Evolutis - De Chair et de Sang

Evolutis - De Chair et de Sang

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122 pages

Description

2033, Ebola a ravagé notre monde. Les Evolutis protègent ce qu’il reste de l’humanité.
Traquée, Emma doit lutter pour sa survie et contre elle-même. Son sang est la clé.
Dans sa fuite solitaire, elle rencontre Ian qui lui fait entrevoir ce qui peut la sauver ou la détruire : l’espoir.
Ami ou ennemi ?
Tiraillée dans sa chair et son sang, elle devra choisir.
Ce premier tome de la saga Evolutis nous plonge dans un monde futuriste en pleine reconstruction.
Un roman tout public qui séduit par son réalisme et les problématiques qu’il soulève.

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Publié le 03 janvier 2017
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EAN13 9782373030136
Langue Français
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EVOLUTIS

Livre 1

De Chair et De Sang

Christie Bronn

Pour mon fils, Lucas,

Dans tes yeux, je vois briller les mondes que je crée.

Dans ton sourire, je vois l’amour que tu me portes pour l’éternité.

Je t’aime.

Car nous n’avons pas à lutter contre la chair et le sang,

mais contre les dominations, contre les autorités,

contre les princes de ce monde de ténèbres,

contre les esprits méchants dans les lieux célestes.

Éphésiens 6.12

Prologue

Des entrailles de la terre, le volcan crache sa fureur.

Prisonnière de la lave déchaînée,

Elle scrute le rideau de cendres avec terreur,

À la recherche de ses amours passées,

À la recherche du temps perdu,

Où l’attendent les bras consolateurs, disparus.

Ses choix l’ont conduite sur ce chemin

Semé de haine, de solitude et de perdition.

Dans un dernier espoir, vers les Cieux, elle tend la main,

Mais sa bête, vindicative, la retient enchaînée à la damnation.

Brûlée vive dans la fournaise de ses pensées,

Elle sombre un peu plus à chaque pas et ne sait plus si avancer

Est un courage ou une lâcheté.

Une chose est sûre, elle refuse de se donner.

Dans sa chair et son sang,

Elle lutte…

Chapitre 1

Je contourne le bâtiment et me gare dans l’impasse qui jouxte le routier m’employant comme serveuse. Le vent furieux du mois d’octobre s’enroule dans mes cheveux et me fouette le visage quand je quitte l’habitacle douillet de ma Golf noire. L’air alourdi d’électricité balaie les rues désertes. Il me brûle la gorge lorsque j’inspire à pleins poumons. Tout est gris, les façades, les nuages et mon humeur. Le ciel est chargé de colère ; au large de la campagne pyrénéenne, j’entends son grondement.

Je lui fais face un instant, le sternum poussé vers le haut pour accueillir les assauts de son souffle. J’aime cette puissance qui monte, qui enfle partout autour de moi.

À regret, je finis par me détourner. Je franchis l’entrée de l’arrière-salle du restaurant et me dirige vers une nouvelle journée « normale » dans mon monde anormal.

J’accroche ma veste et dépose mon sac dans un des casiers au fond de la réserve. Celui avec une étiquette au nom de Charlotte. J’attrape le vieil élastique qui traîne dans la poche arrière de mon jean et noue mes cheveux en un chignon désordonné d’où s’échappent quelques mèches brunes. J’évite soigneusement le miroir fixé au battant. Je sais très bien ce que je vais y trouver. Ce que je ne vais pas y trouver serait plus juste. Je ne supporte plus de croiser ce nouveau moi, ces yeux marron qui dissimulent ma véritable nature, ce visage émacié au teint pâle… À quoi bon chercher des réminiscences de celle que j’étais avant : Emma.

Emma qui sortait faire du shopping avec ses copines, Emma, la bonne élève, Emma, toujours tirée à quatre épingles… Mais Emma n’existe plus, elle a dû céder sa place à une autre, à une fille qui n’est pas moi, qui n’est personne.

Tristement, je secoue la tête et referme mon casier à clé, emprisonnant le peu d’Emma que moi seule peux distinguer derrière le masque de Charlotte.

Ah, papa, vois-tu ce que tu as fait de moi ?

À pas mesurés, je quitte la réserve pour commencer mon service. Je m’installe derrière les fourneaux et prépare mécaniquement les crêpes, les œufs au bacon. Denrées exceptionnelles depuis que le chaos a débuté. Ce routier est devenu un luxe pour les rares habitués. Et encore, je suis persuadée que la patronne ne fait pas payer le prix réel des consommations.

