Faiseur de rêve

Faiseur de rêve

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81 pages

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Elle s’appelle Lou et vit dans la rue après le grand effondrement de l’économie mondiale. Lui n’a pas de nom, juste un matricule, car il n’existe pas vraiment. Il sort d’on ne sait où, d’ailleurs. Il est son petit homme des rêves et elle lui accorde une confiance aveugle sans comprendre pourquoi.
Dans une ville coupée du monde par de gigantesques remparts, ils traquent le tueur en série au masque de porcelaine qui sévit à la nuit tombée : Mécanique Asylum. Mais des ombres tout droit sorties de 39-45 envahissent la Vieille ville et entraînent les deux jeunes gens bien plus loin que ce qu’ils pouvaient imaginer, à l’origine de toute vie.

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Ajouté le 20 octobre 2016
Nombre de lectures 25
EAN13 9782953430462
Langue Français
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Faiseur de rêve
Aude Réco
Chapitre I
La fillette courait à perdre haleine. Du haut de ses huit ans, elle n’osait affronter du regard ce qui la poursuivait. L’ombre fondit sur elle. S’ensuivit un bruit horrible, celui de la chair mutilée, puis le cri d’une enfant qui mourut dans sa gorge noyée de sang. Lou Mira Vor aurait hurlé à son tour si deux mains gantées ne s’étaient pas soudain posées sur son visage. Le grand brun aux yeux gris clair qui se tenait derrière elle pouvait la sentir trembler à travers son manteau. Elle avait la nuque raide, le corps parcouru de spasmes. — Chut, fit-il sans quitter du regard le cadavre éparpillé sur les pavés humides. Lou essaya de tourner la tête. L’inconnu l’en empêcha. — Chut, répéta-t-il. Il ôta la paume de sa bouche et lui caressa un instant les cheveux, comme pour la calmer. Devant eux, la silhouette se redressa avant de filer. Son festin terminé, plus rien ne la retenait là. — C’est bien, glissa l’homme en retirant son autre main. Oui, très bien. — Que… qu’est-ce qui est très bien ? articula la jeune femme, transie d’effroi et incapable d’ouvrir les yeux. Son cœur cognait contre sa poitrine. Cette petite fille avait été massacrée en une poignée de secondes. Lou garderait à jamais le souvenir épouvantable de cette nuit de décembre. — Le fait que vous ayez su conserver votre sang-froid, expliqua l’homme d’une voix douce. C’est très bien. Il parlait d’un ton presque paternel. — Dites-moi que vous n’allez pas me tuer, murmura-t-elle. — Si je l’avais voulu, vous seriez morte depuis longtemps. Bien sûr que je ne souhaite pas vous tuer. Venez, maintenant. Éloignons-nous. Il lâcha Lou, qui, dans un mouvement empreint d’hésitation, pivota sur ses talons. Elle manqua s’effondrer dans ses bras et se rattrapa au col de son manteau. Ils firent quelques pas en direction de la Grand-rue. La Vieille ville était déserte à cette heure tardive. La pleine lune, majestueuse, trônait dans un ciel dépourvu d’étoiles et chargé de neige. Sa lueur blanchâtre projetait sur la route les ombres des immeubles et boutiques alentour. La cité semblait se dérouler en une dimension opaque aux pieds des deux jeunes gens. Rien ne bougeait. Rien ne paraissait vivre. Pas un son. Pas une silhouette. Ils marchèrent sur plusieurs mètres et lorsqu’ils furent assez éloignés, l’homme parla enfin. — Ne me remerciez pas, surtout, dit-il en affichant une affreuse grimace. Le rouge monta aux joues de Lou, qui balbutia un remerciement. Son cœur battait toujours la chamade et la tête lui tournait un peu. Le froid et la peur l’avaient étourdie. — Merci. — Non ! s’exclama son inconnu. Sa moue mua en une expression