Les almées

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127 pages

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"A Londres, la jeune morue et la vielle cloche ont trouvé un dé à côté du chat mort."
Mais qui l'a tué?
Ce n'est pas la seule question à laquelle Francis devra trouver une réponse.
Ce n'est pas non plus la plus importante.
Il y en aura beaucoup d'autres. Heureusement il pourra compter sur l'aide de l'Ancien pour l'accompagner dans sa recherche de vérité et mener l'enquête qui lui permettra de résoudre cette énigme.

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Publié le 26 janvier 2017
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EAN13 9782955999608
Langue Français
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Les almées

 

 

Jean Latour


Copyright © 2017 Jean Latour

Tous droits réservés.

ISBN : 9782955999608

 

 


Les almées

 

 

 

Première partie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les sœurs Souliers étaient dans la bottine. Jusque-là rien d'anormal si l'on admettait que le métier de cordonnier pouvait être tenu par des femmes et que leur simple nom les prédestinait à cet ouvrage. Après tout, il était entendu que si les galoches, les bottes et les pantoufles étaient du genre féminin on pouvait accorder le mérite aux femmes d'accommoder les pieds des hommes en les dotant des meilleurs souliers. Je tenais là l'accroche de ma prochaine histoire, j'avais les personnages sur fond de première guerre mondiale qui permet aux deux frangines de développer leur activité se positionnant comme les dignes héritières d'Alexis Godillot. Le paradoxe, car il en faut toujours un, me faisait cependant hésiter. Opposer les horreurs de la guerre à leur indécent succès commercial. Confronter le nombre de victimes au total de brodequins vendus pouvait choquer. Mais les jumelles seraient belles et généreuses dans leur démarche, faisant passer au second plan le bilan comptable. L'écriture de nouvelles m'aidait à dépasser mon ennui. M'aidait à briser la monotonie des jours qui se succèdent, se ressemblent et s'assemblent pour former des mois, des années. Je venais de suspendre mon dixième lustre au plafond du temple de Saturne. En théorie, j'étais quelqu'un de bien éclairé. En théorie seulement. Il semblait que les ampoules des lustres, lumières de mes connaissances, ne soient grillées. J'avais du mal à dater mon arrivée, les mêmes rituels quotidiens, la toilette, le petit déjeuner, l'infirmière ou l'aide soignante pour moi elles se ressemblent toutes, qui me font avaler un décocté immonde, mais nécessaire, résultat de nombreuses recherches pharmacologiques. Je me plie docilement à tous ces cérémonials, d'autant plus qu'on ne mord pas la main qui vous nourrit. Mais je dois admettre que tout cela manque de repères, on en oublie le temps qui passe. Et puis le médecin avec qui j'ai un entretien une fois par semaine, pose quelques questions, regarde des courbes d'un air supposé réfléchi, mais pour moi abscons.

— Ton état est stable, Francis, les dernières analyses ont montré une sensible amélioration. La progression de la maladie est en recul par rapport aux premiers examens il y a six mois.

Bla-bla-bla, je préférai m'occuper de mes deux sœurs et du contexte dans lequel j'étais en train de les projeter. Si les guerres entrainent des crises sociales et humanitaires, au niveau économique et géopolitique elles sont plutôt bénéfiques. Du moins si c'est notre camp qui gagne. Pourquoi ne pourraient-elles pas en profiter? Est-ce si choquant que des gens s'enrichissent sur le terreau de milliers de cadavres? J'avais donc mon pitch. Il me restait plus qu'à le mettre sur papier avant de l'oublier. Qu'est ce qu'il raconte ce con? Une saison et demie, c'est long quand on se pose toujours la même question. Une période peut-être marquée par le passage du printemps à l'été. Le meilleur moment, celui que je préfère, celui où les températures commencent à remonter tirant par la même occasion les jupes des filles vers le haut. Mais qu'est-ce que je fou là? À ce qui parait, je suis malade, atteint d'une dégénérescence neurofibrillaire, qui me rend dépendant de tous ces gens, mais mon état est stable. Je suis en manque de protéine Tau, j'en suis au stade trois de l'altération, là où la région de l'hippocampe est touchée, les liaisons interneuronales ne sont plus maintenues, la communication est coupée. Mais moi pour ce que j'en connais de l'hippocampe c'est qu'il vit au milieu des algues et qu'il bouffe du plancton et je ne veux pas en savoir plus. La pathologie Tau me refile la P-Tauche, je suis atteint, mais pas à terre, pourtant il suffirait que le premier « u » de cette déficience neurologique fasse la bascule et me voilà inscrit dans la rubrique nécrologique.

