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Saint François de Sales et son temps ; par Victor de Saint-Genis

De
101 pages
Impr. de Pouchet (Chambéry). 1869. François de Sales (1567-1622). In-16, 100 p..
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SAINT FRANCOIS DE SALES
ù
E ON TEMPS
PAR
VXfcfTOH DE SAINT-GENIS
CJIAMBËRY
1869
ÉTUDE MORALE
« Prenez mon joug sur vous, et apprenez
de moi que je suis doux et humble de cœur,
et vous trouverez la paix pour vos âmes. »
Evangile selon saint Mathieu,
Ch. XI, verset 29.
Les chiffres arabes entre parenthèses sont les numéros
de rappel des notes rejetées après la dernière
page du texte.
AU LECTEUR
Dans un récit qui résume à larges traits
la vie d'un peuple, la grandeur même du
cadre oblige souvent l'historien à laisser
dans l'ombre des individualités sympa-
thiques ou originales, dont l'étude, prise
à part et développée avec soin, offrirait
cependant un réel intérêt. C'est ainsi que
j'ai dû détacher de mon HISTOIRE DE SAVOIE
les épisodes saillants de l'existence politi-
que de Louise de Savoie (1), mère de Fran-
çois I", et le récit dramatique des longues
souffrances de Jacqueline de Montbel, la
— 4 -
veuve de Coligny (2). Ces existences relati-
vement négligées par l'histoire générale,
et qui semblent n'y toueher que par acci-
dent, méritent l'attention et le respect de
ceux qui éprouvent quelques sympathies
pour les froissements du CŒur, pour le
sacrifice des attachements personnels à un
devoir de conscience et pour la fierté de
l'âme. Louise de Savoie et Jacqueline de
Montbel eurent des vies bien aqitées ; elles
ne furent pas, l' une et l'autre, sans mériter
pal/ois de sévères reproches ; mais si leur
énergie, leur dévouement maternel, leur
indomptable indépendance de cœur peuvent
servir d'exemple, il y a aussi des enseigne-
ments à puiserjusque dans leurs erreurs.
Cette fois, mon héros sera de tous points
irréprocha ble,
Kara avis in terris.
Au point de vue mondain, c'est, en même
temps, un homme d'esprit et un honnête
homme, qui eut cette singulière fortune
- 5 -
d'être ton jours loué par ses adversaires et
de ne trouver de contradicteurs que parmi,
ses amis; dans l'ordre moral, ce fut ini
f/rand Saillt, de ceux dont la vertu s'im-
pose aux libres penseurs comme elle sert
aux catholiques de jtuide et de consolation.
SAINT FRANÇOIS DE SALES ET SON TEMPS
l
Un critique français a dit quelque part
qu'il suffisait d'étudier un beau livre pour y
retrouver la psychologie d'une âme, souvent
celle d'un siècle. Un livre qui rend les sen-
timents visibles est, en effet, toujours in-
structif, car il ne traduit juste que s'il est
sincère. Les doctrines sont le style, comme
l'émotion l'éloquence. Des livres de dévo-
tion, quand ils ont attiré à eux et retenu
pendant près de dix générations l'attention,
le goût, le respect de personnes de tout or-
o dre, depuis les moins lettrées jusqu'aux plus
délicates, répondent à un besoin public, et -
satisfont à l'inquiétude des âmes. Les écrits
- 8 -
de saint François de Sales ont eu ce rare
bonheur. Rien n'a vieilli en eux, que quel-
ques mots ; on puise toujours de fortes
leçons, d'admirables exemples , dans ces
pages qu'on dirait écrites d'hier pour flétrir
les misères, les complaisances, les lâchetés
contemporaines.
Mais, derrière le livre il y a l'écrivain.
