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Silhouettes de Chinois neufs pour les vieux paravents / Jahiel Corozaïn

De
302 pages
Bachelin-Deflorenne (Paris). 1870. 1 vol. (320 p.) ; in-18.
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Tous droits réservés
CHATILLOS-SUB-SEISE. IMPRIMERIE E. CORNILLAC
JAHIEL COROZAÏN
SILHOUETTES
DE
CHINOIS NEUFS
POUR LES VIEUX PARAVENTS
PARIS
BACHELIN-DEFLORENNE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
3, Quai Malaquais, 3
MÊME MAISON, A LONDRES, 25, GARRICK-STREET
MDCCCLXX
A MONSIEUR LOUIS C.
A ton âge, mon cher ami, on recherche
déjà les curiosités modernes, et l'on soupire
encore pour les naïvetés et les merveilles
du temps passé.
Au mien, on se passionne pour les unes
et pour les autres. Mais, entre toutes les
douceurs disparues avec ce bon vieux
temps, celle que l'on regrette maintes fois
1
6 DÉDICACE
durant les froides soirées d'hiver, c'est le
paravent !
Le paravent, confident discret du tête-à-
tête au boudoir, et constante providence des
petits comités au grand salon, contre l'action
réfrigérante des lambris de gala sur un
cercle de huit à dix amis.
Le paravent?... Eh! oui, il était le rem-
part où venaient se briser l'étiquette et l'ennui,
la bise et la vulgarité!... Il resserrait à la
fois les groupes et l'affection. Derrière lui,
les flammes des girandoles et celles du
foyer redoublaient d'ardeur et d'éclat ; la
bouilloire à thé ronronnait plus gaiement, et
le pétillement des vins mousseux provoquait
avec plus d'audace. Alors, sous l'influence
de cette atmosphère chaude, brillante et
joyeuse, l'esprit s'électrisant, le coeur se
dilatant, les épanchements devenaient plus
DÉDICACE 7
intimes, la verve plus éblouissante : on
savait causer et conter, on savait se réunir
et se lier.
Oh ! les charmantes veillées et les aima-
bles réunions qu'abritait le paravent !
Et tout seul, les pieds sur les chenets,
quel plaisir de bavarder avec les chinoi-
series de son mur de laque!... de grimper,
avec tous ces petits magots, le long des
escaliers suspendus à rebours, jusqu'aux
pavillons fantasques perchés dans le vide ;
de naviguer avec eux, sur des rivières im-
possibles, dans des jonques bizarres remor-
quées par des escogriffes à têtes d'oiseaux
et à queues de dragons ; de se camper sur
une potiche ventrue en guise de tribunal, et
les sommer, moitié grondant moitié riant,
de déclarer une bonne fois ce qu'ils pré-
tendent enseigner avec ce doigt tendu et
8 DÉDICACE
ces yeux clignotants ; de cueillir une fleur
verte et jaune, sur une tige rouge, pour
l'offrir à quelque fille du ciel qui vous
fait la grimace.
Ah ! quel original et précieux compagnon
des heures de solitude, qu'un paravent
chinois !
Mais le progrès universel a passé par là,
avec sa pioche, sa truelle et... sa hache
Et, sur son passage, on n'a plus vu renaître,
ni les fines dégustations des chefs-d'oeuvre
d'un Bonhomme autour de l'âtre seigneurial
d'une La Sablière; ni les spirituelles fan-
tasmagories d'un Diable amoureux aux
lueurs du flambeau solitaire d'un Cazotte;
ni, enfin, l'artistique et mobile clôture
qui défendait jadis ces érudits coquets, ces
raffinés sérieux, ces mondains très-croyants,
DÉDICACE 9
de « la vulgarité et de la bise, de l'étiquette
et de l'ennui ! »
Donc, on ne fait plus de paravents,
l'époque en est passée; mais les chinoiseries
demeurent, car la leur change et ne passe
pas : Les magots de toutes variétés vont
croissant et se multipliant sans cesse, imper-
turbablement suivis et servis par des esco-
griffes quelconques; jamais ils n'abdiqueront
la spécialité de bâtir dans le vide, en sus-
pendant et fagotant toutes choses à rebours ;
et, de notre côté, nous conservons le droit
de nous asseoir, quand bon nous semble,
sur leurs potiches, pour leur demander
compte de leurs discours, de leurs systèmes,
de leurs grotesques attitudes ; rien au
monde, non plus, ne peut nous empêcher de
faire des bouquets avec leurs fleurs baroques,
10 DÉDICACE
pour avoir le plaisir de mériter une grimace
de leurs petites mandarines.