Déjà, quelques clients sont accoudés au comptoir et bavardent avec Hélène, la propriétaire des lieux. La cinquantaine bien tassée, à l’embonpoint certain, elle en impose derrière son bar. Sa crinière noire, épaisse et bouclée encercle un visage rougeaud et souriant. Elle essuie sa tasse à l’en user, en devisant avec Gilles, ancien chauffeur. Il ne rate jamais son repas du matin en compagnie de l’auguste tenancière. Il arrive chaque jour à l’ouverture, fraîchement rasé, commande un café et une assiette d’œufs au bacon — unique plat à la carte — qu’il grignote en la dévorant des yeux. Il fait traîner son petit déjeuner et se réjouit chaque fois qu’Hélène, enorgueillie par les regards appuyés du beau quinquagénaire, replace avec coquetterie une mèche de cheveux derrière son oreille. Ils formeraient un drôle de couple, s’ils se décidaient. Lui grand, bien bâti, le visage hâlé par les années sur les routes, l’œil vif et elle petite, costaude, le teint pâle mais prompt à s’empourprer.

Il voit au-delà des années qui ont marqué les traits de cette femme et qui l’ont endurcie. Gilles a compris qu’en grattant un peu la surface, on découvre la véritable Hélène : sous ses airs bourrus, elle cache en réalité sa générosité, sa gentillesse et sa ténacité.

Comme tous les jours, le restaurant est presque vide, il ne survit que grâce à ses fidèles qui cherchent à retrouver le confort d’avant.

D’avant le chaos, la récession, la chute économique qui les ont pour la plupart conduits sur le chemin de la précarité. D’avant les émeutes, les attentats… Ils désirent être ensemble, loin de la technologie froide et sans vie qui aujourd’hui prend une grande place dans leur quotidien. Technologie qui maintient notre société à flot, mais qui, pour eux, souligne la rupture avec leur passé, leurs souvenirs d’un monde plus paisible où il faisait bon de rencontrer ses amis, le soir, autour d’un verre dans le bar animé d’Hélène.

La lumière tamisée qui filtre à travers les persiennes masque les ravages des années sur les banquettes rouges et les tables en bois. Un flipper poussiéreux trône dans l’angle près des toilettes. Il ne fonctionne plus depuis des lustres et, en outre, les pièces pour l’alimenter n’existent plus. Mais quelle importance ? Il est la marque d’un autre temps, d’un univers qui, peu à peu, disparaît. Les mêmes types sont invariablement assis aux mêmes tables. Souvent, les vieux du coin, les habitués, relatent leurs souvenirs d’une époque plus agréable, d’une époque que j’ai à peine connue.

Un monde meilleur, c’est pourtant ce pour quoi tu te battais. Et regarde où cela a mené ta fille ! Dans un bouge qui finalement se trouve être le lieu le plus chaleureux qui subsiste.

Cet endroit est à l’image de sa propriétaire : rustre, séculaire, abîmé, mais accueillant et généreux.

Je jette un coup d’œil pensif à Hélène qui s’acharne toujours sur sa tasse. Je la revois, boitant à ma rencontre, quand j’entrai déposer ma candidature suite à la lecture du panneau « Cherche serveuse ». Ses grands iris marron étaient insondables et, je dois bien l’avouer, Hélène m’a intimidée ce jour-là. Face à ses questions sur mon expérience, le lieu d’où je venais, ce qui m’avait amenée à Lavelanet, mon étrange accent… j’ai eu la sensation d’être interrogée par un agent fédéral. Il me semble bien que j’ai rougi. Puis elle s’est enquise au sujet de ma famille, j’ai détourné la tête pour dissimuler la douleur que cette demande provoquait. Elle a alors laissé tomber le masque et j’ai vu ce qui se cachait sous ses airs de mère supérieure : une femme qui connaissait la perte d’un être cher. Elle m’a effleuré la main. Un instant, enveloppée par la douceur de son regard compatissant, j’ai eu envie de tout expliquer, de déposer mon fardeau, de me confier comme je l’aurais fait avec maman.

Maman !

Tes grands yeux gris, ton visage souriant me manquent tant…

Mais bien sûr, je ne pouvais rien raconter à Hélène.

Règle numéro un : pas d’attaches et pas de confidences.

Elle m’a donné le poste et de la nourriture en échange de mes heures de travail. Depuis, elle ne m’a plus jamais posé de questions. Cela fait maintenant huit mois que je traîne dans le coin. Hélène ne fait jamais de remarques sur mes silences, sur mon allure froide et distante. Je respecte qu’elle respecte cela. Notre relation s’arrête là.

— T’en as une mine aujourd’hui !

La voix d’Hélène me tire de mes réflexions.

— Mauvaise nuit.

Que lui dire ? Une nouvelle insomnie à guetter les bruits environnants ? À pleurer ma famille ? Elle hoche la tête d’un air entendu et retourne à ses affaires.

Je dispose les œufs au bacon dans l’assiette. Ce geste répété par milliers n’a plus la même signification qu’autrefois.

