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Sept mois de la vie de Fouché de Nantes

94 pages
J.-M.-V. Audin (Paris). 1816. France (1814-1824, Louis XVIII). In-12.
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SEPT MOIS
DB
LA VIE
DB
FODCHÉ DE NANTES-
SEPT MOIS
DE
LA VIE
DE
FOUCHE DE NANTES.
PARIS,
J. M. V. AUDIN, LIBRAIRE,
QUAI DES AUGUSTINS N° 25.
1816.
OUVRAGES NOUVEAUX qui se trouvent
chez le même Libraire:
Le Royalisme en action. In-8.
Tableau des événemens qui se sont passés à Lyon ,
depuis le retour de Buonaparte jusqu'au rétablisse-
ment de Louis XVIII; contenant les Discours des
députations présentées à Buonaparte lors de son
séjour en cette ville , avec ses réponses ; des parti-
cularités intéressantes sur la guerre du Midi , les
malheurs et la captivité du duc d'Angoulême ; les
discours, motions, proclamations des généraux qui
ont figuré à Lyon , tels que Mouton-Duyernet ,
Grouchy , etc. Vol. in-8 de plus de 200 pages.
Buonaparte à Lyon, ou la Nuit du 9 au 10 mars,
scènes burlesques, par Idiot le Visionnaire. In-8.
Des Droits des Souverains et des-Devoirs des Peu-
ples, par l'auteur "de la Justification des Bour-
bons. In-8.
A V I S.
L'HISTOIRE du proconsulat de
Fouché à Lyon , en 1793, est
l'épisode de la vie de cet homme
le plus fertile en crimes et en
atrocités. Jamais nous n'eussions'
songé à en retracer le doulou-
reux souvenir, si, tranquille avec'
ses crimies , Fouché n'eût pas osé
trahir les bienfaits de son maî-
tre. C'est se venger de ce grand
Coupable, que de dévoiler ses
forfaits les plus cachés.
Tristes témoins des faits que
Vj
nous rapportons dans ce tableau,,
nous pouvons en garantir l'hor-
rible authenticité. Plus d'un lec-
teur sentira des larmes couler en
parcourant notre ouvrage ; l'in-
dignation succédera quelquefois
à la douleur , et il se rappellera
peut-être ce mot d'un régicide,
que l'auteur du Mémoire sur
Fouchéa pris pour épigraphe :
« L'impunité de pareils monstres n'est-elle
« pas une preuve irréfragable que la France
« est encore sous le joug? » (CARNOT.),
SEPT MOIS
DE
LA VIE
FOUCHÉ DE NANTES.
DEPUIS vingt-cinq ans Fouché occupe
l'Europe.Peu d hommes, dans un pa-
reil espace de temps, préseutentàl'his-
toire autant de forfaits et de crimes en
tous genres.On le voit, ébranlant d'une
main l'autel du Christ, de l'autre si-
gnant la mort de son roi, proscrivant,
ordonnant l'incendie'et le massacre,
adorateur des caprices d'un tyrao,
( 8>
quelquefois l'exécuteur de ses volon
tés sanguinaires, souple , adroit, am-
bitieux, jouant avec les événemeus ,
conspirant contre sa patrie, et médi-
tant en secret la perte du meilleur des
monarques, toujours la terreur et
l'effroi des gens de bien, et l'espoir
des Jacobins. L'homme coupable est
enfin démasqué, son, exil a sauvé la
Frauce.
Pour connaître Fouché tout entier,
il faut se transporter à Lyon , pendant
ce temps, d'horrible mémoire, où il
partagea avec son ami Gallot cette
magistrature de sang que leur avait
confiée la Convention. Les Lyonnais
ne peuvent se rappeler sans frémir
cette époque affreuse où l'on était cri-
minel parce qu'on était vertueux ; où r
( 9 )
sur la plus légère accusation, sur un
geste de Fouché, ou sur un signe de
Collot, on était traîné dans les fers y
et le lendemain à l'écliafaud. Quelle fa-
mille lyonnaise n'a point à pleurer une
femme, un père, un fils, une soeur! Trop
heureuses celles qui n'ont qu'à gémir
sur leurs fortunes ruinées, leurs mai-
sons incendiées on démolies, réduites-
aujourd'hui à vivre du pain de Kau-
mône , quelquefois même à mendier
à la porte de ces hommes que Fouché
enrichit de leurs dépouilles ! !!
