Fromont jeune et Risler aîné
160 pages
Français

Fromont jeune et Risler aîné

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Description

Sidonie Chèbe et Risler l'aîné viennent de se marier. Pourquoi m'a-t-elle épousé, moi qui ne suis ni beau ni très futé (mais riche et bien placé dans la société) se demande le marié. L'air de triomphe de Sidonie quand elle prend possession de sa nouvelle demeure laisse préjuger de l'avenir. En effet, Sidonie, issue d'une famille pauvre, a toujours envié les riches, et en particulier la famille Fromont, qui possède une usine. À une époque, elle a réussi à se rapprocher de cette famille, en devenant amie avec Claire. Puis elle est tombée amoureuse de l'héritier de la famille, Georges Fromont. Mais celui-ci a fini par épouser Claire, sous la pression de famille. Avec Risler l'aîné, Sidonie essaye de se rapprocher de cette bonne société qui la fascine tant. Mais vivre près de cette bonne société, ne veut pas dire en faire partie, Sidonie l'apprendra vite à ses dépens...

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Nombre de lectures 13
EAN13 9782824700854
Langue Français

Alphonse Daudet
Fromont jeune et Risler aîné
bibebookAlphonse Daudet
Fromont jeune et Risler aîné
Un texte du domaine public.
Une édition libre.
bibebook
www.bibebook.comPartie 1
q1
Chapitre
UNE NOCE CHEZ VEFOUR
adame Chèbe !
– Mon garçon…
– Je suis content…MC’était bien la vingtième fois de la journée que le brave Risler disait qu’il était
content, et toujours du même air attendri et paisible, avec la même voix lente, sourde,
profonde, cette voix qu’étreint l’émotion et qui n’ose pas parler trop haut de peur de se
briser tout à coup dans les larmes.
Pour rien au monde, Risler n’aurait voulu pleurer en ce moment, – voyez-vous ce marié
s’attendrissant en plein repas de noces ! – Pourtant il en avait bien envie. Son bonheur
l’étouffait, le tenait par la gorge, empêchait les mots de sortir. Tout ce qu’il pouvait faire,
c’était de murmurer de temps en temps avec un petit tremblement de lèvres : « Je suis
content… Je suis content… »
Il avait de quoi l’être, en effet. Depuis le matin, le pauvre homme se croyait emporté par un
de ces rêves magnifiques dont on craint de se réveiller subitement, les yeux éblouis : mais
son rêve, à lui, ne semblait jamais devoir finir. Cela avait commencé à cinq heures du matin,
et à dix heures du soir, dix heures très précises à l’horloge de Véfour, cela durait encore…
Que de choses dans cette journée, et comme les moindres détails lui restaient présents ! Il se
voyait au petit jour, arpentant sa chambre de vieux garçon dans une joie mêlée d’impatience,
la barbe déjà faite, l’habit passé, deux paires de gants blancs en poche… Maintenant voici les
voitures de gala, et dans la première là-bas, celle qui a des chevaux blancs, des guides
blanches, une doublure de damas jaune, la parure de la mariée s’apercevant comme un
nuage… Puis l’entrée à l’église, deux par deux, toujours le petit nuage blanc en tête, flottant,
léger, éblouissant… L’orgue, le suisse, le sermon du curé, les cierges éclairant des bijoux, des
toilettes de printemps… et cette poussée de monde à la sacristie, le petit nuage blanc, perdu,
noyé, entouré, embrassé, pendant que le marié distribue des poignées de mains à tout le haut
commerce parisien venu là pour lui faire honneur… Et le grand coup d’orgue de la fin, plus
solennel à cause de la porte de l’église large ouverte qui fait participer la rue entière à la
cérémonie de famille, les sons passant le porche en même temps que le cortège, les
exclamations du quartier, une brunisseuse en grand tablier de lustrine disant tout haut : « Le
marié n’est pas beau, mais la mariée est crânement gentille… » C’est cela qui vous rend fier
quand on est le marié…
Ensuite le déjeuner à la fabrique, dans un atelier orné de tentures et de fleurs, la promenade
au Bois, une concession faite à la belle-mère, madame Chèbe, qui, en sa qualité de petite
bourgeoise parisienne, n’aurait pas cru sa fille mariée sans un tour de lac ni une visite à la
cascade… Puis la rentrée pour le dîner, pendant que les lumières s’allumaient sur le
boulevard, où les gens se retournaient pour voir passer la noce, une vraie noce cossue, menée
au train de ses chevaux de louage jusqu’à l’escalier de Véfour.
