Motus et bouche cousue

Motus et bouche cousue

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Motus et bouche cousue Une nouvelle d’Alexandre Jarry © 2014 – Tous droits réservés Une production MysteranduM Editions Mentions Légales Cet ouvrage est protégé par copyright. Tous les droits sont exclusivement réservés à son auteur et aucune partie de cet ouvrage ne peut être republiée, sous quelques formes que ce soit, sans le consentement écrit de l’auteur. Vous n’avez aucun des droits de revente, ni de diffusion, ni d’utilisation de cet ouvrage sans accord préalable de l’auteur. Toute violation de ces termes entraînerait des poursuites à votre égard. Crédits Couverture : photographie sous licence Creative Commons par Giuseppe Milo (http://www.pixael.com/) Motus et bouche cousue Gratter. Frénétiquement. Ma main suit le mouvement. Que faire ? Comment l’arrêter ? Cette douleur… Seigneur, cette douleur ! *** Encore un jour à moisir, ici. Peut-être est-ce une nuit. Comment savoir ? Après tout, jours et nuits sont semblables pour moi ici-bas… L’odeur du carton s’est depuis bien longtemps mêlée aux volutes tourbillonnantes et immobiles de poussière habillant mon obscurité. Le voile recouvrant mes vieux yeux les a ternis depuis déjà plusieurs dizaines d’années, et mon pelage brun et soyeux est devenu bien râpeux, presque élimé. Mes seuls loisirs restants sont croupir, pourrir, puis dépérir. Autrefois je devais servir et faire plaisir. Triste sort.

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Ajouté le 07 mai 2014
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Langue Français
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Motus et bouche cousue Une nouvelle d’Alexandre Jarry © 2014 – Tous droits réservés
Une production MysteranduM Editions Mentions Légales Cet ouvrage est protégé par copyright. Tous les droits sont exclusivementréservés à son auteur et aucune partie de cet ouvrage ne peut être republiée, sous quelques formes que ce soit, sans le consentement écrit de l’auteur. Vous n’avez aucun des droits de revente, ni de diffusion, ni d’utilisation de cet ouvrage sansaccord préalable de l’auteur. Toute violation de ces termes entraînerait des poursuites à votre égard. Crédits Couverture : photographie sous licence Creative Commons par Giuseppe Milo (http://www.pixael.com/)
Motus et bouche cousue Gratter. Frénétiquement. Ma main suit le mouvement. Que faire ? Comment l’arrêter ? Cette douleur… Seigneur, cette douleur ! *** Encore un jour à moisir, ici. Peut-être est-ce une nuit. Comment savoir ? Après tout, jours et nuits sont semblables pour moi ici-bas… L’odeur du carton s’est depuis bien longtemps mêlée aux volutes tourbillonnantes et immobiles de poussière habillant mon obscurité. Le voile recouvrant mes vieux yeux les a ternis depuis déjà plusieurs dizaines d’années, et mon pelage brun et soyeux est devenu bien râpeux, presque élimé. Mes seuls loisirs restants sont croupir, pourrir, puis dépérir. Autrefois je devais servir et faire plaisir. Triste sort. Car la Mort est lente à venir me chercher et la Vie ne lui est guère préférable : elle m’impose ce fardeau quotidien, s’étire en longueur, moqueuse de ma condition. Et – pire que tout le reste – cette âme de gamin me poursuit, me hante. Le gamin, c’est William. Je l’ai bien connu, William. Ce petit garçon a été mon compagnon dès sa naissance et c’est au bout de dix années passées ensemble qu’il s’est débarrassé de moi, sans le moindre remord. Pour présenter les choses de manière brève, commençons par dire qu’un malheureux événement provoqué par la malveillance d’un autre enfant me défigura à jamais. On dut recoudre mon visage au niveau de la bouche. Je ne vous le cache pas, j’en ai bavé… Je perdais de la mousse au moindre mouvement. Jeouvais sentir mon cors se réandre
au moindre geste. Mon énergie diminuait à chaque seconde. Et surtout – surtout – vint un moment où ma décadence ne fut plus au goût de la maîtresse de maison et de son balai. Il fallait faire quelque chose, il fallait opérer. Et pour stopper l’hémorragie, la vieille matrone acariâtre ne trouva rien de mieux qu’enfoncer une aiguille et son fil d’or pour me réduire au silence.
