Mat à mort

Mat à mort

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151 pages

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Moscou, décembre 1986. La finale du championnat du monde d’échecs tourne au drame. Campagne de l’Ardèche, hiver 2003.Un enchaînement de décès inexpliqués défraie la chronique. Il faudra du temps pour établir le lien entre ces événements séparés dans le temps et dans l’espace. Et pour cause ! Quel rapport entre un joueur d’échecs prématurément disparu et une vieille photo prise avant un match de football ? Pourquoi tant de gens meurent-ils dans deux bourgades tranquilles ? Qui est l'assassin ? Un débile, mort depuis longtemps, affirme la rumeur. Le Ravi…? Mais c’est impossible, et pourtant tout paraît l’accréditer. L’arme des crimes ? Il n’y en a pas. Des indices ? Minces et ils sont bien curieux. La police piétine, les victimes vont se suivre et se ressembler...
Jusqu’à ce que mat s’en suive.
Après Vice repetita, Hervé Sard récidive avec ce polar haletant où les cadavres s’amoncellent inexorablement

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Ajouté le 13 mai 2013
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Langue Français
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Hervé Sard

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Mat à mort

Roman

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e-noir

Paru en version imprimée aux éditions

Krak

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PROLOGUE

Moscou, 10 décembre 1986, 19 h 45.
Il va jouer le fou.
Je sais qu'il va jouer le fou. Que peut-il faire
d'autre ? Rien ! Pourvu seulement qu'il
n'abandonne pas maintenant. Ce serait trop
dommage. Son petit regard de tout à l'heure en
disait long. Détresse. Impuissance. Jalousie
aussi… Je suis le plus fort. Je suis plus fort que
lui. Lui ! Le maître incontesté, le seul, l'unique…
Le meilleur. L'imbattable ! Le crâneur, aussi.
Surtout crâneur, oui !
Et moi… Petit paysan insignifiant. Méprisé.
Raillé. Appris à lire à l'armée, à dix-neuf ans. À
jouer aux échecs à vingt-deux. Cinq ans déjà!
Mais je tiens ma revanche. Demain… Demain je
serai célèbre. Dès ce soir, même. Champion du
monde ! On ne se moquera plus. On ne rira plus.
Bientôt viendra l'heure de ma vengeance.
Terrible, implacable, mais tellement juste. Si
longuement mûrie. Une vengeance que
personne ne pourra imaginer. Youki… Si tu
savais à quel point je pense à toi. Tu peux faire
confiance à ton ami : ta mort ne restera pas
impunie.
Ça y est ! Il avance sa main. Pas un
tremblement. Rien… Juste une lenteur dans le
geste, un mouvement ralenti comme pour
encore retarder ce qu'il sait être inexorable. Il
va perdre. Lui ? Mais oui, messieurs mesdames
qui n'avez jamais cru en moi ! Vous qui m'avez
exclu de tout, de vos petits clubs minables, de
vos tournois ridicules. Mais oui ! C'est de moi
qu'il vous faudra désormais parler ! Oh je sais,

qu'il vous faudra désormais parler ! Oh je sais,
je n'ai pas de passé. Mais j'aurai un avenir ! Pas
grand-chose pour alimenter les gazettes, pour
pimenter les articles que de toute façon peu de
gens liront. Juste cet accent qui fait encore rire
les imbéciles et les idiots. Qui fait vendre les
journaux. Vous en vendrez, de vos papiers, ça
ne fait aucun doute ! Mais pas pour les raisons
que vous imaginez.
Voilà ! C'est fait ! Il a joué. À mon tour
maintenant. Un murmure parcourt l'assistance.
Ils ont compris. Certains du moins ont compris.
J'ai tout mon temps. Le sablier… Chaque grain
qui tombe concourt à mon plaisir immense. Le
roi noir va tomber. Et quel roi ! Mon cœur bat au
rythme de mes sentiments. Mat ! Pas encore,
non. Il s'en faut de quelques coups. Mais des
coups mortels, imparables. L'assaut final ! Lui le
sent. D'autres l'imaginent. Moi, je le sais ! Un
geste à faire, un seul. Le geste de la victoire.
Celui de la revanche. Enfin !
Ils n'ont jamais cru en moi. Ils m'ont
méprisé. Ils paieront ! Ils paieront pour ce qu'ils
m'ont fait. Bien malin sera celui qui fera le
rapprochement.
Ça cogne. Ça cogne fort… Trop fort ! Le
cœur… Merde !!!
La main tremblante s'approche du cavalier.
Le touche, le fait tomber.
Mais ne peut le relever.
Trop tard.
On peut mourir de faim, de soif, ou de froid.
On peut mourir de joie, c'est le cas.
Mais d'autres mourront de peur.