Après un siège de soixaute -trois
jours, où dix mille Lyonnais luttèrent
contre toutes les forces de la républi-
que ; où fut déployé tout ce que l'hor-
reur de la tyrannie, le dévouement à
la plus noble des causes peut inspirer
(10)
d'héroïsme, Lyon succomba et se vit
obligé d'ouvrir ses portes à l'ennemi.
A cette grande nouvelle, la Conven-
tion retentit de cris de joie. Barrère
s'élança à la tribune, et exhala sa rage
d'allégresse en ces termes :
«Laisserez-vous subsister une ville
qui, par sa rébellion, a fait couler le
sang des patriotes? elle doit être en-
sevelie sous ses ruines. Que devez-
vous y respecter? la maison de l'indi-
gent , les manufactures , l'asile de
l'humanité, l'édifice consacré à l'ins-
truction publique; mais la charrue
doit passer sur tout le reste. Le nom
de Lyon ne doit plus exister : vous
l'appellerez Ville-Affranchie ; et, sur
les ruines de cette infâme cité, il sera
élevé un monument qui fera l'hon-
(11)
fleur de la Convention, et qui porter*
pour inscription ce mot qui dit tout :
Lyon fît la guerre à la liberté, Lyon,
n'est plus. Il faut un grand exemple.
Il faut qu'une commission de cinq
membres soit créée, pour faire périr
militairement les contre-révolution-
naires de cette ville; il faut avoir le
tableau des propriétés que le riche y
possède, pour les affecter à i'indem-
nilé des patriotes, etc.»
Le soin d'exécuter ce souhait ho1-
micide fut confié a Fouché , Collot-
d'Herbois et Lapone . Ils partirent,
chargés de mettre à l'ordre du jou r le
pillage et l'incendie, d'organiser le
massacre. L'arrivée à Lyon de ces
hommes qui avaient fait depuis long-
temps leurs preuves, glaça les habi-
(12)
.fans d'épouvante.Jusque-là on s'était
contenté de leurs biens; le choix de
Fouché prouva que c'était leur sang,
qu'on demandait.
A une âme naturellement féroce ,
à un coeur de tigre, Collot joignait
une haine barbare contre les Lyon-
nais. Le souvenir des sifflets qui ac-
cueillaient cet histrion , chaque fuis
qu'il paraissait sur la scène du grand
théâtre, lui était sans cesse présent à
l'esprit. On connaît ce mot de Collot,
en quittant Paris : «Les Lyonnais ont
employé les sifflets; j'emploierai pour
me venger un instrument plus Iran-
chant.» Aussi sanguinaire que Collot,
Fouché avait autant de raison pour
exécrer les Lyonnais. Challier venait
d'expier ses crimes sur l'échafaud.
