La mélodie des cendres

La mélodie des cendres

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244 pages

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Nantes, hiver 2007. Un squelette de femme est retrouvé près des berges de l’Erdre. Qui est donc cette morte, enterrée là depuis plus de vingt ans ? L’une des deux femmes, – toutes deux prénommées Marie – disparues au même endroit, bien des années plus tôt ? Le commissaire Czerny et son équipe vont tenter de faire parler le passé grâce aux nouvelles méthodes de la « scientifique ». Parallèlement, un jeune médecin originaire du Québec enquête secrètement. Pour l’un comme pour l’autre, la vérité va progressivement s’imposer : si le corps appartient effectivement à l’une des Marie, l’autre Marie est coupable de ce meurtre. Mais « qui est qui » dans cette histoire ? Au-delà de cette double enquête mettant en scène une galerie de personnages hauts en couleur, le roman explore les limites de la police scientifique. Que valent les certitudes de laboratoire quand la vie s’est chargée de les manipuler ?
Après Vice repetita et Mat à mort, Hervé Sard nous concocte une intrigue posée comme un défi : le lecteur, dès le départ, aura une longueur d’avance sur l’enquêteur. Saura-t-il faire mieux que lui ? Réponse dans les toutes dernières lignes...

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Ajouté le 17 mai 2013
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Langue Français
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Hervé Sard

-

La mélodie des cendres

Roman

-

e-noir

Paru

en

version imprimée au
Krakoen en 2008

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Prologue

Extrait du journal intime de Marie Moulin,
rédigé à Charlesbourg (Québec) le mardi 30
janvier 2007.
Copie enregistrée sous la référence
2007/13/MM-001
Affaire dite du « Diamant bleu ». Dossier
versé au fond K des archives spéciales du
Service Régional de Police Judiciaire de Nantes
(France - Loire-Atlantique) le vendredi 14
septembre 2007.
[...]
Ils l'ont retrouvée.
Là-bas, en France, les enquêteurs vont se
régaler. Au début. Oh, des suspects, ils vont en
dégoter ! Ils auront l'embarras du choix ! En
vingt ans, la police scientifique a progressé à
pas de géant. Elle saura faire causer ce corps. Il
leur criera la vérité. Une partie de la vérité. Il
leur criera si fort qu'ils vont se fourvoyer, se
perdre dans cette forêt que la fatalité a plantée.
Je rentre à l'instant de l'aéroport, l'estomac
encore noué. Nicolas avait son air des mauvais
jours, plus un je ne sais quoi d'inquiétant dans
son comportement. Au moment de nous dire au
revoir, j'ai cru qu'il allait pleurer. L'émotion de la
séparation ? Non, ce n'était pas ça. Il me cache
quelque chose. Cette histoire de conférence en
Europe, je n'y crois pas une seconde. J'ai vérifié
sur Internet : il y a bien un séminaire sur la
grippe aviaire qui débute après-demain à Paris,
mais j'ai fouillé ses poches, ce matin, en
préparant sa valise. Mère indigne… J'ai jeté un
œil à ses billets : il a pris un aller simple pour
Roissy, et une place dans un train pour Nantes.

Roissy, et une place dans un train pour Nantes.
Nantes, ce n'est pas Paris ! Il y a réservé une
chambre d'hôtel pour la semaine. Pourquoi ?
Encore une de ses cachotteries ? Non, il y a
autre chose. Peut-être a-t-il rencontré une
touriste française et n'ose pas m'en parler ? Si
seulement cela pouvait être vrai. Mais pourquoi
Nantes, justement Nantes ? Strasbourg, Lille,
Lyon, Marseille ou n'importe quelle autre ville,
je ne me serais pas inquiétée. Mais Nantes…
Coïncidence ? À d'autres !
Depuis quelques semaines, Nicolas n'est
plus le même. Mon bébé… Il n'a jamais aimé
que je l'appelle mon bébé. Il a changé,
s'absente souvent, sans prévenir, me regarde
comme une étrangère. Il ne me parle presque
plus. Et quand il le fait, c'est avec ce satané
joual1