1. CAMPAGNE DE L'ARDÈCHE. JANVIER
2003.

J'étends mes jambes sous le bureau,
croisant les mains derrière la nuque, soupirant
mon trop-plein de perplexité. Comme souvent
lorsque je suis soucieux, mon regard se dirige
vers l'unique objet qui orne les murs de mon
lieu de travail : une photographie sous verre,
encadrée bois, d'un bon mètre de large.
L'observatoire du Pic du Midi sous l'orage.
Merveilleux ! Curieux comme la vision des
éléments déchaînés peut apaiser.
J'aime la montagne. J'aime les orages. Et
j'aime les mystères. Personne ne me croirait si je
prétendais le contraire. Un ancien de la Crim,
pensez donc ! Mais l'énigme qui est en train de
tourner au vinaigre dans mes pattes est de
celles qui agacent. Et qui inquiètent. Ça sent le
roussi, et fort !
Le compte-rendu que je viens de parcourir
me laisse dubitatif. Pas ordinaire, le papelard.
Mal écrit, sale, chiffonné. Ça, c'est on ne peut
plus classique. Mais pour le reste il n'est pas
dans les normes de ce que l'on traite
habituellement. Quatre morts suspectes dans le
secteur en quelques semaines : une série noire
qui me plait moyen. Elle tombe mal, qui plus
est. Avec ces rumeurs qui circulent sur la
nouvelle usine, et puis les polémiques de
comptoir autour du projet de déchetterie, les
langues s'activent. La génération spontanée de
potins est une spécialité du coin et elle a besoin
de peu de choses pour prendre de l'altitude
avant de larguer son content de mauvaises
graines. Et ça je crains.

Certes, il s'agit officiellement de morts
naturelles. Mais les statistiques sont formelles:
les gens qui viennent de franchir le cap de la
quarantaine se bousculent moins qu'avant au
portillon de Saint-Pierre. C'est passé de mode.
De nos jours, les quadras cassent leur pipe dans
des accidents de la route, en tombant du toit,
ou électrocutés en voulant bricoler le sèche-
linge. Rarement en dormant ou en lisant le
journal. Alors, ça commence à causer dans les
chaumières. Je n'aime pas.
Et puis, il y a ces lettres anonymes. Ça, je
suis le seul à être au parfum. Sibyllines, les
missives, c'est le moins que l'on puisse dire.
Mais quand on fait le rapprochement… La
première disait « Un », à l'aide d'un énorme
« U » rouge et d'un minuscule « n » bleu
découpés dans je ne sais quel torche-balle sur
papier glacé. La suivante disait « 2 » : on peut
»
difficilement imaginer plus court. Un « 2 en
police 6 au beau milieu d'une page A4 : ça
dénote un sens aigu du raccourci. En italiques,
le chiffre, s'il vous plait, histoire de mettre une
dose de sous-entendu. La troisième lettre était
plus prolixe : « Un de plus ». La dernière, en
comparaison, tenait du discours : « Ultime
avertissement ! ». Ben voyons.
Quatre lettres sous enveloppes banales,
toutes postées la veille des décès. Une bafouille,
et hop : un macchabée dans la foulée ! Quatre
fois de suite. Je n'ai fait le rapprochement qu'à
compter de la troisième. J'ai eu tort. J'ai mes
raisons. Et mes faiblesses. Mais ce n'est pas le
genre de courrier qui m'incite d'ordinaire à faire
des heures sup'.
J'ai convoqué mon fidèle Sylvain et il