Autrefois ! Voilà qu’à dix-huit ans à peine, je parle comme une vieille !

Il y a deux ans encore, j’étais une jeune fille normale dans un monde qui déjà basculait. Mais pour moi, tout cela appartenait à une réalité lointaine. Dans les profondeurs de l’Ohio, le virus, la crise économique, les émeutes, les attentats n’étaient pour moi que de vagues rumeurs. Les seules choses qui m’intéressaient étaient de savoir quel garçon m’inviterait au bal de l’automne.

Je ferme les yeux un instant et l’odeur des œufs frits me rappelle un autre matin. Le matin quelconque de l’ultime journée ordinaire. Comme chaque jour, ma mère m’avait préparé mon petit déjeuner. Sa voix résonna dans les escaliers :

— Emma ! Allez, tu vas encore être en retard !

Ma spécialité : mon manque de ponctualité au lycée.

Je descendis à la hâte tout en envoyant un texto à Anna. Je trébuchai sur la dernière marche et me cramponnai de justesse à la rambarde. Dans la cuisine, j’attrapai l’assiette que maman me tendait. Papa, déjà installé, finissait sa tasse de café en commentant le journal qu’il tenait en main. Comme à son habitude, il fulminait sur la bêtise de certains hommes politiques qui plongeaient le monde dans le chaos. Ma mère, attendrie et aimante, lui tapotait l’épaule en sirotant son thé. Mon père se leva, signalant le départ. Il vint déposer un baiser sur mon front, embrassa maman et partit pour le labo du complexe militaire, campé à la sortie de notre petite ville. Je délaissai mon assiette à peine entamée. Ma mère fit voleter ses lèvres sur mes joues en me souhaitant une bonne journée. J’attrapai mon sac à dos, mes clés et quittai la pièce en trombe.

Sur le chemin du lycée, je récupérai Anna. Tout sourire, elle descendit l’allée de sa maison cossue. Ses boucles blondes virevoltaient autour de son visage en cœur. Ce jour-là, elle portait une jupe verte qui dansait sur ses longues jambes. Ses bottes neuves crissaient légèrement à chacun de ses pas.

Voilà, le souvenir que j’ai choisi d’emporter précieusement : celui de nos matins quelconques.

Nerveusement, je replace une mèche récalcitrante derrière mon oreille droite, éloignant ces images d’un bonheur qui n’existe plus.

Règle numéro deux : ne pas regarder en arrière.

J’inspire profondément et pivote vers le comptoir pour y déposer l’assiette de Gilles qui me remercie par un sourire. Sans même y répondre, je retourne à mes fourneaux quand le mot « pandémie » attire mon attention sur la télévision, fixée dans un angle, qui diffuse les informations en sourdine.

Je me fige et écoute la jeune femme rappeler les évènements concernant Ebola H2 qui ne cesse de décimer les populations. Ce virus n’a fait que prendre de l’ampleur ces six dernières années, apportant panique, famines, attentats... Les scientifiques ont tenté de créer un sérum, mais Ebola a trouvé une parade et a muté : il se répand plus rapidement, est plus meurtrier ; les médicaments sont sans effet.

Hélène manque de me bousculer en revenant avec sa cafetière bouillante, je m’écarte d’un pas sans quitter l’écran du regard.

— Hé, Charlotte ! Fais att…

Elle se tait et se place à côté de moi, attirée par les images qui défilent : des monceaux de cadavres filmés par un drone avec caméra rotative, plus perfectionné et imposant que ses petits frères qui circulent dans nos rues.

— Chut, bouclez-la un peu, lance-t-elle en attrapant la télécommande sous le bar.

Au fur et à mesure qu’Hélène augmente le volume, les conversations meurent et toutes les têtes se tournent religieusement vers la télévision.

—... Après l’Afrique et l’Asie, l’année dernière, c’est au tour des continents américains d’être entièrement décimés. L’espoir n’est plus permis. L’Europe de l’Ouest est désormais l’unique territoire épargné par ce fléau destructeur. Plus aucun échange n’est autorisé avec ce qui fut jadis la première puissance mondiale. C’est pourquoi, hier, nos chefs se sont réunis à Bruxelles pour réévaluer la possibilité de faire de l’Europe saine un seul et même pays. Les évènements récents ont balayé les ultimes hésitations concernant ce projet en pourparlers depuis des mois. Pour le bien de tous, les dirigeants européens ont voté l’union et proposent Hébert Ferguson pour gouverner notre nouvel état. Il n’est plus besoin de présenter celui grâce à qui le cancer est un lointain souvenir depuis la découverte du gène responsable en avril 2022, celui qui, chaque jour, met tout en œuvre pour améliorer notre quotidien, qui se bat pour faire de nous LA nation, celle qui survivra au chaos, et qui pour ce faire a créé le mouvement Evolutis. Mouvement qui travaille ardemment à trouver des solutions à la famine, la violence… C’est pourquoi, Européens, vous êtes attendus aux urnes dès dimanche pour répondre au référendum « Ferguson ».