Il en était là de son rêve. A cette heure, engourdi de fatigue et de bien-être, le bon Risler
regardait vaguement cette immense table de quatre-vingts couverts, terminée aux deux boutspar un fer à cheval, surmontée de visages souriants et connus, où il lui semblait voir son
bonheur reflété dans tous les yeux. On arrivait à la fin du dîner. La houle des conversations
particulières flottait tout autour de la table. Il y avait des profils tournés l’un vers l’autre,
des manches d’habit noir derrière des corbeilles d’asclépias, une mine rieuse d’enfant
audessus d’une glace aux fruits, et le dessert au niveau des visages entourait toute la nappe de
gaieté, de couleurs, de lumières.
Oh ! oui, Risler était content. A part son frère Frantz, tous ceux qu’il aimait se trouvaient là.
D’abord, en face de lui, Sidonie, hier la petite Sidonie, aujourd’hui sa femme. Pour dîner, elle
avait quitté son voile ; elle était sortie de son nuage. A présent, de la robe de soie toute
blanche et unie montait un joli visage d’un blanc plus mat et plus doux, et la couronne de
cheveux – au-dessous de l’autre couronne si correctement tressée – vous avait des révoltes
de vie, des reflets de petites plumes ne demandant qu’à s’envoler. Mais les maris ne voient
pas ces choses-là.
Après Sidonie et Frantz, ce que Risler aimait le plus au monde, c’était madame Georges
Fromont, celle qu’il appelait « madame Chorche », la femme de son associé, la fille de défunt
Fromont, son ancien patron et son dieu. Il l’avait mise près de lui, et dans sa façon de lui
parler on sentait de la tendresse et de la déférence. C’était une toute jeune femme, à peu près
du même âge que Sidonie, mais d’une beauté plus correcte, plus tranquille. Elle causait peu,
dépaysée dans ce monde mêlé, s’efforçant pourtant d’y paraître aimable.
De l’autre côté de Risler se tenait madame Chèbe, la mère de la mariée, qui rayonnait,
éclatait dans sa robe de satin vert luisante comme un bouclier. Depuis le matin, toutes les
pensées de la bonne femme étaient aussi brillantes que cette robe de teinte emblématique. A
tout moment elle se disait à elle-même : « Ma fille épouse Fromont jeune et Risler aîné de la
rue des Vieilles-Haudriettes !… » Car, dans son esprit, ce n’était pas Risler aîné seul que sa
fille épousait, c’était toute l’enseigne de la maison, cette raison sociale fameuse dans le
commerce de Paris ; et chaque fois qu’elle constatait cet événement glorieux, madame Chèbe
se tenait encore plus droite, tendant la soie du bouclier à la faire craquer.