Pourquoi donc, quand on raffole du
paravent, ne pas tirer de la poussière des
garde-meubles abandonnés , les vieilles
montures qui peuvent y dormir, et puis les
restaurer en y collant des chinois neufs et
tout leur bataclan, puisqu'ils abondent?
Franchement, je n'en vois nul motif !...
Si bien que je me suis empressé d'en-
treprendre cette petite besogne; et je te
présente le fruit de ma première opéra-
tion.
Etant donné ton culte juvénile pour les
chinoiseries nouvelles et pour les naïvetés
anciennes, cet hommage te revenait de
droit : le bouleversement actuel des grandes
doctrines, et quelques-unes des étroites co-
casseries du jour, m'ont fourni les éléments
DÉDICACE 11
modernes; le cadre traditionnel, émaillé de
coups de baguettes, de trésors et de prin-
cesses, d'un conte bleu d'autrefois, a fait les
frais de l'antique.
Bref, cher camarade : je te dédie mon
livre (puisqu'il faut, en un mot, l'appeler par
son nom!...). Le fond te retracera mes
principes et mes réflexions sur bien des
sujets, la forme, certains des zigzags de ma
folle du logis : les uns et les autres te sont
également de vieilles connaissances.
Or, tel qu'il est, je te l'offre avec joie ;
non par la présomption d'avoir bien réussi,
mais par la conscience d'avoir apporté mon
obole sur les autels de la saine morale et de
l'éternelle vérité ; par l'espoir aussi qu'il
te sera peut-être utile, en certains en-
droits de la route, de savoir les rencontres
et les observations que j'y fis moi-même
12 DÉDICACE
durant les vingt années d'avance que j'ai
sur toi.
Je te l'offre avec joie, grâce encore à la
certitude que, la même foi et les mêmes
espérances nous guidant, tu t'intéresseras à
ce champion obscur qui te précède dans la
lice, armé d'un faible bouclier mais d'un
coeur intrépide, par amour pour la sainte
devise gravée sur sa bannière : Pondus
meum amor meus; eo fer or quoeumque
feror.... Sic accipietur, sic invenietur, sic
aperietur !
Enfin, ami, je te les abandonne, non-seu-
lement avec une joie vraie, ces fragiles
feuilles, mais avec une joie calme qui do-
mine toutes agitations de l'amour-propre,.
et que je dois à la douce confiance que, les
voyant honnies et lacérées par la critique,
tu ne m'en chérirais que davantage, pour
DÉDICACE 13
mes efforts et ma fidélité cruellement trahis
par ma plume.
Donne-m'en l'assurance
Et puisse ton nom aimé, ton nom si émi-
nemment chrétien et français, en précédant
mon humble ouvrage, lui porter bonheur !
Ton meilleur ami,
J. C.
CHAPITRE PREMIER
QUI SERT DE PRÉSENTATION, D'INTRODUCTION, ETC.
Nous avions quitté les Antilles le 8 mai
186....; et la soirée du 15 nous trouvait,
comme les précédentes, réunis sur le pont.
C'était donc à peu près la moitié de la traversée
accomplie, entre Saint-Pierre et Saint-Nazaire.
Les douloureuses vibrations de l'adieu su-
prême de nos amis à tout leur passé avaient
absorbé ces huit premiers jours.
Ce passé, il s'enveloppait de prestige comme
d'un nuage lumineux, il revêtait plus fortement
16 CHINOIS NEUFS
le charme pénétrant du souvenir, à mesure que
nous nous éloignions de ce qui avait été lui ; et,
cela, de par la loi éternelle qui, en dépit de tout
les sophismes et de toutes les impiétés, con-
sacre le triomphe de l'esprit sur la matière
jusque dans les plus intimes impressions du ma-
térialiste, proclame le dogme de l'immortalité de
l'âme au coeur même, dans toutes les fibres du
coeur de l'incrédule !
Ce passé, nous lui avions payé avec effusion
notre tribut de regrets, de reconnaissance, de
fidélité; nous arrêtant à chaque berceau et à
chaque tombe; saluant les épreuves surmontées
ou éteintes comme on salue l'ennemi vaincu ou
dépouillé de ses armes ; caressant les noms, les
images, toutes les affections laissées, et jus-
qu'aux murs et aux ombrages qui leur servaient
de cadre ou qui avaient abrité la vie des émi-
grants.
J'étais le plus calme au milieu de ces émo-
POUR LES VIEUX PARAVENTS 17
tions; et, il faut bien le dire, ce n'était point
par force d'âme, mais par la force naturelle
des choses, sur laquelle, partout et toujours, le
soi égoïste conserve plus ou moins sa despotique
influence: entouré de tout, ce qui m'est cher, je
ne m'exilais point, je rentrais au foyer après
un voyage fertile en enchantements de toutes
sortes; j'y rentrais en ramenant à la terre des
ancêtres une branche de ma famille, transplantée
au Nouveau-Monde depuis trois générations.