indéfinissable. — Je vous avais demandé de ne pas le faire. J’ai horreur que les gens me… Il s’interrompit. Intriguée, la femme le fixait comme pour essayer de le jauger. Il lui prit la main pour l’emmener ailleurs. Aussitôt, une vague de chaleur envahit Lou. Sa sensation de vertige diminua à mesure qu’ils remontaient la Grand-rue, dont les pavés usés jusqu’à l’os glissaient par temps de pluie. Bordée de pubs et d’échoppes, elle était la plus belle de toute la Vieille ville avec ses façades pastel, ses vitrines toujours impeccables et ses trottoirs fleuris. De grands lampadaires noirs s’élevaient presque à hauteur des toits pentus. Leurs lueurs paraissaient se perdre dans le ciel, presque mourantes quand le vent en faisait vaciller la flamme. La rue traversait une bonne partie du bourg, contournait la place, longeait la rivière jusqu’à se diviser en une multitude de ruelles arpentant la vallée loin devant. L’homme s’arrêta sur la place. La main toujours dans la sienne, Lou l’imita. Elle se sentait étrangement en confiance. L’eau de deux fontaines frétillait jour et nuit au rythme d’un ballet interminable. Les candélabres formaient un arc de cercle tout autour. Leur lumière dansante mêlée aux ondulations du liquide valait à elles seules un spectacle, mais Lou ne s’y intéressait guère. Elle connaissait ces mouvements, cette grâce par cœur. Elle n’avait d’yeux que pour son mystérieux sauveur qui, lui, rêvassait volontiers devant une telle beauté. Il arborait une tenue assez ordinaire : pantalon et chemise sombres avec un manteau grand ouvert par-dessus. Il mesurait un bon mètre quatre-vingt, soit une tête de plus que Lou environ, quand elle portait ses bottes à talons. Ses prunelles gris clair lui donnaient un côté « homme sans âge ». Son teint pâle renforçait cette impression, tandis que sa barbe naissante soulignait une négligence craquante. Lou le distinguait difficilement, mais au moins assez bien pour constater un air préoccupé. Il la toisa du regard.
— J’ai un œil plus gros que l’autre, mes oreilles sont décollées, que sais-je encore ? demanda-t-il. Elle rit. Elle rit à gorge déployée. Il pensa qu’elle pétait les plombs. Soit. Si cela lui permettait de relativiser… — Absolument pas, pouffa-t-elle. Elle étouffa un nouveau rire. — Vous vous moquez de moi, mademoiselle. Les traits de la jeune femme se durcirent tout à coup, présageant un moment désagréable. — Qui êtes-vous ? interrogea-t-elle d’un ton maladroit. — Personne. Enfin si, moi. Personne en particulier, néanmoins. — Vous deviendriez peut-être plus causant en présence d’un flic ou deux, menaça Lou en ouvrant la marche. Dépassé, le grand brun pensa qu’il ne comprendrait jamais rien à la gent féminine. Il se garda d’en parler et essaya plutôt d’éclaircir la situation. — Puisque je vous dis que je n’ai pas de nom ! s’exclama-t-il. On ne m’en a jamais donné. Juste un numéro. Lou fit des yeux étonnés. — Comme… un matricule ? articula-t-elle. Enfin quoi, tout le monde possède un nom ! Elle revint sur ses pas. — Pas moi, déclara l’homme. Je ne suis qu’un passant, parfois un vagabond. Personne de bien important. Je vous ai seulement sauvé la vie. Si Mécanique Asylum vous avait repérée… Lou se figea. Les dernières paroles de l’inconnu lui glacèrent le sang. La réalité remonta alors à la surface avec une rare violence. Lou vacilla et se ressaisit à peu près. Les battues, le couvre-feu, les meurtres… Cette terreur omniprésente qui sévissait depuis des semaines… — Vous m’avez sauvé la vie, répéta-t-elle d’une voix blanche. Elle secoua la tête. — Comment souhaiteriez-vous vous appeler ? questionna-t-elle en changeant de sujet. — Euh… Un