— Pour ce qui est des bonnes nouvelles et en tant que spécialiste je dirai en toute simplicité que nous n'avons pas trouvé de dépôts amyloïdes, l'aire de Brodmann 38 n'est pas atteinte ce qui démontre que la maladie n'évolue plus, tu n'as pas de signes de troubles cognitifs qui annonceraient la visite d'Alzheimer, donc tu souffres juste de pertes de la mémoire liées à des déséquilibres neurologiques. En tant qu'ami, je t'invite à continuer tes efforts avec Sarah, vos réunions vous sont bénéfiques. Ta mémoire va se reconstruire, tu es brillant, tu devrais recoller les morceaux. Prends des notes, fais des relectures et endors-toi là-dessus.

Donc là, il vient de me traiter de détraquer. Mais comme ses sentiments à mon égard me font autant d'effet que l'odeur que pourrait produire un pet de mouche, je ne lui en tiendrai pas rigueur. Ce qui m'inquiète outre mesure ce sont les relations que peut avoir ce soi-disant ami avec Sarah.

— Sarah doit passer dans la journée, elle a autant besoin de toi, que toi tu as besoin d'elle. Tu lui raconteras tes vieilles histoires, tu lui parleras d'Isabelle, elle t'aidera à dater les évènements et à recadrer les personnages.

Ok Docky Doc, il semble que tes connaissances à mon égard débordent quelque peu du domaine médical. Voyons voir, des chaussures cirées un peu déformées, un pantalon à pince sans pli, les mains souvent dans les poches d'une blouse blanche immaculée. Le pressing de l'hôpital y est certainement pour quelque chose. Une chemise ouverte, une coiffure ordonnée, des lunettes aux montures transparentes, une bonne forme athlétique. Son regard en disait long, les paupières légèrement fermées, signes de méfiance, mais ça pouvait également être dû à la fatigue accumulée lors d'une soirée ou une nuit de garde. Les yeux fuyant, un coup à gauche puis à droite parfois en bas. Ce gars a du poil à gratter qui le démange, un secret, un aveu, une frustration. Derrière tout ça j'imagine un célibataire, un peu blasé par de longues années de travail aimant faire la fête, mais pas chez lui. Ce doit être un séducteur et son statut professionnel doit l'aider dans ses conquêtes, c'est d'ailleurs dans ce seul contexte que son boulot gagne en capital sympathie.

— Tu m'écoutes Francis, tu dois aussi revoir le docteur Hébert, c'est le psychiatre de la clinique. Tu l'as déjà rencontré, une deuxième confrontation te sera des plus profitables. Tu lui parles de tes pensées, tu lui parles de tes notes. Il saura te poser les bonnes questions, c'est un bon thérapeute.