(13)
Challier était l'ami de coeur de Fou-
ché : ils s'étaient connus à l'Oratoire
les mêmes pencbans, le même besoin
du crime les avaient unis. Touché
était dans la Nièvre , lorsqu'il apprit
la mort de sou compagnon ; il jura de
le venger lorsque l'occasion s'en pré-
senterait ; on verra, bientôt s'il tint
parole. Quant à Laporte, c'est un de
ces scélérate obscurs, qui n'ont d'au-
tre talent que le crime. Il s'était déjà
signalé, à Lyon , sous le règue de
Danton. La Convention , qui avait
destitué les Maigrot , les Château-
Randon , sous prétexte qu'ils trahis-
saient la république en n'assassinant
que cinquante individus par semaine,
conserva Laporte : cela seul donne
une idée de cet homme,
(14)
Comme si ce n'était point assez dé
Fouché , de Collot et de Laporte pour
désoler Lyon , la Convention leur ad-
joignit bientôt vingt-quatre scélérats
subalternes, munis de pleins-pou-
voirs , .chargés d'exécuter les senten-
ces de mort des triumvirs. Vauquoi ,
Gaillard [de Lyon] , Lefévre (d'Ar-
ras , Morans de Grenoble ] , Magat,
Fusil , Bouquet, l'Heret , Boissière ,
Darnum , Logier , Fournier , Marino ,
Perrotin , Duhamel, Dufour , Le-
moine , Descamps , Desirier , Jouhom-
met , Tacheux, Maillet , Buisson , Jac-
queminot , Menard, Laurent , suivent
de près Collot et Fouché. La plupart
de ces jacobins sont morts comme ils
avaient vécu. Buisson , Jacqueminot
et Laurent qui, les premiers , fouler-
( 15)
rent aux pieds les hosties, et Burent
dans les vases sacrés, ont éprouvé les
vengances célestes, et ont expiré au
milieu des tourmens les plus horri-
bles; un d'eux a été dévoré, vivant,
par les vers; quelques-uns traînent
une vie malheureuse : deux ou trois
seulement, amis de Fouché, grâces à
ses libéralités, vivent dans l'opulence.
Le premier acte de ces représen-
tans fut d'instituer à Lyon un comité
temporaire de surveillance , qu'ils
composèrent des trente-deux jacobins
.deParis , etilsle partagèrenten deux
sections. La première avait l'ordre de
faire placer la guillotine sur chaque
place publique ; l'autre devait ravager
les campagnes environnantes. Il y eut
des comités de séquestres, des çq-
(16)
mites de démolitions , des comités
révolutionnaires. La fortune , les
édifices, la vie des particuliers ressor-
tissaient de ces divers tribunaux,
Fouché s'empara , au nom de la ré-
publique , des plus belles maisons de
la ville, pour en faire des salles de
justice; sur le fronton de ces demeu-
res , on lisait, gravés en lettres d'or ,
ces mots : COMITÉ DE DÉMOLITION ,
COMITE. DE SÉQUESTRE. Les juges le-
naient séance depuis huit heures du
matin jusqu'à dix heures du soir; ils
entendaient les rapports, notaient les
édifices qui devaient tomber sous le
marteau, ou les personnes qu'on de-
vaitdépouiller. Il arrivaitquelquefois
que , faute de savoir lire, des indivi-
dus se présentaient au comité de sé
(17)
questre , pour dénoncer des particu-
liers dont la fortune consistait en
biens fonds : Ce n'est pas ici; va au
comité de démolition , criait le prési-
dent. Si l'individu ne Connaissait pas
la ville , le président appelait J'huis-
sier, et lui commandait de conduire
le citoyen. Le soir on transcrivait les
noms des particuliers, on indiquait les
maisons', .et on en portait :la liste à
Fouché; lia nuit même ou le lende-
main étaient, consacrés à exécuter les
dénonciations.
Les représentons établirent aussi
des comités , de dénonciations ; cha-
cun put, à son gré, venir y accuser son
hienfaiteur , son paçent , son aini.On
ne se contenta pas d'accueillir de telles
dénonciations, on alla même jusqu'à
'2
(18)
les mettre à 'prix ; dix écus était le
taux ordinaire d'une dénonciation : si
la personne désignée était connue par
ses talens ou ses richesses , si elle tenait
à l'autel ou à la noblesse , le prix était
double.C'éiaitan dénonciateur à épier
sa victime , à s'en emparer, à la traî-
ner lui-même dans les cachots, s'il
voulait recevoir la récompense dusang.
Dans ces jours odieux, le crime
était la vertu. Les liens de parenté,
d'alliance , d'amitié, tout fut rompu ;
les lois de la nature même furent mé-
connues : on vit des fils assez barbares
pour aller dénoncer leurs malheureux
pères! Dénoncer son père, passait ,
dans l'esprit de Fouché et consorts,
pour un acte héroïque dé vertu.