Un portrait d’Hébert Ferguson apparaît à l’écran, suivi d’images qui le montrent en pleines recherches dans un labo de culture d’OGM au sein de l’Evolutis, puis d’autres l’exhibant aux côtés du premier homme greffé d’une jambe robotisée conçue par ses soins — ou ceux d’un de ses sbires. Dans la pièce, c’est un silence lugubre qui accueille cette nouvelle. Une minorité d’Européens — enfin une majorité dans ce bar — voit cette ascension au pouvoir d’un mauvais œil. Personnellement, j’ai d’autres chats à fouetter que de m’occuper de la politique locale. Tout ce que je retiens, c’est la fin des États-Unis. Désormais plus aucun retour possible chez moi. Il n’a fallu que quelques semaines pour que mon pays devienne une terre de désolation jonchée de cadavres. Ebola frappe fort et vite. Le virus mutant n’a plus de période d’incubation, la fièvre, violente, se déclare et l’on se vide de son sang par tous les pores de la peau en quelques heures. Tout ce que j’ai connu, aimé, n’est plus.

Des images de mon enfance me traversent l’esprit : le cottage blanc de mes parents, les plaines de l’Ohio, Anna et moi nous aspergeant d’eau dans le parc aux arbres centenaires, maman qui lit sous la véranda… Je ne reverrai jamais rien de tout cela.

Mon cœur se serre. Pour m’éloigner de ce douloureux constat, je reporte mon attention sur les informations.

— … la semaine prochaine, le congrès se réunira pour débattre des avantages du port obligatoire de l’implant Remedium qui permettra de renforcer notre sécurité territoriale, de diminuer les attentats et de maîtriser les terroristes rapidement. De nombreux réfugiés tentent encore chaque jour de forcer nos frontières, apportant avec eux un risque de contamination élevée. Des postes de scan seront installés un peu partout dans notre nouvelle nation. Chaque personne non-équipée sera alors identifiée et reconduite hors de la zone saine. Toutes les constantes de chaque individu seront transmises en temps réel au centre de traitement afin de nous protéger. Au moindre symptôme, les équipes médicales seront prêtes à intervenir et à isoler les infectés. Par ailleurs, selon monsieur Ferguson, au-delà des atouts certains de la puce, la porter sera un symbole d’appartenance qui nous reliera en un tout d’ici janvier prochain, puisque nous aurons tous accès en un battement de cil au réseau communautaire. 2033 deviendra l’année du changement pour le monde…

Une carte apparaît alors à l’écran avec en rouge les nouvelles frontières au-delà desquelles le virus fait rage. Une zone minée et déserte de quarante-cinq kilomètres entoure notre société. Le reste est teinté de noir. Il ne subsiste pas grand-chose de l’humanité ! Seule une partie de ce qu’on appelait autrefois France, Suisse et Belgique est en vert sur cette carte.

Autour de moi, les clients dodelinent de la tête et soupirent, les mâchoires serrées. Ils fixent un point invisible devant eux.

— Bah, ça ne changera rien à ma vie, balance Gilles en triturant ses œufs du bout de sa fourchette.

Bah, ça risque de bien compliquer la mienne si l’implant devient obligatoire !

La Remedium ! Six mois à peine après sa mise en circulation, plus de la moitié de la population s’est déjà fait poser cette petite puce électronique à l’arrière du crâne. Il faut réserver plusieurs semaines à l’avance. Les gens voient ça comme LA chose qui sauvera l’humanité. Fixée dans le cerveau, elle diffuse dans les systèmes nerveux et sanguin des micro-organismes robotisés qui assurent la détection des rhumes, grippes et autres virus courants dès la période d’incubation. Elle permet aussi d’accéder au réseau communautaire, autrefois appelé Internet. Je n’ai pas connu Internet, mais les rumeurs concernant ce nouveau réseau exposent qu’il est bien plus fiable, il n’y a plus de sites inutiles ou violents : tout est sous contrôle. Bien entendu, toutes les informations sur cette micropuce facilitent la vie : il suffit de scanner la rétine pour s’identifier, payer… Plus besoin de sa carte à unités. Enfin, reliée au cerveau, elle se connecte également au système limbique, foyer des émotions, et décèle tout épanchement dangereux. Quand la Remedium enregistre un comportement déviant, elle maîtrise son propriétaire puis elle envoie un signal au centre de traitement qui localise l’individu. Un drone se rend sur place en attendant que les équipes de sécurité puissent le ramener pour un examen minutieux au complexe.