Quel contraste avec l’attitude de M Chèbe, placé quelques chaises plus loin ! En ménage,
généralement, les mêmes causes produisent des effets tout à fait différents Ce petit homme
au grand front d’utopiste, poli, bosselé et vide comme une houle de jardin, avait l’air aussi
furieux que sa femme était rayonnante. Cela ne le changeait pas, du reste, car M. Chèbe
rageait tout le long de l’année. Ce soir-là, pourtant, il n’avait pas sa mine piteuse et fanée
d’habitude, ni ce large paletot flottant dont les poches ressortaient gonflées par des
échantillons d’huile, de vin, de truffes, de vinaigre, selon qu’il plaçait l’une ou l’autre de ces
marchandises. Son habit noir, magnifique et neuf, faisait pendant à la robe verte, mais
malheureusement ses pensées étaient de la couleur de son habit… Pourquoi ne l’avait-on pas
mis près de la mariée, comme c’était son droit ? Pourquoi avait-on donné sa place à Fromont
jeune ?… Et le vieux Gardinois, le grand-père des Fromont, qu’est-ce qu’il faisait près de
Sidonie ?… Ah ! voilà ! Tout aux Fromont et rien aux Chèbe. Et ces gens-là s’étonnent qu’on
fasse des révolutions !…
Heureusement que, pour épancher sa bile, l’enragé petit homme avait près de lui son ami
Delobelle, vieux comédien en retrait d’emploi, qui l’écoutait avec sa physionomie placide et
majestueuse des grands jours. On a beau être éloigné du théâtre depuis quinze ans par la
mauvaise volonté des directeurs, on trouve encore, quand il faut, des attitudes scéniques
appropriées aux événements. C’est ainsi que, ce soir-là, Delobelle avait sa tête des jours de
noces, mine demi-sérieuse, demi-souriante, condescendante aux petites gens, à la fois aisée
et solennelle. On eût dit qu’il assistait, en vue de toute une salle de spectacle, à un festin de
premier acte autour de mets en carton, et il avait d’autant plus l’air de jouer un rôle, ce
fantastique Delobelle, que, comptant bien qu’on utiliserait son talent dans la soirée,
mentalement, depuis qu’on était à table, il repassait les plus beaux morceaux de son
répertoire, ce qui donnait à sa figure une expression vague, factice, détachée, cet air
faussement attentif du comédien en scène, feignant d’écouter ce qu’on lui dit, mais ne
pensant tout le temps qu’à sa réplique.Chose singulière, la mariée, elle aussi, avait un peu de cette expression. Sur ce jeune et joli
visage, que le bonheur animait sans l’épanouir, une préoccupation secrète apparaissait ; et,
par moments, comme si elle s’était parlé à elle-même, le frétillement d’un sourire passait au
coin de sa lèvre. C’est avec ce petit sourire qu’elle répondait aux plaisanteries un peu
gaillardes du grand-père Gardinois, assis à sa droite :
– Cette Sidonie, tout de même !… disait le bonhomme en riant… Quand je pense qu’il n’y a
pas deux mois elle parlait d’entrer dans un couvent… On les connaît leurs couvents à ces
fillettes !… C’est comme on dit chez nous : le couvent de Saint-Joseph, quatre sabots sous le
lit !…
Et tout le monde autour de la table riait de confiance aux farces campagnardes de ce vieux
paysan berrichon, à qui une fortune colossale tenait lieu, dans la vie, de cœur, d’instruction,
de bonté, mais non d’esprit ; car il en avait, le finaud, et plus que tous ces bourgeois
ensemble. Parmi les gens très rares qui lui inspiraient quelques sympathies, cette petite
Chèbe, qu’il avait connue toute gamine, lui plaisait tout particulièrement ; et elle, de son
côté, trop récemment riche pour ne pas vénérer la fortune, parlait à son voisin de droite avec
une nuance très marquée de respect et de coquetterie.
Pour celui de gauche, au contraire, Georges Fromont, l’associé de son mari, elle se montrait
pleine de réserve. Leur conversation se bornait à des politesses de table, et même il y avait
entre eux comme une affectation d’indifférence. Tout à coup il se fit parmi les convives ce
petit frémissement qui annonce qu’on va se lever, un bruit de soie, de chaises, le dernier mot
des conversations, l’achèvement des rires, et dans ce, demi-silence, madame Chèbe, devenue
communicative, disait très haut à un cousin de province en extase devant le maintien réservé
et si tranquille de la nouvelle mariée, debout en ce moment au bras de M. Gardinois :
– Voyez-vous, cousin, cette enfant-là… Personne n’a jamais pu savoir ce qu’elle pensait.