Ecoutons , pour nous en couvain-
(19)
Cre , les horribles paroles d'un répu-
blicain, l'ami et l'admirateur de Fou-
ché , le représentant Jàvogue.
«Votre premier .devoir , ô pa-
triotes y' si vous méritez de nom , c'est
de dénoncer les jurés et les juges par
qui les martyrs de notre causé ont
péri ; dans les circonstances où nous
somnmes , le patriotisme ne serait pas
satisfait si les dénonciations connais-
saient quelque borné et quelque mé-
nagement. Eh ! quels hommes, hors
dé cette enceinte , peuvent être épar-
gnés ! Vouez donc ; vouez au dernier
supplice tous; ceux 1 qui composèrent
vos autoritésconstituéés , depuis le
jour de votre oppression , vouez à la
mort tous ceux qui portèrent les ar-
(20)
mes comme la liberté. Dénoncez..,.-
.dénoncez, les riches et ceux qui re-
cèlent leurs effets..... dénoncez les
prêtres, les gens de loi..... Dénon-
cer, , oui', dénoncer son père est une
vertu d'obligation pour un républi-
cain. Et que faites-vous, pusillanimes
ouvrierjs , dans ces travaux de l'indus-
trie , qù l'opulence vous tient avilis ?
Sortez de cette servitude pour en.de-
mander , raison auriche, qui vous y-
comprime avec des biens dont il est
le ravisseur, et qui sont le patrimoine
même des Sans-Culoites , Renversez
la foriune, renversez , les édifices ; les
débris vous appartiennent; c'est par-
là que vous, vous éleverez à celle éga-
dité sublime , base de la ,vraie liberté
.principe devigugur chez un peuple
(21)
guerrier.à qui le commerce et les arts-
doivent être inutiles.»
Huit jours se sont à peine écoulés-
depuis que Foudié , Collot et La-
porte sont arrivés à , Lyon , et déjà
deux cents individus ont expiré sous
le fer des bourreaux.
La mort allait trop doucement, la
Convention avait besoin de sang : cha-
que jour on demandait de nouvelles
victimes pour l'assouvir. Les trium-
virs imaginent les visites domicilières!
Aussitôt vous eussiez vu se répandre
dans les maisons une horde de Jaco-
bins qui, le sabre ou la hache à la
main , menacent , frappent , brisent ,
.enlèventles objets les plus précieux ,
quelquefois même le dernier , mor-
(22)
ceau de pain qui reste à la veuve in-
digente ou au vieillard infirme. Mal-
heur à celui chez qui l'on trouve l'i-
mage du Christ , de la vierge ou d'un
saint , un rameau béni , un scapulaire !
« Tu es un aristocrate , marche avec
nous » ; et ils arrachent l'infortuné des
bras de sa femme et de ses enfans , et
le traînent dans les cachots. Les pri-
sons suffisent à peine à la foulé de
victimes qu'on y entasse chaque jour;
quand elles sont trop pleines on prend
le parti d'envoyer à Téchafaud quel-
que cinquantaine de ces malheureux;
ils sont aussitôt remplacés, et le len-
demain les exécutions recommencent.
L'épouvante et la consternation ré-
gnent dans la ville, les maisons sont
désertes, chacun abandonne sa de-
(23)
meure et se répand dans les rues. Les
proconsuls sont là. Malheur à celui
dont le front pâlit ou qui détourne les
regards à la vue d'un des exécuteurs
de Fouché , ou marche à pas trop pré-
cipités!...c'est un aristocrate , il est sur-
le-champ conduit dans les cachots.
Quiconque n'a pas les traits d'un cri-
minel est aristocrate.... Fouché a dé-
cidé que tout était aristocrate excep-
té les Sans-culottes.
