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Seconde campagne de Guerre à qui la cherche, ou Suite des Petites lettres sur quelques-uns de nos grands écrivains, par M. Ch. Loyson

De
134 pages
Pélicier, Delaunay (Paris). 1818. In-8° , 130 p..
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SECONDE CAMPAGNE
DE
GUERRE
A QUI LA CHERCHE,
OU
SUITE DES PETITES LETTRES
SUR QUELQUES-UNS
DE NOS GRANDS ÉCRIVAINS.
PAR UN AMI DE TOUT LE MONDE , ENNEMI DE TOUS
LES PARTIS.
PARIS.
Chez
PELICIER, Libraire, galerie des Offices du Palais-
Royal.
DELAUNAY, Libraire, Palais-Royal, galerie de
Lois,
l8l8.
SECONDE CAMPAGNE
DE
GUERRE
A QUI LA CHERCHE.
SECONDE CAMPAGNE
D E
GUERRE
A QUI LA CHERCHE,
OU
SUITE DES PETITES LETTRES
SUR QUELQUES-UNS
DE NOS GRANDS ÉCRIVAINS.
PAR M. CH. LOYSON.
PARIS;
Chez-
PELICIER, Libraire , galerie des Offices du Palais-
Royal ;
DELAUNAY, Libraire, galerie de Bois.
1818.
ERRATA.
Page 61, Iront, lisez Iram.
Page 92, celaus, lisez celas.
Page 98, hôte, 2e. ligne, de lui substituer, ôtez lui.
Page 107, épigraphe, dissidentia, lisez dissidium.
Page 108 ; Le philosophe de la Brive, lisez de la Brède.
(1)
DIX-HÛITÏEME LETTRE,
NOUVEL AVANT-PROPOS.
Mes Révélations.
Me me, adsum qui feci.
Une troisième édition, monsieur! en vérité le
public fait à mes lettres beaucoup plus d'honneur
qu'elles n'en méritent. Est-ce donc que je serais
en effet moins raisonnable que je ne m'en étais
flatté , ou le public l'est-il plus lui-même que je ne
le supposais? Mais , chut! le public pourrait nous
en teindre, et il ne convient pas que je le maltraite
lorsqu'il me traite si bien.
Ce que vous me dites sur les divers jugemens
qu'on a portés de l'esprit dans lequel ce petit ou-
vrage est écrit, m'a fait plaisir. Chacun y trouve
en général un assez grand fond d'impartialité ; mais
chacun remarque cependant que je penche un tant
soit peu du côté de ses adversaires. Qu'est-ce
à dire , sinon que ses adversaires ont môme
I
raison de remarquer que je penche un tant soit peu
du côté opposé, et que moi-même j'ai peut-être
quelque droit de croire que je ne penche en effet
d'aucun ?
Votre opinion n'est point assez prononcée, me
disait-il y a peu de jours quelqu'un de ma connais-
sance. Est-ce une Critique de goût, lui répondis-je,
est-ce la censure de ma façon de penser, que vous
prétendez faire ? Je sais que la modération n'est pas
le meilleur moyen dé produire de l'effet : mais lors-
qu'on est réellement modéré, et qu'on a de la cons-
cience , n'est-il pas force de renoncer à l'effet,
et d'écrire modérément? Si l'éloignement des ex-
trêmes est indécision , je suis indécis , je l'avoue,
mais du moins très-décidé dans mon indéci-
sion, — Vous êtes dans une bonne voie, me
disait un autre ; mais pourquoi ces deux ou trois
traits qui vous sont échappés contre le ministère ;
fi ! cela sent la doctrine. — Je ne sais pas bien pré-
cisément encore ce qu'on appelle la doctrine ; mais
la mienne est de suivre ma conscience, et je ne
crains point d'en faire publiquement profession.
Un troisième m'accoste dans la rue, et me serrant
la main : —Je désirais vous rencontrer pour vous
faire mon compliment. J'ai lu l'écrit qu'on vous
attribue : il est sage; je suis seulement fâché
d'y trouver ce goût légèrement ministériel qui
(3)
l'affadit un peu. Défaites-vous de ce défaut si vous
écrivez sur la politique. Rien de plus mauvais
ton que de ne pas conspirer contre les ministres.
En déclamant contre eux , on fait honneur à sa
capacité , à son courage, à sa libéralité ; on mon-
tre une noble ambition , on a l'air de prétendre à
un ministère. Adieu ; mais croyez-moi, surtout ne
soyez point ministériel. En honneur, cela vous
ferait tort. — Le conseil est bon sans doute , et je
ne demande pas mieux que de le suivre, quand le
ministère me paraîtra hors de la droite route, ce
qui ne peut manquer de lui arriver quelquefois.
Mais quel parti, prendre lorsque le ministère aura
le bonheur d'être raisonnable? Ne faudra-t-il pas
bien alors que la raison se résigne au malheur d'être
ministérielle ? Enfin, Me croirez-vous , monsieur,
si je vous affirme que je n'ai pas été à l'abri des
qualifications de jacobin et d'ultra-royaliste? Ce
pendant je dois ajouter, pour dire toute la vérité,
que ce n'est pas par les jacobins que m'a été imposée
la première, ni aux ultra-royalistes que j'ai obli-
gation de la seconde.
J'ai lieu de me louer de la manière favorable
dont messieurs les journalistes ont parlé de
mon ouvrage , et j'y ai été d'autant plus sensible
que j'ai cru m'apercevoir que j'en étais surtout re-
devable à la modération des principes dont j'ai tâché
(4)
de ne point m'écarter (1). Je dois ce pendant avouer
que ce n'est pas sans étonnement ni sans peine que
j'ai essuyé de la part de l'un d'eux, à qui d'ailleurs
je n'ai que dès grâces à rendre, un reproche au-
quel je ne pensais pas avoir lieu de m'attendre.
Peut-on bien m'accuser de n'avoir pas rendu assez
de justice au caractère de deux écrivains célèbres
et honorés, en combattant ce que le critique ap-
pelle comme moi leurs erreurs, lorsque je me suis
partout appliqué à les séparer de leurs opinions,
lorsque je me suis plu à reconnaître avec une
entière sincérité la pureté de leurs intentions
dans les circonstances présentes, et la noblesse
de leur conduite dans tous les tems; lorsqu'enfin,
forcé de ranger, leurs noms à côté d'autres noms
moins bien placés, comme je l'ai dit, dans l'es-
time publique, j'ai avec une sorte de scrupule té-
moigné à plusieurs reprises, et de diverses ma-
nières, la différence que je mets entre les person-
(I) L'auteur paraît n'avoir lu ni la Quotidienne , ni le
Journal du Commerce, ( Note de l'Editeur. )
L'auteur a lu la Quotidienne et le Journal du Com-
merce. Mais il estime qu'il y a certaines injures qui va-
lent des éloges. L'auteur serait bien fâché, par exem-
ple , que la Quotidienne eût loué son esprit, et le Journal
du Commerce ses intentions. (Note de l'Auteur.)
(5)
nés? Certes, s'il m'était échappé quelque chose d'of-
fensant contre M. de Bonald ou M. de Chateau-
briand , je ne craindrais point d'en faire un désa-
veu public , et en cela je serais d'accord avec ma
conviction et mes sentimens. Mais si l'on veut re-
garder la censuré des opinions comme une offense
aux personnes , je n'ai qu'un mot à répondre: J'ai
mieux présumé de ceux dont j'ai osé me faire
l'adversaire, et en me prouvant que je me suis
trompé, on m'adoucirait beaucoup le regret d avoir
été en butte à l'injuste imputation dont je me
plains ici.