Mais, puisque je me trouve conduit à offrir
au public une place rétrogressive dans notre
cercle à bord, il convient qu'avant tout je lui en
présente les principaux membres :
Messieurs Julien et Henri C, mes cousins
(plus par les liens du coeur que par ceux d'un
cousinage qui, tout en perpétuant la commu-
nauté du nom, est souvent oublié déjà à plu-
sieurs degrés de moins que nous n'en avons à
compter, et par des gens n'ayant entre eux qu'un
18 CHINOIS NEUFS
boulevard en guise d'océan), mes cousins, dis-je,
avaient tous deux complété leurs études et,
préludé à leur carrière par un séjour en France.
L'aîné, chirurgien en chef de la marine im-
périale, avait été mon condisciple sur les bancs
de Charleniagne ; étudiant à la faculté de Paris,
il était resté mon ami le plus cher ; grades et
doctorat l'appelant ensuite à Brest et à Montpel-
lier, ce fut l'aurore de la séparation que, deux ans
plus tard, l'heure du retour aux îles, puis celle
des lointaines expéditions, vinrent consommer.
Enfin, c'est après seize ans d'exercice dis-
tingué dans les hôpitaux de la Martinique et de
la Guadeloupe, que Julien abandonnait le service
actif et revenait se fixer au foyer de la science,
pour y consacrer sa laborieuse retraite à pour-
suivre des études et des écrits scientifiques déjà
favorablement remarqués.
Ni la gravité ni la nature de ses travaux
n'ont pu assombrir ou refroidir cet esprit
POUR LES VIEUX PARAVENTS 19
gaulois, enthousiaste et fin, aussi chercheur en
poésie qu'en anatomie, aussi versé dans la
connaissance des chefs-d'oeuvre littéraires, des
objets d'art, des vieux bouquins et des curio-
sités de toute espèce que s'il se fût exclusivement
livré à ses goûts de bénédictin, de bibliophile et
d'antiquaire.
Quant au coeur, il n'a pas vieilli d'un jour...
Si quelque chose eût manqué à cette nature
d'élite, elle se fût trouvée complétée, sans nul
doute, par son union (avec son dîne soeur, dirait
un romancier,) avec une femme adorable et
adorée, dirai-je tout simplement, moi qui ne suis
rien, sauf un homme accoutumé à découvrir et à
renfermer des mondes d'admiration et de ten-
dresse dans le seul mot femme, dit de certaine
façon.
De sept enfants, mes aimables créoles n'a-
vaient plus qu'un gros bébé tout rose et trois
filles charmantes.
20 CHINOIS NEUFS
Danielle, une femme de quinze ans (veuillez
lire femme de la certaine façon en question, s'il
vous plaît), avait été l'aînée de tous; aussi la
prenait-on aisément, parmi les passagers, pour
la soeur de Charlotte.
Henri est doué d'une nature toute diffé-
rente de celle de Julien, mais non moins heu-
reuse et sympathique : essentiellement organisé
pour les vertus robustes et simples de la vie
privée, il apporte dans l'appréciation des choses
de la vie publique une telle candeur de droiture,
il est resté, puis-je dire, si imbu des nobles
illusions primordiales de l'honnête homme, que
nous lui apparaissons, Julien et moi, comme des
mysanthropes ou des sceptiques, des blasés ou
des Cassandres, lorsque la conversation roule
sur les faits, les hommes, les tendances du jour,
et cent autres sujets non moins scabreux.
Un homme de moeurs et de principes sem-
blables ne peut s'expatrier par aucun mobile
POUR LES VIEUX PARAVENTS 21
personnel : la résolution de mon cousin fut, en
effet, due un peu à l'impulsion donnée par son
frère, beaucoup à la conviction que l'avenir de
ses fils pourrait s'élargir en Europe, et reste
absolument exempte de tout désir et de tout inté-
rêt propres. Pourvu d'une belle aisance propor-
tionnée à ses charges, il n'ambitionne rien de
plus de ce côté; aussi, loin de songer à renouer,
au Havre ou ailleurs, de grandes spéculations
maritimes, il est parti bornant ses vues à l'en-
treprise d'une modeste exploitation industrielle
ou agricole au fond de quelque province, et se
promettant là bien des heures paisibles pour
les loisirs intelligents du laboratoire et de la
bibliothèque, entre ses auteurs favoris, ses
appareils photographiques et tout son matériel
de chimiste amateur, embarqués par lui avec un
soin jaloux comme ses dieux lares.
