Douce Lumière

Douce Lumière

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Marguerite Audoux est née à Sancoins dans le Cher, en 1863. Élevée dans un orphelinat, fille de ferme en Sologne, puis couturière à Paris, elle raconta sa vie dans Marie-Claire (1910), qui obtint le prix Fémina. Elle publia ensuite L'Atelier de Marie-Claire (1920), De la ville au moulin (1926), et Douce Lumière (1937). Extrait : Elle se laissa entraîner dans la ronde, mais il lui fut impossible de sauter. Ses jambes étaient devenues aussi lourdes que sa tête, dans laquelle la voix triste et dure de son grand-père redisait sans cesse : « Au frais matin les coqs ont chanté sa naissance, et, au soir tombant, la cloche de l'église a sonné le glas pour son père et sa mère. » Ses compagnes la tiraient et la poussaient en se moquant de sa maladresse. Elle n'y était pas sensible. Un étonnement sans bornes était en elle. Ainsi, comme son ami Noël et les autres enfants, elle avait eu un père et une mère, et pour eux le glas avait sonné, comme il sonnait pour tous ceux qui mouraient au village.

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Nombre de lectures 34
EAN13 9782824712437
Langue Français
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I NCON N U( E)
D OUCE LUMI ÈRE
BI BEBO O KI NCON N U( E)
D OUCE LUMI ÈRE
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1243-7
BI BEBO OK
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– Gabriel Cab os
Fontes :
– P hilipp H. Poll
– Christian Spr emb er g
– Manfr e d KleinLicence
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V ous de v ez aribuer l’ o euv r e aux différ ents auteur s, y
compris à Bib eb o ok.CHAP I T RE I
  , tout comme les autr es jour s, elle joue av e c son
chien. Elle joue à courir dans le v er g er qui entour e la très vieilleD maison où, p ar un clair matin de mai, sa v enue au monde app orta
aux siens l’ang oisse , le deuil et un désesp oir sans limite .
A ujourd’hui, elle a sept ans et c’ est encor e un clair matin de mai. Et
si la vieille maison r este grise et triste sous les ray ons du frais soleil, le
v er g er brille , embaume et jee au v ent les mille et une fleur ees qui se
sép ar ent, comme à r egr et, des fr uits naissants.
La fillee court pie ds nus, tête nue , bras nus, n’ayant p our tout
vêtement qu’une souquenille de gr osse toile toute r ong é e p ar le bas, et dont
les accr o cs mal r e cousus menacent de s’ ouv rir , au moindr e effort. Elle
court le long de la haie d’aubépine taillé e à hauteur d’homme et aussi
imp énétrable qu’un gr os mur . Elle court sous les arbr es, les contour nant l’un
après l’autr e et p arfois, grimp ant sur l’une des gr osses branches, elle r este
là , p er ché e , à rir e au nez du chien qui s’ essouffle en des b onds énor mes
1D ouce Lumièr e Chapitr e I
et pleur e de ne p ouv oir la r ejoindr e . Parfois aussi tout en courant elle se
baisse p our ramasser une p oigné e de fleur ees qu’ elle lance adr oitement
dans la gueule de son comp agnon, rien que p our le v oir éter nuer , souffler ,
et r ejeter les fleur ees, puis b ondir sur elle , la r env er ser et la p ousser du
muse au jusqu’à ce qu’ elle soit deb out p our r ep artir . Elle joue sans br uit, la
b ouche seulement ouv erte p our des rir es muets ; car si elle ignor e la p eur
de r ester seule dans sa maison isolé e , elle craint les g amins qui rô dent
dans les champs d’alentour et viennent lui jeter des pier r es comme à un
vilain animal. À cause d’ eux, depuis longtemps déjà elle a pris l’habitude
du silence . Il y a encor e , der rièr e la maison, l’ entré e du p otag er qui lui
donne des soucis, malgré sa lar g e et forte grille dont les bar r e aux se
terminent en lances p ointues comme des fuse aux. Cee entré e-là fait face à
une haute et vaste sapinièr e dont on ne v oit p as la fin. Cee grille , elle ne
l’a jamais v ue ouv erte . Cep endant elle a dû s’ ouv rir autr efois p our laisser
entr er et sortir des char r ees dont on v oit encor e la trace à deux or nièr es
qui se p erdent au loin, entr e les sapins. Elle ne joue plus de ce côté depuis
qu’ elle a v u un homme à b esace s’achar ner contr e la ser r ur e massiv e et
r ouillé e , et cela sans s’inquiéter des ab oiements furieux du chien qui
disaient clair ement que p er sonne n’avait le dr oit d’ entr er p ar là . La ser r ur e
avait résisté , mais l’homme était p arti av e c des jur ons et des menaces qui
avaient ép ouvanté l’ enfant et la laissaient sous la crainte constante d’ elle
ne savait quel dang er . Et v oici qu’à l’instant même où elle y p ensait, et
sans qu’aucun br uit de la grille ne l’ eut av ertie , elle ap er ce vait tout à coup ,
v enant du p otag er , un jeune g ar çon qui s’avançait en lui souriant comme
à une amie de toujour s. Le chien, lancé p our une nouv elle cour se , s’ar rêta
net et gr onda ; mais il s’ap aisa vite ; sa p etite maîtr esse , comme airé e p ar
le sourir e jo y eux de l’ar rivant, mar chait lentement à sa r encontr e .