Quelques personnes m'ont fait un autre repro-
che. J'ai traité, disent-elles, les ultra-royalistes ,
en hommes de parti. Je pense, à la vérité, qu'il
y a un parti, lequel existe bien réellement, qui
se distingue et se sépare lui-même du reste de la
nation par le nom de royaliste ; il est vrai encore
que le grand nombre des Français qui n'est pas de
ce parti, et qui cependant est royaliste, a joint le
nom d'ultra au titre que se donnent ces amis pré-
tendus exclusifs de la monarchie légitime; il est
vrai, enfin, que j'ai employé le nom d'ultra-
royalistes dans le sens où le prend le grand nom-
bre des Français; si c'est être coupable, je le
suis. Mais, dit - on, ces amis de la royauté ,
aiment le Roi en décriant les mesures de son
(6)
gouvernement ; ils aiment le Roi en voulant
renverser son ministère ; et c'est précisément
parce qu'ils aiment le Roi, qu'ils veulent ren-
verser un ministère qui trahit le Roi, qui persé-
cute ses plus vrais et plus dévoués serviteurs , en
un mot, qui fait tout ce qui est en son pouvoir
pour désoler la fidélité et éteindre les dernières
étincelles du royalisme.— Il faut enfin s'expliquer,
et ne pas craindre éternellement d'entrer dans une
question à la porte de laquelle on affecte tou-
jours de nous amener , dans l'espoir que le respect
nous empêchera de passer outre, et que nous crain-
drons d'interpréter ce que l'on ne craint pas d'of-
frir à notre interprétation. Que prétend-on dire en
séparant ainsi toujours le Roi de son ministère et
des mesures de son gouvernement ? Que dans un
gouvernement constitutionnel, il y ait des actes
particuliers, qui bien que revêtus extérieurement de
l'approbation royale, n'appartiennent cependant
pas au Roi , et dont le blâme , s'ils en méritent,
retombe uniquement sur les ministres , cela se
conçoit, et doit en effet arriver souvent. Mais ici il
ne s'agit pas d'un ou deux actes particuliers, il s'agit
d'un système entier et suivi : système d'oppres-
sion contre les royalistes , système de faveur pour
la révolution et les révolutionnaires, système dont
le progrès précipite la décadence du trône, et dont
(7)
le triomphe consommera bientôt la ruine de là
monarchie. Dira-t-on que le Roi l'ignore? mais
quelle idée serait-ce nous donner d'un souverain,
que de le supposer tellement étranger aux affaires
de son royaume, tellement séparé de ses sujets et
de sa nation, qu'il fût inaccessible à tant de plaintes,
à tant d'écrits, à tant de réclamations de toutes
sortes, qui s'élèvent de tous côtés avec une si opi-
niâtre, quoique si infructueuse persévérance? Sup-
posera-t-on que le connaissant, il n'en pénètre pas
les conséquences?.Mais peut-on traiter plus inju-
rieusement un monarque dont les lumières sont
connues de la France et de l'Europe entière? Il ne
reste plus qu'un parti à prendre, c'est de dire que
le Roi sait, qu'il juge avec connaissance de causé;
et qu'il approuve; et de continuer, néanmoins, à
condamner ce que le Roi sait, ce qu'il juge avec
connaissance de cause ,ce qu'il approuve; et après
avoir formé un parti d'hommes qui condamneront
ainsi la conduite du Roi, d'appeler ce parti roya-
liste , et de flétrir du nom: de jacobin quiconque
se rangera autour du Roi, et contre les jacobins et
contre tous ceux qui ne veulent pas ce que veut
le Roi. Après cette explication, je serai jacobin si
l'on veut ; mais je le serai au pied du trôné , et la
Charte de Louis XVIII à la main.
Vous paraissez croire, avec quelques personnes,
(8)
qu'il eût été plus convenable de ne pas garder l'a-
nonyme dans un ouvrage où j'attaque un assez
grand nombre,d'écrivains ; mon nom est assez
obscur pour que j'aie pu le taire sans affectation,
lorsqu'on ne le demandait pas, et que je puisse le
dire sans fanfaronnade si on m'y invite. Mettez-Ie
donc en tête de cette troisième édition. Vous pour-
rez aussi faire disparaître toutes ces petites dissi-
mulations ,d'auteur , piéges innocens où personne
n'est pris, et où je n'ai voulu prendre personne, en
avertissant que dans cet ouvrage, avis de l'édi-
teur, notes, citations, anecdotes, morceaux em-
pruntés de feuilles périodiques , tout est de mon
fait, jusqu'à vous-même, mon cher correspon-
dant,) qui, comme vous le savez mieux que per-
sonne, n'avez jamais existé ailleurs, que dans mon
imagination, et dans mon livre. Maintenant, si
vous n'êtes pas trop en colère contre moi, pour
vous avoir, ainsi privé subitement de l'être que
vous teniez de ma libéralité, nous reprendrons
notre, commerce épistolaire. J'ai beaucoup de
choses, à vous dire par le premier Courrier. Adieu.
Malgré la révolution qui vient de s'opérer dans
votre existence, je ne vous en considère pas moins
et j'ai l'honneur d'être, comme par le passé, etc.
(9)
DIX-NEUVIÈME LETTRE.
MÉLANGES.
Le Concordat, le Recrutement, du Ministérialisme,
lord Stanhope.
Non mihi si linguse centum sint craque centum
En vérité, Monsieur, vous devenez trop exi-
geant. Pour vous satisfaire il faudrait que je me
tinsse prêt à vous rendre compte et même raison
de tout. Souvenez-vous un peu de nos conven-
tions, je vous prie. Pensez-vous donc que l'assas-
sinat de lord Wellington, soit un pamphlet poli-
tique, pour me demander que je vous en entre-
tienne? On dit que les journaux Anglais s'étonnent
tous les jours, du silence des nôtres à ce sujet;
mais ce silence prouve seulement que nos jour-
naux n'aiment pas apparemment à parler de ce
qu'ils ne savent pas, et dans leur discrétion, nos
voisins d'outre-mer devraient voir une leçon peut-
être plutôt qu'une matière de censure.
Monsieur Fraysinous , vient d'écrire sur le
( 10)
concordat. Je vous envoie son ouvrage que je n'ai
pas lu encore; mais le nom de l'auteur me répond
d'avance que vous y trouverez de la bonne foi, un
grand amour du bien et des principes éloignés de
toutexcès.
Je m'étais souvent demandé la cause de la dis-
grâce de l'ancien correspondant de M. Fiévéc, qui
s'est vu remplacé subitement par un capitaliste
Anglais. Cette énigme est maintenant expliquée.
Monsieur Fiévée, se proposait d'écrire contre
le concordat. Or, voyez la témérité des jugemens
humains: j'étais tenté d'attribuer à légèreté, ce
qui était de sa part un procédé louable et délicat.
Je voudrais bien savoir ce que l'honnête gentleman
pense des libertés de l'église Gallicane. J'espère
qu'il nous abandonnera volontiers ce qu'il y a
d'excessif dans les prétentions de la cour de Rome.
Quoiqu'il en soit, je ne lirai pas cette fois-ci la
correspondance politique (I), que l'on dit d'ailleurs
assez raisonnable ; le premier écrit que je veux ou-
vrir sur cette matière, c 'est une nouvelle édition du
(I) Au moment où cette lettre s'imprime, nous ap-
prenons que le onzième cahier de la Correspondance
politique , vient d'être mis en vente , et presqu'aussitôt
déféré aux tribunaux. Cette circonstance nous prescrit
le silence jusqu'à la décision des magistrats.
concordat lui-même, revue et corrigée. Je com-
mence à n'en plus désespérer pour cette session.
Vous savez que les Chambres ont reçu à ce sujet,
une auguste invitation à la séance royale) d'ou-
verture (1).
La loi sur le recrutement vient enfin de passer.
Il y a quelque fois au succès des meilleurs choses
des raisons si légères qu 'on serait tenté d'en rire.