Quoique de plusieurs années plus jeune que
son frère, Henri était marié longtemps
22 CHINOIS NEUFS
avant lui. Sa position sédentaire d'armateur,
mise en parallèle avec la jeunesse errante de
l'officier, justifierait suffisamment, au besoin,
une inversion de ce genre; mais comme je suis
à cette heure historien et non fantaisiste, je dois
ajouter, pour la fidélité du portrait, qu'elle fut
surtout le résultat de son inclination décisive,
pour Léoncie, une amie d'enfance devenue sa
bien-aimée compagne de tous les âges. Et c'est
de la sorte qu'il se trouve à trente-neuf ans le
père d'un beau garçon qui en a vingt; de Jean-
Paul, un infatigable travailleur qui, enfermé
dans sa cabine, mettait à profit le recueillement
de la traversée pour se perfectionner dans l'étude
de cinq ou six langues vivantes, car il se destine
aux agitations de la carrière diplomatique, pour
laquelle il annonce de rares aptitudes.
Joseph, le second fils de Léoncie, ne mani-
feste encore aucune vocation déterminée ; c'est
un charmant garçon de seize à dix-sept ans;
POUR LES VIEUX PARAVENTS 23
tout en s'ingéniant à occuper la turbulente acti-
vité de ses jeunes frères pour qui le San-Salvator
est trop étroit, il s'entretenait sans cesse de cette
nouvelle patrie qu'il aspire à connaître avec
son cousin Louis, mon fils, auquel une étroite
intimité l'a spontanément lié, dès notre arrivée
aux colonies. Coïncidence d'âge et harmonie
des caractères cimentaient chaque jour l'amitié
de ces jeunes gens, et c'était un charme pour
tous de les voir se mêler à nos causeries, s'in-
téresser à toutes les questions, avec cette viva-
cité d'esprit, et cette précocité de raison qu'une
familiarité intelligente et constante entre pa-
rents et enfants peut seule développer à certain
degré.
Pardon, mais voici un mot qui appelle un com-
mentaire : Je veux parler, croyez-le bien, de la
familiarité chrétienne qu' engendrent l' amour fort
et l'inébranlable fidélité réciproque au devoir,
et non de cette promiscuité de deux égoïsmes,
24 CHINOIS NEUFS
de ce pacte honteux de camaraderie entre une
lâche faiblesse et une audacieuse démorali-
sation, qu'un auteur bien connu a stigmatisé
dernièrement dans un ouvrage spécial. Mal-
heureusement, cet écrivain a signalé le mal au
nom de la morale humaine, de la morale indé-
pendante, sans s'élever en rien jusqu'à la morale
divine; il en résulte une oeuvre de talent, au lieu
d'une oeuvre de foi ; c'est-à-dire, une démons-
tration de pédagogue, qui frappe, attriste et ne
saurait ni éclairer ni relever les âmes, au lieu
d'un cri d'apôtre qui les électrise et les sauve de
cette déchéance inouïe que notre siècle aura eu
la honte d'enfanter,
J'ai dit que j'étais entouré de tout ce qui
m'est cher, il faut donc me permettre, aimable
lecteur, de vous présenter encore deux membres
de notre petite smala, pour qu'elle le soit au
complet : ma femme, dont je ne dois rien dire,
parce que je n'en pourrais dire que du bien; et
POUR LES VIEUX PARAVENTS 25
une mignonne Marguerite qui, avec les jeunes
garçons d'Henri, le bébé et les fillettes
de Julien, fait la septième dans le camp des
petits; tandis que nous sommes dix composant
le groupe de gens sérieux.... que vous daignez
honorer de votre société, le 15 mai 186 sur
le pont du San-Salvator, tout ruisselant des
lueurs incomparables et indescriptibles de ces
nuits du Nouveau-Monde dont nous allions
bientôt perdre à jamais l'émouvant spectacle.
