Arthenon. La légende de l

Arthenon. La légende de l'enfant chevalier

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372 pages

Description

Arthenon est un jeune chevalier prodige, au service du bon roi Calderic. Il ne compte plus les victoires sur le terrible Tergaloc dont les armées barbares et cruelles harcellent le roi légitime et son peuple... Sa dague est crainte de ceux qui l'affrontent, ses compagnons lui sont fidèles, et la belle Heleorcat lui est promise...
Ces héros d’un autre temps ne sont-ils que le fruit de l'imaginaire d'un enfant aux nuits peuplées d'exploits chevaleresques ? Quelle réalité se cache derrière ce monde chimérique ? Comment Jean et Amélie, jeunes enfants d'aujourd'hui, vont-ils se retrouver en pays Urgmans sur les traces du Chevalier Sans Nom ?
C'est ce que vous découvrirez dans les pages de ce livre. Mais attention, si vous n'aimez pas l'Aventure, si l'extraordinaire vous effraie ou si vous ne supportez pas le suspense alors, n'ouvrez pas cet ouvrage...

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Publié le 13 janvier 2014
Nombre de lectures 80
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo
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Stéphane Trouche
Arthenon
La légende de l'enfant chevalier
Éditions DédicacesARTHENON. LA LÉGENDE DE L'ENFANT CHEVALIER
par STÉPHANE TROUCHE
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Un exemplaire de cet ouvrage a été remis
à la Bibliothèque d'Alexandrie, en Egypte
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Montréal (Québec) H1L 6S9
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2Stéphane Trouche
Arthenon
La légende de l'enfant chevalier
34Chapitre 1
Arthenon
Une  belle  journée  s’annonçait.  Les  premiers  rayons  du
soleil  pointaient  à  l’horizon.  Une  légère  brise caressait  la  surface
de  la  terre,  faisant  danser  doucement  l’herbe  encore  chargée  de
rosée matinale. Un souffle frais, enivrant et doux appelait la
planète à se réveiller. Une journée de printemps comme il y en a
tant  durant  cette  saison  où  la  nature  s’éveille  après  son  long
sommeil d’hiver.
Pourtant, ce n’était ni le son mélodieux des étourneaux dans
le ciel, ni la douce musique du ruisseau  s’écoulant  à  quelques
mètres du roi Calderic que l’on pouvait entendre ce matin là, mais
le  vacarme  d’un  combat  qui  depuis  l’aube  voyait  s’affronter  son
armée et celle du terrible Tergaloc. Le cliquetis des armes s’entre-
choquant, les cris de douleurs des blessés, le hurlement des
combattants, le galop des lourds chevaux, les chocs, les coups, les
râles;  tous  ces  bruits  propres  aux  champs  de  bataille  s’unissaient
dans un bourdonnement infernal et effroyable. Régulièrement
depuis les vingt dernières années, Tergaloc et son armée sangui-
naire avaient tenté, jusqu’à présent vainement, de renverser le bon
Calderic. Au fil des ans, cette armada de brutes se faisait de plus en
plus menaçante et les défaire devenait une tâche de plus en plus
difficile pour le roi et ses courageux chevaliers. Les soldats qu’ils
affrontaient, plus connus sous le nom d’Orgidoc, étaient aguerris et
ne craignaient rien, sauf sans doute l’ire de leur chef. Ils venaient
des terres reculées du nord où, seuls les plus solides atteignent
l’âge  de  25  ans.  Ces  redoutables  assassins,  sans  peur,  sans  pitié,
faisaient de la destruction et de la douleur leur seule loi de vie. Ils
étaient sans doute les combattants les plus rudes de ces âges
sombres. Habités par la haine, ils obéissaient aveuglément à leur
chef qui semblait plus proche que jamais de parvenir à renverser le
roi légitime.
5Son armée surpassait celle de Calderic dans tous les domai-
nes.  Ses  archers,  d’une  précision  diabolique,  fauchaient  de  leurs
pointes mortelles tout officier en charge créant ainsi une désorga-
nisation  complète  de  l’armée  blanche;  ses  cavaliers,  montant  de
lourds  animaux  noirs  harnachés  d’étranges  armures  hérissées  de
pointes létales, avaient transpercé les défenses ennemies et séparé
l’armée  de  Calderic  en  deux. Ils favorisaient ainsi le travail des
fantassins  dont  le  but  était  l’encerclement  de  Calderic  et  des
quelques centaines d’hommes qui l’entouraient toujours. Isolés du
reste de la troupe, la position de ces derniers devenait de plus en
plus difficile à tenir.
L’infanterie Orgidoc était composée des géants du gouffre
de Saldrak dont le père de Tergaloc était lui-même originaire. La
taille de ces redoutables soldats pouvait varier de deux mètres à
deux mètres cinquante et ils ne pesaient pas moins de 120 kilos
chacun. Portant de lourdes armures, elles aussi hérissées de pointes
assassines, armés de haches à double-têtes, de pics, de massues, de
masses d’armes ou autres terribles lames tranchantes, leur vitesse,
lorsqu’ils chargeaient, tout en puissance, était celle d’un cheval de
labour. Pour parfaire leur fatale efficacité, une énorme pointe
ornait  leur  casque  sur  l’avant,  leur  permettant  d’embrocher  leurs
ennemis à la manière d’un rhinocéros.
La situation de Calderic était fort compromise. Le roi, qui
détestait voir ses courageux soldats périr dans ce combat à l’issue
incertaine,  se  demandait  si  la  meilleure  solution  n’était  pas  la
reddition. Tout à ses doutes, il continuait de se battre au côté de ses
braves, espérant un miracle. Au fond de lui-même, il connaissait le
sort qui leur serait réservé en cas de défaite. Ses hommes et lui
deviendraient les esclaves de ces démons, ils seraient envoyés en
travaux forcés dans des terres hostiles et inhospitalières; leur
maisons seraient pillées, son royaume détruit, la terre, celle dont
ses ancêtres lui avaient confié la responsabilité, serait dévastée. Il
préférait donc se battre, dans l’attente d’une mort prochaine, l’arme
à la main, défendant vaillamment son legs.
C’est  à  ce  moment,  alors  que  tout  semblait  perdu, qu’un
murmure, d’abord imperceptible, puis s’amplifiant, se fit entendre
sur le champ de bataille. Les combattants de Calderic, comme gal-
vanisés, reprenaient l’avantage. La rumeur parvint enfin au roi, et
son cœur se réchauffa, son ardeur s’accrut. Ce murmure produisait
6l’effet  inverse  chez  les  Orgidocs,  et  des  marques  d’inquiétudes
pouvaient se voir sur leurs visages.
A quelques centaines de mètres du monarque, un combat-
tant et sa troupe de fidèles compagnons glissaient sous les défenses
ennemies, les fauchant un à un, comme mû par une force invin-
cible. Arthenon Cotieu et sa bande fonçaient vers le roi pour le
libérer. Le jeune chevalier, habillé de sa cotte de mailles si distin-
cte, sans manches, qui laissait les bras nus, son épée à peine plus
grosse qu’une  dague,  mais  plus  tranchante  que  le  plus  affûté  des
rasoirs, se défaisait de chaque ennemi qui osait se mettre sur son
chemin. Son bouclier doré montait et descendait au rythme des
attaques des assaillants, qui tous manquaient leur but. Son arrivée
sur le champ de bataille avait redonné vigueur à tous ses camarades
de combat, et les armées de Calderic, peu de temps avant séparées
et  presque  à  l’agonie,  s’étaient  rejointes  et  repoussaient  les
hommes en noirs. Il avait suffi que le célèbre blason, représentant
un magnifique coq rouge et noir, apparaisse pour que la tournure
des évènements change. En quelques minutes la défaite presque
inévitable se transforma en victoire. Rapidement le jeune guerrier
et ses hommes favorisèrent la jointure des armées blanches.
Lorsque le succès fut assuré et que les Orgidocs, malgré les ordres
hurlés par leur maître, se replièrent en désordre, le jeune garçon se
dirigea vers la position tenue par Calderic.
Il s’agenouilla devant ce roi qu’il respectait tant. Il ôta son
heaume, le posa à ses côtés, et inclina la tête.
« Arthenon, mon plus fidèle et vaillant chevalier, une fois
de plus tu arrives à point nommé et sauves le royaume. Lève toi
mon  jeune  ami,  car  c’est  à  moi  de  m’agenouiller  devant  ta  bra-
voure. »
Entendant ces paroles, Arthenon rougit légèrement et
esquissa un sourire. Être honoré ainsi devant toute une armée, alors
que l’on sort juste de l’enfance, est un privilège rare que très peu
ont l’honneur de connaître. L’enfant chevalier regardait avec fierté
fuir ce qui restait de l’armée des envahisseurs du nord. Il croisa une
dernière fois le regard rempli de haine de Tergaloc. Il le vit
montrer un poing rageur dans sa direction et l’entendit pousser un
hurlement qui le fit, malgré son immense courage, frémir. Il savait
qu’il  devrait  un  jour  l’affronter  pour  libérer  définitivement  le
royaume de ce danger permanent. Il savait aussi que cet être abject
et redouté ne reculerait devant rien pour prendre sa revanche. Mais
7pour  l’heure,  il  lui  fallait  panser  ses  plaies  et  celles de ceux qui
s’étaient battus à ses cotés.
Soudain il sentit une douleur sur son bras droit. Le visage
de Calderic s’obscurcit, devint flou. Une voix qu’il ne put identifier
de  prime  abord,  lui  parvint,  presqu’inaudible.  Puis  se  furent  des
rires, des dizaines de rires moqueurs qui lui étaient adressés.
“...rêver. VOUS ÊTES LA POUR TRAVAILLER…”
Il ouvrit les yeux. Une main lui agrippait le bras. Il avait
déjà compris que la voix était celle de Mademoiselle Darchu, son
professeur de mathématiques. Les rires  n’étaient  pas  ceux  de  ses
compagnons d’armes, mais des autres enfants de sa classe, qui une
fois de plus, en profitaient pour se moquer de lui.
Il souffrait des ces railleries si fréquentes. Comme à chaque
fois  qu’il  se  faisait  prendre  à  rêvasser,  son enseignante lui avait
saisi l’oreille et l’avait emmené dans le coin gauche, à l’avant de la
classe, près du bureau. Elle l’obligea à s’agenouiller, lui fit mettre
les  mains  sous  les  genoux  et  le  coiffa  d’un  bonnet  d’âne.  Ces
supplices d’un autre âge, d’une autre époque, toujours en vigueur
dans la classe de Mlle Darchu en ce début de 21ème siècle, lui
déchiraient  le  cœur.  Plus  que  la  douleur  physique  qu’engendrait
cette  position,  c’était  la  honte  face  aux  autres  dont  il  souffrait.
Personne ne vit les larmes couler sur ses joues. Il n’entendait plus
distinctement les méchancetés assénées par les autres, ces autres
qui ne le comprenaient pas, ces autres qui à trop vouloir grandir en
oubliaient  qu’ils  étaient  aussi  des  enfants,  que  le  monde  dont  il
rêvait, le monde d’Arthenon, ce monde merveilleux de l’enfance,
habité de chevaliers, pouvait aussi être le leur.