Être géolocalisé !

Un frisson me parcourt à cette idée. La télévision continue son laïus et je tente de me concentrer dessus pour éloigner mes soucis, disons… techniques.

— … Maintenant, passons au bulletin météo. Une tempête de catégorie sept arrive par le front ouest de la France, des vents violents et une montée des eaux sont à craindre dans la zone 81. Les autorités recommandent aux habitants de rester chez eux dans les jours à venir…

Même le climat participe au chaos, la planète est en colère contre nous !

La clochette de la porte tinte, un garçon d’une vingtaine d’années, grand, mince, brun, fait une entrée discrète. Il adresse un hochement de tête à la cantonade et s’installe dans un coin de la salle. Hélène s’approche de lui pour prendre sa commande. Assis nonchalamment sur sa banquette, il lui offre un sourire éclatant. Je l’entends la complimenter sur son café. Il a dû passer quand je n’étais pas de service, car Hélène a l’air de le connaître. Je m’arrête sur son profil aquilin, ses traits, bien que très ciselés, comme taillés dans du granit, sont empreints d’une sorte de candeur. Mon regard glisse sur ses bras qui paraissent frêles au premier abord. Mais on devine, sous le tissu de ses vêtements, la ligne d’une musculature bien dessinée. Il me semble plus vieux que moi, de deux ans tout au plus. Sans être beau, il a quelque chose qui le rend agréable à contempler.

Se sentant observé, il pose les yeux sur moi. Cramoisie, je me détourne et reprends la cuisson des petits déjeuners.

Soudain, une douleur sourde s’insinue dans mon crâne, comme si une aiguille tentait de se frayer un chemin dans mon cerveau. Je me raccroche au rebord du fourneau, vacillante. Qu’est-ce qu’il m’arrive, bon sang ? J’ai ressenti cette migraine à plusieurs reprises ces derniers jours, mais impossible d’en saisir la source. Je me sers un verre d’eau dans l’espoir que cela fasse passer le malaise. Et à mon plus grand soulagement, l’élancement s’atténue.

Un raclement de gorge résonne dans mon dos. Surprise, je sursaute comme une criminelle prise en faute.

Je ne l’ai même pas entendu s’approcher, ce fichu mal de crâne commence à devenir sérieusement handicapant !

Le garçon, arrivé quelques minutes plus tôt, pose sur moi un regard gris, insondable qui met soudain mes sens en alerte. Instinctivement, face à l’inconnu, mon corps se tend. En un dixième de seconde, je me remémore le scénario cent fois élaboré : marcher trois mètres sur la gauche pour se retrouver dans la réserve, passer par la porte de derrière, grimper dans ma voiture garée dans la ruelle et filer plein sud, direction les confins de la civilisation saine…

— … s’il vous plaît ? me demande une voix grave avec une pointe d’accent.

Un accent américain, très répandu ces dernières années : les réfugiés sont arrivés en masse avant la fermeture des frontières.

Je le détaille un instant : ce visage anguleux, cette allure arrogante, ces cheveux noirs, plaqués en arrière... ne me sont pas étrangers.

— Je voudrais un plat de bacon, s’il vous plaît, répète-t-il, imperturbable.

— Oui, bien sûr.

Je bégaye, comme une ado intimidée face au garçon le plus populaire du lycée. Il est mignon, je ne peux pas le nier. Oh, pas une beauté à couper le souffle comme ses princes charmants dont on rêvait à seize ans avec Anna. Mais il a ce quelque chose qui me donne envie de le regarder encore et encore, de m’autoriser à penser que, dans une autre vie, je me serais retournée sur son passage, j’aurais seriné Anna des jours durant au sujet de l’inconnu croisé dans un bar…

Quelle nouille ! Comme si tu pouvais prétendre à ce genre de songeries.

Je récupère quelques tranches dans la poêle, les dispose dans une assiette à côté d’un morceau de pain et lui tends le tout d’une main tremblante.

Règle numéro trois : ne pas se faire remarquer.

C’est raté.

— Tout va bien, Charlotte ? demande Hélène.

Aussitôt, je sens le poids de six paires d’yeux rivés sur moi. Mais l’une d’elles me brûle plus que les autres. Je mords ma lèvre inférieure, cherchant une excuse à mon trouble apparent. Hélène a déjà saisi à quel point la présence de ce garçon me déstabilise.

— Bah, c’est la tempête qui la préoccupe, intervient Gilles avec compassion. T’inquiète, gamine, c’est rien qu’un coup de vent qu’y z’annoncent.