sourire qu’elle espérait encourageant étira ses lèvres, mais son inconnu venait visiblement de perdre sa langue. — Que diriez-vous d’Adam ? lança-t-elle avec entrain. — Qui incarnerait mon Ève ? Sa bouche se tordit. — Moui, concéda-t-elle. Trop rigide, vous avez raison. J’aime bien Jonathan. — Trop long. En revanche, Nat ou Nathan serait parfait, mademoiselle… Mademoiselle comment, déjà ? — Lou. Lou Mira Vor. Nathan la salua d’un signe de tête digne d’un gentleman. Lou. Ce prénom lui allait comme un gant. Elle avait vraiment tout d’une Lou dans sa robe à pois blancs et sa veste grenat un peu usée. Et sa chevelure flamboyante… — Vraiment, vraiment tout d’une Lou, confirma-t-il. — Je vous demande pardon ? — Non, rien. Vous n’avez pas respecté le couvre-feu, Lou Mira Vor. Et cette gosse non plus. Vous avez vu ce qui lui est arrivé. J’aurais aimé que vous n’assistiez jamais à une boucherie pareille. La jolie rousse se mordit la lèvre inférieure et Nat se maudit en silence pour avoir manqué de tact. Il préférait de loin les yeux vert d’eau de sa nouvelle amie qui pétillaient de malice. — Qui vous a parlé de moi ? lâcha-t-elle en adoptant un ton sec. — Attendez une minute. Je sais ce que vous pensez. Vous ignorez qui je suis, vous ne m’avez même jamais croisé et je me tiens pourtant devant vous. Sans mon intervention, vous seriez morte. J’ai sauvé la vie d’une parfaite inconnue, ce qui est presque trop beau pour être vrai. Donc vous croyez que je vous connais d’une manière ou d’une autre. Je me trompe ? Lou ouvrit la bouche dans l’intention de répliquer ; aucun son n’en sortit toutefois. — Votre air stupéfait m’indique que non, en conclut Nathan. Par contre, vous, vous faites fausse route. Néanmoins, vous avez de la suite dans les idées. J’aime ça. Et pour tout vous avouer, je passais seulement dans le coin. — Et vous vous êtes dit, tiens, pourquoi ne pas aider cette jolie demoiselle en détresse ? Nathan acquiesça. — Je vais finir par croire que vous lisez dans mes pensées, Lou. Même si je sais que c’est impossible. — Impossible n’est pas français. — Moi non plus, je ne suis pas français. — Je n’ai rien avancé de tel, répliqua la jeune femme. L’homme sans nom fronça les sourcils. — Alors, pourquoi me parler des Français si… Il faut toujours que vous ayez le dernier mot, hein ? — Un peu.
Lou éclata d’un rire franc, très vite suivie de Nathan. Il reprit cependant son sérieux dans la minute. — L’effondrement de l’économie cause bien des ravages, n’est-ce pas ? demanda-t-il en s’asseyant au bord d’une fontaine. — Qu’est-ce que vous en savez ? Les informations s’abstiennent d’aborder le sujet et les habitants extérieurs à la Vieille ville ignorent tout de notre sort. Vous n’êtes pas du coin, j’en mettrais ma main à couper. — Gardez votre main ; j’en ai entendu parler chez monsieur Eugène. Une ombre passa dans les yeux de Lou. Machinalement, son regard se posa aux pieds du jeune homme. Technique habituelle quand on hésite, songea-t-il, conscient d’en avoir trop dit. Une série de questions allait s’abattre sur lui sans tarder et il se mordrait les doigts de dépit. — Vous connaissez monsieur Eugène ? s’étrangla-t-elle, perdue entre la peur et la fascination. On l’appelait parfoisl’étrange monsieur Eugène dans la vieille Ville. Il représentait les mystères qui entouraient la cité, à commencer par les remparts qui en marquaient la limite. Lui-même vivait reclus dans un manoir branlant. — Je vous répondrais bien juste de nom, mais vous risqueriez de ne pas me croire. On pourrait discuter au coin du feu dans une auberge ou mieux, vous trouver une jolie bicoque dans laquelle vous passeriez le