Mais quand on songe que des raisons également
légères auraient pu le faire manquer, on trouve que
ce biais plaisant des affaires humaines, n'est pas ce
qu'elles ont de moins sérieux. Je vous envoie les
discours prononcés à la Chambre des Pairs, par
le ministre de la guerre, c'est tout l'éloge que je
(I) « Le traité avec le Saint-Siège, que je vous ai
» annoncé l'année dernière, a été conclu. J'ai chargé
» mon ministre, en vous le communiquant, de vous
« proposer un projet de loi nécessaire pour donner la
» sanction législative à celles de ces dispostions qui en
» sont susceptibles, et pour les mettre en harmonie
» avec la Charte , les lois du royaume , et ces libertés
» de l'église gallicane, précieux héritages de nos pères,
» dont Saint-Louis et tous ses successeurs se sont mon-
» trés aussi jaloux que du bonheur même de leurs
» sujets. »
(Discours de Sa Majesté aux Chambres à l'ouverture
de la session. )
( 12)
veux vous en faire. Je recommandé également ;
ou plutôt je n'ai pas besoin de recommander à
votre attention l'opinion de M. de Lally-Tol-
lendal. Ce noble pair a voté purement et simple-
ment pour l'adoption du projet. O tems ! ô moeurs!
voilà un royaliste éprouvé qui n'est pas aristocrate,
voilà un libéral (1) reconnu qui n'est pas indé-
(1) Le mot libéral est peut-être un de ceux qui font le
plus sentir la nécessité du petit vocabulaire proposé par
l'auteur de cet ouvrage, dans une des lettres précédentes.,
Les idées libérales sont la marotte du jour. Attaquées ,
défendues, expliquées, commentées, elles trouvent place
dans toutes les conversations, dans toutes les brochures -
politiques. Quel est le journal qui n'a pas fait son ar-
ticle sur les idées libérales ? Quel est celui qui n'en a pas
donné une définition exacte et bien circonstanciée ? Soin
à mon avis , très-superflu : car quel moyen de définir un
mot que chacun définit à sa manière ? On se rappelle les
démêlés fameux de la grâce efficace , et de la grâce suffi-
sante ; mais ce dont on ne se souvient peut-être pas aussi
tien, c'est la ligue singulière que firent au sujet de ces
débats, les jésuites et d'autres religieux que l'on dési-
gnait , je crois, par le non de petits thomistes. D'accord
dans le dessein de ruiner les disciples de Jansenius, mais
divisés d'opinion sur la doctrine de la grâce , ils convin-
rent de combattre de concert sous l'enseigne commune
de la grâce suffisante, à condition que ces mots demeure-
raient sans explication. C'est l'histoire des idées libérales.
( 13 )
pendant, voilà enfin un beau caractère d'homme
et de citoyen qui se montre presque ministériel !
Ce mot m'amène naturellement à vous parler
d'une nouvelle brochure qui a pour titre : Du
Si l'on excepte un très - petit nombre de personnes qui
s'obstinent encore à les rejeter, tout le monde a aujour-
d'hui des idées libérales, mais chacun à sa manière ; et
sous l'écorce de ce terme banal, vous trouverez encore ,'
toutes vives , les fureurs du jacobinisme et la stupide fé-
rocité des partisans du despotisme militaire : comme aussi
vous pourrez y découvrir les opinions sages et modérées
des amis du trône , de la tranquillité de la France, et de
la paix des nations. Il est donc à propos, pour éviter toute
méprise, de ne point employer ce mot, sans s'expli-
quer avec précision sur le sens qu'on lui donne.
La dénomination d'idées libérales est d'un usage assez
nouveau dans la langue Française ; mais il est facile de
suivre l'analogie qui l'y a introduite. Le mot libéral veut
dire, qui appartient à l'homme libre : les anciens s'en
servaient pour exprimer tout ce qui porte l'empreinte
de cette noblesse et de cette élévation qui ne pouvait
se rencontrer dans la condition vile et dépendante de
leurs esclaves : c'est dans ce sens que les Latins di-
saient des goûts libéraux ( liberalia studia ) , les arts
libéraux (artes libérales). Nos ancêtres, en leur emprun-
tant ce terme, restreignirent beaucoup l'étendue de sa
signification, et la libéralité, chez eux, ne fut plus, que
la qualité d'une ame généreuse et désintéressée, qui
n'est touchée des biens, de la fortune que par le plaisir
( 4 )
ministérialisme; c'est l'ouvrage d'un homme d'es-
prit , de talent, et très-adroit à égarer son lecteur
dans un, labyrinthe de raisonnemens subtils. L'au-
qu'elle trouve à les répandre au tour d'elle. Mais ce mot,
en perdant une partie considérable du sens qu'il avait
dans sa langue natale, conserva du moins, dans celui
qu'il retint, la marque de son origine ; et, s'il ne servit
plus à distinguer l'homme libre de l'esclave, il fut em-
ployé pour signifier une vertu qui, fruit ordinaire d'une
éducation distinguée, et de cette sécurité sur l'avenir,
que donne la fortune, ne peut guère appartenir qu'aux
classes élevées de la société. Ainsi les inclinations libé-
rales, qui étaient à Rome le partage des ingénus, ou
hommes libres, furent chez nos aïeux , dans un sens plus
restreint, celai des princes, des seigneurs et de ceux
qu'on appelait dans les seizième et dix-septième siècles
les honnêtes gens.
Ce terme, en s'appliquant de nos jours à la politique,
a repris toute sa force et sa primitive étendue. Des institu-
tions libérales doivent être celles par lesquelles une nation
libre existe et se gouverne ; des idées libérales doivent
être les idées de quiconque aime la liberté. Mais en quoi
consiste cette liberté que chacun entend à sa manière ,
qui a servi de motif aux actions les plus sublimes , et de
prétexte aux crimes les plus horribles, et que l'on a vue
souvent sur nos échafauds révolutionnaires invoquée
tout à la fois par le bourreau et par la victime ? Grande
question qui a occupé tous les publicistes, qui n'est point
encore entièrement résolue , et dont la solution, chez
(15)
teur ne se nomme pas, et comme je n'aime point
à suivre les conjectures, je m'abstiens de vous faire
connaître celui qu'on désigne. Un des principaux
un peuple, sage et sous un gouvernement juste et éclairé
sur ses vrais intérêts , établirait solidement le bonheur
des générations présentes et des siècles à venir. Mais il est
impossible que les peuples soient sages, rare que les gou-
vernemens connaissent parfaitement leurs vrais intérêts ,
et probable que la question est insoluble. Pour nous,
nous croyons devoir dire ce que nous entendons.par la
liberté dont nous nous déclarons les partisans, afin que
personne ne puisse se méprendre sur nos idées libérales.
Ceci ne sera point une discussion sur les principes du,
gouvernement, mais tout, simplement une profession de
foi politique.
Si les hommes étaient faits de manière à pouvoir se
conduire dans leurs relations réciproques , suivant les
lumières naturelles de la raison, c'est-à-dire, si l'intérêt
particulier et toutes les passions qui en dérivent ne les
aveuglaient et ne les mettaient pas sans cesse aux prises les
uns avec les autres, les règles du droit naturel seraient
suffisantes sur la terre ; il ne faudrait ni lois, ni gouver-
nemens, ni rois , ni sujets ; tout vivraient dans la justice
et l'égalité; la liberté de chacun ne nuirait point à la
liberté de tous ; la liberté de tous n'obligerait point à
apporter des restrictions à la liberté de chacun, et cette
condition des hommes, souverainement volontaire et in-
dépendante, serait à la fois la plus naturelle, la plus heu-
reuse et la plus légitime que l'on puisse concevoir. Mais
(16)
objets de cet écrit, est de prouver à tous ceux
qui tiennent des emplois du gouvernement, que
l'état de subordination où ils sont vis-à-vis des
cet état est une chimère que les poètes même n'ont pas
réalisée dans leurs fictions, puisque leurs fables de l'âge
d'or n'ont pu se passer du bon roi Saturne. Il faut aux
hommes des lois et des gouvernemens : c'est là le pre-
mier article de notre symbole politique.