Jean était un élève ordinaire, ni brillant, ni mauvais. Il lui
arrivait malheureusement trop souvent de se faire attraper dans le
cours de Mlle Darchu à rêvasser et elle l'avait pris en grippe. Il
avait toujours trouvé les sciences mathématiques ennuyeuses et
plus encore avec cette femme dont les méthodes d'enseignement,
tout comme l'approche pédagogique, n'appartenaient pas à ce
siècle. Il préférait de loin l'histoire et la littérature, matières ensei-
gnées par une autre demoiselle, de vingt-six ans, qui avait le don de
rendre  son  cours  fascinant  à  tout  élève.  Ce  qu’il  aimait  dans  ces
matières plus littéraires, c’était la part laissée à l’imagination. Pour
l’histoire ancienne par exemple, il se plaisait à se projeter dans la
situation de l’époque qu’il étudiait. Et plus l’époque était lointaine,
8moins il existait de traces écrites, de témoignages concrets, plus il
appréciait cette forme d’évasion. Il avait ainsi vécu des aventures
formidables aux temps des pharaons, des grecs, des romains, à la
cour des plus grands rois de France. Il avait participé aux plus
grandes batailles, depuis Roncevaux où il put sauver Roland,
jusqu’à  Marignan.  Élève  intéressé,  il était capable de passer des
heures à la bibliothèque pour s’assurer qu’il connaissait suffisam-
ment une période afin de se l’imaginer aussi vraie qu’elle avait pu
l’être.
En  cours  de  Français,  il  n’aimait  ni  l’orthographe  ni  la
grammaire; il les trouvait strictes et rigoureuses ; toutes ces règles
lui rappelaient trop les mathématiques. En revanche, il adorait les
rédactions qu’il avait à composer régulièrement. C’était son moyen
le plus efficace pour s’évader et donner vie à son imaginaire.
Paradoxalement, son sujet préféré était les sciences physi-
ques. Il se délectait des expériences que leur présentait M Daron-
cha, son professeur, mettant en évidence toutes les caractéristiques
formidables des objets les plus communs et usuels. Cette matière
lui offrait un moyen de faire entrer cette part de rêve qui l’habitait
en permanence dans la réalité de son quotidien. Elle permettait de
transformer la matière, de réaliser les expériences les plus inatten-
dues, de comprendre les phénomènes les plus étranges.
Ce soir là, en rentrant chez lui, il se fit de nouveau répri-
mander. Ses parents divorcés, il vivait avec sa mère et devait
affronter son beau-père qui voyait en lui un rival. Sa mère, bien
que très attachée à son fils, était faible et n'intervenait pour ainsi
dire jamais lorsque son compagnon, pour le moindre prétexte, s'en
prenait à Jean. Et chaque fois qu'il revenait de l'école avec un mot à
faire signer, l'excuse était trop bonne pour ne pas être utilisée :
« Tu es bien comme ton père, un insolent, un parasite, un
raté. Mais moi, je vais te dresser. Je veux qu'un jour ta mère soit
fière de toi. »
Il fut sévèrement puni, corrigé, et dut monter dans sa
chambre sans manger. Il resta allongé sur son lit, sanglotant. Les
câlins que sa mère lui prodiguait jadis, lorsqu’ils vivaient tous les
quatre sous le même toit, lui manquaient terriblement. Les yeux
fermés,  il  tentait  de  se  remémorer  la  douceur  d’une  main  lui
caressant la joue, la chaleur de ce contact avant de s’endormir. Son
père était là aussi très souvent, lui racontant des histoires, tandis
que sa maman, sa merveilleuse maman, qui semblait aujourd’hui si
9distante, écoutait, tout en lui souriant. Les éclats de rire de sa sœur,
autrefois si présents, lui revenaient à l’esprit.
A ces souvenirs, il sourit et se sentit mieux, pendant un
court instant, avant que la triste réalité ne revienne à lui. Il était là,
dans son lit, endolori, seul… Terriblement seul.
A son réveil, la faim le fit souffrir. Il se leva machinale-
ment, et descendit dans la cuisine. Il ne réalisa que trop tard que
l’heure d’aller à l’école n’avait toujours pas sonnée, et qu’il avait
commis le crime de réveiller Raimond. Il se retourna, l’air stupé-
fait,  et  ne  put  éviter  la  claque… Il sentit le monde autour de lui
basculer.
Arthenon se tenait le ventre. Il avait dû combattre seul,
pendant  environ  une  heure,  acculé  au  flanc  d’une  montagne,  une
horde de slaputus, ces horribles monstres, mi-loup mi-ours, vivants
dans les territoires du nord, et dont les Orgidocs se servaient
comme monture. Outre leur capacité à transporter des guerriers, les
slaputus étaient des animaux dotés d’un  flair et d’une intelligence
très développés. Ils étaient ainsi capables d’effectuer des missions
de destruction pour leur ignoble maître. Après son humiliation lors
de la dernière bataille, Tergaloc avait envoyé ses créatures dans le
royaume pour y faire régner la terreur et se débarrasser du
responsable de sa cuisante défaite.
En patrouille avec quelques un de ses hommes, le jeune
chevalier  n’avait  rien  pu  faire  lorsque le premier monstre avait
bondi sur son ami Arthur et lui avait planté ses griffes dans
l’abdomen. Le temps de sortir son épée, et déjà la horde les avait
encerclés.  L’embuscade  avait  été  minutieusement  préparée.  La
mission était l’assassinat d’Arthenon. Rapidement ses compagnons
d’armes avaient été mis hors d’état de nuire, et treize paires d’yeux
menaçants  s’étaient  avancées  vers  lui,  en  grognant.  De  l’horrible
gueule  entrouverte  de  ces  monstres  s’échappait  de  la  fumée.  Ils
bavaient  et leurs  yeux, d’un noir cruel, exprimaient tout à la fois
leur dévotion à Tergaloc et le plaisir qu’ils s’apprêtaient à prendre
à exécuter ses ordres. Tous ses sens en alerte, Arthenon les avait
attendus. Contrairement à ses adversaires, son regard clair laissait
transpirer la lucidité et une foi profonde en la justesse de son
combat. Un frémissement, qu’il pressentit plus qu’il n’entendit, lui
fit faire volte face. Son épée se planta dans le cœur du premier ani-
mal qui avait bondi. Cela avait marqué le début de l’affrontement.
10Jusqu’à cet instant les monstres de Tergaloc avaient concentré leur
attaque sur les autres chevaliers, pour isoler leur chef.
Ils étaient prêts à parachever leur but. Arthenon avait
frappé, couru, esquivé. Le combat avait semblé durer une éternité.
Il n’avait pu éviter tous les coups et lorsqu’il vint enfin à bout du
dernier slaputus, il avait dû s’agenouiller.
Sa tête bourdonnait, son flanc le faisait souffrir. Il haletait,
les yeux fermés. Autour de lui les monstres gisaient, morts, com-
me la plupart de ses camarades. Le son d’un galop lui parvint aux
oreilles. Il le connaissait bien. C’était le son léger d’un magnifique
étalon blanc monté par son roi, Calderic, qui menait un groupe de
chevaliers pour lui venir en aide. Les yeux toujours clos, il sut que
le roi mettait pied à terre et s’approchait de lui. Sa voix était à la
fois claire et distante.
« Eh, bonhomme, ça va? »
Jean ouvrit les yeux et vit avec bonheur son père et sa sœur
à ses côtés.
Il lui fallut quelques instants pour réaliser qu'il se trouvait
sur un lit d'hôpital. Curieusement, il était si heureux de voir sa
petite sœur, qu'à ce moment, peu lui importait de savoir pourquoi il
se trouvait là. Amélie lui tenait la main. Elle souriait, comme
toujours, et le regardait, silencieuse. Elle était intimidée par ce lieu
de rencontre inhabituel. Cela faisait trois mois et demi qu'ils ne
s’étaient pas vus, depuis les dernières vacances de Noël pour être
exact. Le divorce de leurs parents ne s'étant pas bien passé, chacun
avait la garde d'un enfant. Son père vivait dans le sud de la France,
à Morne-les-Mimosas. Il consacrait sa vie à son travail, et malgré
son jeune âge, Amélie était en pension presque complète. Son père
était  tellement  absorbé  par  son  activité  professionnelle  qu’elle
devait souvent y rester le samedi, et parfois le dimanche. Par juge-
ment,  Jean  et  sa  sœur  devaient  passer  leurs  week-ends ensemble,
mais elle était trop jeune pour voyager seule, et personne ne
pouvait jamais l'accompagner jusqu'à Paris. Quant à sa mère, il
n’était  pas  question qu'elle descende la chercher. Jean aurait pu
voyager, mais Raimond refusait de faire le moindre effort pour
l'ancienne famille de sa compagne. Alors la petite restait en pen-
sion dans une école religieuse à Aix-en-Provence. Jean économi-
sait le peu d’argent de poche que lui donnait sa mère en cachette et
appelait sa cadette une à deux fois par semaine. C’était leur petit
moment de complicité, le dernier réel bonheur qui leur restait. Mais
11bien que nécessaires, ces appels ne remplaçaient pas une véritable
rencontre, le plaisir de jouer ensemble, de rire ensemble et même
de se chamailler ensemble.
Il ne leur était arrivé qu'une fois depuis la séparation
parentale  de  se retrouver pendant  plus  de  24  heures.  C’était  chez
leur Mamie Zabou.
Mamie Zabou était leur grand-mère paternelle. Son surnom
lui venait d'une anecdote qui était survenue lors de la célébration
des deux ans d'Amélie. Pendant les préparatifs du repas, alors
qu'elle entrait dans la cuisine, elle avait surpris sa grand-mère en
discussion avec son père:
« Tu sais Edmond, votre situation conjugale me perturbe. Il
n'y a pas une seconde sans que j'y pense... Je suis à bout... »
« Mamie...eueuh...Zabou...Mamie Zabou... ».
Loin de réaliser le drame de la conversion dont elle venait
d’être le témoin, Amélie ne cessait de répéter « Mamie Zabou », se
tournant en alternance vers son père, puis vers sa grand-mère. Et
plus elle prononçait ces quatre syllabes, plus elle riait. Cela finit
par faire sourire sa grand-mère, à qui cela n’était pas arrivé depuis
bien longtemps, qui la prit dans ses bras, l'embrassa tendrement et
lui murmura :
« Mamie Zabou t'aime très fort petite princesse » puis
rajouta en chuchotant pour elle-même « et elle sera toujours là
quand vous en aurez besoin, que ce soit toi ou ton frère».
Au combien cette dernière phrase était vraie. Elle vivait
dans une vieille demeure, à quelques 40 Km au sud de Paris. Elle y
vivait seule depuis la disparition mystérieuse de son mari qui était
survenue  quelques  mois  après  la  naissance  d’Edmond.  Elle  n’en
avait jamais parlé et évitait le sujet. Même son fils ne savait pas ce
qui était advenu de son géniteur. C’était l’un des secrets de cette
femme aux cheveux gris, au regard doux, au tablier bleu, qui avait
pris une place essentielle dans la vie des deux enfants. Elle était
toujours présente, toujours disponible pour ses petits enfants, qui
d'ailleurs, adoraient aller chez elle. Elle préparait toujours d'excel-
lents repas, immanquablement terminés par de succulents desserts.