reste de votre vie ? Le visage de Lou s’affaissa. — Vous m’avez regardée ? Il faut de l’argent pour ça. Le bonheur, ça se paie. — C’est pas un problème. — Répétez pour voir. — Le bonheur n’est pas un problème. Je pourrais vous montrer le monde sans que nous ne bougions jamais d’ici. Nathan tapota la pierre de la fontaine pour inviter Lou à s’asseoir avec lui. — Paris ? proposa-t-elle en acceptant. — Vous en avez de bonnes avec vos Français. Non, j’ai mieux sous la main. Beaucoup mieux. Le Taj Mahal, les pyramides d’Égypte, la statue de la Liberté ! énuméra-t-il. Je suis capable de vous offrir tout ceci. Toutes ces beautés que l’Histoire nous a léguées. Un large sourire illumina le visage de Lou. — Et la huitième merveille du monde ? Nathan grommela. — Elle est appelée à s’éteindre. Comprenez que je ne vous amène pas à son chevet. — D’accord. — Mais de vous à moi, elle ne vous arrive pas à la cheville, confia-t-il en adressant à Lou un clin d’œil. Tous deux auraient pu rester là, sur cette place, jusqu’au bout de la nuit, si d’épaisses brumes n’avaient pas englouti la ville d’un seul coup. Ils n’y voyaient pas à un mètre. Les réverbères les plus proches ne formaient plus que de vagues masses longilignes entrecoupées de bancs de brouillard. Un halo lumineux auréolait la fontaine au bord de laquelle se trouvaient Lou et Nathan, mais ne rendait en rien la vision meilleure. La jeune femme se rendit bien compte que son inconnu guettait quelque chose. Quelque chose qui pouvait se cacher dans la brume ? Mécanique Asylum ? Elle ramenait les jambes sous son menton comme pour se protéger d’une menace éventuelle quand la main puissante de Nathan empoigna la sienne. Il se leva d’un bond. — Je crois qu’il faut courir, glissa-t-il. Lou perçut de la crainte dans sa voix. Il l’entraîna vers le nord ; elle le suppliait intérieurement de ne pas s’engager dans les ruelles, mais la Grand-rue commençait déjà à se diviser en nombreuses veines sombres. Les lampadaires devinrent rares, si rares que Lou essayait de les compter pour se rassurer. Un, deux. Entre les battements de son cœur qui marquaient une cadence infernale. Sa poitrine se soulevait sous l’effort, ses poumons étaient en feu. Elle n’avait pas l’habitude. Elle suivit Nathan au milieu des poubelles renversées, puis le força à ralentir l’allure. — Où allons… Où allons-nous ? souffla-t-elle. — Je l’ignore ! Elle voulut répliquer, toutefois la douleur qui comprimait sa cage thoracique l’en dissuada. Ils passèrent au pied de la cathédrale, magnifique édifice du quinzième siècle après Jésus-Christ avec sa façade restaurée et son clocher donjon prolongé d’une flèche. Pas le temps de s’y attarder. Un peu plus loin, l’hôtel de ville – édifice carré banal – se dressa devant eux. Quelle idée de l’avoir bâti dans ce quartier perdu ! Le duo bifurqua. Le jeune homme mena son acolyte à travers les fondations de la Vieille ville, qui rejoignaient une partie abandonnée des catacombes. Personne ne mettait les pieds dans ce coin. Lou pensait avoir atteint le bout du seul monde qu’elle connaissait, mais Nathan courut encore. Ils s’enfoncèrent davantage dans la pénombre, ne pouvant désormais compter que sur la pleine lune pour les éclairer. L’espace d’un instant, Lou envisagea de tout laisser tomber. Finalement, à quoi rimait cette
