Nouvelle histoire de Mouchette

Nouvelle histoire de Mouchette

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Par un soir de mars pluvieux, au pays d'Artois, Mouchette (quatorze ans), fillette chétive et misérable d'un père ivrogne, quitte l'école et fait une fugue. Elle s'enfuit dans les bois, se perd et tombe, terrassée par la fatigue alors que la tempête fait rage. Arsène la recueille dans sa hutte de braconnier. Mais il est en pleine crise d'épilepsie. Il confie à Mouchette qu'il croit avoir tué Mathieu, le garde champêtre, et viole la jeune fille, incapable de se défendre... Quelques mots de l'auteur : «Dès les premières pages de ce récit le nom familier de Mouchette s'est imposé à moi si naturellement qu'il m'a été dès lors impossible de le changer. La Mouchette de la Nouvelle Histoire n'a de commun avec celle du Soleil de Satan que la même tragique solitude où je les ai vues toutes deux vivre et mourir.»

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Nombre de lectures 28
EAN13 9782824712598
Langue Français
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GEORGES BERNANOS
NOU V ELLE H IST OI RE
DE MOUCH ET T E
BI BEBO O KGEORGES BERNANOS
NOU V ELLE H IST OI RE
DE MOUCH ET T E
Un te xte du domaine public.
Une é dition libr e .
ISBN—978-2-8247-1259-8
BI BEBO OK
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– Christian Spr emb er g
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V ous de v ez aribuer l’ o euv r e aux différ ents auteur s, y
compris à Bib eb o ok.Dès les premières pages de ce récit le nom familier de Mouchee s’est
imposé à moi si naturellement qu’il m’a été dès lors impossible de le changer.
La Mouchee de la Nouv elle Histoir e n’a de commun avec celle du Soleil
de Satan que la même tragique solitude où je les ai vues toutes deux vivre et
mourir.
À l’une et à l’autre que Dieu fasse miséricorde !
G. B.
n
1Pr emièr e p artie
2   grand v ent noir qui vient de l’ ouest – le v ent des
mer s, comme dit Antoine – ép ar pille les v oix dans la nuit. IlM joue av e c elles un moment, puis les ramasse toutes ensemble
et les jee on ne sait où, en r onflant de colèr e . Celle que Mouchee vient
d’ entendr e r este longtemps susp endue entr e ciel et ter r e , ainsi que ces
feuilles mortes qui n’ en finissent p as de tomb er .
Pour mieux courir , Mouchee a quié ses g alo ches. En les r emeant,
elle se tr omp e de pie d. T ant pis ! Ce sont les g alo ches d’Eugène , si lar g es
qu’ entr e la tig e elle p eut p asser les cinq doigts de sa p etite main.
L’avantag e est qu’ en s’appliquant à les balancer au b out des orteils ainsi qu’une
p air e d’énor mes castagnees, elles font à chaque p as sur le macadam du
pré au un br uit qui met Madame l’institutrice hor s d’ elle-même .
Mouchee se glisse jusqu’à la crête du talus et r este là en obser
vation, le dos contr e la haie r uisselante . D e cet obser vatoir e , l’é cole p araît
toute pr o che encor e , mais le pré au est maintenant désert. Après la ré cré
ation, chaque same di, les classes se rassemblent dans la salle d’honneur
or né e d’un buste de la République , d’un vieux p ortrait jamais r emplacé
de M. Ar mand Fallièr es, et du drap e au de la So ciété de g y mnastique , r oulé
dans sa g aine de toile ciré e . Madame doit lir e en ce moment les notes de la
3Nouv elle histoir e de Mouchee Chapitr e
semaine , puis l’ on rép étera une fois de plus la cantate qui doit êtr e l’une
des solennités de la lointaine distribution des prix. – Ah ! si lointaine en
ce mar s désolé ! V oici qu’ elle r e connaît la str ophe familièr e , le « P lus d’
esp oir ! » que Madame jee av e c un ter rible rictus de sa b ouche mince et
un mouv ement de tête si lent que son p eigne lui tomb e dans le cou. . .
Espérez !. . . Plus d’espoir !
Trois jours, leur dit Colomb, et je vous dô. . .o. . .nne
( un monde.
Et son doigt le montrait, et son œil pour le voir
Scrutait de l’hô. . .o.o.rizon l’i. . .mmen-si. . .té prôo. . .
( fonde. . .
D er rièr e les vitr es tr oubles, Mouchee distingue à p eine les têtes
gr oup é es p ar deux ou p ar tr ois autour des p artitions, mais la haute
silhouee de Madame , p er ché e sur l’ estrade , se détache en noir sur les mur s