Il me couve du regard, attendri, et me fait un petit clin d’œil de connivence. Le rouge me monte aux joues à l’idée qu’il puisse avoir deviné ce que cet inconnu provoque en moi. J’acquiesce, le mauvais temps est une bonne excuse pour avoir l’air anxieuse. Je reporte mon attention sur ma vaisselle quand le timbre grave aux accents de velours m’interpelle à nouveau.

— Il est vrai qu’il se prépare un sacré ouragan pour ce soir.

Je hausse les épaules et, dents serrées, je reprends les paroles de Gilles :

— Oui, oh, ce n’est qu’un coup de vent.

Ses iris de ciel orageux me scrutent minutieusement. Une voix dans ma tête me susurre que la tourmente approche déjà. J’attrape la première chose qui traîne dans l’égouttoir et fais mine de m’occuper de ma plonge pour signifier à l’individu que la conversation est close.

— Vous n’êtes pas du coin ?

Mes mains tremblantes lâchent l’assiette qu’elles s’appliquaient mécaniquement à nettoyer. Elle se fracasse au sol, le bruit de la céramique qui se brise retentit dans la salle et tous les regards se braquent à nouveau sur moi.

Règle numéro quatre : toujours rester maître de soi.

Mais, il le fait exprès ou quoi ? Il ne peut pas me ficher la paix ?

Je me penche pour ramasser les morceaux et tenter de me recomposer un masque imperméable quand, encore une fois, une pression sur mon cerveau me déstabilise. Fébrile et maladroite, je me coupe la paume droite en saisissant un éclat. Un chaud filet carmin se répand le long de mes doigts. Figée, je fixe la profonde entaille.

Le sang. Mon sang !

Le temps s’arrête et j’observe l’écoulement, béate. Tout devient flou autour de moi ; les sons me parviennent, étouffés. Je sens mon pouls battre au cœur de la blessure. Et ce spasme dans mon crâne qui ne cesse pas.

Des images d’avant surgissent, désordonnées, violentes, un flot de souvenirs refoulés. Je perds le contrôle. Le souffle court, tremblante, je tente de m’extirper de ma prison, mais, déjà, je les vois, ceux qui m’ont tout volé, qui ont tout détruit. Le sang ! Du sang partout. Des hurlements : ceux de ma mère qui se mêlent aux miens. Sous l’impulsion du passé, ma mâchoire se crispe, je me mords la langue et un goût de rouille envahit ma bouche. Je sens une fureur sourde naître. Brûlante, elle commence à se distiller dans mes veines sous l’afflux des battements rapides et irréguliers de mon cœur. Elle coule sur chacun de mes organes, lente et épaisse, enflammant tout sur son passage, telle de la lave. Elle atteint mes pupilles et, déjà, ma vision se modifie. La colère bouillonne en moi et s’apprête à réveiller la bête, je me raccroche tant bien que mal à la sensation du carrelage froid sous mes genoux, au poids de mon corps sur le sol. À ce moment, la douleur dans ma tête me semble salvatrice. Je m’ancre fermement et concentre tout mon esprit dessus. Par de profondes inspirations, je ramène le calme, j’éteins l’incendie. Mon rythme cardiaque ralentit à chaque respiration. Je pousse un soupir, consciente que j’ai frôlé la catastrophe.

Règle numéro cinq : maintenir mon équilibre émotionnel.

Un avant-bras apparaît devant moi. Des doigts fins me tendent un morceau de tissu, la pâleur de la peau tranche avec le noir du pull-over. Mes yeux glissent de cette main intacte à mon poing sanguinolent, fermé pour cacher la blessure.

Je dissimule mon trouble sous un masque d’impassibilité et lève enfin la tête. Le visage de l’inconnu emplit tout mon champ de vision, froid, placide, magnifique. Ses pupilles grises me fixent. Il a l’air concentré, frustré. Nos regards s’accrochent. Étonnée, je me retrouve plongée dans le sien. Plus rien n’existe, comme si le monde s’était arrêté. Une part de mon esprit remarque que la pression qui m’enserrait le crâne a disparu. Un frisson nous parcourt soudain l’un et l’autre. Tremblant, il dépose le torchon près de moi, me ramenant à la réalité, puis il s’éloigne, mal à l’aise, les traits perturbés. Reflet de mon propre trouble. Intriguée, je le regarde récupérer sa veste en jean sur le dossier de la banquette qu’il occupait et quitter le bar tandis que je me relève. J’ai tout à coup très froid.

Frémissante, j’enroule ma main dans le tissu. Pas pour protéger la plaie comme on pourrait le croire, mais pour masquer une blessure qui, déjà, n’est plus qu’une vague ligne rose au creux de ma paume.

Hélène se précipite, le visage inquiet. Bizarre qu’elle ait été si longue. Combien de temps suis-je restée au sol ? Une éternité, semble-t-il. Les yeux toujours rivés à la porte, je vois le monde autour de moi se remettre en marche.