Pour échapper à la rage de leurs
bourreaux , près de vingt mille hom-
mes prennent le parti d'abandon-
ner la ville en ruines; ils disent adieu
à leurs femmes , à leurs en fans, fuyent
et se jettent dans les bois. Désolés
de ne pouvoir frapper, les trois repré-
sentans menacent de la mort tous ceux
(24)
qui ne se hâteront pas de se rendre-
dans leur famille ; ils cachent leur es-
pérance sanguinaire sous le voile de
la pitié.... Ils publient partout que la
Convention les a envoyés pour assu-
rer le bonheur des Lyonnais , que
l'alarme qui entraîne tant de citoyens
insulte à la justice nationale ; ils finis-
sent par assurer , au nom de la répu-
blique, paix et protection, oubli du
passé à ceux qui, dociles à la voix
des représentant , rentreront dans
leurs foyers. Séduits par cette fausse
promesse , quelques Lyonnais quit-
tent les campagnes et rentrent daus
la ville ; ils sont- sur-le-champ arrê-
tés, leurs biens sont confisqués , et
bientôt ils paient de leur tête leur fu-
neste imprudence.
(25)
Mais tous no furent point aussi cré-
dules. Trop heureux d'avoir évité la
mort, un grand nombre de Lyonnais
traversent les campagnes, et vont
chercher en Italie ou dans la Suisse
un asile que l'hospitalité s'empresse
de leur accorder. Quelques-uns qui
n'ont pu sauver que leur vie. restent
cachés dans les forêts, et se nouas-
sent d'herbes et de feuilles d'arbres ,
attendant que d'autres jours luisent
pour eux : infortunés, ils les atten-
dirent vainement. Le désespoir vint
mettre fin à leur déplorable existence.
Non loin du petit village de la Chas-
sagne , on voit encore dans les bois
d'Alix , un antre profond qui servit
de retraite à une pauvre famille lyon-
naise. Pendant quatre mois entiers,
3
(26)
le père, la mère et les deux enfans
vécurent du pain que leur apportait
chaque jour un paysan des environs
d'Anse ; cet homme généreux fut dé-
noncé au tribunal révolutionnaire
comme prévenu de donner asile à un
prêtre : on le condamna à mort.
La malheureuse famille resta deux
jours sans nourriture. Le père se ha-
garda enfin à sortir. Pendant cinq se-
maines il nourrit sa femme et ses en-
fans des ronces et des feuilles qu'il al-
lait dérober le soir à la terre et aux.
arbres. Le chagrin, le désespoir, ces
alimens affreux donnèrent la mort à
la mère.... Le père infortuné, après
avoir embrassé le corps glacé de son
épouse, sortit avec ses deux enfaus de
cette horrible demeure : le ciel yeil-
(27)
lait sur ses jours, il fut sauvé Cet
homme vit encore ; celui qui écrit ces
lignes a appris ces détails de sa bou-
che même.
Nérou avait coutume de donner
des spectacles aux Romains après
quelque exécution sanglante : ainsi
Touché, pendant que le sang coule
à longs flots à Lyon , imagine une fête
en l' honneur de Challier. Il apparte-
nuit à l'assassin des habilans de la
Nièvre de proposer une cérémonie
expiatoire à la mémoire de celui qui
a mérité le nom de boucher des Lyon-
nais. Le canon de la place annonça
la veille l'apothéose de Challier
(1) Challier , ne' en Savoie , selon les
uns, ou dans le Piémont , selon d'au-
(28)
Le lendemain on promena solen-
nellement le buste de ce monstre;
très , d'une famille très - obscure , vint
à Lyon fort jeune , revêtu de l'habit
ecclésiastique, à l'exemple de ces abbés
d'autrefois qui n'avaient de prêtre que le
petit collet et la tonsure. En se rendant dans
cette ville , il avait l'intention d'y exercer
la profession d'instituteur , ainsi que tant de
gens qui savent à peine quelques mots la-
tins. Il suivit d'abord un cours de philoso-
phie chez les religieux Dominicains. Il se
chargea ensuite de l'éducation des fils d'un
négociant. Il ne tarda pas a se dépouiller
de l'extérieur de prêtre , pour se livrer au
commerce. Devenu commis-marchand , il
fit en cette qualité plusieurs voyages. Pas-
sant à Naples au commencement de la ré-
(29).
quatre jacobins de Paris le portaient
sur un brancard orné de fleurs , cou-
volution française , il se fit chasser comme
émissaire de la propagande jacobinique. Il
courut à Paris se glorifier d'être une vic-
time honorable de la tyrannie des rois.