C’est depuis ce jour funeste, où ma dernière cicatrice fut posée sur mon corps de chiffon, que William se désintéressa de moi et finit par m’abandonner dans un grenier… Dans cet ignoble carton où je repose désormais, isolé, comme un mort sans son nom sur la stèle envahie de ronces. Derrière lui, il m’a laissé un cadeau doux et amer : nos souvenirs, ses rires, son innocence, en deux mots, son âme d’enfant. C’est tout ce qu’il me reste aujourd’hui de la seule personne que j’ai jamais aimé. C’est là mon seul héritage, mon calvaire éternel. Sans arrêt, je ressasse, encore et encore ces bribes de vie. Mon esprit en lambeaux est continuellement tourmenté par les résidus d’une âme jeune et insouciante quand bien même je reste immobile, inutile, dans le noir, inexorablement seul. Mes pensées, vieilles comme le monde et inchangées, tournent sur elles-mêmes dans ma tête. En boucle. Je me demande si j’aurai un jour un repos, si tout cela cessera enfin. Qu’ai-je fais pour mériter un sort pareil ? Je suppose que c’est le lot de tout le monde. C’est précisément lorsque la vie vous impose une rude épreuve que vous êtes mis à l’écart. On meurt toujours dans une solitude douloureuse, quoiqu’il arrive. Peut-être est-ce simplement que l’âme s’apprêtant à quitter le corps découvre soudain que celui-ci a toujours été sa prison et non son hôte. *** Ah oui ! C’est vrai… Le livre. Ce livre que j’ai trouvé hier, sur la vieille étagère. Que va-t-il bien pouvoir raconter ? C’est une peluche qui raconte son histoire. Voilà qui n’est pas commun… Personne ne voudra me croire.
Enfin, bon… J’attendrai ce soir. J’aime qu’on me lise des histoires, mais celle-ci est un peu compliquée. Et je dois la découvrir seul. Ce n’est pas évident.
Un stylo ? Pourquoi faire ? *** Aujourd’hui la boite s’est ouverte. Je ne sais ni qui a fait ça, ni comment c’est arrivé. Tout ce que je sais, c’est que mon vieux carton eut d’abord comme un bruit de molle déchirure puis je perdis la vision. Depuis le temps que je n’avais pas vu la lumière. Voilà qui est paradoxal, n’est-ce pas ? Toutes ces années passées dans l’obscurité à imaginer que j’étais bel et bien atteint de cécité ! Pourtant, l’aveuglement – le vrai – ne m’a foudroyé qu’à cet instant précis de ma vie. Du reste, je crois que je suis resté aveugle plusieurs heures durant. Cette lumière éblouissante avait toutefois aussi le don de réchauffer mon vieux corps, ce qui me fut un bonheur incomparable. C’était si bon que ça en était presque douloureux ! Je ne remercierai jamais assez la Providence qui redonna à mon cœur une part d’optimisme. Si ma bouche cousue me l’avait permis j’aurais esquissé un sourire de bien-être et de contentement à cet instant-là. Le trouble s’estompa et ma vue fut peu à peu restaurée, me laissant découvrir les couleurs que j’avais depuis longtemps oubliées. Celles-ci me frappèrent par leur netteté. Elles étaient particulièrement vives, presque criardes. C’est alors que je la vis. Ma sauveuse était une jeune femme. Très jolie. Ses longs cheveux noisette tombaient en cascade sur ses fines épaules et son visage, d’une douceur angélique, était tourné vers mon corps hideux et gâté par le temps. Je ne pus réprouver un sentiment de honte. Ses yeux perçants et intrigués semblaient étudier attentivement ma misérable condition. Jamais auparavant je ne m’étais senti aussi repoussant. Pourtant elle souriait. Elle me souriait. A moi ! Ses lèvres étaient comme un soleil d’été chaleureux et enveloppant. Un frémissement me parcourut jusqu’au plus profond de mon être lorsqu’elle me prit dans ses bras. Je fus saisi par la douceur de ses gestes. Intimes. Délicats. Sans me quitter des yeux et toujours souriante, elle me tira de cerenier, de mon exil,our
m’emmener loin avec elle. Dans ce moment étrange, perdu dans le temps et l’espace, tous mes souvenirs remontèrent à la surface. Je reconnaissais cette maison. La même qu’autrefois. Ces escaliers avaient connu toutes mes plus belles descentes, ces murs m’avaient parfois vu de très près. Cependant, même si les lieux m’étais familier, quelque chose clochait. Mes souvenirs ne se superposaient pas parfaitement avec la réalité du jour. Les murs avaient changé de couleur, les meubles de place, et certaines pièces n’étaient plus du tout agencées comme dans ma mémoire douloureuse et perturbée. Tant de temps s’était-il donc écoulé ? Seigneur, pourquoi m’avait-on laissé aussi longtemps