Une ombre sur le Monde

Une ombre sur le Monde

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Fin 1929, pour échapper à la vindicte d’un fasciste fanatique papa décide de notre exil en France. Le 3 février 1930, la famille Montazini, Émilio, mon papa, Mariéta ma grande sœur et moi Sylvio arrivons en Gascogne, dans le Gers. C’est au château Tourne Pique, dans la bourgade de Floréal que nous posons nos valises. À peine quatre mois plus tard, le capitaine Aristide Clément Autun, propriétaire du château, propose à papa d’acheter la ferme de L’Arcange. Délaissée depuis plusieurs années, ses terres sont réduites à l’état de friches, mais cela nous est complètement égal. Nous sommes les plus heureux au monde, nous avons enfin une maison bien à nous et l’important est là…
C’est en septembre 1932, que nous apprendrons, par le père Guillaume, un religieux de l’abbaye de Flaran, l’origine du nom de L’Arcange.
Depuis 1936 la guerre civile fait rage en Espagne. À la fin du mois de janvier 1939, les troupes franquistes prennent Barcelone et à la mi-février, elles s’emparent de toute la Catalogne.
Le 17 février 1939, un heureux évènement a enfin lieu. Deux, pour être précis. À 10h04 et à 10h08, Mariéta donne naissance à des jumeaux : Fabien et François. Avec papa nous devons attendre les vacances de Pâques, en avril, pour rendre visite aux heureux parents et aux deux bébés.
Fin février, la France et la Grande-Bretagne reconnaissent le gouvernement de Franco. Le 31 mars Madrid tombe, le 1er avril 1939 marque la fin de la guerre civile et le début de la dictature de Franco qui perdurera jusqu’en 1975.
Je passe mon bac en juillet 1939, à dix-sept ans et quelques mois. Cette année-là, Amandine ne vient pas au château pour les grandes vacances. La fréquence de nos courriers se maintient à deux ou trois par mois.
Au mois de septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne nazie.

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Publié le 16 novembre 2016
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EAN13 9782953286342
Langue Français
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festivités se déroulent dans notre bourg, et à L’Arcange. Pour l’occasion je revis Amandine, nous fmes un peu semblant, mais nos relations restaient encore dans le ou.
J’allais oublier de vous présenter Amandine et madame Éliette. Amandine est la nièce de madame Éliette, elle a presque mon âge. C’est vers la în de l’été 1932 qu’elle est arrivée de Toulouse, au château Tourne Pique pour se refaire une santé. Durant toute une année, nous fûmes inséparables. De copain-copine, nos relations ont évolué, mais aujourd’hui nous avions du mal à passer le cap. Madame Éliette est l’épouse d’Aristide Clément-Autun, militaire de carrière et propriétaire du château Tourne-Pique. Il y a une autre personne qui compte énormément pour nous, c’est Edmonde de Barsac, surnommée par papa la Dame en Blanc. Elle a surgi dans notre vie dans d’étranges circonstances au mois de septembre 1931. Je ne dois pas oublier une autre dame dont nous sommes également très proches, c’est Antoinette Rosannès, notre voisine de la ferme des Bmes. Aujourd’hui elle passe la plupart de son temps chez sa sœur à Gondrin et nous l’avons un peu perdu de vue.
Mariéta et Julien habitaient maintenant un appartement au troisième étage de l’hôtel
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particulier d’Edmonde de Barsac, au 32 rue des Loges à Paris. Pour ma grande sœur, cet étage recélait un destin bien mystérieux, c’était celui qui avait vécu la folie de Geneviève de Barsac, l’aïeule de la Dame en Blanc.Cette dame, sous les traits d’une Demoiselle blanche, s’était révélée dans les rêves et les cauchemars de Mariéta peu après notre arrivée à L’Arcange en 1930.
Comme l’année précédente Amandine m’annonça qu’elle ne resterait en vacances au château Tourne Pique que jusqu’au 15 août. À son arrivée à la mi-juillet nous fmes tout pour que nos relations reprennent un cours normal, mais l’enthousiasme et la complicité des premières années n’étaient plus là.
À trois reprises nous allâmes nous baigner à l’Auzoue, j’avais la hantise d’y retrouver Juliette. Parmi les jeunes que nous y rencontrions, certains parlaient d’elle, mais apparemment aucun ne l’avait croisée ni l’année dernière, ni même cette année. Amandine était la plus belle de toutes les jeunes îlles présentes. Tout en ressentant une forte attirance pour ma blondinette, mes sentiments étaient bien diérents de ceux que j’éprouvais pour Juliette.