Leur dessert préféré était un gâteau fondant aux pommes, aux noix
et au chocolat. A la seule idée d'en manger, ils salivaient.
Mamie Zabou était leur réserve d'oxygène... et, allongé sur
son lit tout blanc, souffrant, c’était la personne qui manquait encore
12à  Jean pour qu’il savoure pleinement ces instants de bonheur éphé-
mère.
« Que s’est-il passé ? T’a-t-il frappé ? » Demanda son père
abruptement.
« Je ne crois pas… Je ne me rappelle pas » mentit Jean. Ce
n’était pas la première fois que son beau-père lui administrait une
correction,  mais  jamais  il  ne  s’était  encore  retrouvé  sur  un  lit
d’hôpital.  Il  se  souvenait  de  Raimond,  le  regard  hagard,  lever  la
main  et  le  gifler  violemment,  puis  plus  rien.  C’était  aussi  la
première fois que son père avait dû monter à Paris en urgence pour
visiter son fils dans un établissement hospitalier. Edmond avait
toujours redouté que Jean puisse être maltraité par son beau-père.
Absent du quotidien de ses enfants à cause de son travail, il n’en
était pas moins un père aimant.
Edmond haïssait Raimond, et Raimond haïssait Edmond.
Ses  doutes  concernant  l’incident  étaient  bien  sûr  exacerbés  par
cette haine. Son ex-femme lui avait dit au téléphone que c’était un
accident, que Jean avait heurté le réfrigérateur, qu’il n’y avait rien
d’intentionnel. Il n’en avait pas cru un mot, mais il savait qu’il ne
pouvait se permettre le moindre geste. Non seulement cela ne man-
querait pas de montrer un bien mauvais exemple à ses enfants,
mais devant une cour de justice, cela pourrait avoir des consé-
quences désastreuses. Il souffrait déjà de ne pas pouvoir profiter de
ses deux enfants en même temps, et ne survivrait pas à une
séparation totale.
« Vous allez rester longtemps?  Tu  vas  m’emmener  avec
toi? » Demanda Jean.
Au regard de son père, il connut la réponse. Mais un enfant
ne comprend pas toujours la loi, et moins encore les raisons
souvent compliquées qui se cachent derrière un divorce. A cet âge,
la seule aspiration est de pouvoir vivre, sans se soucier des pro-
blèmes des grands, de pouvoir jouer, de pouvoir sourire, de pou-
voir  être  heureux  en  famille.  Et  ni  Jean,  ni  sa  sœur,  ne  compre-
naient comment ils se retrouvaient séparés l’un de l’autre, séparés
les uns des autres.
Ils passèrent le reste de la matinée à se raconter leurs petites
histoires de tous les jours, le travail à l’école, les copains, les jeux
dans la cour de récréation, leur maîtresse bref la vie quotidienne.
En réalité, ils connaissaient déjà la plupart de ces petites aventures,
parce qu’ils se les étaient racontés par téléphone lorsque Jean appe-
13lait Amélie, mais il y avait une intensité différente à se les répéter,
de vive voix, face à face. Leurs petits yeux complices pétillaient de
nouveau, et leur père les regardait, et les écoutait avec tendresse. Il
avait oublié combien la vie pouvait être différente lorsqu’ils
n’étaient pas tous séparés. Pour la première fois depuis des mois, il
pensait à autre chose qu’à son travail. Son téléphone portable était
éteint,  comme  l’exigeait  le  règlement  intérieur  de  l’hôpital  et  il
n’avait rien d’autre à faire qu’à profiter du spectacle de ses deux
enfants qui se retrouvaient. Il apprit que  la cantine de l’établisse-
ment où Amélie passait sa vie était infecte, en dépit du prix
exorbitant qu’il avait payé pour l’y inscrire, que Jean faisait de la
varappe le mercredi soir, que mademoiselle Darchu ne l’aimait pas,
pas  plus  que  la  sœur  principale  en  charge  de  l’école  d’Amélie
n’appréciait  sa  fille.  L’espace  de  quelques  heures,  la  vie  avait
repris son cours…
Lorsque  la  porte  s’ouvrit  et  que  leur  mère  entra,  ils  se
turent, puis Amélie se rua dans ses bras, et pleura de bonheur. Elles
non plus ne s’étaient pas vue depuis Noël, et contrairement à Jean,
il était beaucoup plus difficile à Jacqueline d’appeler sa fille. Leur
effusion fut courte, car son nouveau compagnon la suivit presque
aussitôt. Le nouvel arrivant paraissait penaud, comme s’il réalisait
enfin  que  sa  brutalité  l’avait  conduit  à  un  geste  inadmissible.  En
voyant  l’ex-mari de sa concubine, lui qui était venu dans cette
chambre  avec  des  remords  dans  l’âme  et  l’intention de présenter
ses excuses à son beau-fils, redevint l’abject personnage arrogant et
sûr de lui qu’il était d’ordinaire. La scène était surréaliste. Les deux
hommes ne se lâchaient plus du regard. Ils se comportaient comme
deux enfants jouant à celui qui détournerait les yeux le dernier.
Aucun ne semblait vouloir céder. Jacqueline les regardait ne
sachant trop que faire pour éviter une autre scène qui ne manque-
rait pas d’éclater Elle craignait que quelque chose ne se produise,
quelque chose qui la faisait frissonner, quelque chose qui pourrait
se révéler dramatique tant la tension entre ces deux hommes était
palpable. Quant aux enfants, ils se regardaient, bouche bée, ne
sachant trop comment réagir.
« Maman, peux-tu m’emmener aux toilettes s’il te plaît? »
Jean  sourit  à  sa  sœur.  Elle  était  allée  faire  pipi  un  quart
d’heure plus tôt et il savait qu’elle n’avait pas besoin d’y retourner.
Un  sentiment  d’amour  et  de  fierté  l’envahit.  Sa  sœur  venait  de
14sauver la situation. En quelques instants, l’issue que chacun avait
espérée sans vraiment y croire était à portée.
« Bien sûr ma chérie, viens….Tu viens aussi Raimond ? »
« Ouais….Je te suis… »
Sans quitter Edmond des yeux, il sortit. Ils ne prononcèrent
pas un mot. Ils auraient été inutiles.
Lorsqu’ils  furent  sortis, son père se pencha sur Jean,
l’embrassa longuement et lui dit:
« Je vais devoir y aller, sinon je pourrais faire quelque cho-
se qui me soulagerait, mais que je pourrais regretter toute ma vie.
Peux-tu dire à ta sœur qu’elle me retrouve au rez-de-chaussée »
« D’accord » répondit Jean, d’une voix fluette reflétant son
désarroi.
« Pour les vacances de Pâques, nous allons tous les trois
chez mamie Zabou pendant une semaine » lui dit son père avec un
petit sourire.
Il  n’en  fallut  pas  plus  pour  ragaillardir  l’enfant.  Il  ne  lui
faudrait attendre que trois semaines avant les vacances de Pâques.
En sortant son père lui fit un petit signe de la main et un
clin  d’œil  auxquels  il  répondit  par  un  sourire  et  un  signe  de  la
main. Il lui fut plus difficile de voir partir Amélie et il ne put
retenir quelques larmes.
Ces trois semaines lui parurent interminables. L’ambiance à
la maison était un peu meilleure. Raimond essayait de se faire
pardonner, et son attitude était plus supportable. Bien sûr, il ne
changea pas complètement et certaines tracasseries dont Jean était
coutumier, continuaient de lui rendre la vie difficile, mais il nota
un changement. Son beau-père lui sourit même, quelques jours
avant  les  vacances  lorsqu’il  revint  de  l’école  avec  son  bulletin
trimestriel. Il  avait  progressé  dans  toutes  les  matières…sauf  en
sciences mathématiques pour lesquelles Mlle Darchu avait écrit
quelques  commentaires  très  critiques  sur  l’attitude  de  Jean.  Il
s’agissait de la seule mention négative portant à son comportement.
Ce soir là,  il  se  sentit  fier.  Sa  mère  l’avait  étreint  longuement  et
fortement après avoir pris connaissance du rapport. Il voyait dans
ses  yeux  cet  amour  si  souvent  caché  s’exprimer  pleinement.
Raimond lui avait donné une pièce de 2 euros pour le récompenser
de son  travail.  C’était  la  première  fois  qu’il  lui  offrait  quelque
chose.
A la fin du repas, sa mère prit la parole :
15« Veux-tu annoncer la bonne nouvelle à ta sœur ? »
Jean la regarda stupéfait, puis il se tourna vers son beau-
père, qui venait de relever la tête :
«  C’est  une  bonne  idée…tu  n’as  qu’à  téléphoner  d’ici  ».
Jean  n’en  crut  pas  ses  oreilles.  Sans  plus  attendre,  il  se  leva  de
table et courut appeler sa petite Amélie.
Ne voulant tourner la situation à son désavantage, il ne resta
que peu de temps au téléphone. Après tout, sa sœur et lui allaient
se retrouver quelques jours plus tard et il pourrait lui raconter cette
soirée avec moult détails.
Pour Amélie aussi ces trois semaines furent longues. Elle
essayait de ne pas y penser dans la journée mais après le repas du
soir, dans le dortoir silencieux, elle mettait beaucoup de temps à
s’endormir.  Pour  elle,  plus  que  pour  Jean,  cette  situation  était
difficile à vivre. Son frère, au moins, passait la semaine avec l’un
de  ses  parents.  Elle  n’avait  droit  qu’à  quelques week-ends, de
temps en temps. Pour compenser, elle s’était créée un monde bien
à elle dans lequel elle était une personne importante et respectée,
une  personne  qui  s’occupait  des  autres  et  dont  les  autres  s’occu-
paient. Il était fréquent de la voir parler toute seule, comme à un
auditoire. Elle se complaisait dans cet univers fictif et n’en sortait
que pour répondre aux appels de son frère.
16Chapitre2
Les vacances à Néon Le Châtel
La veille du départ, Jean prépara ses affaires. Il sortit le sac
à dos que lui avait offert son père, y rangea des vêtements, et
n’oublia pas son jeu d’échec. Son père lui avait appris à jouer, et
quand ils se voyaient, ils ne manquaient pas de faire une partie.
Il eut du mal à trouver le sommeil ce soir là. Il pensait à
tout ce qu’ils allaient faire ensemble durant ces vacances, à sa sœur
qui devait être aussi excitée que lui, à ce voyage en bus qu’il allait
faire le lendemain matin pour se rendre chez sa grand-mère. Son
premier voyage tout seul…
Après un rapide petit-déjeuner, il prit son sac préparé la
veille, et attendit patiemment que sa mère soit prête. Lorsqu’enfin
le  moment  du  départ  arriva,  une  sensation  bizarre  l’envahit,
mélange d’excitation et d’angoisse, excitation de retrouver sa sœur,
son père, mamie Zabou,  angoisse  de  ce  voyage  en  solitaire  qu’il
s’apprêtait à effectuer. Il parla peu dans la voiture. En arrivant à la
gare routière, son estomac se contracta un peu plus.