— T u es donc toute seule av e c lui ? demanda le jeune g ar çon en
désignant le chien.
— Oui, dit la p etite , il joue av e c moi et il n’ est p as mé chant.
— J’ai bien v u qu’il n’était p as mé chant, r eprit le g ar çon, et j’ai sauté
p ar-dessus la grille p our v enir jouer av e c v ous deux.
Et comme si cela eût été une chose conv enue depuis longtemps, les
deux enfants se prir ent p ar la main et se mir ent à courir de toutes leur s
for ces, suivis du chien qui les dép assait, r e v enait en ab o yant, manquait
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de les fair e tomb er , et r ep artait p our r e v enir encor e . À b out de souffle , ils
s’ar rêtèr ent enfin. Assis près des p ommier s dont les fleur s tour no yaient
au-dessus de leur s têtes comme de fins p apillons, ils jouaient à les arap er .
Puis, subitement lassé de ce jeu, le g ar çon p osa des questions pré cises.
« Pour quoi était-elle seule à la maison ? Comment s’app elait-elle ? Et
son chien, comment s’app elait-il ? Et ses p ar ents, où étaient-ils ? »
Les rép onses étaient faciles et la p etite les faisait au fur et à mesur e
des demandes. Elle était seule p ar ce que son grand-pèr e travaillait loin du
v er g er . Elle s’app elait D ouce et son chien s’app elait T ou. Elle n’avait p as
de p ar ents p ar ce qu’ elle était né e sans pèr e ni mèr e .
Et p our s’ e x cuser de n’êtr e p as semblable aux autr es enfants, elle
ajouta très vite :
— T ou aussi est né sans pèr e ni mèr e . Je l’ai tr ouvé dans le b ois, sur
la mousse . Mèr e Clarisse a dit qu’il était tout frais naissant et qu’il était
mon p etit frèr e puisqu’il n’avait p as de p ar ents non plus.
La v oix était de v enue si grav e en disant cela que le g ar çon n’ osa même
p as sourir e . Et tous deux, comme à l’annonce d’un malheur , fir ent silence
un long moment. Puis le g ar çon p arla de lui-même . Il s’app elait Noël
Barray . Il était aussi du villag e de Blér oux, et demeurait av e c ses p ar ents dans
une fer me , de l’autr e côté de la sapinièr e , une grande fer me où il y avait
b e aucoup de che vaux, b e aucoup de vaches et b e aucoup de moutons, il y
avait encor e tr ois chiens, mais c’étaient des chiens mé chants qui r estaient
à l’aache et ne sauraient p as jouer comme T ou. Et depuis que Luc, son
grand frèr e , était p arti p our le régiment, il s’ ennuyait à la maison où ne v
enaient p as de p etits camarades ; mais maintenant qu’il connaissait D ouce
et son chien, il viendrait chaque jeudi jouer av e c eux.
Le soleil était déjà haut lor sque Noël se souvint qu’il lui fallait êtr e
de r etour à la fer me p our le r ep as de midi. Les nouv e aux amis l’accomp
agnèr ent jusqu’à la grille du p otag er p ar où il était v enu. À pleines mains, il
emp oigna les gr os bar r e aux r ouillés, se hissa au faîte , enjamba les lances
p ointues av e c adr esse , se laissa tomb er de haut, et tout courant, s’ en fut
p ar mi les grands sapins.
Après son dép art D ouce r esta longtemps à r eg arder le sous-b ois.
elque chose , v enant du plus pr ofond d’ elle-même , la ravissait et la p
einait tout à la fois.
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Elle souriait à ce sous-b ois, elle souriait aux flè ches d’ or que le soleil
lançait à trav er s les branches, elle au ciel bleu, à la clarté viv e
et au v ent frais. Mais soudain son p etit visag e se crisp a et elle se mit à
pleur er br uyamment.
Les jeudis qui suivir ent, à la grande joie des tr ois amis, le jeu continua.
D ans le v er g er il n’était plus question de silence ni de rir e muet. Noël et
T ou menaient au contrair e un v rai tap ag e , et le rir e é clatant de D ouce ne
s’ar rêtait guèr e . T oute crainte s’était éloigné e d’ elle . i donc p our rait
lui fair e du mal aux côtés du g ar çon et du chien ? Les quelques g amins
qui s’appr o chaient encor e p our dir e des injur es et jeter des pier r es n’y
r e v enaient p as, ayant appris qu’il ne faisait p as b on se mesur er av e c ce
Noël Bar ray , g ar çon de dix ans, leste et fort, qui sautait les bar rièr es en se
jouant et v ous rarap ait sans p eine quelque avance qu’ on eût sur lui.