Il avait relevé une perte d'attention chez moi, signe du bon professionnel qui a l'habitude des échanges avec ses malades. Si ma première impression m'avait été soufflée par mon regard, il faudrait dorénavant que je sois plus attentif à ce que j'entends. Ses paroles, la façon qu'il a de choisir ses mots, les hésitations qu'il pourrait avoir, toutes ces informations auditives m'aideront à dresser un portrait plus réaliste de mon bienfaiteur. Écoute, analyse et conclusion, voilà ce qui allait définir ma ligne de conduite. Je ne suis pas à l'hôpital, mais dans une clinique privée et spécialisée. Je ne suis donc plus un patient, mais un client. Qui paie la note ? Il faudra que je questionne Sarah à ce sujet. Le fait qu'il insiste sur les qualités du psy me laisse croire que l'entrevue initiale ne s'était pas déroulée sous les meilleurs auspices, il faudra que j'en tienne compte ou que je guette le vol des oiseaux, ils décideront à ma place. Je ne suis pas sûr de me rappeler de ce monologue demain. De plus même si ce gars est un bon toubib, à l'écoute de ses patients, il en faisait un peu trop sur ce qui semblait bien pour moi, ce qui était profitable, sur mes besoins. Son discours sortait du contexte thérapeutique et devenait trop familier. Pour résumé, mon soigneur m'apparaissait comme quelqu'un de franchement antipathique et je commençais à me méfier. Quoi qu'il en soit, mes notes étaient réservées à Sarah, elle seule était en droit de savoir ce que je savais. C'est sur qu'en ce moment tout ça ne pesait pas super lourd. Un cerveau d'un kilo deux disséqué en petits papiers, rangés anarchiquement au fond du tiroir d'une commode ou posés négligemment sur mon bureau. Et si un quelconque individu avait le malheur d'ouvrir ma boite de Pandore, que ce soit un morticole, un psy trop zélé, une infirmière trop curieuse, ce dernier verrait sa dentition se séparer malencontreusement de sa mâchoire. Ce tiroir, c'est l'espoir d'une reconstruction, une évocation du passé, d'anecdotes et de moments partagés le plus souvent écrits le soir ou quand j'ai un flash. Je me précipite alors vers un stylo et un bout de papier, je me force à noter un maximum de détails, à décrypter mes souvenirs. Mais tout se mélange, tout ça ne veut rien dire. Comme des univers parallèles qui se seraient rejoints en un seul et unique point, mêlant les personnages, entrechoquant les dates pour former des séries de nombres sans aucune valeur temporelle. Isabelle était la seule qui aurait pu remettre de l'ordre dans ce chaos, elle qui savait si bien remettre les gens à leur place. Isabelle est partie me laissant cette forme de viduité, emportant avec elle tout ce qui comptait pour moi dans ce monde. Malgré cela, je devais rester là pour Sarah, essayer de lui raconter ces histoires qui lui parlent d'une mère qu'elle a si peu connue parce qu'elle passait trop de temps avec moi. Je ne culpabilise pas, à l'époque je ne m'intéressais pas à cette petite fille élevée principalement par ses grands-parents puis plus tard placée en pensionnat. L'heure était venue pour Sarah de redécouvrir sa mère, découvrir quelle femme merveilleuse elle était.

—On se revoit dans une semaine, je donne les consignes à l'infirmière, on va changer le traitement, car si ton état n'a pas empiré, on ne peut pas dire que tu aies retrouvé toutes tes capacités. Ce sont des médicaments principalement à base d'aneurine, de cobalamine et de tocophérol, rien de méchant, mais ça devrait t'aider à recouvrer tes esprits. Voilà Francis, je te laisse maintenant. Une dernière chose, tu te souviens comment je m'appelle.

Je suis bien incapable de dire le nom de baptême de ce brave docteur. Ce qui est sur, c'est qu'il ne m'avait pas du tout convaincu avec son cocktail de vitamine, il faudra qu'il trouve un autre remède.

— Mon nom est Olivier, je suis le professeur Olivier Blanchard, à bientôt Francis.

Je laissai le doc quitter la salle d'entretien, il devait avoir d'autres clients à soulager. Il était encore tôt, un café et un croissant me semblaient plus que nécessaires.

 

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Olivier Blanchard retrouva son bureau, les autres patients patienteraient voilà tout, c'est encore ce qu'ils faisaient de mieux dans cette clinique. Il décrocha son combiné.

— Emilie, trouvez-moi Marie et faites là monter à mon bureau.

Blanchard n'était pas un simple docteur, c'était un éminent professeur en neurologie. À une époque, il occupait une chaire à l'université puis il avait rejoint une équipe de neurobiologie expérimentale et physiopathologie. Reconnu par ses pairs on lui avait proposé la direction de l'Institut Fédératif des Neurosciences de Lyon, mais il avait préféré monté sa propre clinique privée. Marie est l'infirmière modèle dans tous les sens du terme. Passionnée par son travail, elle sait se mettre à l'écoute des malades, célibataire elle ne compte pas ses heures toujours disponibles pour remplacer au pied levé une de ses consœurs soudainement atteintes d'un mal discret, mais très incapacitant. D'une beauté simple et naturelle, elle suscitait le fantasme chez beaucoup d'hommes qui auraient bien voulu la débarrasser de sa blouse blanche. Le docteur faisait partie de ces gens là, mais pour l'heure il pensait que Marie avait assez d'expérience pour qu'elle comprenne ce qu'il allait lui annoncer.