Alors tout le monde se leva et on passa dans le grand salon. Pendant que les invités du bal
arrivaient en foule se mêler aux invités du dîner, que l’orchestre s’accordait, que les valseurs
à lorgnon faisaient la roue devant les toilettes blanches des petites demoiselles impatientes,
le marié, intimidé par tout ce monde, s’était réfugié avec son ami Planus – Sigismond Planus,
caissier de la maison Fromont depuis trente ans – dans cette petite galerie ornée de fleurs,
tapissée d’un papier de bosquet à feuillage grimpant qui fait comme un fond de verdure aux
salons dorés de Véfour. Là du moins ils étaient seuls, ils pouvaient causer.
– Sigismond, mon vieux… je suis content.
Et Sigismond aussi était content ; mais Risler ne lui laissait pas le temps de le dire.
Maintenant qu’il n’avait plus peur de pleurer devant le monde, toute la joie de son cœur
débordait.
– Pense donc, mon ami !… C’est si extraordinaire qu’une jeune fille comme elle ait bien
voulu de moi. Car enfin, je ne suis pas beau. Je n’avais pas besoin que cette effrontée de ce
matin me le dise pour le savoir. Puis j’ai quarante-deux ans… Elle qui est si mignonne !… Il y
en avait tant d’autres qu’elle pouvait choisir, des plus jeunes, des plus huppés, sans parler de
mon pauvre Frantz, qui l’aimait tant. Eh bien ! non, c’est son vieux Risler qu’elle a voulu…
Et cela s’est fait si drôlement… Depuis longtemps je la voyais triste, toute changée. Je
pensais bien qu’il y avait quelque chagrin d’amour là-dessous… Avec la mère, nous
cherchions, nous nous creusions la tête pour savoir qui ça pouvait être… Voilà qu’un matin
madame Chèbe entre dans ma chambre et me dit en pleurant : « C’est vous qu’elle aime, mon
pauvre ami !… » Et c’était moi… c’était moi… Hein ? qui se serait jamais douté d’une chose
pareille ? Et dire que dans la même année j’ai eu ces deux grandes fortunes… Associé de la
maison Fromont et marié à. Sidonie… Oh !…
A ce moment, sur une mesure de valse tournoyante et traînante, un couple de valseurs entra
en tourbillonnant dans le petit salon. C’était la mariée et l’associé de Risler, Georges
Fromont. Aussi jeunes, aussi élégants l’un que l’autre, ils causaient à mi-voix, enfermant
leurs paroles dans les cercles étroits de la valse.
– Vous mentez… disait Sidonie un peu pâle, toujours avec son petit sourire.Et l’autre, plus pâle qu’elle, répondait :
– Je ne mens pas. C’est mon oncle qui a voulu ce mariage. Il allait mourir… vous étiez
partie… Je n’ai pas osé dire non…
De loin, Risler les admirait :
– Comme elle est jolie ! comme ils dansent bien !…
Mais, en l’apercevant, les valseurs se séparèrent, et Sidonie vint à lui vivement :
– Comment ! vous voilà ? Qu’est-ce que vous faites ?… On vous cherche partout. Pourquoi
n’êtes-vous pas là-bas ?…
Tout en parlant, d’un joli mouvement de femme impatiente, elle lui refaisait son nœud de
cravate. Cela ravissait Risler, qui souriait à Sigismond du coin de l’œil, trop heureux de
sentir dans son cou le frôlement de cette petite main gantée pour s’apercevoir qu’elle
frémissait de tous ses doigts fins.