A ux cour ses désordonné es s’étaient tout de suite ajoutés les jeux
hardis et violents. D ouce , légèr e et souple , suivait av e c intérêt tous les
mouv ements de son camarade . Et der rièr e lui, elle faisait des culbutes
savantes, franchissait des obstacles, grimp ait jusqu’au faite des arbr es p our
se nicher entr e les feuilles ou se balancer entr e les branches. Puis Noël se
lassa de tout cela. Il p arla de la sapinièr e v oisine où l’ esp ace était grand, où
il y avait un r uisse au dans le quel on p ouvait se baigner et un étang dans
le quel on p ouvait pê cher . D ouce ne demandait p as mieux que de se
baigner dans le r uisse au et que pê cher dans l’étang, mais p our cela il fallait
sortir du v er g er , et son grand-pèr e le lui défendait sé vèr ement, quoique
la bar rièr e fût fer mé e d’un solide cadenas dont il g ardait la clé . Noël, que
rien n’ embar rassait, tr ouvait tout simple de fair e franchir cee bar rièr e à
la fillee , mais elle r efusait. Elle p ouvait êtr e v ue de la r oute et dénoncé e ,
disait-elle . Elle craignait fort ce grand-pèr e tacitur ne qui ne lui adr essait
la p ar ole que p our lui défendr e une chose ou une autr e . Noël ne
compr enait p as cee crainte . Il connaissait bien maintenant le vieil homme
que tout le monde , à Blér oux, app elait le pèr e Lumièr e , et que ses pr opr es
p ar ents emplo yaient au jardin, et plaignaient p our le grand malheur qui
lui était ar rivé . Mais, puisque D ouce avait si p eur d’êtr e v ue , il n’y avait
qu’à sortir comme lui, p ar la grille du p otag er . Et tout de suite il entraîna
la p etite fille p our l’ escalade . Il fallut y r enoncer p our ce jour-là , D ouce ,
n’ayant réussi qu’à élar gir les accr o cs de sa souquenille et augmenter les
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éraflur es de ses jamb es et de ses bras. Noël, dépité , ne cessait de dir e : « Il
te faudrait une culoe . Je t’app orterai une culoe . »
Le désir d’aller dans la sapinièr e av e c son camarade fit que D ouce
essaya de grimp er seule à la grille . La difficulté p our elle était grande
cep endant. Lor sque Noël app orta la culoe , elle la mit rapidement, r entra
sa souquenille dans la ceintur e qu’ elle ser ra fortement av e c une ficelle .
Puis, é chapp ant à Noël qui v oulait la soule v er de ter r e , elle prit, ainsi
que lui, les bar r e aux à pleines mains, se hissa jusqu’aux lances qu’ elle
é vita de justesse et se laissa glisser de l’autr e côté , un p eu étourdie , un
p eu tr emblante aussi de l’ effort, mais si fièr e d’av oir p arfaitement imité
le g ar çon.
En les v o yant s’éloigner , T ou, qui ne p ouvait sauter la grille , p oussa
de véritables clameur s. Noël tirait D ouce p ar la main :
— Viens ! viens ! disait-il. Laisse-le ! Il saura bien nous r etr ouv er !
Et de fait, T ou, qui ne s’inquiétait p as de dénonciation, avait vite
compris que , si la grille était tr op haute , il lui r estait la bar rièr e d’ entré e si
souv ent franchie déjà . Et p eu de temps après, la langue p endante et le
souffle court, il r ejoignait dans l’ e au clair e les deux autr es qui barb otaient
en riant comme de jeunes fous.
A v e c les grandes vacances, les jour né es de baignade , de pê che et de
randonné es p ar les b ois se multipliaient. D ans cee grande sapinièr e où
les chemins tracés étaient rar es, les tr ois amis eur ent la chance de ne p as
êtr e v us. À l’heur e de midi, assis au b ord de l’étang, les pr o visions p osé es
sur l’herb e , ils faisaient tr ois p arts. Puis, alourdis de chaleur et de fatigue ,
b er cés p ar le br uit so y eux et continu des grands sapins, étendus
côte-àcôte , insouciants et confiants, ils s’ endor maient.
V er s le milieu de septembr e , ils dur ent cesser les jeux et les cour ses, le
pèr e Lumièr e r estant à la maison p our la ré colte de son v er g er et de son
p otag er .
À viv r e des jour né es entièr es auprès de sa p etite fille , le grand-pèr e
silencieux s’ap er çut vite du chang ement qui s’était fait en elle p endant
ce der nier été . Elle p arlait p eu, habitué e à ne jamais r e ce v oir de rép onses
à ses questions, mais le r eg ard qu’ elle p osait sur lui à certains moments
montrait une intellig ence qui l’étonnait comme une chose tout à fait
inaendue . Le nouv e au visag e de l’ enfant ne l’étonnait p as moins. T out y
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