CHAPITRE II
QUI N'EST QUE LA CONTINUATION DU PRECEDENT
Or, en qualité du plus calme, j'arrivai le
premier à raisonner la situation : L'état d'é-
motions perpétuelles où nous nous plongeons à
qui mieux mieux depuis huit jours, double pour
ces dames les fatigues du voyage, — pensais-je
tout en me dirigeant vers le point où notre
réunion du soir commençait à se former ; — et
nos pauvres jeunes gens n'aspirent, j'en suis
sûr, qu'à être un peu contraints à se distraire :
il importe donc de réagir contre le courant
28 CHINOIS NEUFS
mélancolique des entretiens, dussions-nous re-
courir à des thèmes aussi neufs et piquants que
ceux du sire de la Palisse, dussions-nous être
plats comme une profession de foi du candi-
dat X., bêtes comme un feuilleton du journal Z.,
extravagants comme une colonne du Droit des
Femmes
Ainsi résigné d'avance aux plus dures extré-
mités, je rejoignis mon monde et abordai tout
droit la question.:
— Il est évident, messieurs et dames, que voilà
pas mal de noir broyé depuis que nous sommes
en mer; et du premier coup d'oeil je discerne
des tendances féroces à en broyer encore aujour-
d'hui. Eh bien, c'est un abus!... et je propose
que nous avisions à un genre un peu plus
récréatif... que vous en semble?...
Je dois avouer que la motion rencontra à peine
un succès de politesse... Charlotte, l'indulgence
personnifiée, eut même pour moi certain regard
POUR LES VIEUX PARAVENTS 29
qui signifiait clairement : — Depuis quand,
mon pauvre Ernest, avez-yous donc le coeur si
dur ou l'esprit si léger?....
Alors, répondant à ce muet reproche :
— Depuis que vos joues pâles, vos yeux
battus, et vos maris élégiaques m'ont rappelé,
mes chères cousines, qu'en toutes choses la
philosophie doit avoir son tour après le sen-
timent, et
— Fi ! le pédant !... interrompit Julien.
Il avait compris ; sûr de cette intelligence
dans la place, je m'en sentais déjà maître,
— Et qu'après tant de regards et de larmes
prodigués aux souvenirs du passé, il est sage
et juste d'accorder maintenant quelques re-
gards et quelques sourires aux promesses de
l'avenir; car, en définitive, c'est la mère-
patrie qui vous attend, et non une terre d'exil.
— Il faut reconnaître que son raisonnement
a du bon, fit Henri.
2
30 CHINOIS NEUFS
— Eh bien, mon cher, si tu le reconnais, il
convient, que tu abdiques ce visage de
rentier
A l'aspect d'un arrêt qui retranche un quartier,
et que tu te prêtes au divertissement commun
avec toutes les grâces et toutes les ressources
d'imagination dont tu es susceptible.
— Je ne puis pourtant pas m'improviser le
talent et le nez d'Hyacinthe pour vous divertir?
Je ne vois guère mieux le moyen d'organiser
une cavalcade ou une chasse à fond de cale?...
— Oh! si, mon oncle, une chasse aux rats!
répliqua Danielle.
— Moi, dit Louis, je propose une pêche au
requin.
— Bravo ! nous te ferons les honneurs de l'idée
en te prenant pour amorce, mon garçon ; rien
de propice à la fascination du monstre comme
ton teint de lys et de rose.
POUR LES VIEUX PARAVENTS 31
— Vous allez voir, dit une des dames, qu'en
fait de divertissement, ces messieurs ne trouve-
ront rien de mieux à nous offrir qu'une nou-
velle édition de leurs thèses sur tel ou tel
système d'économie sociale, et que tout finira
par une dispute politique.
— Ou par un cours de modes, soupira
Jean-Paul.
— Oh ! le traître ! oh! l'impertinent! firent
en quatuor les voix de soprano.
— Allons, nous sommes réduits, Mesdames,
à vous offrir une sérénade : Holà, mon
page!... une guitare. Et qu'on folichonne!
Cette boutade, gravement lancée par Julien à
travers l'entrain naissant et les propos à bâtons
rompus, acheva le réveil de la gaieté générale.
C'était la première fois que nous riions pour
tout de bon depuis que le jour du départ avait
été fixé.
— Julien, vous n'avez pas le physique de
32 CHINOIS NEUFS
l'emploi, mon bon; rengainez votre guitare et
récitez-nous un de vos péchés de jeunesse, soit
en sonnet, soit en rondeau.
— Sapristi ! Jeanne, quel lièvre lèves-tu
là ?... m'écriai-je. Je ne te reconnais plus! Ne
vois-tu pas, imprudente, qu'en évoquant feu
cette muse, tu nous ramènes fatalement à l'é-
légie que nous voulons fuir ?
— Vengez-vous, répondit ma femme : j'ai
fait un pas de pensionnaire.
Mais, voyons, poursuivit-elle, ne peut-on donc
s'occuper des actualités palpitantes sans per-
pétrer des thèses subversives... (pour notre
agrément du moins) ? ne peut-on butiner un
peu partout dans les domaines de la pensée,
discuter, critiquer, et ne point s'entre-dé-
vorer?...
— Plaisanter, sans folichonner? ajouta Char-
lotte en regardant son mari.