Qu'un certain nombre d'hommes, rapprochés par la
considération de leur utilité , se réunissent et forment
une petite république ; qu'ils dressent même un contrat,
comme le veulent quelques philosophes, dans lequel
soient réglées les conditions de leur association, il est
évident que la souveraineté, c'est-à-dire , le droit de
décider tout ce qui concerne les intérêts de la républi-
que, appartiendra à la réunion des membres qui compo-
sent cette république. Dans cet état, le peuple sera sou-
verain dans toute l'étendue du terme, et toute entre-
prise contre sa souveraineté serait un attentat contre la
raison et la justice naturelles; mais si la république prend
des accroissemens qui multiplient et compliquent ses
intérêts de manière à ce que la multitude ne puisse plus
en décider avec connaissance de cause ; si des ambitieux
profitent de ces circonstances pour s'emparer des affaires
et dépraver la volonté du peuple souverain ; si l'intrigue,
ïa rusé, l'éloquence , qui sont, aussi bien que la force ,
des moyens d'enchaîner la liberté des hommes ; travail-
lent , à l'envi, à l'égarer dans les délibérations , foule
ignorante et facile à séduire ; si, par-dessus tout cela ,
( 17 )
ministres leur fait un devoir de bienséance, sinon
de s'en déclarer les adversaires, du moins de ne
pas s'en montrer les partisans. Si l'auteur réussit
une infinité de relations extérieures demandent du secret,
de l'action , de la suite dans les affaires, choses qui ne
peuvent exister sans unité, alors le droit du peuple
cessant où cesse la faculté de l'exercer , il n'est plus
souverain, parce qu'il ne peut plus l'être , et qu'il
n'est plus de son intérêt qu'il le soit. En France le peu-
ple n'est point souverain: second article de notre symbole
politique.
Les raisons qui font qu'une grande nation ne peut-
être souveraine , c'est-à-dire gouvernée populairement,
font en même tems que la monarchie, qui est le seul
gouvernement avec lequel elle puisse se conserver, est
aussi le seul qu'elle puisse avoir légitimement ; car l'intérêt
général fait la légitimité en politique. Mais la monarchie
étant établie uniquement dans l'intérêt de la nation, tout
ce qu'elle ferait de contraire à cet intérêt serait illégitime;
ainsi le pouvoir absolu ou despotisque, qui fait de tout
droit et de toute propriété le droit et la propriété d'un
maître , qui met l'intérêt, la volonté, le caprice d'un seul
homme au-dessus des droits de tous, est un gouverne-
ment illégitime et contre nature , qui peut convenir a
un peuple d'imbéciles et d'esclaves, mais qui ne sera ja-
mais porté par une nation éclairée et généreuse. La seule
monarchie légitime est celle qui, par sa constitution, c'est-
à-dire , ses lois fondamentales , ne met entre les mains
du prince qu'autant de pouvoir qu'il lui en faut pour
( 18)
dans son dessein , je vois le ministère bien em-
pêche. Car, tandis que d'un côté il n'aura plus
d'amis parmi ceux qui occupent les places , de
assurer le bonheur et la liberté de ses peuples. Il faut que
l'autorité soit ferme et hors d'atteinte à toutes les atta-
ques de l'ambition et de la révolte ; il faut qu'elle ait
tous les moyens d'agir pour l'intérêt des sujets; c'est
l'objet de la prérogative royale , qui doit avoir un carac-
tère sacré et inviolable. Mais comme rien n'affermit plus
l'autorité que son antiquité dans une même famille , et
que telle est la pente naturelle des hommes vers le pou-
voir , que , sans le principe de l'hérédité , chaque chan-
gement de règne serait un signal de révolution et de
guerre civile , l'hérédité est une chose légitime, et contre
laquelle on ne peut rien entreprendre sans violer les
règles de la morale et se rendre coupable envers la
nation.
À l'égard des lois qui mettent à l'autorité les justes
limites que demande la liberté des peuples, elles peu-
être diverses ; elle l'ont été dans les différens temps et
chez les différens peuples : mais sans nous embarquer
dans des détails étrangers à notre objet, elles sont, pour
la France, consacrées par notre charte constitutionnelle ;
quiconque tenterait de les détruire ou de le violer ferait
une entreprise illégitime , criminelle , et qui le dépouil-
lerait justement de tous ses droits civils et politiques.
Troisième et dernier article de notre croyance.
En un mot, la charte constitutionnelle est notre loi ,
les Bourbons sont nos rois. La nation est libre, et le mo-
( 19)
l'autre il aura pour ennemis tous ceux qui en dé-
sirent et n'en occupent pas. Mais n'y aurait i
point ici un piège? qui sait si, dans ce cas, le mi-
nistère voyant l'effet des places pour refroidir le
zèle de ses amis, ne voudrait pas en essayer le
pouvoir pour diminuer l'aversion de ses enne-
mis ? Or dans cette révolution, l'auteur du minis-
térialisme ne serait-il point un de ceux qui diraient
aux autres :
Cette leçon vaut bien un fromage , sans doute ?
Essayons enfin de nous entendre sur ce nom de)
ministériel. Si l'auteur et les hommes de son opinion
appellent ainsi ceux qui sont, ou qu'ils suppposent
narque est souverain : voilà nos idées libérales. Elles ne
plairont ni aux partisans de la démagogie, ni aux fau-
teurs du despotisme ; mais nous les croyons conformes
aux maximes éternelles et immuables de la morale et de la
religion ; elles sont celles que professent publiquement
le Roi et les membres de son auguste famille ; si elles
triomphent et s'établissent solidement dans l'esprit, et
surtout dans le coeur des Français, nous pouvons espérer
de voir des jours de calme et de prospérité se lever de
nouveau sur notre patrie malheureuse et désolée : sans
elles, il n'y a pour nous qu'anarchie, confusion et anéan-
tissement. Heureux qui peut contribuer en quelque
chose à affermir et accréditer leur règne salutaire au
milieu de ses concitoyens! !
(20)
les invariables partisans de tous les ministres pré-
sens et futurs quelque principes que ceux-ci puissent
adopter, et quelque marche qu'ils puissent suivre,
je les lui abandonne volontiers, pour en faire ce
qu'il jugera à propos ( 1 ). Mais s'il s'imagine effrayer
par cette dénomination des citoyens droits et modé-
rés, qui ne pensent pas qu'on doive abandonner une
route que l'on croit bonne, parce que le ministère
suivra cette route , mais se félicitent plutôt d'y
rencontrer le ministère, et le déclarent hautement,
sans crainte et sans scrupule, sûrs qu'ils sont d'eux-
mêmes , et se rendant le témoignage que les mi-
nistres en quittant la voie où ils marchent ensemble
ne les entraîneraient pas à leur suite ; certes on
peut lui dire qu'il se trompe et que toutes ses sub-
tilités échoueront contre la conscience des bons
citoyens. En supposant, ce que je suis loin de
désirer sans doute, que l'auteur vit ses conseils
suivis et que le ministère vint aux indépendans,
ou les indépendans au ministère, cette épreuve
montrerait qu'il est quelques partisans de la mar-
che actuelle du Gouvernement , qui ne sont pas
des ministériels à vie.
(1) Leur place naturelle serait peut-être immédiate-
ment au-dessous de ces libéraux qui se rapprochent de
tous les gouvernemens pour leur répéter les mêmes vérités.
(Note de l'Éditeur.)
(21 )
Plusieurs brochures, ont été publiés en réponse
à l'étrange opinion, prononcée par lord Stanhope,
au parlement d'Angleterre, et quelques Français
qui ne font point de brochures offrent à ce qu'on
m'assure au noble pair, un autre genre de ré-
futation. En vérité les uns et les autres. , lui
font trop d'honneur, il n'y a rien là qui vaille la
peine de prendre la plume, ou de tirer l'épée.