Sa  mère  s’occupa  d’acheter  son  billet.  Il  allait  prendre  le
bus 29, un direct jusqu’à Néon le Châtel. A l’arrivée, la maison de
sa grand-mère serait au bout de la rue. Connaissant l’endroit pour
s’y être rendu plusieurs fois, cette dernière partie devait marquer la
fin de son interminable attente.
« Amuse  toi  bien  mon  chéri.  Embrasse  ta  sœur pour moi.
J’aimerais  tant  t’accompagner…  »  Lui  dit  sa  mère  d’une  voix
navrée.  Il  savait  qu’elle  n’avait  pas  trop de  temps.  Elle  devait  se
trouver au travail à 9 heure au plus tard. Il l’embrassa et monta à
bord, son sac à dos pendu à son bras. Sa mère vérifia auprès du
chauffeur  qu’il  s’agissait  bien  du  bon  autobus  et  s’assura  qu’il
préviendrait  Jean  en  arrivant  à  destination  car  ce  n’était  pas  le
terminus.
Il la regarda par la vitre s’en aller d’un pas pressé. Elle lui
fit un dernier signe avant de disparaître dans sa voiture, happée par
17la  circulation.  Il  voulait  avoir  l’air décontracté,  mais  sa  nervosité
était apparente. Il se mordillait la lèvre, jouait avec la lanière de
son sac.
Après que le bus eut démarré, il se relaxa et sa tension
diminua. Il se mit à observer les autres passagers. Il y avait une
vieille dame, deux rangs devant lui, qui parlait à son petit chien.
Elle le tenait sur ses genoux et discutait avec lui comme s’il pou-
vait la comprendre. Il fut surpris par le dialogue imaginaire qu’elle
produisait  avec  l’animal.  Ses  yeux  grossissaient,  un  sourire  béat
apparaissait sur ses lèvres et elle faisait la moue. Puis elle reprenait
son discours, s’arrêtait, attendait une réponse et recommençait les
mêmes gestes.
Un gros homme en costume lisait son journal plus loin sur
la gauche. Jean voyait son crâne qui luisait à la lumière artificielle
de la veilleuse.
Un couple occupait la place derrière le chauffeur. Ils étaient
tous  les  deux  jeunes  et  passaient  leur  temps  à  s’embrasser.  Jean
trouvait cela dégouttant.
Il y avait aussi de nombreux étudiants. Certains lisaient et
révisaient leurs cours, d’autres, la tête contre la vitre, recherchaient
un sommeil qu’ils avaient quitté trop tôt, d’autres enfin bavardaient
simplement. Son observation terminée, il se sentit bien plus à
l’aise. Il se détendit. Au fond ce n’était pas si compliqué que cela
de prendre le bus. Il tourna sa tête vers l’extérieur, et regarda défi-
ler le paysage. Il y avait des routes, des voitures, des gens qui
s’affairaient.  Puis  la  ville se fit moins présente. Aux alentours,
c’était maintenant la campagne. Il y avait des champs.
Il y avait des arbres. Ces voyages étaient fatigants. Depuis
plusieurs heures il était ballotté. Le siège n’était  pas confortable.
Quant à la route, si elle était relativement droite, son état laissait à
désirer. Les pluies abondantes de ces derniers jours y étaient sans
doute pour beaucoup. Et toujours ces champs à perte de vue.
Arthenon se demandait quand il allait arriver. Les voyages jus-
qu’au château lui avaient toujours semblé long, mais celui-ci était
de loin le pire de tous. Il regrettait d’avoir accepté l’invitation du
comte  De  l’Amergnie.  Ce  dernier,  qui  rendait  visite  au  seigneur
Horttuc, l‘avait prié de se joindre à lui, et en courtois gentilhomme,
Arthenon avait accepté. Le gros comte dormait, et ronflait qui plus
est, ce qui gênait terriblement le chevalier. Il enviait ses compa-
gnons de voyage, qui eux avaient choisi leurs chevaux pour les
18mener à Cordilac, la première ville du sud par delà le royaume de
Calderic. C’était une cité marchande, où les êtres de tous les royau-
mes, de toutes les républiques, de tous les empires se retrouvaient
pour  leur  troc.  La  sécurité  y était  très  stricte,  et  Arthenon  ne  s’y
était jamais senti vraiment à son aise. D’une manière générale, il
détestait devoir se séparer de son épée. Mais aucun homme en
arme  ne  pouvait  pénétrer  dans  l’enceinte  de  la  forteresse.  Pour
accéder à l’intérieur de ces murs, tout individu devait se conformer
aux  mêmes  mesures.  Il  n’y  avait  aucune exception, aucune, pas
même pour un envoyé officiel du roi Calderic. Après avoir précisé
l’objet  de  la  visite,  chacun  devait  se  dévêtir  complètement  et
enfiler une toge de visiteur. Il s’agissait de grandes robes, dont les
couleurs variaient en fonction du but de la visite. Ces règles
draconiennes  avaient  assuré  à  cette  place  la  réputation  d’être  le
plus sûr de tous les marchés existants.
Même  les  marchandises  n’entraient  pas  à  l’intérieur.  Les
marchands  en  faisaient  l’inventaire  en  arrivant,  et  leurs  produits
étaient stockés dans des enclos prévus à cet effet. Le négociant,
vêtu  d’une  tunique  bleue,  se  voyait  attribué  un  espace  dont  la
position dépendait du type de marchandises vendues. La vente se
faisait grâce à des catalogues dans lesquels chaque article était
répertorié, par nombre, prix et qualité. Ces listes étaient réguliè-
rement  inspectées  par  des  contrôleurs  de  la  ville  qui  s’assuraient
ainsi de leur bonne tenue et de leur mise à jour. Tout fraudeur se
voyait mis à l’amende, et éventuellement banni en cas de récidive.
Ces contrôles étaient la clé de voûte de la réputation de la ville. Si
un acheteur voulait malgré tout voir sa marchandise, il devait
attendre la tournedait suivante. La tournedait était une navette
interne qui passait de stand en stand et permettait de se rendre aux
entrepôts, pour inspecter avant vente. Une fois achetée, la mar-
chandise  était  transposée  dans  la  cellule  de  l’acheteur,  qui  la
récupérait en quittant la cité. Les paiements étaient effectués à la
sortie et contrôlés par la ville. Bien entendu, chaque transaction
était taxée… mais c’était le prix de la sécurité.
Arthenon avait toujours été fasciné par ce système, et par sa
fiabilité. Les règles étaient acceptées par tout le monde. Mais il
avait entendu dire qu’il avait fallu beaucoup de temps pour que la
renommée de la place se fasse.
Calderic envoyait régulièrement son maître chevalier en
mission diplomatique à Cordilac. Pourtant Arthenon savait
19pertinem-ment que son âge ne lui permettait pas de négocier. Il
était d’ailleurs presque toujours accompagné, outre ses gardes, par
deux ou trois ambassadeurs. Il soupçonnait une raison différente à
son implication. Certes, sa renommée et ses victoires sur Tergaloc
étaient fort bien connues des Cordilais, mais cela ne justifiait pas sa
présence à une table de discussions auxquelles il ne participait de
toute façon pas. Au lieu de perdre son temps dans ces intermi-
nables palabres qui n’en finissaient pas et au cours desquelles les
affaires du royaume et de la cité étaient discutées, Arthenon passait
la plus grande partie de son temps avec Heleorcat, la fille du
seigneur Horttuc. Ils avaient le même âge, et elle était sa compagne
de jeu depuis presque toujours. Aussi loin que sa mémoire lui
permettait  de  remonter,  il  avait  l’impression  de l’avoir  toujours
connue.  Ils  s’entendaient  à  merveille.  Heleorcat  était  une  joie  de
vivre. D’ordinaire coiffée de petites nattes, avec des yeux noisette
et rieurs, elle passait la plupart de son temps à chanter, danser et
était toujours souriante. Lorsqu’elle éclatait de rire, la cité entière
riait, et ce rire était presque aussi célèbre que le marché mis en
place  par  son  père,  ou  la  bravoure  d’Arthenon  sur  un  champ  de
bataille. Lorsqu’il était avec elle, le sérieux d’Arthenon n’était pas
aussi perceptible que  d’ordinaire,  et  ses  beaux  yeux  gris  bleus
pétillaient de leur plus bel éclat. Heleorcat avait cette faculté de
transmettre sa bonne humeur, sans le moindre effort.
Ils passaient des heures ensemble, tantôt à jouer à cache-
cache, tantôt à se raconter des histoires, à imaginer leurs vies
futures. Lui deviendrait le plus grand chevalier de tous les temps,
reconnu pour son honneur, sa fidélité en amitié comme en amour,
sa bravoure, son honnêteté, sa droiture et sa justesse. Elle serait
princesse, dans un royaume où le malheur n’existerait pas, où les
pauvres auraient à manger, de quoi se loger, se vêtir, un royaume
où le bonheur serait à la portée de tous, et partagé par tous.
Ainsi, ils refaisaient le monde.
Lorsqu’il  repartait  après  ces  longs  voyages  aux frontières
du royaume, Arthenon, était heureux, triste mais heureux. En
repartant ce jour là, dans le carrosse qui le ramenait, il repensait à
ces trois longues journées qui venaient de s’écouler. Il entendait le
comte de l’Amergnie parler à deux des ambassadeurs, qu’il avait
invités à monter, du résultat des récentes tractations. Que tout cela
était ennuyeux. Il ferma les yeux pour mieux se concentrer sur le
sourire enchanteur de la fille d’Horttuc…
20« Nous sommes arrivés…. ».
Il  ouvrit  les  yeux…Le  chauffeur du bus le secouait
gentiment. Il mit quelques instants à réaliser qu’il venait d’arriver à
Néon le Châtel.
Il remercia le chauffeur et descendit. Il se frotta les yeux,
entendit  le  bus  démarrer,  et  réalisa  qu’il  avait  oublié  son  sac  sur
son siège. Sans réfléchir, il se mit à courir derrière le car en faisant
de grands signes de la main et en criant. Ce ne furent pas ses gestes
qui alertèrent le chauffeur mais le crissement des pneus suivis d’un
long coup de klaxon. Jean se trouvait au milieu de la route. Une
voiture  venait  de  freiner  et  de  faire  une  embardée  pour  l’éviter.
Tandis que le conducteur de la voiture pestait, le chauffeur du bus
avait stoppé son véhicule et était descendu. Après quelques expli-
cations,  Jean  se  retrouva  sur  la  place  qu’il  avait quittée quelques
minutes plus tôt. Son cœur battait la chamade. Il tenait son sac dans
ses  bras  et  marchait  d’un  pas  pressé  vers  la  maison  de  mamie
Zabou. Il voyait le vieux porche se dessiner. Il grimpa quatre à
quatre les petites marches qui menaient à la porte et appuya sur le
bouton de la sonnette. Le moment tant attendu était enfin arrivé.
Il était le premier à être arrivé. Il embrassa sa grand-mère et
la harcela de mille questions.