— Je suis inquiet pour le sujet de la chambre 21, je viens de passer la dernière demi-heure avec lui, sans réussir à lui décrocher le moindre mot. Je crains que les posologies classiques généralement adaptées à ce type de maladie ne le maintiennent à un niveau d'asthénie psychique.

— L'état de Francis est stationnaire, il semble en effet être souvent dans une attitude contemplative, mais son cerveau doit se reconstruire. Nous ne pouvons prédire du temps que cela mettra.

— Vous connaissez les laboratoires Pharmacops qui font parties de nos principaux investisseurs. Ils ont mis au point une nouvelle solution dont l'homologation ne fait aucun doute et qui devrait aider Monsieur Beck à rétablir les connexions neuronales qui lui font défauts.

— Vous me demandez d'appliquer un nouveau traitement qui n'a pas encore reçu d'approbation.

— Le processus d'autorisation de mise sur le marché est beaucoup trop long. Les essais précliniques ont donné des résultats plus que probants. Les profils toxicologique et pharmacologique ne montrent en rien une inaptitude à l'administration d'un tel médicament. Ma préoccupation majeure est le bien-être de monsieur Beck, mais je dois aussi tout mettre en œuvre pour qu'il retrouve ses facultés. Vous savez pertinemment que les malades qui ont des lésions neuronales ne récupèrent jamais leurs pleines capacités intellectuelles. On leur signe leurs bons de sortie comme si c'était un acte de renaissance, affichant un sourire bienveillant sur la vie future qui les attend. Mais vous savez également qu'ils resteront handicapés et que beaucoup auront du mal à retrouver un emploi. Et bien Marie je considère tout ceci comme un échec. Quand on les libère après leur avoir démontré qu'ils étaient guéris, tout cela cache une vérité toute simple qui se résume en un « Désolé Monsieur, mais nous ne pouvons plus rien faire pour vous. Revenez dans un an voir si le comité d'homologation a bien voulu valider la commercialisation du remède qui devrait vous sauver la vie. » Parfois si c'est pour le bien d'autrui, nous sommes obligés de prendre des décisions qui remettent en cause l'aspect déontologique de notre profession.

— La déontologie Monsieur, va me faire perdre mon boulot si je ne la respecte pas. Le serment d'Hippocrate que vous avez prononcé vous interdit ce genre de procédé.

— Sans vouloir vous corriger, cela fait longtemps que l'on ne prononce plus ces absurdités sur les bancs de nos facultés. Celui-ci a été remplacé par le serment médical plus adapté à notre législation actuelle, mais à mon sens tout aussi hypocrite que le premier, car il ne tient pas compte du facteur humain. En outre, un des paragraphes de ce nouvel engagement est tout à fait en adéquation avec ce que j'envisage de mettre en place avec votre soutien « Je préserverai l'indépendance nécessaire à l'accomplissement de ma mission. Je n'entreprendrai rien qui dépasse mes compétences. Je les entretiendrai et les perfectionnerai pour assurer au mieux les services qui me seront demandés. » J'ai besoin de vous Marie, vous avez un bon contact avec les patients et suffisamment d'expérience pour gérer ce genre de situation. Je ne peux pas suivre à plein temps les évolutions de Monsieur Beck, j'ai d'autres personnes qui méritent toute mon attention. Tout ce que vous noterez devra être consigné dans un registre qui devra rester secret. Vous passerez tous les matins prendre le traitement dans mon bureau. Si vous avez la moindre inquiétude, vous me contactez directement sans passer par l'infirmière en chef ou le médecin de garde. Tout ceci doit rester strictement confidentiel.

— Une présence trop prononcée auprès de Francis risque d'attiser la curiosité de tout le service.

— Vous êtes célibataire, l'homme est plutôt séduisant et il a plein d'histoires à raconter. Vous n'aurez aucun mal à simuler une idylle naissante.

— Je constate que vous avez pensé à tout, vous connaîtrez demain la nature de ma décision.

— Je suis sur que vous serez adopter la conduite nécessaire au bon rétablissement du patient de la chambre 21.