Pour moi, si je n'appréhendais de me rendre cou-
pable de contempt et du crime de breach of
privileges, j'avancerais sans hésiter, qu'au lieu de
lui demander raison de ce qu'il a dit, on ferait
mieux peut-être de lui demander ce qu'il a voulu dire.
J'avais cru d'abord sur le bruit public que sa sei-
gneurie n'avait proposé rien moins que le démem-
brement de la France, et comme j'ai résolu de ne plus
m'étonner d'aucune absurdité, tout en m'effor-
çant de trouver celle de milord , aussi naturelle
que tant d'autres, je cherchais cependant à m'ex-
pliquer par quelle voie elle avait pu entrer dans
une tête anglaise et parlementaire. Enfin j'ai lu
ce fameux discours et je n'y ai rien vu qui ressem-
blât à une proposition. L'éloquent orateur paraît
avoir pris la parole uniquement pour parler, et
parlé uniquement pour dire des injures à la nation
Française et à son roi ; voilà tout. Les Français ont
été deux fois conquis, dit-il, conquis autant qu'au-
(22)
cun peuple l'ait jamais été. Or les conquérants ont
droit d'imposer aux conquis , tel gouvernement
qu'il leur plaît; donc les coalisés auraient pu sans
injustice partager la France , et en faire trois
royaumes, ou trois provinces, comme du tems
de César : seule manière d'être, qui puisse main-
tenant convenir à ce pays. On pourrait répondre
au noble lord en lui demandant, qu'elle est
donc cette conquête si pleine et si entière dont il
parle, lorsqu'il est manifeste que les voeux de la
plus grande partie de la France ont combattu
dans les armées de la coalition? Ah! s'il se fût agi
en effet de nous conquérir, s'il se fût agi de nous
imposer un gouvernement , choisi suivant le bon
plaisir des vainqueurs, au préjudice de nos droits,
de nos affections, de la dynastie de notre sang ,
certes l'Eunope était d'un côté et la France de
l'autre; mais on sait en Angleterre et dans tous
les lieux du monde , qu'avec des armées Fran-
çaises, les calculs de probabilité par les nombres,
sont une règle mal sûre. Mais cette réponse même
est inutile ; car je le répète, lord Stanhope exprime
son opinion sur le droit de nous démembrer,
sans rien proposer, sans rien conclure , sans rien
insinuer qui puisse avoir l'air d'une conséquence;
au contraire, passant aussitôt à un autre objet, il
affirme et avec raison sans doute , que le salut de
( 23 )
l'Europe tient à la stabilité de la dynastie des
Bourbons. Nous le croyons volontiers sur sa
parole, ou plutôt pour le croire nous n'avions pas
besoin de sa parole. Nous le dispensons également
de nous citer, le témoignage, d'autres personnes
mieux informées que lui, et particulièrement d'un
homme dont le coup d'oeil d'aigle , a examiné la
France d'une extrémité à l'autre, et reconnu tous
les élé mens dont la société s'y compose: le duc
d'Otrante, plus connu sous le nom de Fouché:
Toute autorité est ici superflue. Mais en recon-
naissant la vérité énoncée par l'honorable comte,
nous lui demanderons d'où il tient , que la
stabilité du gouvernement Français dépende de la
présence des troupes alliées : car cette assertion
vient dans son discours immédiatement après la
précédente. S'il a pris cette opinion dans quelque
pamphlet Français, je crois devoir l'avertir qu'il
à tort d'estimer la situation de la France par des
écrits de parti , auxquels les Français rendent
mieux justice. Du reste, c'est ici l'endroit le plus
positif du discours ,et cependant je n'y vois encore
aucune proposition précise. L'évacuation du terri-
toire Français, fait frémir milord, et cependant
il ne demande pas positivement la violation des
traités qui nous l'ont promise. Il veut contre nous
des barrières et des garanties ; et cependant,
( 24 )
il n'indique à cet égard, aucune mesure particulière.
Ainsi milord prouve qu'il est juste de nous démem-
brer, et affirme en même tems une vérité qui exclut
notre démembrement; milord, appuyé sur le danger
de retirer l'armée qui occupe nos frontières, et s'abs-
tient cependant de prononcer que l'occupation doive
s'étendre au-delà du terme fixé par les traités, de
sorte que si l'on veut établir une exacte balance de
compte, d'un côté entre ce que milord a insinué
et ce qu'il a déclaré positivement, et de l'autre
entre ce qu'il a dit et ce qu'il a évité de dire, on
aura zéro à peu-près pour somme totale du sens de
sa véhémente harangue. Ceci posé, croyez-vous
qu'il y ait lieu à ce que quelqu'un se fatigue pour
réfuter le discours, ou se dérange pour tuer
l'orateur ?
J'ai l'honneur d'être, etc.
(25)
VINGTIEME LETTRE.
Sur la réimpression des OEuvres politiques de
M. Benjamin-Constant-Rebecque.
L'Auteur demande qu'on juge sa conduite et ses opinions.
Quis ex vobis arguet me de peccato ?
LE premier volume de cette Collection, le seul
qui ait encore paru, se compose , pour le fond ,
de deux opuscules déjà publiés par l'auteur , il y a
quelques années , sous le titre, l'un d'Esquisse de
constitution, l'autre de Liberté des brochures, des
pamphlets et des journaux, considérés sous le
rapport du gouvernement. Ces deux morceaux réu-
nis forment environ deux cent pages; le reste du
volume, qui en a plus de cinq cents, est rempli
par trois cent pages de notes à-peu-près, un avant-
propos, une introduction , trois avertissemens de
l'auteur, et deux avis de l'éditeur, qui, ne trouvant
(26)
plus de place dans l'intérieur du livre , se sont
logés, comme ils ont pu, sur les couvertures.
Le titre (1) de l'ouvrage semblerait annoncer à
la première vue , que M. Benjamin-Constant s'est
proposé de nous donner une théorie complette du
gouvernement sous lequel nous sommes destinés
à vivre, de nous en développer les principes, de
nous en exposer le mécanisme et les ressorts , en
un mot de nous faire bien connaître nos institutions,
afin que les connaissant nous puissions les aimer,
et que les aimant nous nous formions par dégré à
ces habitudes nouvelles qui seules ont le pouvoir
de vivifier les nouvelles lois , et de faire prendre ra-
cine aux nouvelles formes de gouvernement. Tel
doit être pour nous le résultat d'un Cours de poli-
tique constitutionnelle ; et une pareille entreprise
était digne du talent de l'auteur. Mais il nous ap-
prend lui-même que tel n'est point l'objet qu'il s'est
proposé. Son véritable but est, comme il nous
en instruit, dans une de ses introductions, de prou-
ver que ses principes et sa conduite, ont toujours
été invariables. Nous pouvions attendre de lui quel-
que chose de plus important pour le public.
Eh! en vérité, que nous fait au milieu des graves
circonstances où nous nous trouvons, qu'un par-
(1) Cours de politique constitutionnelle.