course-poursuite dans le brouillard ? Et pourquoi l’instinct de survie de cet homme sans nom semblait-il se propager en elle ? Tout à coup, lorsqu’il la regarda durant une fraction de seconde, elle se sentit la force de pousser des montagnes, de défier les dieux. Elle ne comprit pas. Nathan stoppa soudain. — Il n’y a plus de danger, annonça-t-il, à bout de souffle. La brume a disparu. — En êtes-vous sûr ? Il acquiesça en montrant les pavés d’un geste de la main. — Parfaitement sûr. Vous voyez encore de ce brouillard quelque part ? Elle fit non de la tête. — Qu’est-ce qui nous poursuivait ? questionna-t-elle. — Comment voulez-vous que je le sache ? Elle baissa les yeux, tout à regret. — Vous ne me dites pas tout, mon vieux. Je vous ai accordé ma confiance sans comprendre pourquoi. Je suis avec vous, ici. Vous m’avez visiblement sauvé la vie deux fois ce soir. — Jamais deux sans trois ! glissa l’homme sur le ton de la plaisanterie. — J’aimerais mieux pas. Son sourire enthousiaste disparut. — Et moi donc. L’expression du visage de Lou changea, passant d’amusée à terrifiée, puis à furibonde. — Vous êtes en colère, comprit sans peine Nathan. — Et vous êtes un piètre menteur. — Je ne suis pas né pour mentir. — Alors quoi ? Pour errer dans la Vieille ville à la recherche du temps perdu ? Quand je vois vos yeux… La jeune femme laissa sa phrase en suspens. — Dites-le, l’intima Nathan. Quand vous voyez mes yeux, vous y lisez la détresse, le chagrin. Il existe tant de variantes de ce sentiment. Vous trouverez bien un terme qui conviendra à la situation. Lou eut soudain la sensation que cette peine ne se limitait pas aux prunelles de Nat. Son être tout entier renvoyait l’image d’un homme déçu. Il transpirait la pitié. Consciente de son indélicatesse, elle le suivit quelques mètres plus bas alors qu’il s’éloignait. — Pardon, lança-t-elle. Il se tourna en lui adressant un regard chargé de reproches. Ses traits s’adoucirent enfin. — Je crois que je vais prendre le large, ma chère. — Je vous ai vexé à ce point ? — Pas vexé. Et cela n’a rien à voir avec vous. — Vous comptez rejoindre le Taj Mahal ? Amusé par l’innocence de Lou, Nathan ne put s’empêcher de sourire. Mais la nostalgie reparut aussitôt, plus tenace que la colère, l’amertume ou l’abnégation. — Non, pas le Taj Mahal. J’ai une préférence pour la Chine, répondit-il, songeur. Ah, la Chine, sa grande muraille que l’on ne voit pas depuis la Lune, sa cité interdite, ses… chiens ? — Je crois qu’ils les mangent, là-bas. — Oui, mais… non. Nathan plissa les yeux et se courba un peu en avant. — Regardez derrière ces détritus. Un chien. — Il y en a partout ici et ailleurs. — Il n’était pas là à notre arrivée. Nos voix ont dû l’attirer. Il se glissa entre les poubelles et rejoignit d’un pas décidé l’animal. Celui-ci le fixait sans broncher de ses minuscules prunelles flamboyantes. Malgré cet aspect inquiétant, il n’exprimait aucun signe d’hostilité. Sa silhouette de molosse se détachait à peine de l’obscurité. — Vous pensez qu’il a la rage ? marmonna l’homme en se tournant vers Lou, quelques mètres derrière lui. Une vive douleur s’empara de son bras, une affreuse grimace lui tordit le visage. Le canidé avait profité de cette seconde d’inattention pour s’élancer, bondir et le mordre. Il s’accrocha de toutes ses forces, enfonça ses crocs un peu plus profondément à chaque geste précipité de sa proie, qui tenta de le repousser d’un coup de pied bien placé. — Mon manteau ! pesta-t-il. Le sang coula avec abondance sur le tissu. Puis le chien glapit avant de disparaître aussi vite qu’il était apparu. — Vous avez vu ça ? s’écria Nathan, subjugué. — Et vous, vous avez vu ? articula Lou en indiquant le membre du jeune homme. Il baissa les yeux sur sa blessure, qui était en train de se refermer devant lui. — Je… Lou le fixa d’un air interrogateur et sidéré. — Comment est-ce possible ? s’étrangla-t-elle. — Vous n’étiez pas censée voir ça, Lou. Je suis désolé. — C’est fantastique !