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Puis à la mi-août madame Éliette accompagna Amandine chez ses parents, en vacances à Biarritz. À son départ, même si chacun de nous ît tout pour le dissimuler, l’émotion était bien là. J’étais très déçu et je savais ma blondinette très déçue également. Je n’arrivais pas à comprendre et je la savais très contrarier de cette situation. Fallait-il y voir la în de notre petite amourette d’adolescent ? Je n’y croyais pas. Il y avait autre chose de plus complexe, comme une diculté à faire évoluer nos sentiments de gamins candides vers une véritable relation amoureuse. J’étais maintenant âgé de plus de seize ans, Amandine les fêterait à la în de l’année. Les petits bisous sur la joue, les innocents baisers chapardés à la va-vite ne semblaient plus nous satisfaire. Mais en même temps, j’avais l’impression que nous avions peur, peur de traverser le gué, d’aller voir ce qui se passait de l’autre côté. Ma petite aventure de l’année passée avec Juliette y était-elle pour quelque chose ? Non, sûrement pas. Le malaise s’était installé bien avant et cette aventure en était peut-être juste la conséquence ! Mais quand cela avait-il commencé ? En y rééchissant bien, je pense que c’était un peu après ma première rencontre avec Juliette. Après ma première rencontre avec une Juliette se baignant nue. Je devais le reconnatre, ce corps dévoilé m’avait troublé.
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C’est aussi cette année-là que j'avais commencé à ressentir des choses que je ne ressentais pas auparavant. Mais peut-être les avais-je déjà ressenties, sans vraiment en prendre réellement conscience. Je me rappelais fort bien de cette séance de baignade avec Amandine. Je la maintenais presque nue dans mes mains, tentant de lui apprendre à nager, et le trouble s’était installé. Oui, je crois vraiment que nous avions peur de traverser ce gué, parce que nous avions peur de l’après.
Peut-être étions-nous trop jeunes encore pour commencer à vivre comme des grands, mais déjà trop vieux pour jouer à faire comme les grands.
Ou alors ma blondinette m’aimait comme une petite sœur aime son grand frère, ou ses parents. Non, ce n’était pas possible, j’étais persuadé que cela ne pouvait pas être ça. De mon côté, j’en étais certain, l’amour que je portais à Amandine était bien diérent de celui que je portais à Mariéta et à papa. Ou alors il y avait autre chose, Amandine avait un autre amoureux. Ces pensées me contrariaient et allaient me gâcher la în des vacances.
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Durant tout le début du mois de septembre, j’évitai d’aller me baigner, je ne voulais pas prendre le risque d’y rencontrer Juliette.
Le 14 septembre, premier jour de la Sainte-Croix à Floréal. Après le travail, vers sept heures je décidai d’aller y faire un tour. Cette année, la foire prenait une autre dimension. Des tables et des bancs étaient installés sur la place ronde et chaque soir c’était ripaille. Au centre, on avait installé un grand feu autour duquel rôtissaient cochons de lait, ventrèches, pièces de viande et volailles à la îcelle. Les senteurs et les ferveurs de la fête attiraient foule et le vin de Gascogne coulait à ot. L’ambiance était festive et j’en oubliai mes petits soucis. Lorsqu’une main se posa sur mon bras, je me retournai.
– Bonjour Sylvio, tu vas bien ? Je ne t’ai pas encore vu à la plage. Il fait pourtant très chaud et tu dois beaucoup transpirer sur ton tracteur ! Aurais-tu peur d’y faire de mauvaises rencontres ?
Durant quelques secondes je restai sans voix. Elle s’approcha de moi et déposa un baiser sur mes joues. Son parfum avait quelque chose de grisant. – Juliette, quelle bonne surprise, personne ne m’avait dit que tu étais en vacances ! Tu sais,
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pour la baignade, je n’ai pas trop le temps. Cette année, j’ai encore plus de travail, à peine le temps de manger à midi, j’avale juste un casse-croûte.
– Mais pour ce soir, ton travail est terminé, tu peux m’inviter à souper !
Seul un mue aurait refusé, mais je me sentis quand même un peu pris au piège. – Bien sûr, avec grand plaisir. Allons nous assoir. Alors, tu deviens quoi ? Tes vacances, ça se passe bien ?
Le rosé était gouleyant et frais, le verre de Juliette se remplissait et désemplissait vite, très vite. Mais le mien également. En temps normal, je ne buvais que de l’eau, un peu de vin de temps à autre, mais ce soir-là… Et tout le monde le sait, l’alcool rend fort, vous enhardit. Vers minuit, je m’entendis lui dire.
– Il est temps que je rentre, demain je travaille tôt. Si tu veux que je te raccompagne, c’est avec plaisir. Ça ne me fait faire qu’un petit détour.
– Je veux bien, c’est gentil de ta part de me le proposer. Rentrer seule à cette heure, je ne suis pas très rassurée !
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– Avec moi, rien ne peut t’arriver, je serai ton chevalier servant. S’il le faut, je ferais de mon corps un barrage…
Le cœur léger, le rire facile, et le mot aisé, chacun sur notre bicyclette, nous prmes ensemble la route de Villeneuve-de-Floréal. Une brise un peu tiède me donnait l’impression de otter. À l’amorce d’un petit faux plat, Juliette mit pied à terre. Je m’arrêtai pour l’attendre.
