la nuit s’épuisait à attendre l’aube. Et des
hommes crevaient d’épuisement et de peine au petit
jour naissant.
Le vieil homme aurait pu se faire la malle, partir sur
les trottoirs de la vie et tester tous les bancs du
monde. Mais il avait encore cette lucidité : la Sacré-
Cœur n’existe qu’ici. C’était ici son monde et nulle part dans quelque ailleurs enchanté. Le vagabond
céleste avait déposé son cœur au pied du Sacré-
Cœur.

Silencieux comme une vieille ombre racornie, il
rallumait parfois un mégot éteint et s’époumonait
comme un tuberculeux. La crise passée, il buvait une
gorgée de vin pour calmer ses poumons en feu. Un
être humain souffrait en lui sans comprendre qui il
était. Autour de lui, çà sentait l’urine et le salpêtre.

-l’imagination au pouvoir-
Des mots étranges qu’il lisait et relisait sans
comprendre : quelle imagination ? Quel pouvoir ?
Pourquoi écrire tant de choses insensées ?
Un gosse de riche a-t-il si peu de discernement ?

Je ne pouvais lui dire que les murs mentent, car je
n’existais pas dans son histoire. J’aurais bien aimé le
lui souffler au creux de l’oreille. Mais moi j’étais
bien au chaud chez moi, et le vieil homme n’était
qu’une création de mon esprit. Nous n’avons pas été
créés pour nous rencontrer. Le hasard de la vie est
bien cruel.

Pourtant quelques jours plus tard, sur le journal, les
informations nationales m’apprenaient que la
morsure du froid avait accentué son étau ces
dernières nuits. La première victime de cet assaut de
l’hiver avait été découverte au petit matin par les
services de la ville au pied du Sacré-Coeur.
Celui que je croyais être une création de mon esprit
avait bel et bien existé : il était mort de froid cette
nuit. Je m’en voulais de l’avoir créé. L’imagination
des uns peut parfois provoquer le malheur des
autres. Devrais-je m’interdire d’écrire lorsque je
pose une loupe sur la fragilité des hommes ?

Les murs mentent : pourtant l’imagination, elle, ne
ment pas.
Le vieil homme ne comprenait pas les messages sur
les murs, et moi aurais-je pu comprendre que ma
seule imagination pouvait tuer ?
La réalité et l’imagination ne manquent pas de
contrepieds. Sont-elles aussi opposables qu’on le
prétend ?