Blanchard n'était pas persuadé de la parfaite adhésion à sa cause de la jolie Marie. Il avait tenté de jouer sur le facteur émotionnel, que la priorité pour un médecin était de sauver ses clients et ceci quoiqu'il en coûte. Mais l'allusion à son célibat était peut-être déplacée. Il avait peut-être agi à la légère, sa situation personnelle pouvait la peser et c'est pour cela qu'elle s'investissait autant dans son travail. Si c'était le cas, il n'aurait plus qu'à trouver une autre infirmière et se passer définitivement des services de Marie. Putain de facteur humain. Il reprit son téléphone.

— Vous pouvez me dire si le docteur Hébert a des visites aujourd'hui.

— Son prochain rendez-vous est pour le patient de la chambre 21, ce jour, à quatorze heures.

Il faudra aussi qu'il s'occupe de cette secrétaire, elle avait un don pour donner des réponses aux questions que l'on n'avait pas posées. Si on lui demander si elle avait bien mangé, elle nous répondait que l'entrée était passable, que le plat n'était pas assez chaud, mais que le dessert se trouvait être un délice de gourmandise. Cette faconde à développer une réponse qui ne nécessitait qu'une brève formule de politesse ne cessait de l'excéder. D'un autre côté, elle était efficace dans son travail, d'une grande discrétion, et surtout, elle ne contredisait jamais les décisions prises. Blanchard pensait que cette propension notait chez elle un besoin de communiquer qu'elle n'avait pas l'occasion de satisfaire.

 

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Après quelques détours dans les couloirs qui auraient dû me mener directement à la salle à manger, je passai devant la chambre de Frédéric un client qui comme moi était atteint de troubles neurologiques, mais son état ne laissait paraître aucun espoir. Il avait perdu toutes ses facultés cognitives. Atteint d'apraxie et d'aphasie il communiquait par monosyllabes qui ressemblaient plus à des borborygmes. La porte était ouverte. Les patients avaient l'habitude de se côtoyer passant d'une chambre à l'autre entre deux visites des soigneurs. Cela créait des liens et aidait au bon rétablissement selon les équipes médicales. Les chambres sont très bien équipées, matériel vidéo et hi-fi récent, bureau ergonomique. Certaines sont aménagées en petite suite ce qui permet de recevoir la famille. La distribution des journaux se fait quotidiennement et si on n'a pas de chance, on a droit à une lectrice. Tout est mis en œuvre pour faire oublier la condition de malade et sans doute justifier la facture. « Who pay the bill Bill? » Frédéric était banquier, les premiers jours passé à la clinique, il gérait encore le portefeuille de certains clients. Avec juste la discrétion nécessaire, il avait laissé entendre qu'il avait fréquenté des gens très importants du monde politique. Les gens aiment bien afficher leurs positions et leurs statuts et Frédéric n'échappe pas à cette règle. Plus personne ne vient le voir maintenant, c’est devenu trop indécent et ça rend la plupart des patients mal à l'aise. Frédéric a entamé la phase finale que nul ne veut affronter. D'ici quelques jours, le personnel médical décidera de ne plus laisser la porte ouverte. La chambre sera à nouveau préparée et un nouveau banquier pourra venir l'occuper. S'il est probable qu'un jour où l'autre on viendra à bout de toutes formes de maladies d'origine virale, les dégénérescences neurologiques ont un bel avenir devant elles et les établissements de luxe spécialisés dans ce type de pathologies voient leur liste d'attente grossir. Les protocoles prennent en compte des techniques de soin relationnel de communication et de réhabilitation tout en aménageant l'environnement du patient pour le rendre plus rassurant. En proposant des activités visant à maintenir une vie sociale, on peut améliorer significativement la qualité de vie de la personne. Ce type de prise en charge nécessite des agents qualifiés et spécialisés tels que des psychomotriciens et des ergothérapeutes. De même, les aides-soignants, aides médico-psychologiques et auxiliaires de vie sociale doivent suivre une formation en gérontologie. L'environnement se doit de faire face aux accidents iatrogènes médicamenteux. Les autorités ont mis en place un plan de prise en charge des maladies neuro dégénératives qui c'est vite transformé en véritable gabegie donnant la possibilité aux cliniques privées d'afficher une insolente transparence par rapport aux soins palliatifs qu'elle propose tout en créant une nébuleuse sur les soins curatifs avec la complicité de l'industrie pharmaceutique. Un peu gêné je poursuivis mon chemin étant persuadé que les gourmandises qui m'attendaient me feraient vite oublier ma caponnade. La salle de restauration est à la clinique ce que l'agora était à la Grèce antique. Une grande table accueille l'ensemble des pensionnaires pour les repas quotidiens, mais on y trouve également un coin de lecture, un coin salon. Il y a toujours un personnel de la clinique pour être à vos petits soins. Une panière en métal argenté propose les viennoiseries sucrées, objet de ma convoitise.