( 27 )
ticulier ait ou n'ait pas été constant dans ses opi-
nions , et conséquent dans sa conduite ? N'est-
ce pas d'ailleurs une des plus grandes offenses que
l'on puisse commettre contre l'indulgence natio-
nale et la clémence du Roi, que de s'opiniâtrer à
rappeler soi même des torts que le Roi pardonné
et que la nation veut oublier? Quel est donc le
motif raisonnable de l'obstination de certaines per-
sonnes à se placer de leur plein gré sur la sellette et à
demander qu'on les juge ? N'est-ce au fond qu'un
jugement qu'elles désirent ? Je le crois irrévocable-
ment porté, et peut-être ces personnes elles-mêmes
seraient-elles moins ardentes à le demander si
elles ne le croyaient aussi. Est-ce une révision du
procès qu'elles exigent ? Je doute que l'opinion
publique revienne sur sa sentence, et ce que
les parties intéressées ont de plus sage à faire selon
moi , c'est de passer condamnation sur tout ce
qui a précédé le moment présent, et de ne pas
tirer le voile que nous avons bien voulu jeter sur
des tems dont le souvenir , quant à ce qui regarde
les personnes , ne peut être d'aucun profit aujour-
d'hui. Mais si c'était plus qu'un jugement, si c'é-
tait plus que la révision d'un procès déjà jugé ,
qu'on espérât obtenir de l'opinion publique ; si on
nous demandait notre estime quand nous regar-
(28)
dons l'oubli comme généreux ; si on prétendait à
nos louanges lorsque nous pensons faire beaucoup
en admettant des excuses; si enfin, sortant de ses
intérêts particuliers, on croyait rendre sa cause
meilleure et nous arracher plus sûrement notre
approbation en faisant de sa propre apologie, la
commune apologie, l'éloge commun de tous ceux
qui ont partagé la même erreur , alors je ne sau-
rais plus quel nom donnera un pareil aveuglement;
et quelque répugnance que doivent avoir mainte-
nant les amis de la paix à entrer dans de pareils
discussions, je pense qu'il serait de leur devoir de
ne pas garder en cette occasion un silence qui pour-
rait être pris pour un assentiment, et de faire enfin
avec une juste sévérité cet examen si souvent et si
imprudemment provoqué.
Après la première restauration , tant que
M. Carnot prit le parti de se taire, la nation se
plut à se taire comme lui sur ce qui le concernait,
et sembla vouloir perdre la mémoire de tout ce
dont elle ne pouvait se souvenir qu'à son désavan-
tage. Mais lorsque enhardi par un silence dont il
n'eut pas le bon esprit de sentir la générosité, il
osa rappeler lui-même ce qu'on paraissait avoir
oublié, et se faire un mérite de ce qui n'était que
la matière d'un pardon, l'indignation publique se
(29)
réveilla de tous côtés, et son indiscrète justifica-
tion n'eut d'autre effet que de lui attirer de nou-
velles condamnations.
Pourquoi faut-il que l'auteur d'un ouvrage qui
renferme un si grand nombre d'admirables mor-
ceaux, en se fixant dans cet ouvrage un but per-
sonnel, si j'ose parler ainsi, contraigne les lecteurs à
entrer dans l'examen de ces questions personnelles,
auxquelles il a eu le tort de subordonner tant de
grandes et belles questions, que la force de son
esprit et l'étendue de ses lumières le mettaient à
même de traiter d'une manière si supérieure? N'est-
ce pas une des plus tristes infirmités de la nature
humaine , que quelques circonstances passagères
décident sans retour de la route que prennent des
hommes éminens ; que l'erreur soit une espèce
d'engagement avec l'erreur, et qu'on se fasse un
malheureux point d'honneur de se perdre tout-à-
fait , parce qu'on s'est une fois égaré ?
Entamons la discussion, puisque M. Ben-
jamin-Constant l'exige , en le priant de se rappeler
que si la nativn a de la mémoire, elle n'a point
de rancune; c'est lui-même qui nous l'a appris.
Mais , de peur que vous ne me soupçonniez
de prévention ou de partialité, j'aime mieux que
cette cause soit instruite par des personnes qui ne
vous seront pas suspectes. Lisez et jugez.
(3o)
MONOLOGUES EN FORME DE DIALOGUES,
PREMIER MONOLOGUE.
Objet de l'Ouvrage. L'Auteur n'a jamais varié
dans ses opinions sur les choses et sur les
hommes.
Quaere peregrinum vicinia rauca reclamat.
M. B.—M. C —M. R.
M. B — N.
C'en est trop , je n'y puis plus tenir. C'est tous
les jours de votre part quelque nouvelle incartade
et pour moi quelque désagrément nouveau. Tous
les jours on m'arrête dans la rue pour me deman-
der raison d'une nouvelle brochure échappée à
votre plume. Ici, il faut que je réponde aux ultra,
là , aux ministériels ; plus loin , que je reçoive pour
vous les félicitations et les accolades de je ne sais
combien d'indépendans, qui vous nomment le
vrai, l'unique soutien du bon parti. Je vous le
répète, je suis las de tout ce tracas, et décidé à
rompre une société trop féconde pour moi en dé-
sagrémens. Il faut nous séparer.
(31 )
M. G.
Mais au moins, daignerez-vous , auparavant,
m'apprendre la cause de ce grand courroux , et de
cette subite résolution ?
M. B.
Quoi! ne viens-je pas de voir sur tous les éta-
lages des libraires du Palais-Royal, un nouvel ou-
vrage de vous , ou plutôt la collection de vos ou-
vrages, enrichie d'un nouveau titre, de trois aver-
tissemens de l'auteur , d'un avant-propos, d'une
introduction et de deux avis de l'éditeur? Or, je
vous le demande, s'il vous plaît, quel est le but de
cette nouvelle publication, et que peut il en revenir
d'utile soit à vous, soit à vos lecteurs?
M. G.
Y pensez-vous de me faire une pareille ques-
tion ? J'ai voulu donner à la France un Cours de
politique constitutionnelle. Les Français ont be-
soin d'être formés, je me charge de cette tâche
importante ; que peut-on entreprendre de plus
noble et de plus utile?
M. B.
Mais quand tous nos publicistes fameux, quand
Richard Cumberland, Grotius, Hobbes, Puffen-
dorf, Blackstone , Montesquieu, voulurent don-
( 32 )
ner au public des traités de politique , ils consa-
crèrent leur vie entière à composer des ouvrages
solides et réguliers, où ils approfondirent leur su-
jet, en distribuèrent méthodiquement les diffé-
rentes parties, et après les avoir traitées séparément
chacune dans son ordre et rattachées les unes aux
autres, produisirent ces ensembles achevés, qui
sont passés à la postérité comme des monumens de la
force du génie et de la puissance du travail. Croyez-
vous que ces écrivains, s'ils vivaient de notre
tems, pensassent que, pour faire un Cours de
politique constitutionnelle, il suffise d'assembler
dans un même volume quelques brochures de cir-
constance, publiées sans suite à différentes époques,
et d'en dépecer quelques autres , afin de les faire
servir de notes aux premières ? et pourquoi cette
réimpression de vos écrits formerait-elle plutôt un
cours de politique , que ne le ferait un recueil des
mêmes écrits reliés ensemble par ceux qui les ont
achetés dans le terris de leur publication ? Je
sais qu'il manquerait à ce recueil une demi-dou-
zaine d'avant-propos qui décorent l'autre ; mais
en récompense il serait enrichi d'un assez grand
nombre de morceaux curieux, que vous avez,
m'a-t-on dit, supprimés dans votre collection.
M. C.
Il est vrai. Vous savez que mes opinions n'ont
(33)
jamais varié, « que je n'ai jamais cherché que la
» liberté» (1); mais comme « je l'ai cherchée sous
» diverses formes, » il faut bien que je change
aussi, selon les temps, les formes des écrits consa-
crés à cette recherche. C'est ce que je me propose
de faire dans cette réimpression. Ne voudriez-vous
pas, par exemple , que je laissasse mes Principes
politiques aujourd'hui, tels qu'ils parurent pen-
dant les cent jours? cela ne serait pas raisonnable.
M. B.
Le premier morceau de votre recueil est une
esquisse de constitution, publiée avant la Charte.
Quelle en peut-être l'utilité aujourd'hui? Si cette
esquisse est conforme à notre Charte, que vous
trouvez bonne, avouez que vous prenez, en la
réimprimant, un soin superflu. Si elle en diffère...
M. G.
« Je n'ai point l'intention de mettre ma théorie
» en opposition avec la loi de l'état, mais seule-
» ment de reproduire ce que j'écrivais avant que
» cette loi fût rendue, pour qu'on juge si j'ai
» changé de principes (2). »
(1) Introduction du Cours de politique, etc.
(2) Cours de politique, etc. ? premier avertissement.