Il avait pris Marat pour son modèle en ré-
volution , et passa six mois auprès de ce
monstre , recueillant avec respect ses le-
çons , qu'il se fit un devoir de mettre en
pratique. Il eut en effet une singulière res-
semblance avec Marat. Comme lui tour-à-
tour célébré , détesté , il eut une fin tragi-
que , fut déifié, honoré du Panthéon , et
traîné dans la boue. De retour à Lyon , il
s'associa avec Bertrand , marchand de ga-
lons , élu maire par les Jacobins , et qui ,
l'égalant en scélératesse, se vanta d'avoir
(3o)
vert d'un tapis tricolore; des femmes
perdues suivaient la statue et faisaient
fait guillotiner d'anciens amis, et même son
neveu. L'énergumène Baboeuf associa par
la suite à ses complots ce Bertrand , et la
conspiration de Grenelle lui attira la juste
punition de ses forfaits. Digne d'être intime-
meut lié a cet homme atroce, Challier vou-
lait que Lyon donnât l'exemple de rempla-
cer les administrations et les tribunaux par
des cours martiales , qui jugeraient dans les
vingt- quatre heures, et condamneraient
même à mort ceux qui ne seraient accusés
que d'avoir tenu des propos inciviques.
L'oracle du club central, où la soif du sang
était toujours renaissante, il monta à la tri-
hune le jour qu'on apprit à Lyon la mort
de Louis XVI , et montrant un tableau du
(31)
par intervalles retentir les airs des cris
de à bas les aristocrates ! vive la
Christ , il s'écria : « Ce n'est pas assez que
« le tyran des corps ait péri, il faut détruire
" aussi le tyran des âmes. » A ces mots, i
mil le Christ en pièces et le foula sous ses
pieds. Aucun respect humain ne pouvait
retenir l'infâme Challier. Il proposa un jour
au club central , composé de six cents fu-
rieux , de dresser une guillotine sur le pont
Morand , d'y égorger neuf cents riches oi-
toyens , et de jeter leurs cadavres dans le
Rhône. Un membre de cet affreux club
prenait hautement le titre de bourreau de
madame de Lamballe. La proposition de
Challier ne pouvait manquer d'être applau-
die dans un tel repaire. Le nouveau maire
(Nivière-Chol) découvrit heureusement
(32)
république ! vive la guillotine !
Venait après une bande de scélérats
cette horrible conspiration. Cet événement
ayant démasqué plusieurs des membres du
club central , un Bertrand et Hidens , sou
fils naturel, furent traduits au tribunal cri-
minel qui les acquitta; mais quelque temps
après ces deux scélérats furent trouvés pen-
dus dans leur chambre. A cette époque, les
murs de Lyon étaient tapissés d'un grand
nombre d'écrits incendiaires; un de ces pla-
cards se faisait remarquer, parce qu'il con-
tenait le serment de trois cents prétendus
républicains. Telle était la conclusion de
cet horrible écrit : « Nous jurons d'exter-
« miner quiconque ne pense pas comme
« nous : ce sont nos ennemis ; et leurs ca-
« davres sanglans , jetés dans le Rhône,
(33)
qui agitaient dans leurs mains des va-
ses sacrés , ils entouraient un âne coiffé
d'une mître , dont le corps était cou-
vert d'une chappe , et à la queue du-
quel on avait attaché le crucifix et
l'évangile. Fouché , Collot-d'Herbois
« porteront la terreur aux mers épouvan-
« tées. »
Ce fut le 16 juillet 1793 que Challier
perdit la vie sous le fer de la guillotine,
qu'il avait fait venir de Paris plus de six
mois auparavant pour satisfaire sa férocité;
il en fit l'essai le premier, et cet essai fut
cruel pour lui , car l'exécuteur et l'instru-
ment de mort n'étant point encore exercés,
ils le frappèrent trois fois avant d'abattre sa
tête criminelle.