— Effleurer la frivolité, sans vous submerger
POUR LES VIEUX PARAVENTS 33
sous nos chiffons, messieurs? insista Léoncie à
l'adresse de Jean-Paul.
— Ne peut-on causer tranquillement, enfin,
de cette belle France? dit Joseph. Non pas tou-
jours de votre Paris brûlant et de toutes ses
fièvres, mais aussi de ces provinces hospitalières,
aux moeurs intelligentes et paisibles, qui nous
réservent, à mon père et à moi, des champs, des
travaux et des concitoyens.....
— Au sein d'une Bourgogne patriarcale, par
exemple... déclama Louis avec une emphase à
la Berquin. Puis, passant brusquement au ton
tragi-comique, il ajouta :
Tu t'abuses, ô Joseph! ôjeune infortuné!...
Dis donc, père, si on débarbouillait légèrement
ce moutard de quelques-unes de ses naïvetés
à l'endroit'des « provinces hospitalières aux
moeurs intelligentes et paisibles, etc., » dont il
se fait de si mielleuses tartines, assaisonnées de
« concitoyens » ?
2.
34 CHINOIS NEUFS
— Moutard toi-même!.... Attends au moins
de posséder une barbe comme celle-ci, avant de
jouer au faiseur de chroniques, au rodomont
des boulevards parisiens, et de poser pour la
satire contemporaine.
Et, en ripostant de la sorte, Joseph frisait
une,moustache imperceptible à l'oeilnu..
Cependant, du croisement et du choc de ces
propositions diverses, une étincelle venait de
se dégager et m'éclairait une issue. J'en fis
ainsi l'ouverture :
— Eh! bien, puisque les deux fortes têtes de
l'assemblée se montrent les moins inventives,
c'est à vous, belles dames, et à vous, jeunes gens,
que reviendra la gloire de l'inspiration; à moi,
pauvre bouc émissaire, toutes les charges et les
horions de la mise en oeuvre.
— Comment ça? Comment ça? s'écria-t-on
de tous côtés.
— Sous forme d'histoire, ou plutôt de
POUR LES VIEUX PARAVENTS 35
conte... non, c'est-à-dire sous forme d'une
fable qui tiendra du conte et de l'histoire.
— Adopté! fit un choeur joyeux, tandis que le
docteur prenait son grand air pour me dire :
— On t'octroie la parole : sois fier et recon-
naissant; use, abuse, divague tout à ton aise,
pourvu que, dans la chaleur de l'improvisation,
tu ne t'avises pas de chercher noise à quiconque
dormira.
— D'accord. Je vous autorise en toute humi-
lité à dormir, voire même à dormir debout, et
je ne réclame, en retour dp mon bon caractère,
que quelques ménagements discrets dans la
mesure des interruptions.
— C'est dit : on ménagera ta timide inno-
cence.. Sois en paix, et marche.
Encore quelques pointes furtivement déco-
chées à ma verve sur la sellette; des chut! qui
les repoussent; des havanes qui s'allument; des
frou-frou soyeux de jupes et de mantilles qui
36 CHINOIS NEUFS
s'installent; et votre infirme serviteur, Prince
Public, livre la clef des champs à dona Fan-
taisie...
La voilà donc partie, capricieuse et vaga-
bonde , laissant souvent sa duègne, la vieille
dame Réalité, s'essouffler à la suivre, se mor-
fondre à l'attendre, s'évertuer, enfin, à sur-
veiller le mieux possible la folle senora.
Daigne Votre Altesse se montrer indulgente.
CHAPITRE III
IL Y AVAIT UNE FOIS UN ROI, UNE REINE ET DES SUJETS.
CONTENTS LES UNS DES AUTRES
C'était il y a bien longtemps (bien avant que
Riquet à la houppe se frisât, et que le chat botté
miaulât) : le roi Chargé-d'Ans régnait depuis
plus d'un siècle.
Ce monarque, doué d'une sagesse merveil-
leuse et rare, avait toujours été soigneux de voir
les choses par lui-même; il savait unir la plus
austère justice à une inépuisable magnanimité ;
il se montrait à tous libéralement accessible
38 CHINOIS NEUFS
mais inviolablement digne : si bien que son
peuple l'adorait.
Il avait su faire une armée si puissante par
la bonne discipline et par la vaillance des
soldats qu'il n'était nul besoin d'en asseoir
la force sur le nombre : on laissait donc les
laboureurs à leurs moissons, les pacifiques à
leurs travaux divers, et les belliqueux seuls
portaient le glaive. Aussi était-il porté haut
et ferme, ce glaive protecteur, et ses reflets
flamboyants assuraient-il s aux frontières un
glorieux respect de la part de tous voisins ;
tandis qu'à l'intérieur les terres bien cultivées,
l'industrie loyalement exercée, la justice équi-
tablement rendue, les arts épurés et glorifiés
répandaient le bien-être, l'abondance et l'a
joie sur tous les points du pays.