pénètre dans mon antre en contemplant le
vieux machin qui lui sert de toquante, signe
annonciateur d'une conversation telle que je les
aime : brève. Il est comme à son habitude:
placide, désinvolte et négligé. Il porte un de ses
incontournables pantalons de velours marron,
mis en valeur par une paire de chaussures qu'on
pourrait qualifier de « sport » si cela convenait
au personnage. Il faut dire que Sylvain, en
matière d'activités physiques, se contente du
baby-foot au café de la mairie, où il a ses
entrées, et de quelques parties de pétanque
arrosées. Tenue vestimentaire simple, donc,
agrémentée par une chemise à col large,
démodée depuis des lustres, boutonnée
jusqu'en haut et soigneusement repassée, mais
uniquement sur le devant. Bon, il est flic, pas
top model.
Il réussit bien malgré lui à m'arracher un
vague sourire mi-narquois, mi-blasé et j'entre
dans le vif du sujet :
« C'est le quatrième cas en deux mois.
Quatre citoyens comme toi et moi qui passent
l'arme à gauche à la soi-disant naturelle. Un,
deux, je veux bien. Quatre, je tique. Pas
d'effraction. Pas de trace de violence, de vol, de
bagarre ou quoi que ce soit. Personne n'a rien
vu, rien entendu ! Un avis là-dessus ?
— Vous savez, Chef, par ici les gens ne sont
pas bavards. En tout cas pas pour ce genre de
choses. Et puis une nuit d'hiver, il n'y a pas
foule à traîner dans les parages… Il fait froid !
— Mouais… Mais quatre fois ! Que dit le
rapport du médecin sur le dernier décès,
exactement ? ».

Sylvain hausse les épaules. L'air de dire
«quelle importance ? ». Il a une sainte horreur
des toubibs, des magistrats, des avocats et
d'une façon générale de tout ce qui peut d'une
façon ou d'une autre remettre en cause ce que
lui, Sylvain, a dans le ciboulot. Et à tout bien
considérer, je ne suis pas loin d'adhérer. Les
crimes et les délits, il les vit. Et ce n'est pas un
petit diplômé de pétaouchnoque pas encore sec
qui va lui apprendre son métier. C'est bien pour
ça que je l'apprécie, et que je m'en remets
souvent à son jugement. Il se racle la gorge et
résume à la manière des officiels, ou presque :
« Mort naturelle. Arrêt du cœur.
Probablement suite à une forte émotion. Sujet
féminin, quarante-deux ans, en parfaite santé.
Aucun antécédent cardiaque, ni même médical
tout court. À part une péritonite qui remonte à
des années et un accouchement qui a mal
tourné. Heure du décès entre deux et trois
heures du matin. Elle est morte dans son lit ! Le
mari a voulu porter plainte, pas compris
pourquoi ni contre qui. On l'a dissuadé. Seul
truc à noter : une vitre brisée dans leur
appentis. Mais bon, les merles…
— Ils ont parfois bon dos, les merles ! Bien…
Rien qui déborde. Pas de casier. Inconnue de
nos services. Employée municipale sans
histoire. Mariée, pas d'enfant. Aucune dette,
appréciée de tous. Orpheline de père et de
mère. Un peu simplette, si j'en crois ce qu'on
m'a laissé entendre, mais gentille et
attentionnée. Toujours prête à rendre service…
— Faut pas chercher midi à quatorze
heures! On classe le truc ! Rien à dire de plus.
Elle a cassé sa pipe comme d'autres l'ont fait et

comme d'autres le feront ! Quatre macchabées
en peu de temps, d'accord ! Et comme ça on
sera peinards au printemps ! Point barre. Chef,
j'ai un pot dans dix minutes, je peux filer ? J'ai
promis de rapporter du pâté en croûte et je dois
passer chez moi le récupérer. Le pâté en croûte
fait maison, c'est comme le taboulé, ça se
mange frais… ».
Taboulé et pâté en croûte. Le grand jeu ! On
cause de quatre cadavres et monsieur pense
aux petits fours. J'ai horreur des pots. Les
sempiternelles naissances, mariages,
communions, baptêmes ou départs en retraite.
Ou bien le bac du fiston, le permis de conduire
de la petite, l'anniversaire d'un collègue,
l'arrivée d'un nouveau, avec kir tiède à la clé ou
pire : mousseux trop secoué. Les prétextes ne
manquent pas quand il s'agit de lever le coude.
Et vas-y que je te sors la dernière blague salace
que la Terre entière connaît, vas-y que je te
critique le copain qui n'a pas pu venir… Je
n'apprécie les réjouissances alcoolisées qu'en
hiver, avec pour seule compagnie mon Martini
Gin rondelle citron du samedi soir, en tête-à-
tête avec ma cheminée. Elle aussi chauffe, mais
pour la bonne cause. Je suis célibataire et
heureux de l'être.
« Tu peux filer. On classe, oui. Mais tout de
même… Quatre en deux mois ! Tous
relativement jeunes. Tous en bonne santé ! Tu
ne trouves pas ça bizarre ?
— Bizarre ? Mais non ! Hasard, c'est tout !
— Hasard, peut-être. Mais ce hasard-là me
laisse un arrière-goût de « j 'ai loupé quelque
chose ». Bon, à demain, Sylvain !