— Montre-moi ça, Charlotte.

Je me tourne vers Hélène et je plaque mon avant-bras contre mon ventre en reculant d’un pas.

— Non, ça va... ce n’est rien.

De ma main libre, je récupère un autre torchon et je frotte le carrelage défraîchi pour faire disparaître la flaque rouge.

— Allons, ne fais pas ta sauvage, Charlotte, tu as dû te faire une belle entaille. Il y a du sang partout. Montre-moi ça !

Je me relève et, d’un mouvement d’épaule, repousse sa tentative d’approche.

— Non, ça va, je te dis, je… je vais aller me faire examiner à l’hôpital, c’est plus prudent.

— Oh, non, ma grande, tu vas me laisser regarder ça, et tout de suite !

Elle se place, bras croisés devant moi, me barrant la route. Acculée, je cherche comment me sortir de ce bourbier. Je pourrais facilement la bousculer et forcer le passage, mais je risquerais de la blesser. Autour de nous, toutes les conversations se sont tues. Les clients assistent à la scène, ahuris.

— Allez, Charlotte, montre-moi ça ! Tu ne peux pas conduire avec une main en moins !

Je fais un nouveau pas en arrière, accentuant la pression de ma paume sur mon ventre pour la protéger des assauts curieux d’Hélène. Il ne faut pas qu’elle constate ma guérison miraculeuse. Comment expliquer ça ? Que penserait-elle ? Non, non… Elle ne doit pas voir.

— Si tu me pousses à employer le ton de la patronne…

Je fixe ses yeux suppliants qui contrastent avec le timbre autoritaire de sa voix.

— Dans ce cas, tu sais quoi, pas besoin de jouer les chefs parce que je démissionne, Hélène ! dis-je entre mes dents, consciente que ma réponse la toucherait et qu’il n’y aurait pas de retour possible. Maintenant, laisse-moi passer.

Surprise, elle baisse la garde un instant, j’en profite pour me glisser entre son corps et le comptoir.

Les clients, silencieux, me regardent fuir la pièce précipitamment.

Quand je récupère mes affaires, je perçois des chuchotis dans le bar.

— Qu’est-ce qui lui prend…

La porte grince et Hélène apparaît. Elle fait un pas dans ma direction, je m’éloigne vers la sortie.

— Charlotte, attends, excuse-moi, c’est trop bête. Tu ne peux pas conduire comme ça. Et qu’est-ce que tu vas devenir sans travail ?

Je quitte la réserve et file dans la ruelle, talonnée par Hélène qui continue de me supplier de réfléchir, de l’écouter.

Je ne peux pas, Hélène, je ne peux pas. Tu ne comprendrais pas, tu poserais des questions…

Je grimpe dans ma voiture et démarre. Hélène apparaît dans mon rétroviseur. Gilles la rejoint, le visage abasourdi, il fixe mon véhicule. Une larme perle au coin de la paupière de ma patronne lorsque j’enfonce l’accélérateur. Je me console en me répétant qu’il m’aurait fallu partir bientôt, je me suis trop attardée par ici. Cet incident a juste précipité les choses. Furieuse, je jette, sur le siège conducteur, les deux torchons que je tiens toujours en main.

Règle numéro six : ne jamais laisser de traces.

Voilà les six règles qui régissent une cavale réussie.

Et décidément, ce matin, j’ai tout fait de travers.

Chapitre 2

Le cœur encore battant, les larmes aux yeux, pressée de me réfugier chez moi, je tire rageusement sur mon élastique. Mes cheveux tombent autour de mon visage, le masquant aux regards indiscrets des drones de surveillance qui bourdonnent au-dessus de nos têtes. Ils permettent de s’assurer qu’aucun comportement suspect ne va troubler la faible tranquillité que l’état a réussi à instaurer et peuvent, au besoin, maîtriser un individu en attendant qu’une patrouille arrive. Tout le monde ici n’est pas implanté. Trop de violence a envahi les rues ces derniers temps, les attentats étaient notre lot quotidien jusqu’à ce que, partout dans le territoire sain, les criminels soient traqués et abattus. Depuis, ces caméras volantes veillent à la sécurité de la population. Tout est sous contrôle. Enfin presque, car beaucoup de bagarres, de cambriolages… hantent encore nos villes. Les gens sont aux abois, ils ont faim, ils ont froid. Tout le monde n’a pas une belle carte pleine d’unités à dépenser. Beaucoup doivent troquer le peu qu’ils ont pour obtenir un paquet de pâtes ou une boîte de conserve. D’autres, comme moi, échangent leurs heures de travail contre de la nourriture et du pétrole. Tous ceux qui vivent hors du système sont réduits à voler ou mendier.