Ses lèvres s’étirèrent. — Fantastique, répéta-t-elle. De telles possibilités la fascinaient. Nathan guérissait tout seul d’une plaie qui aurait pu lui transmettre la rage ou pire ! En vérité, elle se fichait pas mal des explications qu’il lui apporterait, si toutefois il se mettait à parler. C’était vraiment… Son sourire fondit tout à coup comme neige au soleil. Il ne pouvait s’agir que de sorcellerie. Une bonne vieille sorcellerie qui lui attirerait des problèmes énormes. Était-ce la raison pour laquelle Nathan souhaitait filer cinq minutes plus tôt ? — Qu’en penseraient les autres ? murmura-t-elle, inquiète. Que penseraient-ils de vos pouvoirs ? Elle osa à peine lever les yeux vers son inconnu. — Je ne suis pas un sorcier, allégua-t-il. Son visage grave et impénétrable n’indiquait rien qui pût confirmer ou démentir son affirmation. — Quoi, alors ? insista-t-elle. — Je vous l’ai dit, un passant. Rien de plus. — Mais vous… — Adieu Lou. Elle chercha à le retenir, mais sa main se referma sur le vide. Elle le devança pour lui barrer la route, puis l’observa droit dans les yeux en lui criant qu’elle refusait de rester seule. Chaque fois, il détourna la tête, l’ignora avec une maîtrise parfaite comme s’il n’osait l’affronter. Le poids de ses secrets s’avérait-il si lourd ? D’une certaine manière, Lou redoutait de creuser davantage. Ce qu’elle découvrirait ne serait sans doute pas à la hauteur de ses espérances, mais pour l’heure, cela valait toujours mieux que sa vie dans la rue. — Restez ! S’il vous plaît, restez… Je vous ai donné un nom alors que vous n’en aviez pas, ce n’est pas rien ! Elle s’agrippa au bras de Nathan comme à l’ultime branche d’un arbre. Elle avait l’impression de n’avoir que lui en ce bas monde. Elle ne connaissait personne ; sa famille était morte à cause de la dernière famine. Surtout, elle éprouvait la sensation que cette âme solitaire ne demandait qu’à s’entourer. Elle croyait depuis toujours que l’exil n’était qu’une obligation, pas un choix. Cet homme, là, à la conversation facile, extraverti, ne pouvait pas se plaire dans la solitude. Pas lui. — Restez, répéta-t-elle d’une voix tremblante. Il s’immobilisa enfin. — Je ne m’appelle pas Nathan. Je ne porte aucun nom. — Maintenant, si. Grâce à moi. J’ai le sentiment de vous avoir rendu la vie, ne m’abandonnez pas. Pas tout de suite. Nathan prit une profonde inspiration et soudain, ce fut comme si sa poitrine se gonflait d’espoir. Lou était si belle quand elle se laissait dominer par la colère. Derrière sa demande empreinte de douceur subsistait une rage qu’elle canalisait. Nathan la devinait pourtant, il la lisait sur chacun des traits de la jeune femme. Il accepta de repousser son départ. Un peu trop facilement, cependant que n’aurait-il pas donné pour revoir l’un de ces sourires épatants illuminer le visage de Lou. — J’attends encore un peu. Néanmoins, dès que l’aube se lèvera, je partirai. Il nous reste quelques heures. Que diriez-vous d’un concert ? Je joue de la flûte traversière, vous savez. D’un geste gracieux, il tira de sa manche de manteau ce qui ressemblait à un long objet. Lou plissa les yeux sans rien distinguer pour autant. Puis Nathan porta cette chose invisible à ses lèvres. Ses doigts s’agitèrent dans le vide. Une jolie mélodie commença à couvrir le silence. — Mais… où se cache votre instrument ? Vous ne jouez pas pour de vrai ! s’émerveilla Lou. Ses prunelles brillaient de bonheur et Nathan sentit son cœur se réchauffer. — Oh que si, certifia-t-il en souriant. — Ça continue alors que vous me parlez. — Ouais, c’est ça qui est étonnant ! Le jeune homme prit Lou par la main, lui glissa un bras autour de la taille. — Vous dansez ? proposa-t-il en se plaçant face à elle. — Avec plaisir. D’un pas assuré, il la dirigea dans une valse sous la neige, tandis que la flûte déversait dans la nuit ses plus beaux airs. Un volet s’ouvrit, puis un autre. Très vite, les rares habitants de cette sombre ruelle se penchèrent à leurs fenêtres pour les regarder. Rien ne paraissait troubler ces deux jeunes gens. — J’ignorais que vous saviez danser, murmura Lou, une joue posée contre le torse de Nat. — Vous ignorez tant de moi. Et non, nous n’aurons pas toute la vie pour apprendre à nous connaître. — Oui, soupira-t-elle. L’aube… je me souviens. Mais vous m’avez montré tant de belles choses cette nuit. Elle leva les yeux vers son inconnu et constata avec dépit que son visage s’était refermé. — Ce n’est pas fini, dit-il. Il y en a encore beaucoup à voir. Seulement, n’essayez pas de me