— À demain, Chef ! Vous tracassez pas…
Bonne soirée ! »
Sylvain redresse son mètre soixante-cinq,
cligne de l'œil en guise d'au revoir et part
retrouver ses collègues, son taboulé et son pâté
en croûte. Heureux homme. Quatre cadavres ?
Et alors ?
Je ne suis pas comme lui. Mon petit doigt
me dit que les ennuis ne font que commencer.
« Ultime avertissement ! » disait la dernière
lettre. Avertissement de qui, contre quoi ? Les
lettres anonymes sont rares dans nos bourgs
tranquilles, mais pas exceptionnelles. Le plus
souvent, il s'agit d'un teigneux qui espère se
venger en informant les autorités d'une
pacotille commise par son voisin d'en face. Sans
suite.
Je relis pour la énième fois ce fichu rapport.
Frédéric Pingeot, quarante-deux ans, chauffeur
routier. Décédé des suites d'un malaise au
volant de son camion. Éric Lamarcq, quarante-
trois ans, charpentier. Attaque cardiaque au
café du commerce alors qu'il faisait son tiercé.
Bernard Bontemps, quarante-trois bougies lui
aussi, peintre en bâtiment au chômage.
Retrouvé mort dans son jardin sans cause
apparente.
Un, deux, trois. Avant l'ultime
avertissement. Et de quatre.
Coïncidence ? Elle serait de taille. L'avenir
nous le dira. Peut-être…
Je jette un œil au Pic du Midi. L'orage
approche, il me le crie.

2. DEUX JOURS PLUS TARD…

Il fait chaud. Dehors, c'est la Sibérie. Mais à
l'intérieur ! Cochonneries de radiateurs !
L'administration nous casse les pieds à longueur
d'année : il faut faire des économies, il faut faire
des économies ! Mouais… Il faudrait déjà qu'on
nous installe le bouton qui va bien pour régler
la température. N'empêche, je suis aux anges.
Tranquille…
Les idées flottent, vont et viennent,
paisibles. Comme des nuages. J'ai fermé les
yeux. Pas de rendez-vous plus vague à l'âme.
Autrement dit : permission auto accordée de
mettre les pieds sur le bureau. Je ne vais pas me
gêner ! Un déjeuner ce midi avec le directeur de
cabinet du sous-préfet. Un vrai crétin. C'est bon
pour l'avancement, mais pas pour l'embonpoint
ou le cholestérol. J'ai grossi, ces temps-ci. Par
contre, le gueuleton du sous-fifre, c'est radical
contre les insomnies. J'ai viré la cravate,
détaché le bouton de chemise du haut, desserré
la ceinture, évacué les chaussures et pressé la
touche jaune du téléphone. Celle qui est censée
faire comprendre au monde entier que je suis
très occupé. Si quelqu'un veut me déranger, il
va falloir qu'il y mette de la bonne volonté. Je
sieste ! Départ pour un monde où les lettres
anonymes n'existent pas, où les pires délits sont
des vols de cerises, où les excès de vitesse se
font sur les circuits 24 de mon enfance. Un
monde de rêve, dans lequel je me sens bien. Je
ne tarde pas à planer.
Mon Sylvain préféré, lui, ne tarde pas à
mettre un grand coup de pied dans mes
velléités de repos et autres illusions de

chefaillon qui se croit à l'abri des intrusions de
ses subordonnés. Il débarque dans le bureau
façon marines dans Apocalypse Now, le look en
moins :
« Chef !


— Chef ! Réveillez-vous !
— Hein ? Ah, c'est toi, Sylvain ? Quelle

heure il est ? Qu'est-ce qui se passe ?»
Je me suis endormi. Assoupi, dirons-nous.
J'avais mes raisons. Sylvain crie presque :
« Dix-sept heures ! C'est plus l'heure de la
sieste et pas encore celle d'aller au lit ! Je crois
bien qu'on a un nouveau cas. Enfin, je suis sûr.
C'est le gars Julien. Un vieux pote de Robignon.
Un copain de quand on était gamins. Un ami
d'enfance, quoi. Il est mort !
— Manquait plus que ça… Raconte-moi la
chose. En synthétique et sourdine, s'il te plait.
J'ai une amorce de crève.
— C'est vrai que vous avez l'air patraque.
Voilà : sa femme l'a trouvé raide dans la cave.
Parti chercher une bouteille de blanc, pas
revenu vingt minutes après. Elle s'est inquiétée.
Elle est descendue, et elle l'a découvert affalé,
clamsé de chez clamsé. Julien… Si je
m'attendais ! Le médecin est encore sur place. Il
»
faut qu'on y aille !
J'enfile à la hâte mes chaussures,
reboutonne ma chemise, le tout en bâillant sans
retenue. Je me sens comme un môme pris en
flagrant délit d'école buissonnière.
« Julien ? De Robignon ? Allons-y ! Rien de