Quel est donc l'homme qui fut assez péné-
trant pour deviner ce que serait, dans un
milieu social si différent du sien, la perpé-
tuité des mêmes vices, et qui fut assez pré-
occupé de charité pour léguer à l'humanité
catholique des consolations toujours effica-
ces Il faut, pour le bien voir avec les yeux
de l'esprit, se reporter au sein de la société
savoyenne, de 1593 à 1622; l'analyse rapide
de ses actes les plus simples, de ses lettres
les plus étudiées, nous permettra de saisir
dans le vif de la controverse, dans le courant
des habitudes quotidiennes, dans l'exercice
incessant des vertus évangéliques, ce grand
- 9 -
saint, le plus persuasif et le plus doux des
apôtres, calomnié comme saint Jean, persé-
cuté comme saint Paul, et avec lequel tous
les vrais chrétiens entrent en communion
par l'intelligence du cœur.
II
Né, le 21 août 1567, au château de
Sales, près d'Annecy, d'un gentilhomme
qui voulait faire de lui un courtisan et d'une
sainte mère qui souhaitait le voir prêtre,
François de Sales étudia à Paris, y lut
les premiers livres des Essais, desséchants
de froide logique, mais s'y réchauffa le cœur
aux harangues de M. de Thou ; il revint en
Savoie où, comme plus tard Joseph de
Maistre, il sentit le vide de la vie à la mode
et l'énorme poids du rien, reprit ses études
— 10 -
à Padoue, et s'y attacha aux séduisantes
et persuasives doctrines des PP. Possevino
et Scupoli (3), beaucoup plus qu'aux abs-
traites leçons de Pancirolo. Son érudition
précoce faisait la surprise de ses maîtres, et
la simplicité de ses vertus imposait déjà le
respect aux amitiés mondaines qui se pres-
saient autour de lui.
Jeune, beau, appartenant par ses alliances
de famille à la meilleure noblesse de Savoie,
possédant une aptitude singulière pour la
controverse, il avait surtout une éloquence
naturelle, abondante, qui jaillissait sans
effort d'un cœur ingénu. Les grâces un peu
efféminées de son langage étaient alors
l'image de son caractère, doucement pas-
sionné, saintement enthousiaste, mais prêt
à suivre l'impulsion d'autrui et cherchant
la voie la plus rude, la plus abrupte, la
plus dédaignée, pour y servir Dieu hum-
blement. Ce jeune homme sensible, confiant
et bon, parut à ses maîtres réunir les qua-
— 11 —
lités acquises et les séductions innées qu'on
trouve toutes rarement à ce degré dans le
même homme. Son ingénuité ne s'émut, en
effet, d'aucune combinaison ; il accepta com-
me autant d'ordres de la Providence les
hasards concertés par ceux qui disposaient
de sa personne. Il avait déjà compris les
- plaisirs et les amertumes de la vie sans y
avoir goûté ; qui donc lui en enseigna les
secrets et la douleur?
ni
Nommé prévôt du Chapitre de Genève
(mai 1593), il fonde à Annecy la confrérie
des pénitents du très saint Crucifix; puis,
passionné d'apostolat, il part pour le Cha-
blais (9 septembre 1594), suivi d'une seule
personne, à pied, sans autres armes que
- 12 -
trois livres. C'est l'acte héroïque de sa vie.
Il croyait aller au martyre, et ne se savait
pas soutenu par les protections puissantes
dont il était l'instrument. Les fatigues et
les périls de cette mission de trois ans sont
dignes des confesseurs d'outre-mer; mais
l'apostolat allait faire place aux manœuvres
indécentes de la politique. François osait
dire : Qui pi-esche avec amour presche assez
contre les hérétiques, quoiqu'il ne prononce
pas un seul mot de dispute contre eux. Les
Capucins (4), les magistrats et le duc ne
pensaient pas de même ; ces hommes con-
vaincus, capables de croyances fortes, met-
taient au service de leur foi la passion
froide, l'obstination intraitable du caractère
savoyen ; ils s'engagent dans la lutte contre
l'hérésie pour satisfaire leur propre austé-
rité ; la politique utilise leur sincérité bru-
tale, leur ferveur impitoyable ; le coup d'Etat
de Thonon (1598) brise les dernières résis-
tances, et le Chablais fut converti (5).