« Sais-tu quand ils vont arriver? Que va-t-on faire pendant
ces quelques jours à passer tous ensemble? Crois-tu que nous
pourrons aller au parc ? As-tu reçu des nouvelles de papa et
Amélie?… ». Il les enchaînait les unes à la suite des autres, sans
attendre les réponses. Il finit par stopper, réalisant que l’absence de
son géniteur n’annonçait rien de bon. Il demanda encore:
« Pourquoi ne sont-ils pas encore arrivés ? Ne devraient-ils
pas être déjà là ? ».
« Bah, tu connais ton père. Il devait partir hier en début
d’après-midi, mais une réunion de première urgence l’a retenu…Ils
sont partis hier soir, très tard. Ils m’ont appelé à minuit et demi. Ils
s’arrêtaient dans un hôtel aux environs de Mâcon. Ils arriveront en
fin de matinée. As-tu déjeuné ce matin? Je t’ai préparé des crêpes
et un chocolat chaud et velouté, comme tu les apprécies. »
Ils continuèrent leur discussion en ce dirigeant vers la
cuisine. Jean prit son meilleur petit-déjeuner de l’année. Les crêpes
que lui avait préparé mamie Zabou étaient, comme à l’accoutumée,
divines. Elles étaient légères et onctueuses. Elles avaient ce petit
renflement en leur milieu qui donnait à la pile l’impression qu’elles
21étaient toutes posées sur une grosse bille. Jean en prit au miel, au
Nutella, au sucre, à la confiture de fraise, à la confiture d’abricot et
à la crème de marron. Il en mangea, et mangea encore, jusqu’à ce
qu’il  soit  tellement  plein,  qu’il  ne  lui  fut  physiquement  plus
possible d’en ingurgiter davantage.
Le reste de la matinée, interminable, fut passée à préparer le
déjeuner. Mamie Zabou avait cuisiné leurs plats préférés. Il y avait
du foie gras pour commencer, accompagné par une salade verte.
Suivaient des quenelles de brochets en sauce avec du riz, et pour
finir une énorme mousse au chocolat. Certes, un palais habitué aux
plus grandes tables pourrait trouver le mélange indélicat, mais ces
plats  allaient  combler  les  deux  enfants… et leur grand-mère le
savait.
La table dressée, le repas préparé, ils ne leur restaient plus
qu’à attendre. Jean, qui avait rêvé de ce moment depuis plusieurs
semaines, ne tenait plus en place. Il se rongeait les ongles, se levait
toutes les cinq minutes, posait dix fois les mêmes questions, et dix
fois  n’écoutait  pas  les  réponses.  Sa  grand-mère,  heureuse  d’avoir
son petit-fils avec elle, répondait avec un grand sourire et toujours
la même douceur,  émerveillée par tant de vie.  Puis l’enfant finit
par  se lasser. Il s’assit dans le fauteuil, les yeux rivés à la grosse
pendule qui, imperturbablement, battait au rythme des secondes qui
s’écoulaient. Ils restèrent ainsi de longues minutes, sans réellement
parler. Mamie Zazou qui appréciait aussi ce moment de calme,
attendait patiemment.
Lorsque le téléphone sonna, le regard de Jean se décom-
posa. Si le voyage s’était passé comme prévu, son père n’appelle-
rait pas, il sonnerait simplement à la porte.
« Allo, oui ». Jean regardait sa grand-mère dont le visage
s’assombrissait.
« C’est plutôt ennuyeux….Il va être déçu… Bon d’accord
». Elle raccrocha, et jeta un regard où se mêlait tristesse, désarroi et
impuissance.
« Je vais aller éteindre le four » dit-elle simplement. Jean
resta vaillant, même si l’énorme chagrin qui l’emplissait ne deman-
dait qu’à sortir en grosses larmes. Il resta brave. Il entendit les pas
de sa grand-mère dans le couloir qui menait à la cuisine. Puis il prit
sa tête dans ses mains et ferma les yeux. Ces vacances tant
attendues venaient juste de commencer et déjà rien ne se passait
comme prévu.
22Il entendit alors des pas dans le couloir, des pas rapides, les
pas  de  quelqu’un  courant.  Il  rouvrit  les  yeux  et  son  visage
s’illumina.  Sa  petite  sœur,  un  énorme  sourire  jusqu’aux  oreilles,
venait  d’entrer  dans  la  pièce.  Il  se  leva  et  se  précipita  à  sa
rencontre. Ils hurlaient de joie. Ils s’étreignirent pendant de longs
instants. Le frère et la sœur étaient de nouveau réunis. Jean jeta un
rapide coup d’œil vers la porte et y découvrit sa grand-mère, elle
aussi souriante, qui lui fit un clin d’œil narquois. Elle entra dans la
pièce, suivie par son fils. Jean se jeta dans les bras de son père,
rejoint presque aussitôt par Amélie.
«Aller, à table maintenant…vous devez tous être affamés».
Le repas fut formidable. D’abord parce qu’il était délicieux,
ensuite et surtout parce que la joie était palpable jusque dans les
moindres mouvements des convives. Jean, malgré son jeune âge,
appréciait ces instants  de  félicité.  Il  les  savourait  d’autant  plus
qu’ils étaient rares dans sa vie. Seule sa mère manquait pour que le
bonheur soit total. Edmond raconta le voyage, le départ retardé à
cause d’un appel urgent de son directeur. Ce dernier téléphonait de
Londres,  où  la  société  qu’il  dirigeait,  s’apprêtait  à  ouvrir  une
agence. Son chef était à la recherche d’informations commerciales
et techniques. Edmond raconta que, voyant la communication
s’éterniser, il avait simulé une panne de batterie de son téléphone
portable au moment où son patron allait lui annoncer une grande
nouvelle.
« Ce genre de nouvelle peut prendre plusieurs heures avec
Arthur, même au téléphone. Alors…j’ai menti et lui ai fait croire
que ma batterie était déchargée ». Les enfants, incrédules, le
regardaient les yeux grands ouverts.
Il  leur raconta  qu’il avait  un jour  acheté un  simulateur de
son. Un gadget stupide mais dont l’un des bruitages, un pet sonore,
l’avait amusé. Il ne l’avait jamais utilisé, mais l’avait toujours avec
lui car il l’utilisait comme porte-clés. La combinaison qui produi-
sait le son 29 était exactement ce dont il avait eu besoin. Trois
petites  sonneries  rapprochées,  qu’il  fit  sonner  une  première  fois,
puis une deuxième 30 secondes plus tard, avant de raccrocher.
C’était la première fois qu’il mentait ainsi à son supérieur. Jusqu’à
ce jour, il avait consacré à son travail la plus grande priorité, mais
il  était  fier  de  pouvoir  annoncer  à  ses  enfants,  ce  soir  là,  qu’il
l’avait  fait  pour  eux,  pour  tenir  ses  engagements.  La  gratitude se
lisait sur leurs visages.
23Ensuite, parti avec trois heures de retard, il avait dû stopper
en cours de route car la fatigue s’était fait sentir de plus en plus et
qu’il n’avait pas voulu continuer dans ces conditions.
Ils avaient englouti, sa fille et lui, un petit-déjeuner copieux
avant de reprendre la route au matin.
« Et quand ils m’ont appelée, pour me dire qu’ils étaient à
la  porte  et  qu’il  fallait  venir  leur  ouvrir  sans  que  tu  le  saches,  je
n’ai  pas  eu  d’autre  choix  que  de  simuler  une  mauvaise nouvelle.
Désolé mon chéri », s’excusa mamie Zabou.
«  C’était  la  meilleure  surprise  que  tu  pouvais  me  faire  »
répliqua Jean pour lui prouver, si besoin était, qu’il ne lui en tenait
absolument pas rigueur.
Le reste de la journée s’écoula beaucoup trop vite. Amélie
et Jean passèrent leur après-midi à jouer, comme ils en avaient
l’habitude avant que leurs parents ne se quittent. Ils se disputaient
cependant beaucoup moins. Autrefois, il y avait toujours mille
raisons, plus futiles les unes que les autres, pour se chamailler.
Lorsque l’on passe tout son temps avec son frère ou sa sœur, les
prétextes ne manquent pas pour déclencher une bataille.
A cet instant, ils appréciaient tous les deux le moindre
moment passé ensemble, et rien n’aurait pu le gâcher, surtout pas
une dispute frivole.
A  l’heure  du  coucher,  après  s’être  lavés  les  dents,  ils
s’allongèrent dans un lit double et leur grand-mère leur conta une
histoire. Une histoire merveilleuse où, chevaliers et princesses,
dragons et créatures enchanteresses, se mêlaient et vivaient de
fantastiques aventures.
«  …et  ils  vécurent  heureux  et  pour  toujours  »  termina
mamie  Zabou.  C’était  une  conteuse  formidable  et  chaque  exploit
raconté de sa bouche, était plus réel que nature. Elle narrait les
détails comme si elle les avait vécus. Ils adoraient l’écouter.
« Si seulement tout cela était vrai » commenta Jean d’une
voix rêveuse, « ce serait vraiment bien. Tu crois que cela a existé
un jour? » Ajouta-t-il après que sa grand-mère eut terminé.
Le regard de la vielle dame changea et ses yeux s’humidi-
fièrent. Elle se tut un instant, comme pour rechercher dans ses
souvenirs  la  réponse  à  donner  et  répondit  d’une  voix  légèrement
tremblante:
« Qui sait ? Peut-être un jour découvriras-tu que tout cela
fut réel, dans un autre lieu, à une autre époque. Peut-être de telles
24aventures sont-elles  encore  accessibles  aujourd’hui».  Ce  soir  là,
Jean  s’endormit  heureux.  Intrigué  par  les  dernières  paroles  de  sa
grand-mère il se mit à penser à toutes ces histoires...
C’était un jour de triomphe pour Calderic et ses chevaliers.
Arthenon et ses hommes revenaient d’une mission dans le nord du
pays où des Orgidocs avaient été repérés. Deux jours auparavant, le
roi  lui  avait  demandé  de  prendre  le  commandement  d’une
expédition pour assurer la sécurité du royaume. C’était la première
mission de cette importance qui lui était confiée. Le jeune cheva-
lier était fier et voulait se montrer à la hauteur de cette tâche... Il
était parti avec toute la confiance de la jeunesse, sans vraiment
prendre la mesure du danger que ses compagnons et lui allaient
affronter.
Après plusieurs heures de marche, ils étaient arrivés près du
village de Septago. Ils y avaient établi leur campement, près d’une
clairière, à quelques lieues de la petite bourgade. Arthenon avait
envoyé trois de ses hommes dans le village pour recueillir les
témoignages des habitants. Il avait ensuite instauré des tours de
garde ; ils avaient passé une nuit sans encombre. Le lendemain, ils
s’étaient  réveillés  sous  un  soleil  brillant  de  tous  ses  feus. Une
journée  magnifique  s’annonçait.  C’est  à  ce  moment  que  le  jeune
guerrier  s’était  rendu  compte  que  ses  éclaireurs  n’étaient  pas
revenus de leur mission de reconnaissance. Il avait déclenché
l’alerte,  juste  avant  qu’une  horde  d’Orgidocs  montés  sur  des
slaputus, ne se présente pour attaquer leur campement. Ils avaient
été rapidement encerclés. En surnombre, les Orgidocs avaient
avancé, confiants. Ni Arthenon, ni aucun de ses soldats ne s’étaient
attendus à voir débarquer leurs ennemis en telle quantité. Mais en
chevalier expérimenté, et en chef hors pair, malgré son jeune âge, il
avait donné des consignes à ses plus anciens compagnons. Les
créatures de Tergaloc avaient continué leur progression sans
crainte. Le jeune chef avait fait un petit signe de tête à son second.