et cet accent forcé auxquels il ne nous
avait pas habitués. Provocation. Comme si…
Comme s'il reniait des origines dont il était
pourtant si fier. Non, décidément, quelque
chose ne tourne pas rond.
Ma décision est prise : je parlerai à François
dès qu'il rentrera. Un jour ou l'autre, de toute
façon, il aurait fallu en passer par là. Nicolas
risque gros. Il y a danger, pour lui comme pour
d'autres. Sa maladie peut lui jouer des tours,
c'est déjà arrivé. Il pourrait s'emporter, aller trop
loin. Surtout que ce distrait a laissé son
traitement sur le siège de la voiture. Tête-en-
l'air ! S'il va à Nantes pour ce que je crois, c'est
qu'il s'est mis dans le crâne de fouiller le passé.
Il les retrouvera. Les trois. Je sais qu'ils sont
encore en vie.
François a les épaules assez larges pour
protéger son fils, même si un océan les sépare.
Encore faut-il qu'il connaisse la vérité. Le

moment est venu. François doit apprendre ce
que sa Marie a fait. Pourquoi elle l'a fait. Le
«
comment », je le garderai pour moi. Ce n'est
pas racontable.

François me croira. Il saura tirer Nicolas d'un
guêpier dont il n'a pas idée, peut-être même
parviendra-t-il à enfouir à jamais mon secret.

Il agira, et il réussira. Comme toujours.

Du moins, je l'espère.
[...]

1. Commissariat central de Nantes. Mardi
30 janvier 2007 - 18 heures 30

Le commissaire Czerny replia ses courtes
jambes sous le bureau, en gardant les pieds
bien à plat dans l'alignement des cuisses.
Conseil du kiné. Le dos droit, les coudes posés
sur le sous-verre, il entreprit de se masser les
yeux par une série de pressions rotatives des
deux pouces. Seul le tic-tac régulier de
Clochette se faisait entendre, apaisant.
Pourtant, trois étages plus bas, ses subordonnés
oubliaient un moment les tracasseries du
quotidien en se livrant bruyamment à leur
distraction préférée : un pot. De promotion,
cette fois. Czerny n'y pensait pas. D'ailleurs,
personne n'avait songé à le convier. Il fuyait
ouvertement ce genre de festivités et n'avait
aucune affinité particulière avec le
nouvellement promu capitaine Boulay. Il
souhaitait simplement s'isoler, pour mieux
s'imprégner du dossier qui venait d'atterrir au
sommet de sa pile d'affaires à traiter. Hors de
question de prendre à la légère les caprices du
divisionnaire…
Clochette tinta dix-huit heures, ce qui
signifiait qu'il était en réalité dix-huit heures
dix. Le commissaire n'avait jamais voulu régler
cette antique pendulette sous le charme de
laquelle il était tombé une quinzaine d'années
auparavant. Il n'était alors qu'un simple
lieutenant fraîchement débarqué au SRPJ de
Nantes, un jeune flic plein d'allant qui passait
son temps libre à guetter les bonnes affaires
dans les ventes aux enchères. Une passion
coûteuse en argent et en temps, qu'il s'était

résolu à modérer lorsque sa vieille longère de
Saint-Mars avait affiché complet.
Czerny mit fin à son massage oculaire. Il
avait à nouveau l'esprit clair. Il referma l'épais
classeur, prit une profonde inspiration et cala
ses maigres épaules dans le dossier du fauteuil.
Beau boulot, pensa-t-il, les gendarmes de
Carquefou ont fait du beau boulot. Il expira
lentement, les lèvres entrouvertes, comme son
sophrologue lui avait appris à le faire.
Maintenant, la balle était dans son camp. Il se
demandait bien en quel honneur. Le crime était
prescrit depuis longtemps, alors à quoi bon
enquêter ?
Un corps avait été retrouvé enterré parmi
les vignes, au Port-Breton, à deux pas des rives
de l'Erdre. Les restes calcinés d'une jeune
femme, morte depuis des années. Non
identifiable, jusqu'à preuve du contraire.
Un certain Pierre Fournier, dit « La Poêle »
en raison de sa passion pour la recherche de
trésors enfouis, avait entendu son engin
s'affoler alors qu'il arpentait l'endroit. Il avait
gratté le sol, puis creusé, tout guilleret à l'idée
de dénicher une pièce ancienne, une vieille
douille, une montre ou un bracelet égaré là par
un promeneur distrait. Il était tombé sur un os.
Ou plutôt
des
os. Une main, débarrassée depuis
des lustres de ses chairs. Main qui s'avéra être
l'une des extrémités d'un squelette entier, vêtu
en tout et pour tout d'une gourmette en argent
gravée « Marie », d'un pendentif orné d'un bijou
bleu et de quelques vestiges de vêtements. La
gourmette, banale, était poinçonnée au dos de
l'un de ses maillons de 3 minuscules lettres :
« M.R.C.»