— 13 -
IV
Les écrivains protestants les plus auto-
risés n'ont pas craint, à ce propos, de dénier
au saint apôtre ce zèle de charité qui lui
faisait refuser les soldats offerts par le
baron d'Hermance pour sa sûreté person-
nelle, en disant :
« Qu'il n'avoit nul besoin de tels gardes,
que sainct Paul et les autres apostres du
sauveur du monde, par la seule espée de la
parolle de Dieu, avoyent rompu les puissan-
ces des arcs, l'escu, le glayve et la guerre ;
que Luther et Calvin avoient planté leurs
perfidies parles armes, mais qu'il falloit les
arracher et extirper par la seule parolle » (6).
On accuse le jeune missionnaire d'avoir
fait un grand usage des procèdes familiers
- 14 —
aux Inquisiteurs, d'avoir abusé contre les
Réformés du Chablais, de l'oppression et
de l'intimidation militaires il).
Mais il faut, de prime abord, écarter les
équivoques dans ces questions délicates où
l'esprit de parti se pique peu de frapper
juste, pourvu qu'il frappe fort. 11 est rare
que les mêmes faits soient appréciés de la
même manière par deux écrivains, d'une
conscience égale, mais qui ont des points de
départ différents, et dont la bonne foi s 'irrite
à proportion qu'elle constate, chez l'adver-
saire, plus d'erreurs, certainement involon-
taires.
L'apostolat de François de Sales en Sa-
voie a été d'un saint, et s'il y eut, dans les
faits qui accompagnèrent la conversion du
Chablais, des mesures injustes, des procédés
excessifs, des brutalités que rien ne justi-
fie, la faute n'en est point à l'apôtre, mais
aux conseillers du prince. Le prêtre qui
prêchait par les villages trois et quatre fois
- 15 -
le jour, qui appelait sans bruit, sans appa-
rat, les ministres à de sérieux colloques
pour tâcher de les convaincre, et qui s'esti-
mait heureux, après trois années de labeurs
ingrats, de fatigues multipliées, et d'une
vie où la rudesse de l'existence le disputait
aux déceptions de l'âme, d'avoir ramené li-
brement au vrai bercail deux hommes, l'a-
vocat Poncet et le baron d'Avully, ce prêtre
n'était point d'humeur à quitter ce rôle su-.
blime pour se faire l'aumônier brutal des
soldats de Martinengo, et pour s'abaisser à
recueillir des abjurations qu'aurait imposées
la terreur ou que l'intérêt seul eût solli-
citées.
- 10 -
v
J'ai dit ailleurs (8) quels motifs politiques
engageaient le duc Charles-Emmanuel à
hâter la conversion du Chablais et à tenter,
per fas et neJas, la reprise de Genève. Le
duc ne faisait point ses confidences à l'apô-
tre; il se servait de lui comme d'un puis-
sant instrument de séduction. Sa propre
impatience s'émut enfin des lenteurs d'un
apostolat qui semait la parole et attendait
que le grain germât. L'activité fébrile des
hommes, leurs passions hâtives, s'accom-
modent mal de cette patience que Dieu éter-
nel inspire à ses serviteurs. L'heure presse,
l'attente est inquiète, parce qu'on n'est pas
assuré du lendemain et que l'opinion a plus
de penchants vers le conseil de l'épicurien
- 17 -
deîîtfme: 'Carpe 4tiem! que vers la maxime
sévère du prophète : Oies diei eîtucial, ver-
bzcm !
VI
Toutes les fois que :les gouvernements
ont -pesé sur l'Eglise, .dans tous les cas, —
trop nombreux, hélas! — où l'intérêt per-
sonnel des prinoes s'est imposé aux repré-
sentants de la religion, il s'est produit, dans
les faits, une sorte de confusion dont la tra-
dition déplorable, critiquée par les uns,
acceptée par les autres, a servi de thème à
d'absurdes préjugés, à de superficielles accu-
sations. Il importe à quiconque possède le
goût de la vérité historique, de faire à cha-
cun sa part de -responsabilité, de dégager
l'ivraie du ibory^min £ ny, M. de
2
— 18 -
Pianezze, Philippe de Savoie, comte de
Raconis, le marquis Gaspard de Lullin, et
surtout le sénateur Antoine Favre, furent
les rédacteurs des édits et les exécuteurs
des mesures de violence que le prince sug-
géra. A dater du mémoire que Favre, ma-
gistrat ambitieux, dicta à son saint ami, en
décembre 1596, le duc de Savoie, mis au
courant des vertus de l'apôtre et aussi de
ses répugnances, choisit des agents dont le
zèle et l'obéissance ne fussent point em-
barrassés par une liberté d'esprit et une
générosité d'âme que les hommes de génie
peuvent seuls se permettre et qui sont in-
commodes chez des subalternes.