— On se fait une course cet après-midi, je vais te battre à plat de couture.

— Désolé Georges, je ne suis pas très en jambes en ce moment on remet ça à plus tard si tu veux bien.

— Des nèfles, tu te défiles, t'es qu'un pleutre et un mollasson.

— Mais non je ne peux vraiment pas, en plus j'ai Sarah qui me rend visite tout à l'heure.

— Ah ouais y'a Sarah qui passe et à quelle heure on pourra  gouter au plaisir visuel que nous offre cette jolie plante?

— On se calme  Gérard, laisse pas monter la purée tu veux.

La dernière fois que Sarah était venue, tous ces vieux érecteurs étaient collés à la baie vitrée du hall d'accueil pour la regarder partir, ils avaient du en rêver toute la nuit le rictus de l'homo erectus ridant un peu plus leur visage.

— C'est sur, elle est bien affriolante la Sarah, si tu pouvais courir aussi vite que les vagabondages de Gérard à son égard t'aurais peut-être une chance de me battre cet après-midi.

— De toute façon Georges je ne pourrais jamais te rattraper.

— T'es vraiment qu'une couille molle, comment veux-tu avancer sur la voie de la guérison avec cette volonté d'escargot.

— Je sais Georges, tu as raison, on en reparle une autre fois.

J'attrapai un croissant et regardai Georges rejoindre Gérard installé au petit salon. Ce pauvre bougre n'aurait pas pu battre le moindre gastéropode à la course. Depuis sa rupture d'anévrisme, il se déplaçait avec un déambulateur. On savait tous ici que sa façon d'invectiver les gens de la sorte l'aidait dans sa thérapie, c'était son moteur à lui, son mouvement, petit à petit, un pas après l'autre. Bien sûr on rentrait tous dans son jeu. Comme toujours, la télévision est allumée.

L'ancien est installé à sa place, le vénérable avec sa crinière blanche, se trouve dans un état ou même la maladie ne peut plus l'atteindre. Son fauteuil automatisé le conduit chaque jour de sa chambre à la salle à manger où il passe le plus clair de son temps. Doté d'une assistance respiratoire qui compense les risques d'hypoxies, il a le plus souvent un masque qui lui recouvre les deux tiers du visage. Ce système était remplacé par des lunettes nasales plus adaptées pour les repas et autres collations. Les médecins ne peuvent plus rien pour lui, son cas est considéré comme irréversible, mais à partir du moment où il paye, il peut rester là aussi longtemps qu'il le souhaite. Mais lui il ne le souhaite pas vraiment, seule la mort pourrait le libérer de son fauteuil. Et même s'il a une théorie là-dessus, il ne comprend pas ce qui retarde tant la grande faucheuse. Il communique grâce un ordinateur relié à une sténotype et équipé d'une synthèse vocale. Un bijou de technologie qui lui permet de changer sa voie à volonté et qui associe les couleurs aux émotions. Ce qui ne le lassait pas de le faire rire, au travers d'une des nombreuses touches dédiées à cet effet. Grâce à tout cet équipement, son débit de parole correspondait à celui d'une personne normale. Il pouvait donc converser de manière naturelle en plaçant des césures sémantiques pour simuler une pause respiratoire et donner plus de force à son discours. Il faut dire que si le corps ne suivait plus, l'ancien avait gardé toutes ses facultés intellectuelles.

— J'en ai une nouvelle pour toi Francis.

— Tu veux rire l'ancien, je n'ai pas trouvé la solution de ta dernière.

— Mon avant-dernière je viens de te dire que j'en avais une nouvelle.

Francis se rapprocha de l'être décharné installé dans son fauteuil high-tech. Seuls la vivacité d'esprit et l'humour décalé de l'ancien le liaient encore à l'espèce humaine.

