Salomé (du point de vue de Jean Le Baptiste)

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Salomé (du point de vue de Jean Le Baptiste) Ma cellule semble avoir été rétrécie autant que possible, jusqu'à ce que l'écartement des murs coïncide exactement avec les dimensions de la porte, de sorte que cette dernière forme une cloison à elle seule. Une petite voute, humide et allongée, donne à cette oubliette des airs de cave. Et, comme tout ce qu'on met en cave, je suis un de ces objets dont on ne sait pas vraiment quoi faire, mais que l'on doit stocker tant bien que mal en attendant le moment où l'on se décidera de leur sort. Alors je joue mon rôle de mauvais vin dont on espère qu'il sera meilleur après son séjour sous terre ; je prends la poussière.Voilà deux semaines que l'on m'a arrêté. Les bâtons des gardes ont mordu si brutalement mes tibias et mes genoux que je boîte encore. Peu importe, je n'ai pas à marcher. La peau, écrasée contre l'arrête aiguë de l'os, est encore déchiquetée, et peine à se soigner. La cire et la propolis de mes abeilles, appliquées en cataplasme, auraient déjà fait cicatriser la plaie, elles. Une mouche verdâtre s'affaire sur les lèvres brillantes de la blessure, aspirant de son étrange pompe le pus et le sang mal coagulé.J'ai toujours été convaincu que Hérodote aurait pu être un ami. Je n'ai été confronté à lui qu'une ou deux fois, mais cela m'a suffit pour comprendre que le pauvre bougre est plein de scrupules. Il aime le pouvoir et la possession, mais rechigne à être mauvais ou violent pour parvenir à ses fins.

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Ajouté le 13 janvier 2014
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Langue Français
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Salomé (du point de vue de Jean Le Baptiste)
Ma cellule semble avoir été rétrécie autant que p ossible, jusqu'à ce que l'écartement des murs coïncide exactement avec les dimensions de la porte, de sorte que cette dernière forme une cloison à elle seule. Une petite voute,
humide et allongée, donne à cette oubliette des airs de cave. Et, comme tout
ce qu'on met en cave, je suis un de ces objets dont on ne sait pas vraiment
quoi faire, mais que l'on doit stocker tant bien que mal en attendant le
moment où l'on se décidera de leur sort. Alors je joue mon rôle de mauvais
vin dont on espère qu'il sera meil leur après son séjour sous terre ; je prends la poussière.semaines que l'on m'a arrêté. Les bâtons des gardesVoilà deux ont mordu si brutalement mes tibias et mes genoux que je boîte encore. Peu
importe, je n'ai pas à marcher. La peau, écrasée contre l'a rrête aiguë de l'os,
est encore déchiquetée, et peine à se soigner. La cire et la propolis de mes
abeilles, appliquées en cataplasme, auraient déjà fait cicatriser la plaie, elles.
Une mouche verdâtre s'affaire sur les lèvres brillantes de la blessure,
aspirant de son étrange pompe le pus et le sang mal coagulé.J'ai toujours été convaincu que Hérodote aurait pu être un ami. Je n'ai été confronté à lui qu'une ou deux fois, mais cela m'a suffit pour comprendre que le pauvre
bougre est plein de scrupules. Il aime le pouvoir et la possession, mais
rechigne à être mauvais ou violent pour parvenir à ses fins. Il suinte
l'hésitation et le regret, et, à chaque fois qu'il ordonne une exécution, il
bégaie, craint le regard de ses conseillers, et se force à penser que c'est un
mal nécessaire à son maintien au pouvoir. Il était présent lors de mon
arrestation. J'ai croisé son regard, qui, faussement accusateur, reflétait une
admiration refoulée et tourmentée qui diluait une crainte sourde. Cet
homme, victime de ses ambi tions et prisonnier de son entourage, ne pouvait
plus faire entendre sa véritable voix.Après tout, cela le rend aussi d'autant
plus coupable.
Ma geôle est en fait loin d'être une cave. Je m'en suis aperçu en utilisant
mon seul mobilier, un tabouret, comme escabeau afin de me hisser jusqu'à
l'étroite fenêtre qui fait tout l'éclairage de cet espace minable. La grille,
rouillée mais soigneusement forgée et ouvragée, me laisse apercevoir une
grande salle, haute de plafond, voutée, et meublée de tables faites d e
planches et de tréteaux formant un grand  U ». Des tapisseries colorées
recouvrent les murs, d'une pierre blanche, fraiche et friable. Dans un coin,
un chien s'est endormi dans une posture désarticulée, anesthésié par la
chaleur. Le sol a été balayé, de s bouquets plantes aromatiques on été
éparpillées sur les tables. Etrangement, la seule fenêtre de ma cellule est
située à environ dix pieds du sol de cette grande salle, et communique
directement avec elle. La prison est donc contiguë à la salle des fêtes . Et
Hérodote, ou l'un de ses proches, a forcément intercédé pour me placer
précisément dans la seule cellule donnant sur ce grand réfectoire. Une demi
douzaine d'ouvertures dans les voutes de la salle laissent filtrer un soleil de
fin d'après midi, dont l es rayons, bientôt horizontaux, découpent dans l'air
poussiéreux de pâles faisceaux de lumière. Au fond de la salle, les rayons
heurtent une portion de mur nu selon un angle tel qu'ils ne font qu'en
lécher la surface, et, en projetant l'ombre du moindre re lief de la pierre, en
révèlent la matière granuleuse.