— Ce n'est ni de mon gibier ni de mon
humeur, ajoutait l'apôtre quand on le pres-
sait sur l'attitude à prendre vis-à-vis de Ge-
nève, foyer d'hérésies. En 1597, lorsqu'il
sollicite de Mgr Claude de Granier l'aide
- des missionnaires, il écrit au comte de Mar-
tinengo, chargé de prendre ses quartiers en
— t9 —
Chablais avec deux régiments de Piémon-
tais et muni de pleins pouvoirs pour traiter
des affaires de guerre et de paix et aussi
de celles de la religion ;
« Supplichiamo con ogni umiltà possibile
V. E. e la congiuriamo per le viscere di
Cristo di degniarsi di pigliar altra strada
per il suo viaggio e lasciar questa libera al
Salvatore (9). »
Mais, un an après que François de Sales
eut commencé d'évangéliser dans les bail-
liages des Allinges et de Thonon, trois ca-
pucins de Savoie (10) furent envoyés dans
ceux de Ternier et de Gaillard.
Le 7 octobre 1596, un bref du pape pres-
crit à François de - Sales de se conformer aux
instructions du P. Esprit, et le P. Chéru-
bin, ayant fait d'Annemasse le centre des *
missions, provoque les ministres genevois
à des colloques publics qui ne purent abou-
tir. Les succès obtenus à Annemasse (sep- -
tembre 1597), le bruit qu'on en fit, aug-
- 20 —
menté par les plaintes des députés de Ge-
nève et de Berne, et certains avis fort nets
soumis à Turin, en plein conseil, valurent
au P. Chérubin toutes les sympathies du
duc de Savoie dont l'ardeur de prosély-
tisme des capucins servait merveilleuse-
ment les secrets désirs (11). Charles-Em-
manuel lui confia la direction des missions
dans tout le Chablais, et François de Sales,
à qui l'on avait d'abord envoyé les capucins
à titre d'auxiliaires, ne resta pour eux
qu'un coadjuteur parfois gênant. L'envoi à
Thonon du sénateur Favre coïncide avec
l'arrivée du P. Chérubin et l'immixtion
directe du prince dans les moindres détails
de l'administration locale. Je n'ai pas l'au-
torité suffisante ni l'érudition nécessaire
pour raconter, par le menu, les événements
mémorables de ce fait capital de l'histoire
de la religion catholique dans les Alpes ; je
ne veux qu'indiquer le rôle spécial de saint
François de Sales, et combien il lui fallut
- 21 -
de patience, cfabnégation, de vertu sincère,
pour se tirer, sans éclat ni défaillance, des
difficultés de la situation qui lui était faite.
Je renvoie pour le surplus, aux manus-
crits des Pères capucins, au pamphlet
genevois : Réponse à la lettre d'un gentil-
homme, et au récit imprimé à Chambéry,
chez Claude Pomard, l'an 1598, sous le
titre : Agréable nouvelle aux bons catholi-
ques.
VII
La renommée de François de Sales sor-
tait pure de ces violences que sa vertu sem-
blait rendre impossibles. Le duc le séduisit
par sa bonne grâce et des promesses pour le
bien public, et le Saint, car vraiment il méri-
tait déjà ce nom, put écrire à Clément VIIl
- 22 -
une lettre enthousiaste où il vantait la piété
du prince, sa foi vive, ses efforts pour déra-
ciner l'hérésie , et qu'il terminait par ce
cri digne du cantique des cantiques : Le
chant de l'Eglise retentit de toutes parts
comme la voix de la tourterelle, et nos
vignes, renouvelées et reflorissantes, répan-
dent une odeur qui charme et quipacifie !