On assure même que le redoutable problème
des budgets équilibrés y était résolu, quoique, le
prince n'eût jamais toléré, de ses ministres
POUR LES VIEUX PARAVENTS 39
les plus influents même.', l'innovation de cer-
tain progrès financier, fort en honneur près
des gouvernements étrangers de l'époque, et
basé sur l'emprunt extraordinaire et l'impôt
progressif.
C'était donc une sorte de Paradis terrestre que
ce petit royaume béni ; bien qu'on y enseignât,
dans les écoles, l'histoire autant que la gymnas-
tique, la morale plus que l'histoire, la religion
plus que tout le reste, et pas du tout le manie-
ment du chassepot; bien qu'on n'y arrachât pas
tous les fils à leurs mères, et qu'à l'unanimité
on y trouvât fort naturel que, dans un champ
de blé, tous les épis ne fussent pas de la même
hauteur.
La meilleure récompense du bon Chargé-
d'Ans était assurément de contempler cette pros-
périté et d'y reconnaître son oeuvre ; car si un
prince, quand il est sage, est impuissant à la
faire naître sans le bon vouloir de son peuple,
40 CHINOIS NEUFS
il suffit tout seul à la détruire, s'il est vicieux.
Or, le bien étant une rude ascension à travers
des épines, et le mal une descente facile par
un chemin bordé de roses (artificielles, à la
vérité), Chargé-d'Ans avait droit à cette satis-
faction de conscience et s'y complaisait.
Comme pour l'en faire mieux jouir, la
Providence maintenait au bon roi la plénitude
de ses facultés mentales et une vigueur phy-
sique dont on ne voit plus d'exemple de nos
jours. Grand chasseur et intrépide convive, il
apportait à la chasse une telle modération, à
table une si juste sobriété, même aux jours
de festins et de royales liesses, que chaque
heure de cette existence rigoureusement réglée
concourait au prodige de sa conservation.
On pensait communément qu'un roi aussi
favorisé par la nature et par la fortune devait
être complétement heureux : on se trompait.
Chargé-d'Ans avait un chagrin qui lui gâtait
POUR LES VIEUX PARAVENTS 41
tout le reste : privé d'un héritier naturel, il se
demandait avec inquiétude en quelles mains
tomberait son bon peuple après lui.
Le vieux roi était donc souvent absorbé et
triste.
Mais un soir, à la suite d'un dîner moins
bon que de coutume (vu que le cuisinier en chef
faisait la noce d'un sien cousin), il s'était
retiré de bonne heure dans ses appartements
particuliers et il était morne.
Observatorius, l'astrologue attaché à étudier
dans les astres ce qui pouvait toucher au
souci constant de son maître, lui avait cepen-
dant annoncé la veille quelque chose d'inusité
du côté de la Grande-Ourse, présageant, disait-il,
un événement mémorable. Chargé-d'Ans avait
dû aux calculs de son savant de trop fréquentes
déceptions, pour ajouter foi ni à l'importance ni
à la faveur de ce nouveau signe.
Aussi restait-il morne.
3
42 CHINOIS NEUFS
La reine Blanche-Tête, affligée d'une préoc-
cupation aussi sombre et tenace, mais n'osant
l'interrompre, de crainte d'entraver en même
temps une digestion laborieuse, tricotait mélan-
coliquement aux derniers rayons du jour qui
pénétraient sous l'embrasure profonde de l'une
des fenêtres de la bibliothèque royale.
C'était une bien digne princesse que madame
Blanche-Tête :
Aussi modeste et sensée qu'ardente et habile
à faire le bien, elle s'effaçait dans l'éclat de la
souveraineté, et se multipliait dans l'ombre de
la vie privée.
Elle était pénétrée de l'assurance qu'elle tra-
vaillait plus efficacement au bonheur de son
peuple en secourant les pauvres, en instruisant
les ignorants, en jetant dans tous les sillons
la féconde semence des bons avis et des
vertueux exemples, la vivifiante rosée des
bienfaits et des douces paroles, que lorsqu'elle
POUR LES VIEUX PARAVENTS 43
trônait à côté du roi présidant son conseil.