– Prenez-moi le bras, lui dit-elle, et ils rentrèrent ensemble dans les salons. La longue robe à
traîne blanche faisait paraître encore plus gauche l’habit noir mal coupé, mal porté ; mais un
habit ne se refait pas comme un nœud de cravate : il fallait bien le prendre tel qu’il était…
Pendant qu’ils saluaient, en passant, tous ces gens empressés à leur sourire, Sidonie eut un
moment de fierté, de vanité satisfaite. Malheureusement cela ne dura pas. Il y avait dans un
coin du salon une jeune et jolie femme que personne n’invitait et qui regardait les danses
d’un œil calme, éclairé par toute la joie de la première maternité. Dès qu’il l’aperçut, Risler
alla droit à elle et obligea Sidonie à s’asseoir à son côté. Inutile de dire que c’était madame
« Chorche ». A quelle autre aurait-il parlé avec cette tendresse respectueuse ? Dans quelle
autre main que la sienne aurait-il pu mettre la main de sa petite Sidonie en disant. « Vous
l’aimerez bien, n’est-ce pas ? Vous êtes si bonne… Elle a tant besoin de vos conseils, de votre
science du monde… » – Mais, mon bon Risler, répondait madame Georges, Sidonie et moi
nous sommes d’anciennes amies… Nous avons toutes raisons pour nous aimer encore…
Et son regard tranquille et franc cherchait, sans y parvenir, à rencontrer celui de l’ancienne
amie… Avec sa parfaite ignorance des femmes et l’habitude qu’il avait de traiter Sidonie
comme une enfant, Risler continua du même ton :
– Prends modèle sur elle, vois-tu, petite… Il n’y en a pas deux au monde comme madame
Chorche… C’est tout le cœur de son pauvre père… Une vraie Fromont !…
Sidonie, les yeux baissés, s’inclinait sans rien répondre, avec un frisson imperceptible qui
courait du bout de sa bottine de satin au dernier brin d’oranger de sa couronne. Mais le
brave Risler ne voyait rien. L’émotion, le bal, la musique, toutes ces fleurs, toutes ces
lumières… Il était ivre, il était fou. Cette atmosphère de bonheur incomparable qui
l’entourait, il croyait que tous les autres la respiraient comme lui. Il ne sentait pas les
rivalités, les petites haines qui se croisaient au-dessus de tous ces fronts parés.
Il ne voyait pas Delobelle accoudé à la cheminée, las de son attitude éternelle, une main dans
le gilet, le chapeau sur la hanche, pendant que les heures s’écoulaient sans que personne
songeât à utiliser ses talents. Il ne voyait pas M. Chèbe, qui se morfondait sombrement entre
deux portes, plus furieux que jamais contre les Fromont… Oh ! ces Fromont !… Quelle place
ils tenaient à cette noce… Ils étaient là tous avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis, les
amis de leurs amis… On aurait dit le mariage de l’un d’eux… Qui parlait des Risler ou des
Chèbe ?… On ne l’avait pas même présenté, lui, le père !… Et ce qui redoublait la fureur du
petit homme, c’était l’attitude de madame Chèbe souriant maternellement à tout le monde
dans sa robe à reflets de scarabée.
D’ailleurs il se trouvait là comme à presque toutes les noces deux courants bien distincts qui
se frôlaient sans se confondre. L’un des deux fit bientôt place à l’autre. Ces Fromont qui
irritaient tant M. Chèbe et qui formaient l’aristocratie du bal, le président de la chambre de
commerce, le syndic des avoués, un fameux chocolatier député au Corps législatif, le vieux
millionnaire Gardinois, tous se retirèrent un peu après minuit. Derrière eux, Georges
Fromont et sa femme remontèrent dans leur coupé. Il ne resta plus que le côté Risler etChèbe, et aussitôt la fête, changeant d’aspect, devint plus bruyante.