— Ouais, mais il faut me laissait un peu plus de temps c'est ce qu'on avait convenu, tu m'as déjà piqué tous mes desserts.

— Eh ben ! T'a pas dû en résoudre des tonnes des enquêtes, il est beau le privé.

— Ce n'est pas une enquête, c'est une énigme.

— En effet ça n'a rien à voir. L'enquête est le processus inverse de l'énigme. Tu enquêtes à partir d'un résultat alors que l'énigme doit te mener au résultat. Cependant dans le cas présent il te faudra mener l'enquête pour résoudre l'énigme.

Francis savait qu'avec l'ancien il fallait bien choisir ses mots, le moindre écart de langage représentait pour lui un gouffre d'ignorance qu'il fallait remplir avec des mots bien choisis. On parle souvent de la puissance des mots et du pouvoir du verbe. Chez lui, chaque mot digitalisé par sa machine était d'une telle puissance que toute action de contre devenait vite impossible.

— Alors, tu me le sors, qui a tué le chat ? À Londres, la jeune morue et la vieille cloche ont trouvé un dé à côté du chat mort. Mais qui l'a tué?

— Je n’en sais rien, ça fait un bail que je n'ai pas traîné à Londres. Et je ne crois pas que ton fait divers face la une du Times magazine. En plus, je travaille sur une nouvelle histoire.

— C'est pourtant ton rayon, un meurtre, une enquête, il faut que tu remontes à la source. Comment sait-on que le chat est mort ? C'est parce qu'on a vu son cadavre. Sans cadavre, il n'y a pas de meurtre donc sans l'observation du cadavre, personne n'a tué le chat. Tu me suis là ?

— Je suis complètement largué, mais je te fais confiance.

L'ancien prépare le dénouement, ses doigts parcourent les touches de son clavier, la vitesse d'exécution montre une certaine frénésie ou excitation. Comment savoir? Seules ses mains sont le miroir de son expression. Il ne parle pas, il compose. Son clavier, c'est son piano. Il lui permet d'associer les touches aux fonctions émotionnelles préprogrammées. L'énoncé de l'énigme correspond à l'ouverture d'une symphonie, son premier mouvement, la mise en place des protagonistes. Le deuxième mouvement plus lent, plus long correspond à ma réflexion. Le troisième mouvement plus rapide sur le ton de la raillerie fournit les indices. Finalement, l'apothéose, la démonstration magistrale, le quatrième mouvement conclut cette composition haydnéenne.

       — Tant qu'on ne l'a pas vu, le chat est soit mort soit vivant. De l'observation découle l'état. C'est donc l'observateur qui a tué le chat. Dans notre cas ils sont deux la jeune morue et la vieille cloche qui associés en anglais donnent Schrod-dinger. Tu enlèves un « D » que tu jettes et tu obtiens le chat de Schrodinger. C'est l'observation qui perturbe le système et le fait bifurquer d'un état quantique superposé vers un état mesuré. Fin du quatrième mouvement.

       — Tu veux rire, ce n'est pas parce qu'ils ont trouvé le chat que cela fait d'eux des coupables.

       — Conneries, tout dépend dans quel contexte tu te places et de la règle des possibles.

       — Enfin si je tombe sur une pièce d'un euro au sol, ça ne veut pas dire que c'est moi qui l'ai placé là.

       — Faux et archifaux, tant que tu n'as pas trouvé la pièce, à tes yeux elle n'existe pas. À défaut de tout autre élément qui pourrait prouver que la pièce était là avant ton passage, la seule conclusion à avoir c'est que c'est toi qui la déposée.

       Je restai dubitatif face à cette démonstration.

       — Tu sais, pendant ma période d'enquêteur à la brigade des mœurs j'ai été confronté à des situations plus sordides les unes que les autres.

       Il baissa le volume de sortie de son communicateur et il expliqua à Francis ces années d'enquêtes, quelle avait été sa méthode de travail souvent comparée à l'instinct du policier, mais qui en fait était une logique déductive qui dépassait le niveau cartésien. Le principe consistait à tout ramener à un temps commun et à partir de cet instant regardait l'arbre des possibles. Il fallait se concentrer uniquement sur les branches à deux rameaux, les autres divisions amenaient trop de conjectures. Une fois l'arbre des possibles élagué de ses ramifications trop encombrantes il fallait faire la corrélation entre le résultat obtenu et l'enquête policière à analyse expérimentale.