Ce dernier avait ramassé une torche éteinte, posée à ses pieds.
Arthenon avait enlevé le petit collier qu’il portait autour du cou et
le lui avait lancé. Au bout de la petite chaînette en argent, que lui
avait offert Heleorcat, pendaient deux pierres. Le commandant en
second  les  avait  frottées  l’une  sur  l’autre.  La  gerbe  d’étincelles
avait  enflammé  le  morceau  de  bois  imbibé  d’alcool.  Quelques
instants  plus  tard,  le  feu  avait  pris  dans  la  tranchée  qu’Arthenon
avait faite creuser autour du camp.  Le  brasier  n’était  pas  très
25imposant,  mais  les  brindilles  d’herbes  humides,  disposées  sur  le
bois sec, avaient dégagé une fumée épaisse…et tous savaient que
les slaputus détestaient l’odeur de la fumée. La panique avait gagné
les rangs ennemis et les Orgidocs avaient été rapidement désar-
çonnés  de  leurs  affreuses  montures  qui  s’enfuyaient  terrorisées.
Arthenon avait sonné l’attaque avant que les monstres de Tergaloc
n’aient eu le temps de se réorganiser. Le combat n’avait pas duré,
et ce qui était apparu comme  une  situation  très  critique,  s’était
transformé en une superbe victoire pour le jeune chevalier. Il
revenait triomphant avec trois prisonniers…
Jean  n’avait  pas  connu  meilleure  nuit  depuis  une  éternité.
En se réveillant le lendemain matin, il s’étira. Il se sentait léger. Il
regarda  sa  sœur  qui  dormait  toujours.  Elle  était  relaxée.  Aucun
muscle de son visage n’était contracté. Il resta quelques instants à
la contempler.
« C’est la meilleure petite sœur du monde » pensa-t-il.
Comme souvent en pareilles circonstances, elle avait senti
le regard de son grand frère et s’était réveillée.
Quelques minutes plus tard, ils descendaient les escaliers en
courant et en hurlant vers la cuisine. Mamie Zabou et son fils
étaient tous deux attablés. Edmond lisait le journal, parcourant
rapidement les pages, tout en discutant. Leur grand-mère souriait.
Elle aussi était heureuse.
Tout était prêt pour les enfants. Cela faisait partie de la
magie de mamie Zabou: elle devinait toujours l’heure à laquelle ils
allaient se réveiller. Aussi loin qu’ils pouvaient remonter dans leur
mémoire, lorsqu’ils étaient arrivés dans cette cuisine après une nuit
de sommeil, ils avaient toujours trouvé un bol de cacao fumant,
quelques tartines grillées mais pas trop, de délicieuses confitures
que faisait leur grand-mère, des fruits, des céréales, des jus de
fruits frais, quelquefois des croissants, des pains aux raisins ou des
pains au chocolat.
La journée commençait parfaitement. Leur père était dispo-
nible,  et  un  dimanche,  il  n’était  pas  question  qu’il  réponde  au
téléphone. Ils avaient décidé d’aller au parc après le petit-déjeuner.
C’était une aire de jeu située à une centaine de mètres de la maison.
En dévorant leurs tartines, Jean et Amélie évoquaient les parties de
toboggans, balançoires et autre cache-cache qu’ils allaient y faire.
Dans l’après-midi, ils avaient prévu d’aider leur  grand-mère dans
son jardin. Mamie Zabou possédait un petit, mais magnifique jar-
26din, dans lequel elle passait beaucoup de temps. Elle avait des
fleurs somptueuses, de toutes les couleurs, et les deux enfants
adoraient cet endroit. Chaque fois qu’ils s’y rendaient, leur grand-
mère leur montrait de nouvelles plantes, de nouveaux boutons, de
nouveaux  arbrisseaux,  et  chaque  fois,  elle  leur  racontait  d’où
provenaient ses nouvelles acquisitions, et chaque fois ils oubliaient
tout. Non qu’ils ne s’y intéressaient pas, mais plutôt ils ne voyaient
pas l’intérêt que cela pouvait avoir.
« Jean, te souviens-tu du nom de cette jolie petite fleur
violette? » demanda ainsi mamie Zabou.
« Heu…un magnolia? » lui répondit-il dubitatif.
Elle respira profondément, regarda furtivement vers le ciel
et  reprit  ses  explications  avec  l’espoir  secret  qu’un  jour  il  s’en
souviendrait.
La journée fut un véritable succès. Tout se déroula comme
prévu. Du moins jusqu’à ce que le téléphone d’Edmond sonne, en
fin d’après-midi. Ils s’apprêtaient à prendre leur repas en regardant
un film à la télévision, comme ils en raffolaient tant. Ils n’étaient
pas accros au petit écran outre mesure, mais le simple fait de
changer  la  routine  quotidienne,  en  ayant  l’autorisation  de  faire
quelque chose qui d’ordinaire ne l’était pas, les mettait en transe.
La bonne humeur de la journée retomba d’un coup après que leur
père eut décroché le combiné.
« Ah, bonsoir monsieur  Sermandin… Non, vous ne me
dérangez  pas… Ah oui, je suis désolé, mais ma batterie était
déchargée… oui… un  instant  ».  Il  se  leva,  avec  l’air  grave  qu’il
prenait habituellement lorsqu’il consacrait du temps à son travail,
et sortit de la pièce.
Un silence  pesant  s’installa.  C’était  ce  genre  de  situation
qui avait en partie conduit Edmond et Jacqueline au divorce. Cette
distance, que son travail mettait entre lui et ses proches, avait été le
facteur principal de la ruine de leur famille. Les enfants, sans en
avoir pleinement conscience, le savaient. Ils n’avaient soudain plus
faim. Ils regardaient machinalement les images défiler à la télé-
vision.
27Chapitre 3
Le trésor de mamie Zabou
Mamie Zabou se leva, et comme toujours dans ces mo-
ments là, elle tenta de détendre l’atmosphère par une diversion.
« Les enfants » dit-elle, « Je crois que vous n’avez jamais
visité  le  grenier  dans  lequel  s’entassent  tous  ces  objets  qui  me
viennent de mes parents, de mes grands-parents, et d’autres avant
eux. Si je vous annonçais que demain nous pourrions passer un peu
de temps à rechercher de quoi se déguiser là haut, seriez-vous
partants ? »
Deux visages, de nouveau illuminés, comme si les piles de
la vie s’étaient remises en route, lui répondirent en cœur:
« Oh ouais, trop cool ». C’en était fini de tristesse et mélan-
colie. La machine à rêver que sont les enfants fonctionnait à plein
régime.
« Avais-tu des pirates parmi tes ancêtres? Avec des vieux
pistolets et des sabres tordus ? »
« Et des princesses, y avait-t-il des princesses? »
La grand-mère sourit.
Mais  une  nouvelle  fois  l’ambiance  se  dégrada.  Leur  père
venait de revenir dans la pièce, l’air grave, les sourcils froncés, le
regard las.
« Il faut que je sois à la boite demain matin. Nous partons
Amélie. Désolé ». La petite fondit en larmes instantanément.
« Edmond, tu ne peux pas leur faire ça. Ils attendent cette
semaine ensemble depuis trop longtemps. Et puis, c’est dangereux
d’emmener la petite. Tu vas rouler vite car il est déjà vingt heure
trente. Si tu dois rentrer, rentre. Ne peux-tu pas laisser Amélie ?
S’il  le  faut  je  la  ramènerai  en  train  le  week-end  prochain.  Qu’en
dis-tu? ».
Leur père réfléchit quelques instants. Le chagrin de sa fille
et  la  tristesse  qu’il  pouvait  lire  sur  le  visage  de  son  fils  lui  arra-
chaient  le  cœur.  Il  avait  toujours  voulu  le  bonheur  de  ces  deux
28petits  êtres  plus  que  tout  au  monde.  Mais  il  n’avait  jamais  été
capable de refuser quoi que ce soit à ses supérieurs. Il avait
toujours pensé que c’était le meilleur moyen pour réussir dans la
vie, que le bonheur de sa famille dépendait de sa réussite profes-
sionnelle,  que  ce  bonheur  était  directement  lié  à  l’argent  qu’il
pouvait ramener. Après tout, avec de l’argent il pouvait leur ache-
ter tout ce dont ils avaient besoin. Pour la première fois de sa vie, il
se  rendait  compte  qu’il  avait  peut-être tort, et que ce dont ses
enfants  avaient  vraiment  besoin,  c’était  d’une  famille  unie,
d’amour  et  d’attention  qu’aucune  pièce  de  monnaie  ne  pouvait
acheter. En voyant sa fille sangloter, il réalisa que sa vie profes-
sionnelle réussie avait surtout contribué à la ruine de son mariage
et qu’elle était en train de faire le malheur des personnes à qui il
tenait  le  plus  au  monde.  Il  n’avait  pas  le  temps  d’approfondir  sa
réflexion, car il devait prendre une décision prompte, mais pour la
première fois, il doutait du bien fondé de la priorité qu’il accordait
à son travail.
Il releva la tête et répondit :
«  C’est  une  très  bonne  idée…je  reviendrai  le  week-end
prochain et nous redescendrons ensemble. D’accord ma chérie? »
Malgré ses grands yeux encore rouges et humides,
l’esquisse d’un sourire suffit à lui faire comprendre qu’il venait de
prendre la bonne décision. Amélie se jeta dans ses bras, et le serra
très fort en lui disant « merci, oh merci papa ».
Jean ne dormit pas aussi bien que la nuit précédente. Cet
intermède du patron qui appelle un dimanche lui avait fait repren-
dre le triste goût de la réalité; son père ne serait jamais disponible
rien que pour ses enfants, il y aurait toujours son travail entre eux
et lui. Il commençait à entrevoir son père différemment. Il pensait
aussi, qu’une fois de plus, il devrait quitter sa sœur à la fin de la
semaine. C’était prévu depuis le début, mais il l’avait oublié après
ces deux jours de rêve. Et puis, la difficulté qu’il  éprouvait  à
trouver le sommeil ce soir là, venait aussi, qu’il le veuille ou non,
d’une  certaine  inquiétude  relative  au  voyage  de  son  père.  Il  était
parti pressé, pour un long trajet de nuit. Cela ne lui disait rien de
bon. Il finit cependant par s’endormir.
Durant la nuit, il s’éveilla en sursaut. Dans le silence noc-
turne, il entendit gratter. Seul le vent au dehors l’empêchait d’être
catégorique.  Il  tendit  l’oreille,  et  n’eut  plus  l’ombre  d’un  doute.