De toute évidence, l'espace avait été préparé avec soin pour une quelconque
réception. Il me restait à attendre dans mon trou que le jour tombe afin de
découvrir, depuis mon petit poste d'observation, p ourquoi Hérode donnait
une fête.Régulièrement, je remontais sur mon petit tabouret en allongeant
mon corps afin d'estimer l'heure en fonction du niveau de lumière naturelle
entrant dans la pièce.
Au moment où le dernier rayon de soleil s'évanouit sur les voutes ridées, les
porte s'ouvrirent avec fracas. Hérode, précédé par quelques serviteurs
accrochant des torches à des pitons métalliques
enfoncés dans les murs, entra et alla immédiatement s'assoir dans le fauteuil
d'honneur qui lui était réservé. Je pouv ais, depuis mon isoloir, percevoir sa
nervosité. Les invités commençaient à entrer à leur tour. Sans doute,
l'assemblée s'était dans un premier temps réunie dans une pièce contigüe
avant de passer à table. Des monceaux de nourriture, viandes, légumes
grillés, fruits, piments, furent apportés dans des plateaux d'argent et déposés
sur les tables. Les yeux s'écarquillaient, les bouches salivaient, et tout le
monde se tournait vers Hérode pour que le festin puisse commencer sur son
signal. Le festin démarra dan s un grand concert de craquement d'os de
volailles et de gargouillis de sauce. Hérode ne mangeait pas. Il se délectait
seulement des réjouissances de ses invités.
Les portes, qu'on avait refermées, croyant que la salle était comble,
s'ouvrirent à nouveau. Une femme se tenait dans l'encadrement de l'entrée.
Je devinai qu'il s'agissait de Salomé, la fille de Hérodias, celle qui avait
quitté Hérode pour son frère. Salomé était le fruit de l'union à cause de
laquelle je me trouvais ici. Je connaissais seulement son nom, et je la
reconnu d'abord à la vague de surprise légèrement électrisée qui parcouru
l'assemblée, mais aussi à son apparence tout à fait remarquable. Sa posture
altière et doucement méprisante était sublimée par la courbure de son dos,
révélée par un tissu légèrement transparent. Des cheveux noirs et épais,
comme formant une matière homogène, jaillissaient de son crâne petit mais
formidablement proportionné. La crinière était rejetée nonchalamment vers
l'avant sur son épaule gauche, révélant toute l a partie droite d'une nuque
dont la blancheur polie tranchait avec l'ébène des cheveux.
Sans souffler un mot, elle se mit à danser, en regardant son beau -père droit
dans les yeux. L'écartement des tables, disposées en fer -à-cheval, lui laissait
un espace assez vaste pour qu'elle puisse gambader et sauter sans craindre
de heurter un des convives. Ces derniers, que la nourriture avait déjà
largement réjouis, n'espéraient pas de plaisir supplémentaire, et la danse
que donnait Salomé les estomaquait littéraleme nt. Les hommes riaient la
bouche pleine, lorgnant joyeusement le corps de la jeune fille, alors que
leurs femmes faisaient ce qu'elles pouvaient pour ne pas s'étouffer dans leur
jalousie. Hérode, lui, n'exprimait rien de tout cela, et semblait paralysé
devant cette démonstration de jeunesse et de grâce. La fille se jetait d'un
coté à l'autre de la salle en tordant son buste ; ses hanches, alors qu'elles
étaient parfaitement rondes, semblaient couper l'air comme un fouet tant
elle les faisait saillir et rebo ndir. Ses petits pieds nus et blancs
tambourinaient contre la pierre comme deux baguettes d'osier, et leurs
orteils se recroquevillaient pour ne pas glisser. Le moindre mouvement
semblait être un nouveau spasme qui la jetterait au sol mais elle conservait
toujours un étonnant équilibre de toupie.
Lorsqu'elle eut terminé sa danse, Salomé repris la même posture qu'en
entrant dans la salle, le regard résolument tourné vers Hérode. Il devait
maintenant parler. Il dit, du ton hé sitant qu'il prenait pour condamner un
prisonnier :  Fille d'Hérodias, ta danse a plus réjoui mes invités que tous les
plats que j'ai pu mettre sur ma table. Demande ce que tu désires, je te
l'offrirai, et je prends serment de ceci devant tous les convive s ».La fille,
dans sa douce hystérie, ne put retenir un petit cri. Elle se précipita vers sa
mère qui la regardait avec fierté depuis le début de la danse depuis
l'extrémité de la table. Cette dernière jeta un coup d'oeil glacial à la fenêtre
de ma geôle, et lui souffla un mot à l'oreille. A son tour, Salomé se tourna
vers moi. Je me plongeai dans le tourbillon de ses yeux fardés, dans lesquels
je retrouvai un instant les nuées poussiéreuses et indistinctes du désert au
crépuscule.  laElle revint au centre desalle. Son dos avait perdu un peu de
son élasticité, et la grâce du soutien de sa tête et de ses épaules s'était
rompue. De sa voix couleur d'ocre, que j'entendais pour la première fois,
elle demanda, très distinctement, ma tête sur un plateau d'argent . Hérode
ne parut pas surpris, et fit signe à un garde. L'assemblée s'était tue.
Une minute plus tard, la serrure de ma porte se mit à grincer et le battant
s'ouvrit. Mon esprit dérivait déjà dans des dunes de sables éclaboussées par
la lumière de la Lune. Je préparai mon meilleur sourire pour que mon
visage, convulsionné, affiche une belle grimace sur la table d'Hérode.