       — Si j'avais raconté ça pendant que j'étais d'active, on m'aurait pris pour un fou. Alors, il était préférable de faire passer ça pour l'instinct du policier rompu à de longues années de carrières. Mais tu peux me croire, face au sordide, l'absurde à toute sa place. Et toi t'en es ou avec tes investigations?

       — De quoi tu causes l'ancien, y a pas d'enquête.

       —Tu te fou de ma gueule.

       L'ancien remonta le volume de son communicateur.

       — Gérard arrête donc de te branler la nouille et passe nous le replay de ce matin pendant que notre ami avait sa consultation avec notre cher docteur.

       Un majeur tendu vers le plafond Gérard saisit la télécommande de la télévision. L'enregistrement montre un journaliste en train de commenter la cérémonie d'ouverture de la Fashion Week de Paris.

       « Tandis que la semaine de la mode milanaise vient de s'achever, c'est au tour de Paris d'accueillir les créateurs pour la saison automne-hiver. La cérémonie d'ouverture a ainsi débuté au musée Galliera de la mode avec un brillant hommage rendu par la profession à la styliste top-modèle Isabelle Fierson disparue tragiquement à l'été dernier. »

       On voit à l'écran un portrait géant d'Isabelle avec à ses pieds les plus grands noms de la mode qui entourent une Sarah vêtue d'un tailleur strict et d'un chemisier col fermé en opposition avec les tendances streetstyle ou les lignes sensuelles des grands couturiers. Elle prononce un discours solennel évoquant la mémoire de sa mère, ponctué de remerciements divers. Mais moi je ne vois que le portrait d'Isabelle un camélia à la main. Isabelle a commencé sa carrière de top model à l'âge de quinze ans. Très tôt elle a suscité l'intérêt des agences de mannequins qui ont vu en elle la nouvelle Brunehilde, cette guerrière walkyrie d'une grande beauté qui a inspiré Richard Wagner, mais aussi plusieurs générations de peintres, d'écrivains et musiciens. D'origine norvégienne du côté de son père, elle avait un visage fin au menton prononcé. Un nez droit et long accentuait la dureté de son visage. De grands yeux verts illuminaient sa face auréolée d'une abondante chevelure rousse. De sa mère, elle avait hérité le caractère. Impétueuse, volontaire et fonceuse, ces grandes enjambées lui permettaient de parcourir le monde provoquant à chacun de ces passages un réchauffement climatique qui déclenchait immédiatement une tornade médiatique, une tempête photonique. Six ans plus tard, une grossesse inattendue la propulsa vers une seconde carrière en tant que styliste. Aidée de sa jeune notoriété, de son charisme, de son tempérament de feu elle réussit à s'entourer des meilleurs pour créer une ligne de mode qui l'immortalisa aux yeux de la profession. Même si ces dix dernières années elle avait pris du recul par rapport aux saisons de prêt-à-porter, le directeur du musée lui réservait à l'occasion de l'ouverture de la semaine de la mode un espace dédié dans lequel seraient exposées ses plus belles créations. Le journaliste conclut son reportage avec la photo d'une voiture de sport qui reposait sur le toit, dont l'avant avait complètement été écrasé et dont le pare-brise avait volé en éclat.

       — Non, mais ou tu vas encore, Francis revient. Faut qu'on cause.

       Tout d'un coup l'atmosphère me semblait irrespirable, je ressentis l'appel du dehors.

       —Je reviens l'ancien, il faut que je prenne l'air.

       Je trouvai un banc dans le patio bien disposé à accueillir mon désarroi. Malgré l'air vivifiant, je décidai de m'y installer quelques instants. C'est vrai que l'ancien avait été un bon policier. Puis il s'était tourné vers la littérature. Certains de ces livres avaient eu un franc succès. Je sortis mon téléphone de ma poche, le visage souriant d'Isabelle me regardait. Je n'étais pas encore prêt à supprimer son numéro de téléphone.

 

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       — Isabelle je suis dans  une heure en bas de chez toi, ça devrait te laisser le temps de te préparer. Puis ça ne sert à rien d'avoir un portable si c'est pour laisser le répondeur. J'ose espérer que tu seras prête quand j'arriverai.