3
( 34 )
M. B.
J'entends. C'est pour votre avantage, et non
pour celui du public, que vous reproduisez cet
ouvrage ; mais vos brochures sur la presse et les
journaux, votre doctrine politique
M. C.
Ecoutez-moi un moment, et vous conviendrez ,
j'espère , que de tous les écrits qui composent ma
collection , il n'y en a pas un seul qui n'ait de
bonnes raisons pour y tenir son rang. Mes brochures
sur la liberté de la presse « soutiendraient mal le pa-
» rallèle avec les écrits, qui ont paru depuis, et les
» discours lumineux prononcés à la tribune. Elles
» n'ont que le mérite d'avoir ouvert la carrière
" mais j'ai crié aux armes, et j'ai peut-être sauvé
» l'armée, (1) » Il est bon que le public ne l'ou-
blie pas. A l'égard de mes écrits sur les élec-
tions, ils font trop d'honneur à ma prévoyance
pour être laissés de côté (2). Ma Doctrine politique
propre à réunir les partis en France, pourra pa-
raître , je l'avoue, un peu hors d'oeuvre mainte-
nant que «, les hommes contre lesquels elle était
» dirigée , se sont montrés d'honorables défen-
(1) Cours de politique, etc.
(2) Ibid.
(35)
» seurs de nos libertés » (1) ; mais en faisant
cette brochure « j'ai le premier rompu le silence
" qui pesait sur notre patrie, depuis les évènemens
» de juillet 1815; j'y attache un souvenir agréable,
» et quoique je fusse assez enclin à la supprimer
« d'abord, je n'ai pu me résoudre à en taire le
» sacrifice. » Reste le Compte rendu de la session
de 1817 à 1818. « C'est la continuation de l'his-
» toire d'une lutte mémorable, dont tout l'intérêt
» est dû au ministère, qui, suivant une marche
» uniforme, calculée exclusivement pour l'intérêt
« de son pouvoir, est parvenu, par une progres-
» sion d'une régularité admirable , à se séparer
» de tous les partis , de toutes les nuances qui
» divisent encore la nation, et à réunir contre
» lui, je ne dirai pas tous les voeux , mais toutes
» les opinions. »
M. B.
Très bien. Le désir de prouver l'invariabilité de
vos principes, la considération de votre agrément
particulier, l'envie de faire briller votre prévoyance,
enfin le petit plaisir de jouer pièce aux ministres ,
voilà, je l'avoue, d'excellentes raisons pour faire
un Cours de politique constitutionnelle; et si les
(1) Cour de polit, const.
(36)
Français y profitent, ils seront grandement re-
devables à l'importance et à la dignité des motifs
qui vous ont décidé à leur donner des leçons
M. C.
« Il y a bientôt vingt ans que je m'occupe de
» considérations politiques , et j'ai toujours pro-
» fessé les mêmes opinions, énoncé les mêmes
» voeux. » Cependant on m'a calomnié; « on
» m'a nommé le conseiller d'état de la tyrannie.
» Je veux enfin que ma conduite politique soit
» jugée , » et c'est pour mettre sous les yeux du
public , les pièces du procès , que je réimprime
une partie de mes anciens écrits, avec les chan-
gemens que le changement des tems a rendus né-
cessaires, Je veux être jugé.
M. B.
Vous voulez être jugé. C'est en effet, votre re-
frain habituel. Mais toutes les fois que je vous
l'entends répéter, je suis tenté dé vous répondre
comme Léandre à son père , lorsque celui-ci lui
disait : Je veux aller juger.
Non , mon père , il vaut mieux que vous ne sortiez pas,
Dormez chez vous , chez vous prenez tous vos repas.
Donnez-vous du repos.
Et en effet, n'est - il pas tems que vous YOUS
reposiez enfin ; et n'êtes-vous pas las de cette
( 37 )
guerre de plume que vous faites depuis vingt ans;
tantôt contre des nations, tantôt contre les
rois , tantôt contre les ministres , quelquefois
contre des juges, des préfets ou des journalistes?
Croyez-moi, suivez le conseil de Léandre, dor-
mez chez vous, ou du moins, si vous voulez écrire,
ne vous commettez plus, ni vous , ni ceux dont
le sort est lié au vôtre ; exercez votre talent sur
des sujets qui ne puissent nuire ni au gouverne-
ment , ni à la France , ni à vous-même. J'ai
lu, dans vos notes , quelques pages sur le senti-
ment religieux ; je les mets au nombre des plus
belles choses que j'aie vues de ma vie. J'en pourrais
dire autant de plusieurs autres passages , où l'on
sent que vous étiez dégagé de toute considération
particulière. Que n'écrivez-vous toujours ainsi !
M. C.
« Il y a parmi nous un assez grand nombre
» d'écrivains , toujours au service dû système do-
» minant, vrais lansquenets , sauf la bravoure ,
» à qui les désaveux ne coûtent rien, et qui, après
» avoir démenti leurs actions par leurs paroles ,
» se trouvent à l'aise pour démentir leurs paroles
» par leurs attions. » (1) Je ne suis point lans-
(1) De la conquête et de l'usurpation.
(38)
quenet, je ne veux pas que l'on s'y trompe. J'ai
appris, « non-sans étonnement, et sans une peine
» que ne peut adoucir la nouveauté de la décou-
» verte, à quel point l'estime est un lourd fardeau
» pour les- coeurs, et combien, quand on croit
» qu'un homme irréprochable a cessé de l'être ,
" on est heureux de le condamner. » (1) J'appelle
de cette condamnation. Je veux être jugé, et je
réimprimerai mes ouvrages, mutatis mutandis,
ou j'en composerai de nouveaux, jusqu'à ce que
tout le monde convienne « qu'après avoir pendant-
« vingt ans reclamé les droits de l'espèce humaine,
» la sûreté des individus, la garantie des proprié-
" tés, l'abolition de tout arbitraire, j'ai eu raison
» de me réunir, avant la victoire, aux institutions
» qui consacrent tous ces droits. » (2)
M. B.
Et moi, comme je vois qu'à ce compte vous
voilà engagé pour long tems dans des débats qui
me fatiguent inutilement, je vous déclare que je
romps avec vous, ou du moins que je ne veux re-
nouer notre société, que lorsque je verrai la France
en effet convaincue de ce dont vous voulez la
convaincre. Adieu.
(1). Principes politiques.
(2) Ibid.
(39)
M. R.
Eh ! messieurs ! un' peu de modération. Je vous
ai écoutés jusqu'au bout sans rien dire; mais la
chose devient sérieuse, et il est tems que je prenne
mon rôle ordinaire de conciliateur. Il y a bien des
années que nous sommes unis, ou plutôt que nous
ne faisons qu'un. Nous séparerons-nous ainsi pour
des bagatelles ? Nous ne sommes pas toujours du
même avis : rien de plus naturel. Mais ne faut-il
pas consentir à' se passer réciproquement quelque
chose ?
M. B.
Ma résolution est arrêtée irrévocablement, à
moins qu'il ne cesse d'écrire, ou qu'il n'écrive dans
d'autres principes.
M. C.
Mes principes sont inflexibles ; je ne puis en
changer, ni cesser de les publier. J'ai toujours
écrit, dit, et pensé la même chose.
M. R.
Mais au moins, avant d'en venir à une rupture,
essayons un dernier moyen. Faites chacun une
sorte de profession de foi sur les principaux
points qui vous divisent; et moi, dont la tâche
ordinaire est, comme vous le savez, de vous
mettre d'accord, à quoi je ne réussis pas toujours,
(40.)
je ferai de mon mieux pour vous concilier, si je
puis. Mais je vous vois trop échauffés en ce mo-
ment, pour commencer cette explication, et je
crois qu'il est mieux de la remettre à un tems plus
favorable.
SECOND MONOLOGUE.
Invariabilité des Opinions de l'Auteur, sur la
Constitution, la Liberté de la Presse et l'Illé-
gitimité de l'arbitraire.