L’argent a disparu si soudainement de notre quotidien. Les marchés se sont effondrés et nos billets verts ne sont devenus bons qu’à alimenter les cheminées. Même l’or n’a plus de valeur. Très vite, l’État a pallié en introduisant la monnaie électronique : les unités. Cependant, celles-ci sont dures à obtenir. Le travail ne court par les rues, trop peu de chanceux gagnent leur vie.

Et puis, il y a ceux qui, comme moi, doivent vivre en dehors du système.

Je m’insère dans la circulation. Mes roues émettent un crissement quand je déboule dans l’artère principale. Certains passants se retournent sur mon passage. Il faut dire que, même dans cette ville du fin fond du monde, ma voiture détonne, pas besoin de faire couiner les pneus pour cela !

Il y a moins de deux ans, elle serait sûrement passée inaperçue, on l’aurait trouvée jolie avec ses vitres teintées, ses jantes chromées. Mais aujourd’hui, elle fait figure de charrette polluante à côté des véhicules à énergie solaire qui déambulent dans les rues. Sans compter que le carburant devient difficile à se procurer.

Vieux tacot que j’ai obtenu pour une bouchée de pain.

C’est le terme qui convient parfaitement puisque je l’ai eu en échange de deux poulets et d’un filet de pommes de terre volés !

En effet, à cette époque, les gouvernements ont décidé de concert que les autos étaient la cause principale de pollution, de destruction de la couche d’ozone, d’asthme… et j’en passe.

Ce qui n’a jamais été un secret. Seulement, depuis deux ans, le prix de l’essence a flambé, ralentissant considérablement les ventes automobiles. Pour compenser cela, les chefs européens ont vivement conseillé de se déplacer avec les transports en commun automatisés et non polluants, ou avec les véhicules homologués et fabriqués par l’Evolutis. La mise au rebut de nos bonnes vieilles voitures a précipité des milliers de personnes au chômage. C’est ainsi que le chaos s’est accentué.

La population n’était pas très convaincue, jusqu’à ce que sortent les VS200. Ces véhicules automatisés à recharge phototype — ils emmagasinent l’énergie solaire, leur permettant une autonomie permanente — étaient la réponse au nombre de morts sur les routes. Pour favoriser cet enthousiasme, les gouvernements ont donc offert des primes à ceux qui échangeaient leurs tacots contre un de ces bolides rutilants en fibres de carbone. Écologiques, économiques, sécurisants, mais hors de prix.

Beaucoup ont dû se résoudre à revenir à un moyen de locomotion moins coûteux : le vélo.

Au début du chaos, il m’est même arrivé de croiser des charrettes tirées par de magnifiques chevaux, mais, très vite, les animaux ont eu une utilité plus vitale.

Je me prends à imaginer l’engouement de mon père, fervent écologiste. Je suis certaine qu’il aurait troqué mon hybride contre un modèle solaire. Et c’est en VS qu’Anna et moi aurions emménagé dans la résidence universitaire d’Harvard.

Harvard !

Je revois le visage de papa le jour où je lui ai annoncé que j’étais acceptée à Harvard avec Anna. Cette université autrefois prestigieuse sélectionnait les futurs candidats à des postes de chercheurs. Ses yeux bruns brillaient de fierté et de joie. Ce soir-là, pour fêter la nouvelle, il nous avait emmenées, maman et moi, dîner dans le petit resto français dont la nourriture raffinée rappelait à ma mère sa chère patrie. Le monde était sur le point d’imploser, mais nous étions réunis, tous les trois. J’allais intégrer le programme qui préparait la jeune génération à sauver l’humanité de la destruction. Alors, que demander de plus ?

J’essuie, du plat de la main, les larmes qui perlent au coin de mes yeux.

La France ! Toi qui rêvais que je découvre ton beau pays, Maman. Eh bien, j’y voyage dans de bien tristes circonstances !

Les rues grises de cette ville de la zone 81, anciennement appelée Lavelanet si j’en juge par le vieux panneau rouillé, planté sur le bord de la route, défilent rapidement et laissent enfin place à une nationale bordée de maisons délaissées par leurs occupants. Soudain, le visage blessé d’Hélène flotte devant mes yeux. J’appuie sur l’accélérateur et ma voiture glisse sur l’asphalte, m’éloignant du bar et de mes remords. Je prends l’embranchement suivant et m’enfonce dans la campagne déserte. Les murs épais et étouffants de la ville truffée de drones — fabriqués et développés, eux aussi, par les industries Ferguson — se referment derrière moi.

Je me fais rapidement la réflexion que, depuis quelques années déjà, ce type dirige nos vies : ses vaccins, ses découvertes scientifiques, ses VS200… Il n’y a que moi qui ne suis pas une des dernières créations…

Non, moi je suis… je suis un accident !

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