L’illustre Delobelle, fatigué de voir qu’on ne lui demandait rien, s’était décidé à se demander
quelque chose à soi-même, et commençait d’une voix retentissante comme un gong le
monologue de Ruy-Blas : « Bon appétit, messieurs !… » pendant qu’on se pressait au buffet
devant les chocolats et les verres de punch. De petites toilettes économiques s’étalaient sur
les banquettes, heureuses de faire enfin leur effet, et ça et là des petits jeunes gens de
boutique, dévorés de gandinerie, s’amusaient à risquer un quadrille. Depuis longtemps la
mariée voulait partir. Enfin elle disparut avec Risler et madame Chèbe. Quant à M. Chèbe,
qui avait recouvré toute son importance, impossible de l’emmener. Il fallait quelqu’un pour
faire les honneurs, que diantre !… Et je vous réponds que le petit homme s’en chargeait ! Il
était rouge, allumé, fringant, turbulent, presque séditieux. D’en bas on l’entendait causer
politique avec le maître d’hôtel de Véfour et tenir des propos d’une hardiesse…
… Par les rues désertes, la voiture de noces, dont le cocher alourdi tenait les brides blanches
un peu lâches, roulait lourdement vers le Marais.
Madame Chèbe parlait beaucoup, énumérant toutes les splendeurs de ce jour mémorable,
s’extasiant surtout sur le dîner dont la carte banale avait été pour elle la plus haute
expression du luxe. Sidonie rêvait dans l’ombre de la voiture, et Risler, assis en face d’elle,
s’il ne disait plus : « Je suis content… » le pensait en lui même de tout son cœur. Une fois il
essaya de prendre une petite main blanche qui s’appuyait contre la glace relevée, mais elle se
retira bien vite, et il restait là sans bouger, perdu dans une adoration muette.
On traversa les Halles, la rue de Rambuteau pleine de voitures de maraîchers ; puis, vers le
bout de la rue des Francs-Bourgeois, on tourna le coin des Archives pour entrer dans la rue
de Braque. Là ils s’arrêtèrent une première fois, et madame Chèbe descendit devant sa porte,
trop étroite pour la splendide robe de soie verte qui s’engloutit dans l’allée avec des
froissements de révolte et un murmure de tous ses volants… Quelques minutes après, un
grand portail massif de la rue des Vieilles-Haudriettes, portant dans son écusson d’ancien
hôtel, au-dessous d’armoiries à demi disparues, une enseigne en lettres bleues : « PAPIERS
PEINTS », s’ouvrait à deux battants pour laisser passer la voiture de gala.
Cette fois la mariée, immobile et comme endormie, sembla se réveiller subitement, et si
toutes les lumières n’avaient pas été éteintes dans les immenses bâtiments, ateliers ou
magasins, alignés sur la cour, Risler aurait pu voir un sourire de triomphe éclairer tout à
coup ce joli visage énigmatique. Les roues adoucissaient leur bruit sur le sable fin d’un
jardin, et bientôt s’arrêtaient devant le perron d’un petit hôtel à deux étages. C’était là
qu’habitait le jeune ménage des Fromont, et Risler aîné avec sa femme allait s’installer
audessus d’eux. L’habitation avait grand air. Ici le commerce riche se vengeait de la rue noire,
du quartier perdu. Il y avait un tapis dans l’escalier jusque chez eux, des fleurs dans leur
antichambre, partout des blancheurs de marbres, des reflets de glaces et de cuivres polis.
Pendant que Risler promenait sa joie par toutes les pièces de l’appartement neuf, Sidonie
resta seule dans sa chambre. A la lueur de la petite lampe bleue suspendue au plafond, elle
jeta d’abord un coup d’œil à la glace qui la reflétait de la tête aux pieds, à tout ce luxe jeune,
si nouveau pour elle ; puis, au lieu de se coucher, elle ouvrit la fenêtre et resta immobile
appuyée au balcon. La nuit était claire et tiède. Elle voyait distinctement la fabrique tout
entière, ses innombrables fenêtres sans persiennes, ses vitres luisantes et hautes, sa longue
cheminée se perdant dans la profondeur du ciel, et plus près ce petit jardin luxueux adossé
au vieux mur de l’ancien hôtel. Tout autour, des toits tristes et pauvres, des rues noires,
noires… Soudain elle tressaillit. Là-bas, dans la plus sombre, dans la plus laide de toutes ces
mansardes qui se serraient, s’appuyaient les unes aux autres comme trop lourdes de misères,
une fenêtre au cinquième étage s’ouvrait toute grande, pleine de nuit. Elle la reconnut tout
de suite. C’était la fenêtre du palier sur lequel habitaient ses parents.