retenir après. Lou reposa la tête sur la poitrine du jeune homme. Leur soudaine proximité ne le charmait pas à proprement parler. Il ne souhaitait pas devenir un exemple, une sorte de divinité dans le cœur d’une femme. Il se laissa cependant aller ainsi à cette danse apaisante, sous le regard attendri des habitants. — Je crois qu’ils nous prennent pour un couple, glissa Lou d’un air amusé. — Je me demande bien pourquoi. La musique cessa. Si vite. Lou crut n’avoir dansé qu’une fraction de seconde ; ils avaient pourtant enchaîné les valses. — C’est fini ? — Même les meilleures choses ont une fin. — Et maintenant, avez-vous encore de quoi me surprendre ? — J’ai plus d’un tour dans ma manche, sourit Nathan. — Étonnez-moi. Une fois de plus, il l’emmena à travers plusieurs ruelles. La neige tombait à présent à gros flocons. — Cela vous plairait-il de devenir une princesse ? demanda-t-il. La vôtre? Son regard se plongea dans celui stupéfié de Lou. Dieu qu’elle lui rappelait… Non. Il se fit violence pour contenir les quelques larmes qui essayaient de forcer le barrage de ses yeux. — Pourquoi pas ? accepta-t-il. Ma princesse, le temps de cette soirée. Un diadème gris se posa comme par enchantement sur la tête de Lou. Ses longs cheveux roux s’animèrent pour former des boucles parfaites. Une jupe courte vint s’ajouter à un corsage aux manches bouffantes, qui épousa parfaitement les formes de son corps. De jolies ballerines apparurent autour de ses pieds. Pour finir, des perles de nacre s’agitèrent devant elle et se refermèrent délicatement sur ses oreilles. Lou observa un instant Nathan. — Allez-y, admirez-vous, dit-il en lui tendant un miroir sorti de nulle part. — Comment faites-vous cela ? — Regardez-vous. Elle s’exécuta. — C’est… — Oui, vous êtes magnifique. — Et vous… une espèce de génie de la lampe ? — Non. — Le magicien d’Oz ? — Non plus. — Un passant, murmura-t-elle, déçue que le rêve tombe ainsi en poussière. Elle pensait néanmoins le toucher du bout des doigts. Admettre que Nathan n’était qu’un promeneur parmi tant d’autres réduisait cette utopie à néant. Elle portait toujours ses nouveaux habits, mais quelque chose avait changé. Un détail l’avait ramenée à la réalité. Cet inconnu n’était donc vraiment personne. Elle recula d’un pas maladroit. — Quoi ? lança Nathan. Qu’y a-t-il ? — Vous n’êtes personne. Personne ! — Et alors ? — Un homme ordinaire. Pourtant… Elle baissa les yeux. — Pourtant, vous réalisez des choses magnifiques. — Je ne suis pas le seul. — Vous sortez presque des lapins de votre chapeau ! — Je ne porte pas de chapeau. — Eh bien, de votre manche. Vous n’êtes pas pareil que les autres. — Non, admit Nathan. — Il vaut sans doute mieux que vous partiez. — L’aube n’est pas encore… — Au diable l’aube ! Disparaissez, inconnu. Il considéra longuement la jeune femme avant de s’enfoncer dans les ténèbres. Sans un mot, sans un adieu. La colère brillait dans les yeux de Lou. Sa nouvelle tenue laissa place à ses haillons, la neige cessa de tomber et le manteau blanc fondit aussitôt. — Laisser s’envoler un magicien qui vous offre des flocons… marmonna une passante. Il faut être sotte ! Lou fit volte-face. À sa grande surprise, il n’y avait personne. Elle se retourna dans la direction qu’avait empruntée son inconnu pour s’enfoncer dans les profondeurs de la Vieille ville. Elle n’apercevait plus qu’une vague silhouette. — Nathan, attendez ! Mais il disparut au détour d’une ruelle.