– Alors jeune îlle, une si petite côte. Allez, du courage, je vais te pousser.
Je m’approchai de Juliette, elle se remit en selle. Me tenant à ses côtés, j’entrepris de l’aider. Sa peau était souple, son parfum encore plus grisant et sa robe à eur, légère, très légère. Mais cent mètres plus loin…
– Non, Sylvio, je n’en peux plus, arrêtons-nous, continuons à pied.
C’est moi qui, apercevant une meule de paille dans un champ pas très loin de la route, pris les devants en entranant la belle Juliette.
Le lendemain matin, je me réveillai avec un très fort mal de tête. Contrairement à la première fois, je regrettai un peu ce qui s’était passé. Si la
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meule de paille ne s’était pas trouvée là et si le vin rosé n’avait pas été aussi frais, peut-être que… en même temps, je ne pouvais pas laisser Juliette rentrer seule en pleine nuit.
J’aimais ma blondinette, ça, c’était très clair dans mon esprit. Pour Juliette, mes sentiments étaient tout autres, mais qu’étaient-ils exactement ? Je partis travailler avec juste un bol de café au lait dans l’estomac.
Poussées par les paciîstes et croyant sauver la paix, la France de Daladier et la Grande-Bretagne de Chamberlain signèrent, le 29 septembre 1938, avec l’Allemagne d'Hitler et l’Italie de Mussolini, les fameux accords de Munich. En réalité, ces accords ne îrent qu’accélérer le début des hostilités. Ils prévoyaient la rétrocessionà l’Allemagnela par Tchécoslovaquie des territoires les plus industrialisés et les plus riches de tout le pays, les Sudètes. Mais ce traité prévoyait également l’unité et la préservation du reste du territoire. En théorie seulement. Hitler prendra prétexte du non-respect de ces accords par la Tchécoslovaquie pour la démanteler totalement.
Avec papa, nous passâmes les fêtes de în er d’année et le 1 jour de l’an 1939 à Paris, au 32 rue des Loges, en compagnie de Mariéta, de la
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Dame en Blanc et de Julien. Ma sœur attendait un heureux évènement pour le début de l’année, alors il était hors de question qu'elle fasse le déplacement à L’Arcange. Avant în février Julien serait papa, papa serait grand-père, Mariéta serait maman et moi j’aurais un neveu ou une petite nièce. J’avais l’impression que mon père et la Dame en Blanc étaient encore plus impatients que les parents.
À la în du mois de janvier 1939, les troupes franquistes prirent Barcelone et à la mi-février, elles s’emparèrent de toute la Catalogne.
Le 17 février 1939, un heureux évènement eut enîn lieu. Deux pour être précis, à 10h04 et à 10h08. Mariéta donna naissance à des jumeaux : Fabien et François. Avec papa nous dûmes attendre les vacances de Pâques, en avril, pour rendre visite aux heureux parents.
Fin février, la France et la Grande-Bretagne reconnurent le gouvernement de Franco. Le 31 er mars Madrid tomba, le 1 avril 1939 marqua la în de la guerre civile et le début de la dictature de Franco qui perdurera jusqu’en 1975. Je passai mon bac en juillet 1939, à dix-sept ans et quelques mois. Cette année-là, Amandine ne vint pas au château pour les grandes vacances.
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La fréquence de nos courriers se maintenait à deux ou trois par mois.
er Le 1 septembre 1939 commença l’invasion de la Pologne par les troupes d’Hitler. Le 3 septembre 1939, la France et la Grande-Bretagne déclarèrent la guerre à l’Allemagne. Le 10 septembre Julien fut mobilisé. Après la guerre d’Espagne, l’Europe tout entière entra dans les grands tourments. À plusieurs reprises ce mois de septembre je me rendis sur la petite plage de l’Auzoue, mais ce fut peine perdue, Juliette n’était pas là. À partir du 14, comme les années précédentes, la Sainte-Croix eut lieu à Floréal, mais pas de Juliette non plus. L’ambiance générale était au pessimisme, la Deuxième Guerre mondiale venait de commencer.
En octobre 1939, j’intégrai l’École Nationale d'Ingénieurs de Bordeaux. Après une année de préparation, je serais admis à l’École Nationale Supérieure d'Agronomie de Montpellier. Pour les fêtes de cette în d’année, Mariéta, la Dame en Blanc et les jumeaux nous rendirent visite à L’Arcange. Dans son unité, le sixième Régiment de cuirassés,Julien se trouvait quelque part dans le nord du côté de Saint-Hilaire-Lez-Cambrai. Le mari de madame Éliette, le colonel Aristide Clément Autun était, lui, en poste en
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