On dirait que François de Sales appartient
à la famille tendre et affectueuse de saint
Jean, de saint Ambroise, de saint François
d'Assise , de saint Bonaventure; il est
aussi profond théologien que saint Thomas
d'Aquin, le docteur séraphique; il en a l'u-
niverselle science, le discernement subtil,
l'ardeur communicative ; et, pour emprunter
les paroles d'un éloquent historien, ses affi-
nités avec les saint Paul et les saint Am-
broise , ce sont ces mêmes élans d'amour pour
Dieu, la même horreur du mal, le même
mépris de ce qui se passe, le même déploie-
ment d'ailes vers les choses éternelles. »
- 23 -
VIII
L'évêque Claude de Granier venait de
mourir ; François le remplace, aux applau-
dissements unanimes des populations, sur ce
siège épiscopal dont la Réforme de Calvin
avait nécessité le transfert de Genève à An-
necy. Le 14 décembre 1602, quelques heures
après la fameuse escalade de M. d'Albigny,
le jeune prélat, s'enveloppant de prières et
d'aumônes comme pour échapper au bruit
des armes, prenait possession de ces bre-
bis éparses qne Dieu avoit haste de ramener
sous la houlette du pasteur. Plus que ja-
mais, il fut tout à tous ; malgré la pénurie
de ses ressources (12), il réussit, en peu d'an-
nées, à rebâtir les églises brûlées par les
Bernois et à couvrir son diocèse d'établisse-
- 24 —
ments de propagande ou de charité (13). Son
zèle pour la discipline lui fit imposer la rè-
gle, non sans péril, à l'abbaye de Sixt, à
celle d'Abondance,, et réussir dans la ré-
forme des religieux deTalloires; on ne ren-
contre, pendant les vingt ans de son épis-
copat, qu'un seul" conflit avec l'autorité ci-
vile (14). Il apportait, dans toutes les choses
de la religion, l'ardeur passionnée d'un abbé
de Rancé sans y mêler l'austérité sombre de
l'abbé de Saint-Cyran (15); sa nature, obsti-
née dans la charité, l'éloignait de l'âpreté
mystique du jansénisme autant qu'elle le
séparait des âpretés sensuelles ou fanati-
ques des moines de Savoie. En 1607, le
Père Chérubin le dénonça à Rome comme
perdant son temps à confesser les dévoies-, à
échanger avec elles des lettres miellemes.,
au lieu d'écraser l'hérésie (16). Les femmes
furent, en effet, la grande préoccupation de
sa vie ; il ne voyait qu'en elles le salut de
mœurs fort compromises et le réveil d'une
— 25 -
société, frivole ;, le souvenir de sa mère y
ajoutait le sentiment d'un- devoir. A dater de
1604, il. échange avec Mme de Chantal cette
correspondance pathétique qui fait penser
à Mme Swetchine; en 1605, il écrit pour
jyjroe de Charmoisy Y Introduction à la vie
dévote.
IX
Peu de traits suffisent à peindre cet esprit
amoureux de poésie et tout pénétré de man-
suétudes. En 1599, fort malade, et croyant
qu'il allait mourir, il demande les musiciens
de la cathédrale et fait chanter à demi-voix
l'hymne de sainte Madeleine (Ardens est
cor meum), et le psaume qui commence par
cet élan sublime : Comme le cerf altéré
brame après l'eau des fontaines! Est-il dans.
— 26 -
l'antiquité un tableau plus touchant que
celui de cet homme de bien prêt à s'endor-
mir dans le baiser du Seigneur, au bruit des
voix alternées, au son des instruments!