rip olinés. Le bras maigr e se lè v e et s’abaisse en mesur e , p arfois r este
tendu, menaçant, dominateur , tandis que les v oix s’ap aisent lentement,
ont l’air de se coucher aux pie ds de la dompteuse ainsi que des bêtes
dociles.
A u témoignag e de sa maîtr esse , Mouchee n’a « aucune disp osition
p our le chant ». La vérité est qu’ elle le hait. Elle hait d’ailleur s toute
musique d’une haine far ouche , ine xplicable . Sitôt que se p osent sur les
touches du g eignant har monium les longs doigts de Madame , défor més
p ar les rhumatismes, sa faible p oitrine se ser r e si doulour eusement que
les lar mes lui viennent aux y eux. elles lar mes ? On dirait que ce sont
des lar mes de honte . Chaque note est comme un mot qui la blesse au plus
pr ofond de l’âme , un de ces mots lourds que les g ar çons lui jeent en p
assant, à v oix basse , qu’ elle feint de ne p as entendr e , mais qu’ elle emp orte
p arfois av e c elle jusqu’au soir , qui ont l’air de coller à la p e au.
Un jour , blême de rag e , elle a v oulu liv r er à Madame le se cr et de sa
répugnance insur montable , mais elle n’a réussi qu’à balbutier quelques
e xplications ridicules où le mot dég oût r e v enait sans cesse . « La musique
me dég oûte . » « V ous n’êtes qu’une p etite barbar e , rép était Madame av e c
accablement, une v raie barbar e . Et encor e les barbar es ont une musique !
Une musique barbar e natur ellement, mais une musique . La musique p
artout pré cède la science . » L’institutrice n’ en a p as moins r enoncé à lui
4Nouv elle histoir e de Mouchee Chapitr e
enseigner le solèg e , elle p erdait tr op de temps, de v enait folle . Car
Mouchee qui s’ obstine , on ne sait p our quoi, « à p arler de la g or g e », au p oint
d’ e x ag ér er encor e l’affr eux accent picard, p ossède – au dir e de Madame –
une v oix char mante , un filet de v oix plutôt, si fragile qu’ on cr oit toujour s
qu’il va se briser – et qui ne se brise jamais. Malheur eusement, depuis
qu’ elle vient d’aeindr e cee quator zième anné e qui fait d’ elle la do y enne
de l’é cole , Mouchee s’ est mise à chanter aussi « de la g or g e », lor squ’ elle
chante . D’ ordinair e , elle se contente d’ ouv rir la b ouche sans pr ofér er
aucun son, dans l’ esp oir de tr omp er l’ or eille infaillible de la maîtr esse . Il
ar riv e que Madame , furieuse , dégring olant tout à coup de l’ estrade ,
entraîne la r eb elle jusqu’à l’har monium, courb e des deux mains la p etite tête
jusqu’au clavier .
Parfois, Mouchee résiste . Parfois, elle demande grâce , crie qu’ elle va
essay er . Alor s l’institutrice s’installe , tir e de l’insupp ortable instr ument
une espè ce de plainte mugissante sur laquelle oscille v ertigineusement la
v oix limpide , miraculeusement r etr ouvé e , p ar eille à une bar que
minuscule à la crête d’une montagne d’é cume .
D’ab ord, Mouchee ne r e connaît p as sa pr opr e v oix : elle est tr op
o ccup é e à épier le visag e de ses comp agnes, leur s r eg ards, les sourir es
pâles d’une envie qu’ elle pr end naïv ement p our du dé dain. Puis, tout à
coup , cela vient jusqu’à elle comme des pr ofondeur s d’une nuit magique ,
imp énétrable . En vain elle s’ effor ce de briser cee tig e de cristal, r epr end
sour noisement la v oix de g or g e et l’accent picard. Chaque fois le r eg ard
ter rible de Madame la rapp elle à l’ ordr e , et le r ugissement soudain ép erdu
de l’har monium. elques se condes, elle s’use dans cee lue inég ale
dont p er sonne ne saura jamais la cr uauté . Puis, enfin, sans qu’ elle l’ait
v oulue , la note fausse jaillit de sa p auv r e p oitrine g onflé e de sanglots,
la déliv r e . A dvienne que p our ra. Les rir es fusent de toutes p arts, et son
p etit visag e pr end instantanément cee e xpr ession stupide dont elle sait
déguiser ses joies.
À l’heur e qu’il est, Madame doit s’êtr e ap er çue de son absence , mais
qu’imp orte ? D ans un moment, Mouchee connaîtra son plus grand
plaisir , un plaisir bien à elle , humble et far ouche comme elle . D ans un
moment, la p orte toujour s close qui se dé coup e en noir sur le mur , va s’ ouv rir
et dég or g era sur la r oute , av e c un seul cri p er çant, la classe enfin libéré e ,
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