à l’abandon ? Mais ces questions sans réponses ne présentaient plus vraiment d’intérêt à présent. Je devinais simplement que dans les jours à venir j’allais pouvoir de nouveau être heureux et que pour cela il me fallait tout oublier des jours d’antan et reprendre mon rôle avec cette enfant, même si – je m’en apercevais à présent – elle était déjà bien plus âgée que William. Enfin, j’allais retrouver cette relation particulière que j’affectionnais tant. Après tout, seuls les enfants savent communiquer avec leurs peluches. Il émane de ces relations une sorte de magie qui échappe largement aux âmes trop terre à terre, aux âmes d’adultes. *** Je souffre. J’aime bien les peluches. Qui est la fille ? Pourquoi je ne peux pas en connaître davantage sur la suite de l’histoire ? Je saigne du nez. Ma tête ! Mon Dieu, libérez-moi de cette douleurToutes ces griffes qui me poursuivent et le sol qui s’ouvre à mes pieds ! L’Enfer ! Je veux savoir pourquoi ! Qui est la fille ? Maman… « Reste calme… Nous sommes là. Tu n’as rien à craindre. »
*** A genou par terre, le visage toujours rayonnant, elle me parlait désormais. Elle m’avait déposé sur un grand lit moelleux. Les coussins apportaient un confort certain, mais la couleur des draps laissait à désirer. Les murs étaient bien ceux de la chambre de William, cela ne faisait aucun doute. Mais contrairement au reste de la demeure, qui semblait avoir rajeuni par toutes ses couleurs vives et ses meubles neufs, ici, rien n’avait changé. Enfin si. En réalité, les murs étaient toujours les mêmes, mais les âges les avaient rongés. Ils étaient gris, tristes. Et les quelques lambeaux de l’antique papier peint qui se fanaient aux angles de la pièce les rendaient pathétiques. Un brin mal-à-l’aise, je la regardais me parler. Son sourire radieux illuminait la pièce lugubre, mais les lourds rideaux marron tirés sur les fenêtres avaient le dernier mot. Le dialogue merveilleux d’un enfant que je désirais tant m’était sur le moment incompréhensible. Tous les gestes et toutes les intentions du monde ne m’auraient été d’aucune aide. Cette âme douce et pure était définitivement prisonnière de son corps, privée de toute expression. La malheureuse était muette. Je lui étais sympathique. Ça, j’en étais sûr. Mais je ne comprenais pas pour autant les fabuleuses histoires qu’elle me racontait dans son silence, ses petites mains souples s’agitant habilement sous mon nez. J’étais évidemment une fabuleuse source d’espoir pour elle. Elle s’exprimait avec emphase dans son langage, convaincue que ce qu’elle disait me passionnait au plus haut point, mais la barrière qui nous séparait était douloureusement réelle. Malgré ma récente remise en liberté, je me sentais plus mélancolique que jamais. Son enthousiasme faisait peine à voir. Néanmoins, mon cœur tendait vers sa bouille attachante une affection toute particulière. Comme je l’observais, elle me fit un signe que je compris enfin. Elle pinça son index et son pouce et les passa devant sa bouche en faisant des gestes ondulés. L’œil espiègle et le sourire mutin m’aidèrent à comprendre qu’elle se moquait de moi et de ma bouche cousue. Il n’y avait aucune méchanceté dans ses intentions, mais sa remarque me piqua au vif. Vieux, rincheuxet stuide ue’étais ! Ceour-là, e
ne voulus même pas connaître son prénom. Pour moi elle serait «Motus». *** Les pages blanches. Les feuilles blanches. L’encre blanche. La vie blanche ! Je hais le blanc…
Remplissez-le ! Remplissons ça !
Pourquoi tout est toujours blanc ? Pourquoi maman est blanche ? Il faut remplir, colorier ! Il y a un stylo, non ? *** Quel malheur. Une jeune fille si formidable, si belle. Une jeune fille emplie de vie, bouillonnante d’envies et d’amour… Enfermée. A double tour. « Tu restes là dans ta chambre, c’est un ordre ! Et je ne veux pas te voir en sortir ! Si je te reprends à fouiller dans le grenier, je te coupe la langue puisqu’elle ne te sert à rien. C’est bien compris ?! — … — Bien. Range ces bras et arrête de gesticuler, espèce de guenon ! Tu nous causes suffisamment de soucis. Nous ne te payons pas cette école pour que tu passes ton temps à sourire et à jouer. Alors tu restes là… Tu n’as qu’à compter tes doigts, tiens…ça t’occupera, animal ! Et à voix haute, de préférence… » La porte se referma brutalement sur ces paroles cinglantes et un ricanement étouffé me parvint du couloir. La mère de Motus n’étaitas tendre. Paslus