Comparez à cette sereine préparation à la
mort les scènes les plus vantées par les
rhéteurs : Socrate laissant pour adieu à la
terre une épigramme de mauvais goût.Caton
l'ironie du doute, Brutus une insulte à la
vertu. Les chrétiens seuls, et parmi les
chrétiens les catholiques, trouvent dans leur
foi cette consolation de ne point ressentir
les terreurs, les amertumes, les affres de la
mort. Un penseur profond, ravi trop tôt à
l'apostolat, s'était inspiré des plus éloquen-
tes pensées de saint François de Sales sur
la mort quand il écrivait :
« Comment ferais-je, Seigneur, pour
aimer la mort! — J'en connais bien dans
le monde qui lui chantent des hymnes et
mêlent hardiment son nom austère aux
rires bruyants de leurs orgies. Mais ceux-là
- 27 -
ne la connaissent point, ils en parlent comme
d'une fin, tandis qu'elle n'est qu'un com-
mencement ; ils la saluent de loin comme la
nuit qui succèdera au blessant éclat de
leurs fêtes, tandis qu'elle découvre derrière
les obscurités de l'agonie l'aurore invincible
d'un soleil éternel. 11 y a bien encore les
poètes, et ces mois génies qui couvrent toutes
choses d'une fleur ou d'un sourire. Ceux-là
aussi parlent de la mort, et, dans leur
tiède poésie, elle n'a plus rien qui effraie ;
mais j'ai vu mourir, Seigneur, et j'ai appris
que la mort est autre chose au chevet de
l'agonisant que dans le cabinet du rêveur.
Enfin, il y a vos saints qui parlent aussi de
la mort, mais avec un tel amour, de tels
désirs, une telle ivresse, qu'ils confondent et
découragent mon cœur (17). »
- 28 -
x
Le saint évêque pressentait ces suprêmes
inquiétudes du chrétien, prêt à paraître de-
vant son juge et pesant les légèretés, les
indifférences, les fautes d'une vie dissipée,
les écarts du monde et les capitulations de la
conscience. Il y répondait avec cette encou-
rageante effusion qui ne rebutait pas l'es-
prit et qui séduisait le cœur. 11 se faisait
humble et doux pour mieux surprendre le
secret des âmes, les plus vite apaiser, les
pénétrer de sa propre mansuétude ; et, les
attirant après lui comme autant d'oiseaux
perdus dans la neige et que l'oiseleur a
charmés, il les conduisait doucement au
sein de la paix ineffable et de la quiétude
que rien ne trouble. Jamais évêque ne mé-
- 29 —
rita mieux ce titre sublime de pasteur des
âmes, car nul plus que lui ne s'insinua dans
les cœurs par ces voies intimes où le moins
fervent se laisse prendre, par ces délicates
et persuasives attaques où l'incrédule est
désarmé. Ecoutez-le :
c Je me doute que votre esprit ne soit en-
core embarrassé de quelque crainte de la
mort soudaine et des jugements de Dieu.
Hélas ! que c'est un étrange tourment que
celui-là ! Mon âme, qui l'a enduré six se-
maines durant, est bien capable de compâtir
à ceux qui en sont affligtSs.
« Il n'est pas possible que, vivant au
monde,quoique nous ne le touchions que des
pieds, nous ne soyons pas embrouillés de sa
poussière. Un cheval, tout brave et fort qu'il
soit, cheminant sur les passées et allures
du loup, s'engourdit et perd le pas. Mais
ceux qui s'arment avant que l'alarme se
donne, le sont toujours mieux que les autres
qui, sur l'effro, courent çà et là au plas-
— 30 -
tron, aux cuissards et au casque. Il faut
tout à l'aise, comme un arbre que l'on veut
transplanter d'une terre en l'autre, dextre-
ment et sans que le vent l'arrache, dire ses
adieux au monde, et retirer petit à petit ses
affections des créatures pour les reporter à
Celui qui, seul, est vie, sève, chaleur et lu-
mière.
« Rappelez-vous que si l'on sème en
pleurs dans cette vie temporelle, après ce
brief passage de la mort, on moissonnera
en joie dans le ciel. »
Lorsque le saint mourut, il s'éteignit en
murmurant le mot de saint Luc : Il se fait
tard et le jour touche à son déclin. C'était
en effet le soir d'une rude journée de travail,
Jusqu'à la porte de cette humble maison du
jardinier des Visitandines de Lyon où le
grahd évêque choisit son dernier abri, il
avait béni les enfants, fait l'aumône aux
pauvres, consolé les pécheurs, et prêché la
parole du Christ rédempteur.