Les gendarmes n'avaient pas lambiné. Très
vite, ils s'étaient intéressés à André Chevalier,
un vieux grigou vivant reclus dans une bâtisse
délabrée, à une cinquantaine de mètres de là.
L'homme faisait un suspect parfait. Son épouse
était décédée près de trente ans auparavant,
d'une chute dans l'escalier. Un accident ? Il était
permis d'en douter. Leur fille unique avait pris
la poudre d'escampette à la même époque.
Disparue sans laisser d'adresse. Rien de bien
extraordinaire, sauf… Sauf qu'elle se
prénommait Marie. Marie Roselyne Chevalier.
M.R.C. Comme les initiales sur le butin de La
Poêle. De quoi attiser la curiosité de la
maréchaussée. Curiosité naturelle et louable,
mais mal placée : les experts de l'Identité
Judiciaire avaient vite démontré qu'il n'existait
aucun lien de parenté entre André Chevalier et
le cadavre calciné.
Ça ne prouve rien, pensa Czerny, les maris
cocus courent les rues. Il nota mentalement
d'envisager l'exhumation de madame Chevalier.
Les gendarmes n'avaient pas focalisé leurs
recherches dans cette seule direction. En
épluchant les cas de disparitions de jeunes
femmes dans les environs, ils étaient tombés
sur une certaine Marie Caron, Régine de son
second prénom, elle aussi originaire de
Carquefou. M.R.C., encore. Elle n'avait plus
donné signe de vie depuis l'hiver 79. Mais la
piste était un cul-de-sac. Même si Maxime
Caron, le père de la disparue, avait cru
reconnaître la gourmette et le pendentif de sa
fille, les tests ADN - encore eux - avaient exclu
qu'il puisse être le géniteur du squelette
enterré. Madame Caron avait quant à elle
trouvé la mort peu après la naissance de sa fille,

dans l'incendie qui avait ravagé la maternité.
Deux hommes, deux veufs, peut-être deux
cocus, pensa Czerny, quoiqu'un seul aurait suffi.
Mais l'exhumation de madame Caron n'était pas
envisageable : elle avait été incinérée.
Czerny extirpa un cahier à spirale neuf du
tiroir du bas de son bureau. Sur la couverture
grise, il inscrivit à l'encre rouge
« Affaire Marie X
- 30 janvier 2007 ».
La première page ne tarda
pas à se couvrir des pattes de mouche du
commissaire. Une écriture de toubib, disaient
ses collègues…
† 1 cadavre, 2 disparues, 3 Marie. 1 + 2 =
3 ?
Même prénom, même époque, même lieu.
Âges en rapport.
Pères des disparues ≠ père du cadavre.
†† Mères des disparues décédées.
Czerny ne relisait pour ainsi dire jamais ses
notes. Le simple fait d'écrire suffisait à ancrer
dans sa mémoire les éléments de l'enquête.
Pourtant, il interrompit soudain sa rédaction, se
recala dans son fauteuil et se mit à mordiller
son stylo, les yeux dans le vague. Quelques
secondes s'écoulèrent avant qu'il ne résume sur
le papier l'idée qui venait de lui traverser
l'esprit.
Meurtre ?
Il aurait été surpris, et intéressé,
d'apprendre qu'au même instant, à des milliers
de kilomètres de là, quelqu'un qu'il ne
connaissait pas se posait exactement la même
question.

2. Aéroport international Jean Lesage.
Québec. Mardi 30 janvier - 12h20

Nicolas Moulin avait bien cru manquer le vol
de la mi-journée. La neige qui tombait sans
discontinuer depuis la veille perturbait le trafic
automobile et un bouchon monstre s'était formé
au niveau de la Laurentienne. Il avait fallu que
sa mère, d'habitude si prudente, fasse l'impasse
sur les règles les plus élémentaires du code de
la route pour qu'il dépose enfin sa petite valise
au comptoir d'enregistrement. À bout de souffle,
et de nerfs.
À l'entrée de l'avion, l'hôtesse le gratifia
d'un sourire commercial auquel il ne répondit
pas. Il était exténué, physiquement et
moralement. Les trois dernières semaines
avaient compté parmi les plus éprouvantes
d'une vie pourtant déjà bien remplie en
péripéties. Il avait de bonnes raisons de croire
que cela n'allait pas s'arranger. À moins qu'il ne
se soit complètement trompé. Toute cette
histoire était si embrouillée…
À vingt-six ans, Nicolas vivait encore chez