particulier ? »
Sylvain me jette un regard noir. Je viens de
sortir une ânerie et il me le fait comprendre.
« Du particulier ? Vous en avez de bonnes!
Du particulier ? Du sur-mesure, oui ! Ça fait déjà
trois refroidis du même tonneau sur Robignon.
Et deux autres sur Calignon, à trois kilomètres !
Les gens commencent à avoir les jetons et ils
ont raison ! Ils parlent d'épidémie… Ou plutôt
de contamination, rapport à la nouvelle usine.
D'autres pensent à un mauvais sort, des trucs
de sorcières. Enfin, vous voyez le genre. Le
maire est dans tous ses états. Il a appelé le
préfet ! Il faut s'attendre à avoir la presse dans
les pattes, c'est couru d'avance !
La presse ? Par ici ? Radio marché, oui…

Mais les journaux !
— Méfiez-vous ! Vous ne connaissez pas
encore la campagne ! Le maire de Robignon
n'est pas aimé. Celui de Calignon est détesté.
Depuis l'histoire de l'usine, il y en a plus d'un
qui veulent leurs peaux ! Et nous, on est pile
entre le marteau et l'enclume… Pile !
— Ce n'est pas totalement faux. Un
quelconque rapport avec les quatre autres ? »
Pas besoin de sortir de Saint-Cyr pour
interpréter le haussement d 'épaules de
Sylvain : ma question lui chauffe les oreilles.
Pour rester poli. Il ne répond pas, bougonne
quelque chose d'incompréhensible. Nous
embarquons à la hâte dans la Clio toute neuve
qui vient de nous être livrée, Sylvain au volant.
Démarrage en trombe. À quoi bon? Le mort ne
nous attend pas. Mes neurones reprennent un
peu de tenue. Robignon, Calignon… Deux

bourgades qui n'ont de cesse de se tirer dans
les pattes depuis des générations. Ça doit
remonter à la préhistoire. La guerre des boutons
avant l'heure ! Robignon, chef-lieu de canton,
fière de ses deux mille et quelques âmes et de
son clocher classé, domine de ses six cent treize
mètres d'altitude la pâle Calignon, deux fois
moins peuplée et ne pouvant s'enorgueillir que
de son moulin du XVIIe. Une ruine qui « vaut le
détour », selon le site internet de la mairie.
Toujours été d'accord là-dessus. Elle vaut qu'on
fasse le détour. Dans le sens « on ne s'y arrête
pas. »
Sylvain a attendu d'être en fond de
quatrième pour répondre à ma question :
« Un rapport avec les autres ? Non ! Si ce
n'est qu'ils ont fréquenté la même école,
faisaient leurs courses aux mêmes endroits, se
retrouvaient à la messe ou au bistrot
régulièrement, ce genre de choses. Mais c'est le
cas de tout le monde, par ici !
— Il était malade, ton Julien ?
— Malade ? Pas que je sache. Un type
sympa, en pleine forme, toujours partant pour la
déconnade. La quarantaine épanouie, quoi. Il
jouait au foot tous les dimanches. Gardien de
but au RFC. Le Robignon Football Club,
catégorie vétérans. Il a touché les cinq numéros
plus le complémentaire au loto l'an passé. Pas
de quoi en faire un refroidi. Deux gosses. Un
troisième en route. Un mec en or. Si c'est pas
triste…
— Sa femme ?
— Elle, je ne la mets pas dans le même
paquet. Moi, les bonnes femmes… Vous prenez

paquet. Moi, les bonnes femmes… Vous prenez
tout ce qui fait le charme du Julien et vous
fabriquez une mégère à l'opposé. Ça vous
donnera un aperçu. Le genre bobonne. Travaille
pas, élève ses mômes à coups de trique, va à
l'église prier Sainte Nunuche dès qu'elle a cinq
minutes. Vient d'une famille de douze enfants.
Quand elle était petite, on l'appelait casse-
bonbons. Ça ne s'est pas arrangé. Le bonbon,
vous pouvez le ranger. Mettez un truc qui
commence par « c » derrière le « casse », ça se
rapprochera de la vérité»
Quand Sylvain n'aime pas quelqu'un, ce
n'est pas la peine de lui donner de l'élan pour
qu'il le fasse savoir. Au moins, on sait à quoi
s'en tenir.
« Ses parents ? Je veux dire : les parents de
Julien ? Ou sa famille ?
Sais pas trop. Je me souviens bien de son