Dans l’obscurité, il distingua une silhouette. C’était vraisemblable-
29ment un animal. Arthenon sortit sa dague et rampa, silencieux,
jusqu’à  l’entrée  de  la  tente.  Il  s’immobilisa,  écoutant  avec  un
regain  d’attention.  La  bête – il avait maintenant la certitude que
c’en  était  une – était allongée à environ 10 pas de sa tente. Elle
grattait doucement le sol. Le courageux chevalier sortit. L’animal
cessa son geste et le regarda fixement. Arthenon sourit et baissa
son arme. Il avait déjà aperçu ce loup plusieurs fois par le passé,
mais jamais d’aussi près. Il s’approcha lentement. La bête le fixait
toujours du regard. Il ne montrait ni peur, ni agressivité. Arthenon
n’avait jamais vu d’animal aussi beau. Son pelage blanc paraissait
doux.  Ce  qui  impressionnait  le  plus  le  jeune  garçon,  c’était  son
regard. Il n’aurait jamais pensé qu’un loup puisse avoir les yeux si
expressifs. Ils étaient très clairs, mi-bleu, mi-gris. Arthenon y lisait
du respect, il y voyait la confiance. Lui non plus n’avait pas peur.
L’animal l’avait senti.
Ils restèrent ainsi plusieurs minutes. Puis le loup se leva et
marcha vers le jeune chevalier. Ce dernier lui caressa doucement la
tête.  Ils  savaient  tous  les  deux  qu’à  partir  de  ce  jour  ils  seraient
inséparables.
« Je vais t’appeler Soulmil. Si tu le veux bien, nous devien-
drons amis ».
Le loup tourna son regard vers lui et le regarda fixement.
Arthenon entendit du bruit derrière lui. Il se retourna.
Il  ne  voyait  rien.  Il  faisait  nuit  noire.  Il  scruta  l’obscurité
pour revoir son nouvel ami. Mais il n’y avait rien. Il tendit la main
pour allumer la lumière. Sa chambre était vide. C’était la première
fois  qu’un  rêve  était  aussi  réel.  Il  était  presque  certain  d’avoir
caressé le loup. La chaleur du pelage de l’animal était toujours très
présente dans sa main. Il la regarda attentivement dans l’espoir d’y
découvrir quelques poils, mais il ne trouva rien.
Il regarda sa montre. Il était trois heures. Il se recoucha. Il
ne pouvait s’empêcher de penser à Soulmil. C’était étrange.  Il se
rendormit.
Le lendemain, une partie de la magie du week-end avait
disparu. Il était toujours heureux, mais la vie était redevenue
normale. Il comptait les jours qui lui restaient à passer avec sa
sœur.  Après  leur  petit-déjeuner, leur grand-mère les emmena au
marché. Jean était pensif. Amélie le sentit, mais optimiste de natu-
re, elle prenait la vie comme elle venait. Elle était encore trop jeune
pour se poser des problèmes existentiels. Elle était en vacances,
30elle avait son frère et sa grand-mère, et elle était en train de
déguster une excellente religieuse au chocolat. Tout allait pour le
mieux. Sa gaieté finit par vaincre les idées noires qui assaillaient
Jean, et au retour, les deux enfants se tenaient la main en chantant.
Après le repas, leur grand-mère leur dit:
« Alors mes chéris, êtes-vous prêts à découvrir ce que votre
père n’a jamais découvert? »
Deux paires d’yeux grands ouverts étaient braqués sur elle.
Les  enfants  se  levèrent  d’un  bond  et  se  jetèrent  dans  les  bras  de
mamie Zabou.
« Ce que vous allez voir maintenant, je suis la dernière à
l’avoir vu » continua-t-elle en se dirigeant vers l’escalier menant au
premier étage. Ils stoppèrent devant la porte de la chambre de leur
grand-mère. Ils n’y étaient presque jamais entrés. Ils n’avaient pas
fait attention à la trappe, dans le plafond, au fond à gauche de la
pièce.
«  Je  crois  qu’il  est  temps  pour  moi  de  partager  ce  secret
avec quelqu’un » ajouta-t-elle en prenant un escabeau qu’elle plaça
de manière à pouvoir accéder à la trappe.
« Pourquoi dis tu cela? » demanda Jean. « Tu as tout le
temps pour nous le montrer ». Sa grand-mère lui sourit tendrement.
Elle lui fit un clin d’œil rassurant.
« Tu sais, à mon âge, on n’est jamais certain de revoir ceux
qu’on aime. C’est la vie. Mais il faut se préparer, même si c’est la
dernière chose que l’on souhaite ».
Cette réponse laissa Jean perplexe. Sa grand-mère était
encore  jeune  et  cela  faisait  plusieurs  allusions  qu’elle  laissait
échapper. Le souci causé par ces paroles fut très vite dissipé par
l’excitation  d’Amélie  qui  attendait  de  monter  dans  ce  grenier
mystérieux.
Mamie Zabou alla dans son placard, prit un trousseau de
clefs, monta sur l’escabeau jusqu’à atteindre la trappe. Les enfants
la virent prendre une petite clef et l’ouvrir avec difficulté car son
équilibre était précaire.
Elle redescendit, reprit son souffle et tendit le trousseau à
Jean.
« Tu es l’aîné, je te confie les clefs. Je ne me souviens plus
vraiment  ce  qu’elles  ouvrent,  et  de  toute  façon  je  ne  peux  plus
monter maintenant. A vous de découvrir. Ne cassez rien. Vous
pou-vez prendre tout ce que vous voulez. Faites juste attention de
31ne pas vous blesser. Vous aurez tous les jours de cette semaine
pour vos découvertes. Vous devrez tout remettre en place à
l’exception de ce que vous emmènerez avec vous dans vos sacs. »
Puis elle alla chercher deux torches électriques qu’elle leur
donna et s’assit dans son fauteuil. Elle prit un livre et commença à
le feuilleter. Elle savait que l’exploration allait prendre du temps.
Jean monta le premier. Il était un peu tendu. Il ne savait pas
ce qu’il allait trouver. Il passa la tête par la trappe et leva sa torche:
« Ouah » dit-il simplement. « C’est cool. Tu viens Amélie! ». Sa
sœur, d’ordinaire téméraire, n’osait pas grimper. Il s’agissait pour-
tant d’un escabeau à larges marches. Elle ne risquait rien. Consta-
tant son hésitation, il redescendit, la prit par la main et lui dit:
« Tu sais, c’est un grand honneur que nous fait mamie. Il ne
faut pas la décevoir. » Il était très sérieux, comme de coutume. Elle
suivit son conseil, et commença son ascension. Il lui tenait la main
et l’encourageait par des paroles rassurantes.
La pièce était  vaste. Curieusement, si  l’odeur de renfermé
était forte, il y avait très peu de poussière. Elle était hermétique-
ment close. Il y avait des malles, des caisses, des tableaux, toutes
sorte de choses entassées. Ils commencèrent leur recherche après
s’être regardés, un petit sourire au coin des lèvres.
Amélie se dirigea vers une énorme malle. Elle était fermée.
Elle se dirigea vers une autre un peu plus petite. Elle aussi était
fermée. Jean jeta son dévolu sur un coffre. Un énorme cadenas le
stoppa dans son élan. Amélie était revenue près de lui.
« Les clefs! Ce sont les clefs que nous a données mamie
Zabou qui les ouvrent » se mit elle à hurler.
« Oui, je sais…ce n’est pas la peine de crier » lui rétorqua
son frère avec un certain agacement.
Chacun voulut commencer à essayer les clés sur les objets
qui avaient attisé sa convoitise. Après quelques minutes de dispute,
ils  se  mirent  d’accord  et  s’assirent  près  d’une  grosse  caisse.  Il  y
avait une énorme serrure. Très méthodiquement, Jean commença à
essayer les clefs, une à une, en commençant par les plus grosses.
Aucune ne fonctionna et en désespoir de cause il les essaya toutes.
Rien  n’y  fit.  Il  ne  parvenait  pas  à  l’ouvrir.  Il  passa  les  clés  à  sa
sœur qui réitéra la manœuvre. Une nouvelle fois la tentative resta
vaine. Ils recommencèrent avec une autre boite, plus petite celle là.
Le  résultat  fut  identique.  Après  plus  de  trois  heures,  c’est  déçus
qu’ils redescendirent. Leur grand-mère lisait toujours paisiblement.
32« Ce ne sont pas les bonnes clés que tu nous as donné,
mamie » dit Jean d’un ton amer et désabusé.
« C’était drôle au début, mais plus après » ajouta sa sœur en
haussant les épaules et en soupirant.
Leur grand-mère posa son livre sur ses genoux, releva la
tête, replia ses lunettes et marmonna d’une voix très douce, à peine
audible:
« Ainsi va la vie. Drôle au début, souvent moins drôle après
un  temps.  On  n’y  trouve  pas  toujours  ce  qu’on  était  venu  y
chercher…Pourtant  elle  recèle  de  trésors,  parfois cachés, parfois
inaccessibles, la plupart du temps juste à porté de la main, pour peu
qu’on sache prendre le temps de les découvrir. Vous êtes montés
dans ce grenier avec l’idée que vous pourriez tout ouvrir simple-
ment en utilisant ces clés. Soyez plus naturels, apprenez à décou-
vrir cette pièce comme vous apprenez chaque jour de nouvelles
leçons de vie ». Elle s’arrêta quelques instants et continua un peu
plus fort en se levant :
« Je pense qu’un goûter serait le bienvenu ».
Ses paroles furent accueillies par des cris de joie. Leur
recherches, bien qu’infructueuses, les avaient affamés.
Ils ne retournèrent pas dans le grenier de la journée, déçus
qu’ils  étaient  de  leur  échec.  Ils  sortirent  et  jouèrent  trois  bonnes
heures dehors, sous le regard bienveillant de leur aïeule. Son
regard, fatigué par une existence longue et pas toujours heureuse,
brillait.  La  joie  et  la  vie  de  petits  enfants  faisaient  d’elle,  à  cet
instant, une femme comblée.
Ce soir là, dans son lit, Jean essaya de se remémorer les
paroles marmonnées par sa grand-mère. Que pouvaient-elles signi-
fier exactement ? Il savait que la solution était là, tout près. Il ne
réussissait simplement pas à se la figurer. Amélie, quant à elle,
après  avoir  réclamé  un  verre  d’eau  fraîche,  comme  chaque  soir,
s’endormit, sans se soucier de rien…
Le rideau de la fenêtre ondulait légèrement. La fraîcheur
pénétrait dans la chambre de la petite princesse. Les premières
lueurs  de  l’aurore  étaient  perceptibles.  Heleorcat  ouvrit  les  yeux.
Elle souriait, comme presque tous les jours lorsque venait l’heure
du réveil. Sa petite tête aux cheveux bouclés sortait à peine de sous
les couvertures. Sa nourrice entra.
« Bonjour mademoiselle. Il est temps de se préparer. Vos
parents vous attendent pour le petit-déjeuner »
33La princesse sortit de son lit, non sans produire un gros
bâillement, elle se frotta les yeux, et courut ouvrir sa grande
armoire. Comment allait-elle s’habiller? Tandis qu’elle farfouillait
à la recherche de la robe rose, du pull-over rouge et violet ou du
chemisier vert qu’elle choisirait de porter, sa nourrice s’affairait à
lui  refaire  son  lit.  La  séance  d’habillage  était  d’ordinaire  plutôt
longue.  La  fille  du  seigneur  d’Horttuc  passait  un  long  moment
chaque matin à essayer différents ensembles, à se regarder devant
le grand miroir de sa chambre. Ce jour là, pour la première fois,
elle  allait  assister  à  un  spectacle  donné  en  l’honneur  du  roi
Calderic, qui venait, avec ses chevaliers, rendre visite à son père.