La fenêtre du carré !… Que de chose ce nom seul lui rappelait. Que d’heures, que de jours
elle avait passés là, penchée à ce rebord humide sans appui ni balcon, à regarder du côté de
la fabrique. Encore en ce moment elle croyait voir là-haut la mine chiffonnée de la petite
Chèbe, et dans l’encadrement de cette croisée de pauvre, toute sa vie d’enfant, sa tristejeunesse de fille de Paris se déroulaient devant ses yeux.
q2
Chapitre
HISTOIRE DE LA PETITE CHEBE. TROIS
MENAGES SUR UN PALIER
Paris, pour les ménages pauvres, à l’étroit dans leurs appartements trop petits, le
palier commun est comme une pièce de plus, un agrandissement du logis. C’est par
là que l’été un peu d’air arrive du dehors, là que les femmes causent, que les
enfants jouent.AQuand la petite Chèbe faisait trop de train à la maison, sa mère lui disait : « Tiens !
tu m’ennuies… va jouer sur le carré. » Et l’enfant y courait bien vite. Ce palier, au dernier
étage d’une ancienne maison où l’on n’avait pas ménagé l’espace, formait comme un grand
couloir, haut de plafond, protégé du côté de l’escalier par la rampe en fer forgé, éclairé par
une large fenêtre d’où l’on voyait des toits, des cours, d’autres fenêtres, et plus loin le jardin
de l’usine Fromont apparaissant comme un coin vert dans l’intervalle des vieux murs
gigantesques. Tout cela n’avait rien de bien gai, mais l’enfant se plaisait là beaucoup mieux
que chez elle. Leur intérieur était si triste, surtout quand il pleuvait et que Ferdinand ne
sortait pas.
Cerveau toujours fumant d’idées nouvelles, qui par malheur n’aboutissaient jamais,
Ferdinand Chèbe était un de ces bourgeois paresseux et à projets comme il y en a tant à
Paris. Sa femme, qu’il avait d’abord éblouie, s’était vite aperçue de sa nullité et avait fini par
supporter patiemment et du même air ses rêves de fortune continuels et les déconvenues qui
suivaient immédiatement.
Des quatre-vingt mille francs de dot apportés par elle et gaspillés par lui dans des entremises
ridicules, il ne leur restait qu’une petite rente qui les posait encore vis-à-vis des voisins,
comme le cachemire de madame Chèbe, sauvé de tous les naufrages, ses dentelles de noces,
et deux boutons en brillants, très petits, très modestes, que Sidonie suppliait parfois sa mère
de lui montrer au fond du tiroir de commode, dans un antique écrin de velours blanc, où le
nom du bijoutier s’effaçait en lettres dorées vieilles de trente ans C’était là l’unique luxe de
ce pauvre logis de rentiers.
Longtemps, bien longtemps, M. Chèbe avait cherché une place qui lui permit de mettre
quelque chose au bout de leurs petites rentes. Mais cette place, il ne la cherchait que dans ce
qu’il appelait le commerce debout, sa santé s’opposant à toute occupation assise.
Il paraît, en effet, qu’aux premiers temps de son mariage, alors qu’il était dans les grandes
affaires et qu’il avait à lui un cheval et un tilbury pour les courses de la maison, le petit
homme avait fait un jour une chute de voiture considérable. Cette chute, dont il parlait à
tout propos, servait d’excuse à sa paresse.
On ne restait pas cinq minutes avec M. Chèbe sans qu’il vous dit d’un ton confidentiel :
« Vous connaissez l’accident arrivé au duc d’Orléans ?… » Et il ajoutait en tapant sur son
crâne déplumé : « Le pareil m’est arrivé dans ma jeunesse ».
Depuis cette fameuse chute, tout travail de bureau lui donnait des éblouissements, et il
s’était vu fatalement relégué dans le commerce debout. C’est ainsi qu’il avait été tour à tour