— 31 —
XI
Ce qu'il y a de plus remarquable dans
l'apostolat de François de Sales, sans parler
de cette sainteté lumineuse qui le mettait
comme en dehors des misères de l'humanité
tout en lui inspirant une si profonde connais-
sance du cœur de l'homme, c'est la simpli-
cité, la candeur, et surtout la charité de tous
ses actes. Il voit clair à travers les subter-
fuges de la ruse, mais n'y attache qu'une
importance médiocre ; il possède d'instinct
un tel amour de la vérité, une telle passion
de lumière, qu'il ne conçoit pas les détours
obscurs des âmes vulgaires, ni ces chemins
détournés par où passent les habiles. Les
manèges, les duplicités , les mensonges
concertés, les plans étudiés de longue main,
- 32 -
toutes les faussetés à la mode, il en rit ma-
licieusement, il sait ce qu'il y a derrière ; il
méprise ces masques de la vie pratique, et
sait bien qu'il n'y a point de ténèbres que
ne percera sa foi vive. Avec quel esprit,
quelle finesse discrète, il répond aux gens
qui'le veulent tromper! la grâce est extrême
jusque dans ses réparties les plus innocen-
tes ; il mesure ses leçons avec tant d'art, ou
avec un naturel si exquis , qu'à peine îl
effleure l'épiderme, et pourtant la fine pointe
acérée, si l'on creuse, a piqué la chair.
XII
Son siècle fait avec lui un -contraste
étrange ; tout ce qui est sensuel, âpre, gros-
sier, emporté, furieux, dans la société de
Piémont, -de France, de "Savoie, devient,
- 33 —
3
chez le saint, calme, reposé, délicat, doux,
éthéré. Au sortir de la Renaissance et de la
Réforme, le monde chevaleresque et pas-
sionné avait élargi la morale jusqu'à la
confondre avec le plaisir; l'évêque de Ge-
nève avait, lui, élargi la charité jusqu'à en
faire la vertu de la joie. Largesse de soi-
même aux pauvres âmes atteintes par les
fléaux de la société, maladies, revers de for-
tune, calomnies, disgrâces, trahisons, héré-
sies, désespoirs ; largesse de ses biens aux
pauvres honteux, aux infirmes, aux orphe-
lins ; c'était le véritable apôtre portant Jé-
sus-Christ au fond de ses entrailles, ne res-
pirant et n'agissant que par la charité.
Ecoutez-le encore :
L'amour-propre est le mortel ennemi de
la charité. Que si nous avions la vraie cha-
rité, qui nous fait avoir un même cœur et
une même âme avec le prochain, nous se-
rions parfaitement consolés quand il ferait
du bien.
- 34 -
cc Il n'est pas besoin pour l'exercice des
vertus de se tenir toujours attentif à toutes,
cela de vrai entortilleroit et entreficheroit
trop vos pensées et affections. L'humilité et
la charité sont les maîtresses cordes, toutes
les autres y sont attachées. Ce sont les mè-
res aux vertus ; elles les suivent comme les
petits poussins font leurs mères poules.
« Ne regardez point à la substance des cho-
ses que vous ferez, mais à l'honneur qu'elles
ont, toutes chétives qu'elles peuvent être,
d'être agréables à Dieu par la consolation
d'une âme affligée, le pain donné à un af-
famé, la plaie pansée à un malade, ou un
affaissement, un découragement redressé,
corrigé.
"Courage ! Allons, allons, tout le long de
ces basses vallées, vivons la croix entre les
bras, avec humilité et patience, faisant le
bien autour de nous et ne laissant personne
à terre sans lui donner la main. Que de fois
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la charité d'une parole a mieux servi que la
charité d'un ducat !