Chapitre II
Les jours s’écoulèrent et Mécanique Asylum frappa de nouveau, emportant cette fois un vieil horloger et son apprenti. Les plus téméraires organisèrent des battues. Des récompenses furent proposées à qui apporterait la tête de ce monstre au bout d’une pique. Mais rien. Il filait toujours de justesse. Il s’était parfaitement adapté à cette vie. Les habitants ne couraient pas assez vite pour le rattraper et si par mégarde il arrivait à l’un d’eux de se retrouver seul face à lui, il décampait tant qu’il le pouvait encore. Ainsi, on maintint le couvre-feu à dix-sept heures au lieu de dix-huit jusqu’à sept heures le lendemain. Les gens vivaient dans la terreur. Les enfants osaient à peine se rendre à l’école. Leurs mères attendaient nerveusement le retour de leurs maris du travail. La plupart rentraient. Les moins chanceux non. Il arrivait même que certains ne soient jamais retrouvés, alors l’angoisse montait encore d’un cran. Lou n’avait pas le choix. Elle dormait dans la rue parce qu’elle n’avait nulle part où aller, hormis trois fois par semaine quand elle passait la nuit à l’hôpital à cause de ses dialyses. Heureusement que l’établissement bénéficiait chaque année d’une jolie bourse destinée aux défavorisés. Au réveil, au fond de sa ruelle, elle discernait de temps à autre une présence. Elle se trouvait seule, mais cette impression ne la quittait qu’au bout de plusieurs minutes, voire quelques heures. Elle ne s’expliquait pas ce sentiment et pourtant, elle était prête à jurer que quelqu’un l’observait durant son sommeil. Elle ne se sentait pas en danger, loin de là. Non, il y avait quelque chose d’apaisant dans cette situation, comme si un ange gardien veillait sur sa sécurité. Un soir, elle perçut le souffle d’une respiration juste dans son dos. Haletante, presque étouffée comme par un mouchoir, un obstacle quelconque. Lou essaya de faire un pas en avant. En vain. Elle était tétanisée. Le moindre mouvement risquait de briser l’équilibre précaire qui lui permettait de tenir debout : un savant mélange de sang-froid avec quand même juste ce qu’il fallait d’appréhension. De la sueur perlait sur son front. Une main la saisit tout à coup par le poignet et la tira vers elle. Son cœur rata un battement. — COUREZ ! beugla Nathan. Une force inconnue envahit Lou, qui s’élança derechef puis redoubla de vitesse, toujours agrippée aux doigts du jeune homme. L’instinct de survie sans doute. Malgré cela, rien n’était gagné. Mécanique Asylum les talonnait ; Lou reconnut son masque blanc figé dans la porcelaine en osant un regard par-dessus son épaule. Ils tournèrent dans une allée piétonne qui débouchait sur la Grand-rue. Ils passèrent ensuite devant un immeuble défraîchi bordé d’arbres, de l’épicéa au frêne, empruntèrent un escalier de service branlant pour rejoindre un couloir. — Numéro 9 ! s’exclama Nathan. Il s’arrêta devant la porte affichant ledit numéro et l’ouvrit. Le cri de rage de Mécanique Asylum vrilla les tympans de Lou. Puis le silence retomba. Nathan serra la jeune femme contre lui. — Par chance, il n’entre jamais dans les habitations, expliqua-t-il. On dirait qu’il a peur. — Peur de quoi ? Et puis d’abord, qu’est-ce qu’on fabrique ici ? Où sont les occupants ? — Partis, répondit-il en lâchant Lou. Il y a des lustres, déjà. Regardez la poussière. — Partis où ? — Aucune espèce d’idée. Je ne les ai pas espionnés. — Ce n’est pas l’impression que vous me donnez. Vous saviez que cet appartement était vide. Les deux jeunes gens se dévisagèrent, comme pour déceler une vérité que ni l’un ni l’autre n’oserait admettre. — Vous ne lirez pas dans mon regard comme dans un livre ouvert, déclara Nathan, qui venait de passer au salon. Et en parlant de livres, c’est curieux que ces personnes aient emmené les leurs. Bibliothèque vide et poussière accumulée. Il entrait dans cet appartement pour la première fois et les bouquins absents sur les rayonnages lui avaient sauté aux yeux. Sur le mur parallèle se dressait une étagère. Elle aussi dispensée de ses ouvrages. Face à lui, une porte-fenêtre crasseuse donnait sur un balcon. Cette partie du logement offrait une vue imparable sur la Grand-rue, large et propre. Nathan contourna la table basse rectangulaire plantée au milieu de la pièce et fit mine de dépoussiérer le canapé d’un revers de main. Mal à l’aise quand il s’agissait de parler de Mécanique Asylum, il espéra que ses gestes ne le trahiraient pas. Lou le suivit et fronça les sourcils. — Il n’y a donc jamais aucune émotion qui transparaît ? douta-t-elle. — Vous pouvez dormir ici si vous le désirez, esquiva-t-il. — Je vous ai posé une question ! Elle pinça les lèvres. D’un mouvement brusque, elle releva le menton de Nathan pour l’obliger à l’affronter du regard. Il sentit sa volonté faillir. S’il fuyait maintenant, il passerait pour