Papa Maman. Un« Tanguy », comme on dit. Il
n'avait jamais manqué de rien. Fils unique de
parents aimants, étudiant brillant, il avait été
récemment honoré du titre de plus jeune
docteur en médecine du Québec. Et n'en était
pas peu fier. Pour quiconque ne le connaissant
que superficiellement, c'est-à-dire la quasi-
totalité de ses fréquentations, il était un jeune
homme sympathique, souriant, à la
conversation agréable. Un peu timide certes, ou
plutôt réservé, mais cela renforçait encore le
charme naturel qui émanait de lui. Sa stature

d'athlète, sa longue crinière blonde, ses yeux
gris bleu lui valaient l'intérêt de la gent
féminine, sans pour autant qu'il abuse de ce
physique avantageux.
Tout cela n'était qu'une façade.
Intérieurement, Nicolas était aux antipodes
de ce que sa carapace dissimulait. Seule sa
mère le connaissait vraiment. Dès son plus
jeune âge, elle avait décelé dans le bambin
adorable qu'il était les signes annonciateurs de
ce qu'il allait devenir. Des signes qui ne
pouvaient tromper une maman attentive.
Nicolas alternait de longues périodes de
« normalité » et des séquences, brèves mais
intenses, d'hyperactivité ou, au contraire, de
prostration. Au fil des années, les symptômes
s'étaient amplifiés, puis stabilisés à la fin de
l'adolescence. Si sa mère avait jugé bon de
consulter, elle se serait entendue dire que son
fils souffrait d'une forme particulière et rare de
trouble bipolaire. Comme s'il n'y avait pas un,
mais trois Nicolas.
Un ange, et deux diables.
Le cas de Nicolas aurait sans doute
intéressé les spécialistes, mais, pour des raisons
que sa mère n'aurait su justifier, ou voulu
admettre, elle ne consulta pas. Les succès
scolaires, puis universitaires et sportifs, de celui

qu'elle estimait être son « vrai »fils, gommaient
les excès effrayants dont les autres parties de
lui-même se montraient parfois capables. Elle
avait fini par s'en satisfaire.
Elle avait tort.
Nicolas avait lu le cahier de sa mère. Le
récit de ses secrets. Ce qu'il y avait découvert,

ou cru découvrir ce qui revenait au même, fut la
goutte d'eau qui fit déborder un vase devenu
trop petit. Une semaine plus tôt ou plus tard, sa
réaction aurait été bien différente. Elle aurait
été normale, tout simplement. Modérée. Tandis
que l'avion s'élançait sur la piste, le jeune
homme était en pleine crise dépressive. Pas loin
du fond de l'abîme. Comble de déveine, il avait
oublié ses médicaments. Ou plutôt, il les avait
perdus parce que dix fois au moins il avait
vérifié qu'ils étaient bien là, dans la poche
gauche de son pantalon. En France, aucun
pharmacien ne lui délivrerait son Valproate
salvateur sans ordonnance. Il allait devoir faire
sans et cette seule idée aggravait son malaise.
Un autre passager, en l'observant au moment
où l'avion amorçait son envol, aurait tout
naturellement jugé qu'il avait peur en avion. Ce
n'était pas faux, mais les tremblements qui
agitaient ses avant-bras et la pâleur de son
visage avaient une autre origine. Sans ses
petites pastilles roses pour le soulager en cas
d'urgence, ou mieux les piqûres destinées à
réduire l'ampleur de ses crises, Nicolas était
impuissant face au maelström de pensées
négatives qui l'assaillaient. Un ouragan d'idées
noires qui s'estomperait bientôt –même s'il n'y

croyait pas – pour mieux laisser place à un
problème autrement délicat à affronter. Pour les
autres, cette fois…
Il en était ainsi depuis sa petite enfance. Le
cycle était aussi immuable que celui des
marées. Comme elles, ses crises variaient en
amplitude, à la différence notable que
l'intensité ne pouvait pas être prévue. Maniaco-
dépressif. C'était le terme fourre-tout
qu'employaient certains, alors que d'autres