« Surtout, j'aime ces trois petites vertus,
douceur de cœur, pauvreté d'esprit, simpli-
cité de vie ; et ces exercices grossiers, visi-
ter les malades, servir aux pauvres, consoler
les affligés et semblables ; mais le tout sans
empressement, avec une vraie liberté. Non,
nous n'avons pas encore les bras assez lar-
ges pour atteindre aux cèdres du Liban,
contentons-nous de l'hysope du vallon. »
XIII
Tout son génie est dans son cœur de chré-
tien. Il avait, peut-on dire, une de ces âmes
délicates qui, pareilles à un parfait instru-
ment de musique, vibrent d'elles-mêmes au
moindre attouchement. Il possédait au plus
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haut degré ce don de la sympathie qui grou-
pait autour de lui, sans effort, les esprits
rebelles ou prévenus. Les tendresses ex-
quises, l'abandon demi-féminin de cet ora-
teur persuasif, de ce fécond écrivain, de ce
causeur inimitable, ont laissé une empreinte
profonde dans le pays où il a vécu; ses
contemporains n'ont pas seuls senti le
charme et subi l'étreinte fascinatrice. Notre
siècle est encore séduit par ces grâces pé-
nétrantes, enveloppé dans les effusions de
cette charité qui, hardiment et volontiers,
descendait des sereines hauteurs de l'ensei-
gnement pour donner au monde, jusque
dans les détails que dédaignait la brillante
et sensuelle société du xvne siècle, la forte
leçon de l'exemple. 11 écrivait, le 20 juin
1620, à propos de chasse : qu'il falloii se
garder d'endommager le prochain, n'estant
pas raisonnable que qui que ce soit prenne
sa récréation aux dépens d'auti'uy, et sur-
tout en foulant le pauvre paysan, déjà assez
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martyrisé d'ailleurs, et duquel nous ne de-
vons avoir en mespris ny le travail ny la
condition.
XIV
Il faut lire en son entier la lettre chaleu-
reuse et vraiment éloquente que le saint
écrivit, en 1609, à une fille de condition qui
voulait plaider à propos d'héritage. Rien
d'aussi vif, d'aussi net, d'aussi sage, n'a été
écrit sur les procès ; les satiriques n'ont ja-
mais dit à la justice de plus mordantes vé-
rités, cachées sous l'ironie discrète, la poli-
tesse aimable ; point d'injures, mais de
cruelles allusions.
— « Que de duplicités , que d'artifices,
que de paroles séculières et peut-être que
de mensonges, que de petites injustices
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et douces et bien couvertes, et impercep-
tibles calomnies, emploie-t-on en ce fracas
de procès et de procédures ! Que le monde
frémisse, que la prudence de la chair se
tire les cheveux de dépit si elle veut, que
tous les sages du siècle inventent tant de
divisions, prétextes, excuses qu'ils voudront;
mais cette parole doit être préférée à toute
prudence : A qui te veut osier ta tunique
en jugement, donne luy encore ton man-
teau. »
Dur à lui-même (18), facile à autrui, le
saint évêque consolait ainsi une pénitente
qui se repentait tous les mois : Je vois bien,
ma chère fille, que vous n'irez jamais à Dieu
tout droit; vous n' y arriverez qu'en pas-
sant par les créatures. Sa douceur évangé-
lique n'excluait pas, à l'occasion, une fer-
meté réfléchie. Il devinait les infinies bon-
tés de la Providence et y engageait les âmes
tendres; avec les hommes, il était moins
accommodant et ne transigeait pas sur
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l'honneur. Servez Dieu gayement et en li-
berté d'esprit, disait-il à une dame ; il im-
porte infiniment de se faire connoistre de
bonne heure tel qu'on veut esire toujours,
écrivait-il à un homme de cour (19). En 1603,
malgré sa tolérance des habitudes mon-
daines, il supprima, dans la société d'An-
necy, l'usage, importé d'Angleterre, de
fêter la saint Valentin par des badinages qui
dégénéraient souvent en scandales.
XV
Le saint s'élevait avec force contre ce
luxe effréné des femmes qui fut de tous les
temps, mais qui, au xvnC siècle, était par-
tagé par les hommes (20) ; il blâmait les
bals, les assemblées où l'usage permettait
les plus extrêmes libertés, et surtout ces