Elle  était  excitée  à  cette  idée,  mais  sans  doute  l’était-elle encore
plus,  en  songeant  qu’elle  allait  revoir  Arthenon,  avec  qui  elle
s’entendait si bien. Sa nourrice la coiffa, en lui préparant de jolies
petites nattes. Elle pensait à tous ces jongleurs, danseurs et
troubadours qu’elle allait bientôt découvrir.
Tandis  qu’elle  prenait  son  petit-déjeuner dans la grande
salle  à  manger,  un  vacarme  se  fit  entendre  à  l’extérieur.  Les
trompettes de Cordilac annonçaient la venue de leur voisin.
« Dépêche toi, nous allons être en retard » lui dit son père.
La petite fille  avait un  appétit d’oiseau mais  elle prenait toujours
beaucoup de temps pour ce premier repas de la journée.
«  Je  vais  être  malade… je  n’en  veux  plus  »  finit-elle par
dire. Chaque fois dans cette situation, sa mère ou son père finissait
par céder. Impatient de se rendre à la rencontre de son hôte
prestigieux, ce fut le seigneur d’Horttuc lui-même qui coupa court
au repas de sa fille, non sans grommeler que c’était la dernière fois
qu’il cédait, et que la prochaine fois elle devrait tout finir.
Les chevaliers du roi Calderic étaient toujours impression-
nants dans leurs armures étincelantes. Bien que sans armes, comme
l’exigeait la tradition de Cordilac, les hommes qui accompagnaient
leur roi faisaient sensation. Heleorcat sourit lorsqu’elle vit Arthe-
non. Ce dernier lui rendit son sourire et hocha doucement la tête. Il
se permit même un discret petit signe de la main.
Après les habituelles politesses (qui prirent malgré tout plus
d’une heure), les convives furent invités à prendre place autour de
l’immense table de la salle de réception, appelée Aula, qui pouvait
recevoir plus de trois cents personnes et formait un rectangle,
ouvert dans l’une de ses largeurs pour faciliter le passage des ser-
veurs et artistes. Ce n’était pas l’heure de déjeuner, mais les deux
34cheminées fonctionnaient à plein régime. De confortables chaises à
accoudoir pour s’asseoir, la disposition en U de la salle, la chaleur
humaine et la fraternité qui réunissaient ces deux communautés,
offraient un endroit idéal pour passer du bon temps.
Le spectacle commença enfin. Heleorcat écarquillait de
grands yeux admiratifs et applaudissait à chaque prestation. Les
artistes étaient incroyables, et très doués. Après qu’une autre heure
se fut écoulée, le silence se fit soudain dans la pièce. Il avait été
provoqué  par  l’entrée  sur  la  piste  d’une  force  de  la  nature.  Un
géant mesurant au moins 2 mètres 30, avec des mains grosses
comme des roues de carrosses dont les doigts formeraient les
jantes. Il avait le visage défiguré, et était effrayant. Il marchait
doucement, comme si la masse qu’il devait déplacer, à chacun de
ses pas, était trop importante pour ses jambes. Il soulevait de la
poussière chaque fois que ses énormes pieds reprenaient contact
avec le sol. Chacun des hôtes dévisageait son voisin, se demandant
que faire, ne sachant pas si cet être monstrueux faisait partie du
spectacle, ou si sa présence était indésirable. Les gens chucho-
taient. Pour certains, c’était un évadé d’une prison lointaine, venu
se  venger  de  ceux  qui  l’y  avaient  jeté,  pour  d’autres,  c’était  un
monstre envoyé par Tergaloc. Tandis que les chuchotements
consécutifs à l’apparition du colosse continuaient, un roulement de
tambour imposa le silence. Une voix déclara :
« Gentes dames, gentils damoiseaux, y a-t-il  quelqu’un
dans cette noble assemblée, suffisamment téméraire pour relever
un défi de courage et affronter Grosmassik, ici présent».
Un  grand  rire  général  fit  écho  à  l’annonce.  Soulagés  tous
les  spectateurs  avaient  retrouvé  le  sourire,  persuadés  qu’il  s’agis-
sait  d’une  nouvelle  farce  et  que  personne  n’oserait.  Mais  c’était
sans  compter  la  bravoure  légendaire  d’Arthenon.  Ce  dernier  se
dressa. La tâche paraissait insurmontable, mais il ne pouvait pas ne
pas relever le défi. Arthenon, malgré son jeune âge, avait compris
toute la  signification  de  cette  provocation.  Le  seigneur  d’Horttuc
était resté de marbre en voyant arriver le géant. Il savait. Il voulait
montrer  à  tous  que  personne  n’était  imbattable,  surtout  dans  son
propre  palais.  C’était  pour  lui  une  façon  de  montrer  à  tous ces
chevaliers qui escortaient le roi Calderic, qu’ils n’étaient pas aussi
braves  qu’ils  voulaient  le  faire  croire.  Il  n’avait  cependant  pas
imaginé  que  le  plus  jeune,  et  le  plus  célèbre  d’entre  eux,  allait
relever le défi.
35Lorsque le jeune combattant se redressa pour accepter le
challenge, le roi Calderic eut un petit sourire, tandis qu’au même
instant, son hôte fronçait les sourcils. Les deux hommes restèrent
tendus. Car s’il était ennuyeux de ne pas relever un défi, il le serait
encore plus de le perdre, après l’avoir accepté. Le code d’honneur
des chevaliers voulait que ceux-ci soit braves, mais sages. Or
relever une tâche insurmontable ne relevait ni de la sagesse, ni de
la bravoure, mais d’une témérité dangereuse.
« Es-tu sûr petit homme » répondit la personne qui avait fait
l’annonce et qui, de toute évidence, ignorait tout du chevalier.
La princesse Heleorcat se mit les mains devant sa bouche.
Malgré  tout  le  bien  qu’elle  pensait  d’Arthenon,  elle  ne  pouvait
imaginer  qu’il  allait  gagner.  Pour  elle, affronter Grosmassik était
suicidaire.
Arthenon répondit bravement, mais avec une certaine inso-
lence: « Vous devriez plutôt vous assurer auprès de votre brave
combattant s’il est sûr de vouloir m’affronter ». L’assistance rigola,
ce qui eut pour effet immédiat d’agacer Grosmassik.
Arthenon ne savait pas  comment s’y prendre. Il avait tout
de suite trouvé la faiblesse du géant: sa lenteur. Il lui tournait
autour, vif, le provocant de petites claques sur les cuisses, esqui-
vant les coups qu’il tentait de lui asséner, ce qui compte tenu de sa
petite  taille,  était  aisé.  A  chaque  parade,  l’assistance,  qui  prenait
plaisir au spectacle, tapait des mains, à chaque claque, elle s’esclaf-
fait bruyamment.
Il lui fallait cependant trouver autre chose, un moyen de
vaincre cette brute.
Heleorcat tentait de lui faire signe. La princesse était futée.
Lorsqu’il  croisa  enfin  son  regard,  elle  lui  sourit,  lui  fit  un  clin
d’œil, et laissa tomber sa corde à sauter.
Un instant plus tard, sa nouvelle arme à la main, Arthenon
se ruait de nouveau à l’assaut du mastodonte. Il lui tourna rapide-
ment autour, entourant ses énormes jambes avec la corde. Gros-
massik essayait vainement de tourner sur lui même à la même
vitesse que le petit chevalier, pour l’attraper. Ce qui lui provoqua
un tournis phénoménal. Arthenon stoppa d’un coup, se recula d’un
pas.  Il  faisait  signe  au  géant  de  venir.  Ce  qu’il  attendait  se  pro-
duisit. L’ogre groggy avança vers lui. La corde se tendit autour de
ses jambes. Il chercha à retrouver son équilibre, brassant l’air  de
ses gros bras. Hélas, enivré qu’il était d’avoir tourné sur lui même,
36il s’affala sur le sol, que sa tête heurta fortement. Il était hors d’état
de nuire. L’assemblée se leva d’un bond, applaudissant à l’exploit.
Arthenon se baissa sur le géant, vérifia qu’il était juste assommé,
reprit la corde d’Heleorcat. Puis il défit la ceinture du vaincu et se
dirigea  vers  son  amie,  la  petite  princesse.  Il  s’agenouilla  devant
elle, inclina la tête, lui rendit sa corde à sauter et lui dit:
« Ma chère princesse,  non  satisfaite  d’être  la  plus  belle
d’entre  toute,  vous  êtes  aussi  la  plus  maligne.  Je  vous  dois  cette
victoire,  et  j’ai  maintenant  une  dette  envers  vous.  Je  vous  suis
extrêmement  reconnaissant,  et  n’aurais  de  répit  que  lorsque  je
l’aurais comblée». Il se redressa et posa un baiser sur la joue de sa
camarade de jeux. Elle rougit, gênée, mais très fière.
Il se dirigea vers son roi, s’agenouilla une fois encore, posa
la ceinture du vaincu devant lui et dit
« Sire, c’est avec fierté que je vous apporte ce trophée. J’ai
combattu et vaincu pour vous ».
Puis il se leva de nouveau, et se dirigea vers le seigneur
Horttuc,  qui  fut  sans  doute  le  seul  à  n’avoir  pas  applaudi  à  la
victoire, et lui tendit la main en déclarant tout haut
« Votre fille est à la hauteur de la réputation de son père, et
cette victoire je la lui dois. Par conséquent, c’est aussi la votre, et
celle de votre ville. Merci de votre accueil ». Il s’inclina en signe
de politesse. Surpris, mais honoré par ce geste, le seigneur
d’Horttuc se redressa et dit d’une voix forte :
«  Tu  es  un  brave,  sans  doute  le  plus  brave  d’entre  nous,
Arthenon.  Je  ne  pensais  pas  que  le  défi  pouvait  être  relevé.  J’ai
pêché  par vanité  et  tu  m’as  donné une  leçon.  Ta  réputation  n’est
plus à faire et tu pourras ajouter cette victoire à la liste de tes
exploits. Du petit nombre de braves qui auraient pu se lever et
combattre  aujourd’hui,  tu  es  celui  dont  la  victoire  m’est  la  plus
agréable. Tu as toujours été comme un fils pour moi, et tu sais que
notre maison te sera toujours ouverte ». Il ajouta en prenant soin
que sa fille entende : « Un jour, si tu le souhaites, et si ma petite
fille le souhaite aussi, je consentirais volontiers à vos fiançailles et
à votre union ».
A ces mots, Heleorcat ferma les yeux, et pensa à toutes ces
merveilleuses choses qui font que la vie est belle.
En ouvrant ses yeux, Amélie se sentait bien. Elle venait de
faire  un  rêve  étrange,  un  rêve  qu’elle  avait  déjà  eu,  un  rêve
familier. Elle ne se souvenait jamais comment ces songes commen-
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