(34)
et Laporte , le portrait de Challier
gtjspendu à la poitrine, fermaient
celte marche sacrilège.
Le cortège parcourut la ville pré-
cédé d'une musique guerrière. Arrivé
à la place des Terreaux , on s'arrêta
auprès d'un autel de gazon : on y po-
sa l'image de Challier. Les assistais
fléchirent le genou , Collot-d'Her-
bois, Fouché et Laporte vinrent suc-
cessivement se prosterner devant la
statue.
« Dieu sauveur , s'écria Collot ,
vois à tes pieds la nation prosternée
qui te demande pardon de l'attentat
impie qui a mis fin à la vie du plus
vertueux des hommes. Mânes de
Challier , vous serez vengées, nous
en jurons par la république. »
(35)
Fouché lui succéda.
« Challier , tu n'es plus !.... Mar-
tyr de la liberté, les scélérats l'ont
immolé ! Le sang des scélérats est
l'eau lustrale qui convient à tes mâ-
nes. Challier , nous jurons devant ton
image sacrée de venger ton supplice;
oui le sang des aristocrates te servira
d'encens. »
Laporte fut plus court; il s'appro-
cha , baisa le front de Challier , et s'é-
cria : « A mort les aristocrates. »
Après les diverses harangues des
triumvirs, on alluma un brasier; les
assistans formèrent un cercle, on dé-
tacha l'évangile de la queue de l'âne
et on le jeta dans les flammes : en-
suite on fit boire l'âne dans le calice ;
on allait le livrer à des profanations-
(36)
plus épouvantables, les hosties qu'on
devait fouler aux pieds étaient prêtes...
Mais l'Eternel indigné appela ses fou-
dres , le ciel, jusqu'alors serein, se
couvrit d'épais nuages, un orage su-
bit éclata , la pluie tomba par tor-
rens... L'attentat sacrilège ne put être
achevé.
Fouché rendit compte à la Con-
vention des honneurs qu'on avait ren-
dus à la mémoire du martyr républi-
cain.
« L'ombre de Challier est satisfaite,
disait-il , ceux qui dicièrentl'arrêtalro-
ce de son supplice, sont frappés de la
foudre, et les précieux restes religieu-
sement recueillis par les républicains,
viennent d'être portés en triomphe
dans toutes les rues de Commune-
(37)
Affranchie. C'est au milieu même de
la place où ce martyr intrépide fut
immolé à la rage effrénée de ses bour-
reaux , que ses cendres ont été expo-
sées à la vénération publique et à la
religion du patriotisme. Aux senli-
mens profonds , énergiques qui rem-
plissaient toutes les âmes , a succédé un
sentiment plus doux, p lus touchant,
des larmes ont coulé de tous les yeux
à la vue de la colombe qui l'avait ac-
compagné et consolé dans son af-
freuse prison , et qui semblait gémir
auprès de son simulacre. Tous les
coeurs se sont dilatés, le silence de la
douleur a été interrompu par des
cris mille fois répétés : Vengeance !
Vengeance ! Nous le urons , le peu-
ple sera vengé; notre courage sévère
(38)
répondra à si justice impatiente : la
sol qui fut rougi du sang des pairio-
tes, sera bouleversé; tout ce que le
vice et le crime avait élevé sera
anéanti, »
Fouché avait juré de venger
son ami Challier ; il tint parole.
Le soir même de l'apothéose , près
de trois ceuts personnes furent jetées
dans les prisons. Les souterrains im-
menses des Teueaux , les cachots de
Roanne et de Saint-Joseph , les mai-
sons particulières transformées tout-
à-coup eu vastes prisons ne peuvent
suffire à la foule sans cesse renaissante
de ces victimes. Qui pourrait peindre
l'horreur de ces lieux où gissent , entas-
sés pêle-mêle , l'hun.me de bien et le
scélérat, l'assassin de grand chemin et