Quis, quid , ubi, quibus auxiliis , cur, quomodo , quando.
M. B.
Puisqu'on veut absolument que nous ayons en-
semble une explication, je commencerai par at-
taquer le point fondamental. Que pensez-vous de
la Constitution?
M. C.
Mes idées n'ont jamais changé à cet égard. Mais
de quelle constitution parlez vous, s'il-vous-plaît?
car vous, savez que nous en comptons un assez
grand nombre ?
(41 )
M. B.
Eh ! mais, je parle apparemment de celle qui
nous gouverne aujourd'hui, de la Constitution
de 1814.
M. C.
Ma question n'était donc pas inutile ; car
comme vous le verrez dans mes Principes poli-
tiques , imprimés pendant les cent jours, je ne
donne pas le nom de constitution à cet acte émané
du pouvoir; je l'appelle ordinairement la Charte
royale, ou la Charte de 1814.
M. B.
Peu importe le nom; que pensez-vous de la
chose ? « Cet acte ne renferrne-t-il pas tout ce qui
» est nécessaire pour la jouissance de la li-
» berté (1), » et n'est-ce pas avec raison « que
» je n'ai fait depuis trois ans que d'en recomman-
» der la plus scrupuleuse exécution ? (2) »
M. C.
« Mon opinion relativement à la Charte ne
» peut être douteuse, » Parmi toutes nos cons-
titutions, je n'en connais qu'une qui soit parfaite,
(1) Cours de Politique, etc., deuxième avertissement.
(2) Ibid.
( 42)
c'est celle que j'ai faite moi-même, et dans laquelle
j'ai si bien séparé le pouvoir exécutif ou ministé-
riel du pouvoir royal, lequel ne doit être, comme
je le démontre sans réplique, qu'un pouvoir neu-
tre. Après cette constitution, celle qui ap-
proche le plus de la perfection , est la constitution
des cent jours. J'en ai donné une preuve particu-
lière dans chaque chapitre de mes Principes poli-
tiques. Quant à la Charte royale, elle est pleine
de dispositions illégales, et même monstrueuses,
destructives de tout principe de liberté, comme je
le fais voir dans une infinité d'endroits du même
ouvrage , et notamment aux pages 132, 191, 192
et 2990 Je suis fâché de n'être pas de votre avis ;
mais le mien n'a jamais changé sur ce point.
M. B.
Ne pourriez-vous pas vous expliquer à ce su-
jet d'une- manière moins vague, et me dire en
quoi l'acte additionnel de Bonaparte vous paraît si
supérieur à la Charte de Louis XVIII ?
M. C.
Ceci nous mènerait trop loin, et j'aime mieux
vous renvoyer à l'ouvrage que je vous ai déjàcité.
Je ne vous parlerai que d'un point qui suffirait
pour établir cette supériorité d'une manière incon-
(43)
testable : c'est que l'acte additionnel a été accepté
librement par l'universalité des Français (1).
M. B.
Est-ce de bonne foi que vous appelez accepta-
tion libre la violence faite alors à la nation ? « Ne
» voyez vous donc pas à côté de ces listes, que
» chacun signe d'une main tremblante, ces déla-
» teurs et ces soldats ? Qu'est-ce qu'interroger un
" peuple sous l'empire de l'arbitraire, sinon de-
» mander aux adversaires de la puissance une liste
» pour les reconnaître et les frapper à loisir ? L'u-
» surpateur, cependant, enregistre ces acclama-
» tions et ces harangues : l'avenir le jugera sur ces
» monumens érigés par lui (2). » Mais je vois qu'il
est inutile de chercher à nous entendre sur cet
article : passons à un autre. Vos maximes sur la
liberté de la presse et les journaux m'ont toujours
paru trop absolues et susceptibles d'avoir les plus
dangereuses conséquences. Pour moi, je pense , et
j'ai même imprimé il y a environ quatorze ou quinze
ans, car je me suis aussi mêlé de faire des livres,
comme vous savez; je pense, dis-je, et j'ai im-
primé, qu'on ne peut être trop en garde contre
(1) Principes politiques.
(2) De la Conquête et de l'Usurpation.
( 44 )
les excès de cette liberté. Avez-vous lu à ce sujet
ma-brochure sur les réactions politiques?
1M. C.
Langage d'esclave ! La liberté de la presse fut
dans tous les tems mon cri de guerre, et ce sera
le dernier droit que j'abandonnerai: Je suis revenu
sans cesse sur ce sujet, et j'y reviendrai souvent
encore. Il n'y a point de liberté individuelle sans
liberté de la presse ; il n'y a point de liberté de la
presse sans liberté des journaux ( 1 ).
M. B.
« Je ne veux point ici blâmer en général l'exis-
» tence des journaux; mais lorsqu'on pense qu'il
» y a chaque jour trois ou quatre cents écrivains
» inventant ou répétant des anecdotes calom-
» nieuses contre tous les hommes distingués, por-
» tant la désolation dans les familles , violant le
» sanctuaire de la vie domestique , semant la dis-
» sension entre les époux , rendant les citoyens
» suspects à l'autorité, l'autorité odieuse aux ci-
» toyens, exerçant, en un mot, un genre de per-
" sédition indéfinie et minutieuse , qui défie tous
» les ressentimens et élude toutes les lois, on
(1) Annales de la session de 1817 à 1818.
<45)
» éprouve , par une injustice involontaire contre
» l'institution même, qui est sujette à de pareils
» abus, un mélange de mépris et d'horreur (1). »
M. C.
Voilà mot pour mot ce que disaient sous le di-?
rectoire les partisans des « mesures prohibitives.
» Qu'arriva-t-il ? Le directoire s'alarma de la li-
» berté des journaux ; il employa la force pour
» l'étouffer ; mais qu'est-il résulté de son triom-
« phe (2) ? » La liberté des journaux n'est pas moins
nécessaire au gouvernement lui-même qu'à la sû-
reté individuelle, et à la conservation des droits
des citoyens. Ce sont là les vrais principes : je n'en
puis admettre d'autres.
M. B.
« L'exagération des principes sera toujours
» une des armes les plus dangereuses que puissent
» employer les partisans des préjugés. » (3) et
quels sont, s'il vous plaît, la plupart de ceux qui,
pour soutenir les principes, « sont devenus tout-
» à-coup, de courtisans faciles des circonstances,
(1) Réactions politiques , deuxième édition, an S.
(2) Cours de Politique , etc.
(3) Réactions politiques.
(46)
» et d'amis complaisans de l'arbitraire, des logi-
» ciens sévères et des métaphysiciens rigoureux ?
» Ce sont des hommes qui ont combattu de tous
» leurs moyens, la doctrine même qu'ils récla-
» ment; qui se sont réfutés d'avance; qui ont dé-
" signé comme des fauteurs de l'anarchie, comme
» des ennemis de l'ordre public , ceux qui te-
» naient jadis leur langage d'aujourd'hui; et c'est
» dans leurs propres discours, dans leurs éloquen-
» tes harangues, dans leurs pathétiques décla-
» mations, que l'on peut trouver leur condam-
» nation la plus sévère. Les mêmes hommes qui
» maintenant invoquent la liberté illimitée de la'
» presse, s'élevaient avec fureur contre cette li-
» berté, lorsqu'ils n'avaient pas besoin qu'elle
» existât, ou pour mieux dire, lorsqu'ils avaient
» besoin qu'elle n'existât pas. Alors, il fallait
» prévenir les maux , au lieu de les punir; alors,
" les feuilles périodiques étaient un poison ter-
» rible, une liqueur enivrante, dont le gouver-
» nement devait garantir le peuple. Une réunion
» bizarre de circonstances, les pousse aujourd'hui
» dans un sens contraire ; la puissance et les pré-
» jugés étant en opposition, leurs défenseurs ont
» besoin de la licence de la presse pour servir leur
» cause. C'est un trait caractéristique des révo-
» lutions que cette facilité de partis à jetter loin