père, quand on était mômes. Un poivrot fini.
Une barrique à deux pattes, comme on dit. Mais
le bon côté du vieux, c'est qu'il nous refilait des
malabars. Il avait toujours des malabars dans
les poches. Et puis il y avait une remise, au fond
du jardin. C'est là qu'avec Julien, on faisait venir
les copines du collège, et même qu'un soir…
— Ouais. Passe-moi les souvenirs d'ados. La
famille ordinaire, quoi…
— Ordinaire. Mais ce qui l'est moins, c'est
cette série de disparitions. L'usine ? Pourquoi
pas ? Tout le monde le pense plus ou moins.
— Pourquoi pas ? Si c'est ça, les toubibs
nous le confirmeront, tu peux leur faire
confiance. On arrive… »
Petite maison à l'entrée du bourg, en

bordure de route. Sylvain se gare devant à la
Starsky et Hutch. Les pneus de la Clio viennent
de se prendre un rendez-vous chez Midas. Un
nuage de poussière annonce notre arrivée aussi
sûrement que toutes les sonnettes du monde. Je
soupire et prends le temps d'admirer le quartier.
Deux ans déjà que j'ai été « muté » dans le coin.
J'ai encore l'impression que toutes les demeures
se ressemblent. Ternes, pas mal de laisser-aller.
Le linge qui tente de sécher sur le tourniquet
qui couine en pivotant au gré du vent. La
brouette grise couchée sur le côté, près de
l'inévitable tas de sable encadré de parpaings.
La balançoire pour les gamins, fixée à une
branche de magnolia. Deux ans que je ne suis
plus citadin. Par la force des choses. Il y a des
bavures qui ne sont jamais pardonnées. Je ne
regrette quasiment rien.
La grille est ouverte. Un vieux bâtard ayant
pris sa retraite de gardien depuis des années
nous salue mollement de la queue. Nous
entrons, accueillis par une odeur de friture et
par les dernières nouvelles de France Infos. Pas
besoin d'hôtesse d'accueil : Sylvain connaît le
chemin. Nous descendons la quinzaine de
marches raides qui mènent à la cave.
Le médecin a terminé. Il est prêt à partir. Il
nous salue froidement, manifestement agacé
par le quart d'heure qu'il vient de passer à
poireauter dans ce sous-sol humide. Une
ampoule nue décorée d'une multitude de débris
de moustiques éclaire à peine la scène, oscillant
doucement. Le corps est toujours là, gisant près
des éclats d'une bouteille brisée. La veuve, le
ventre arrondi comme si elle attendait des
triplés, sanglote en silence et ignore notre
présence, assise sur un tabouret, la tête entre

les mains. C'est moche la mort. Je lance un clin
d'œil à Sylvain qui fronce les sourcils pour me
signifier qu'il a reçu le message : il faut qu'il
fasse déplacer le corps. Et qu'il s'occupe de la
dame. Moindre des choses.
Le doc y va de son topo, à la va-vite, en
saccadé, sans la moindre délicatesse pour cette
pauvre femme en larmes :
« Bon… Il faut prévoir une autopsie. Vu le
contexte, faut pas compter sans. Mais je ne me
fais pas d'illusions. Mort naturelle, rien de plus à
ajouter. Ce sont des choses qui arrivent,
malheureusement. On saura ça sous deux
jours. »
Pauvre con. Mort naturelle… Ben voyons !
Une, deux, trois, passe encore. Quatre, c'est
limite. Cinq, il va falloir l'huiler sérieux pour me
la faire gober, la cause naturelle. Je tends une
perche immense :
« Peut-être un poison ? Une intoxication ? »
Là, manifestement, j'outrepasse mes droits.
Le monsieur « je sais tout mais je ne sais rien »
me toise comme si je venais d'injurier
Hippocrate et toute sa descendance :
« On verra. J'en doute. C'est une attaque.
Une crise cardiaque. Il n'a pas souffert, ou très
peu. Mais il y a une chose, pourtant…
Une chose ? Pourtant ?


Comme pour les autres. Une expression
du visage que l'on retrouve parfois dans ces
cas-là. Mais pas toujours…
— Laquelle, si ce n'est pas dans le domaine
de l'indiscret ?