Ainsi attachée à son plus vrai devoir et à ses
droits les plus glorieux de femme et de reine,
la sage Blanche-Tête s'appliquait à faire com-
prendre et aimer cette noble simplicité et cette
éminente droiture de vues aux femmes que
leur rang distingué appelait à la cour. Elle
les encourageait surtout à être les mères de
leurs, enfants plutôt que les esclaves de certaines
obligations extérieures et conventionnelles dites
de position; et, joignant le concours au pré-
cepte, elle prenait grand plaisir à admettre au-
tour d'elle ce petit monde blond et rose, et à
le voir prendre ses ébats sur les pelouses du
château. La reine savait, entre deux parties
de paume, obtenir de ces enfants l'oubli mo-
mentané du jeu pour un conte attrayant, pour
une causerie sans contrainte ou pour une tou-
chante morale ; et ainsi elle soufflait sur leurs
esprits et sur leurs coeurs impressionnables
44 CHINOIS NEUFS
les premières émotions de cet amour du beau
matériel qui conduit à l'amour du beau im-
matériel, les premières clartés de toutes les
hautes et saines doctrines qui devaient faire
un jour de cette jeune génération la floris-
sante société que nous avons décrite au début
de ce chapitre.
— Mes beaux petits seigneurs, leur disait-
elle par exemple, beaucoup d'entre vous ima-
ginent que les moelleux bouquets de nos tapis
fleurissent sous tous les pas : détrompez-vous,
enfants, détrompez-vous!... Bien des pieds,
aussi frêles, aussi délicats que les vôtres, se
déchirent nus et endoloris aux cailloux de la
route et aux épines du bois... Bien des bouches,
mignonnes et souriantes, comme les vôtres,
n'ont jamais connu ni ces fines sucreries d'O-
rient, ni ces fruits succulents des contrées loin-
taines, que vous connaissez bien ; si bien, que
vous n'avez jamais douté qu'ils dussent pousser
POUR LES VIEUX PARAVENTS 45
pour vous sur un plateau de vermeil entre les
mains d'un serviteur galonné, aussi naturelle-
ment que poussent les graines rouges pour les
petits oiseaux sur les buissons d'aubépine.
Est-ce à dire que le bon Dieu ait moins de
tendresse pour ces petits enfants auxquels il n'a
donné, ni tapis, ni ananas, ni conserve de rose,
que pour vous? Non; vraiment, gardez-vous de
le croire! Il est leur père comme le vôtre, et
vous, vous êtes leurs frères
Mais de même que votre mère sait tant plus
de choses que vous tous, mes chers petits, et
de choses que vous ne pourriez comprendre, le
bon Dieu sait mille millions de fois plus que
votre mère et que toutes les mères ensemble;
sans compter les papas, les grands-papas, ni
les précepteurs; les conférenciers, les académi-
ciens, les avocats, ni tous les doctes membres
des plus doctes facultés;
Ni même les inventeurs les plus féconds des
46 CHINOIS NEUFS
procédés les plus ingénieux, tels que certains
industriels en nivellement absolu et pratique,
fournisseurs brevetés de la sottise et de l'en-
vie, sans garantie du bon sens ni de l'avenir.
(Dont puissiez-vous ne jamais hanter les bou-
tiques, mes petits hommes en herbe!)
Or, en supposant que tous ces colosses de
science et de raison arrivassent un jour à
s'accorder pour censurer les intentions du
bon Dieu, ils ne parviendraient pas seulement
à les comprendre. Encore moins à les entraver.
Ils auraient beau faire, il y aura toujours de
vaillantes et fortes créatures destinées aux
rudes labeurs qui facilitent l'existence des plus
favorisés de la fortune, et ceux-ci, à leur tour,
auront toujours mission d'adoucir celles des
premiers :
Et, pour tous, subsistera à jamais la loi de
travail et de hiérarchie, de par laquelle nous
devons mettre au service les uns des autres, qui,
POUR LES VIEUX PARAVENTS 47
ses bras, qui, son intelligence; nous entr'aidant
chacun selon notre lot et nos forces, échangeant
à pleines mains, bienfaisance, reconnaissance,
menue monnaie de charité.
Par exemple, mes chers amis, vous aurez tou-
jours besoin que la raclette d'un petit ramoneur
demi-nu, vous préserve de l'incendie redoutable;
et, lui, aura toujours besoin que de bons feux
dans vos cheminées lui procurent quelques gros
sous pour sa subsistance, humble trésor qu'il
gagne en chantant, qu'il reçoit en riant, car la
richesse que Dieu fit pour l'enfant vêtu de hail-
lons, nourri de pain dur et noir, c'est la gaieté.
Et, s'il existe dès petits ramoneurs aussi
pauvres et des petits seigneurs aussi choyés et
pomponnés, ceci rentre dans les desseins incom-
préhensibles, dans les décrets immuables de la
Providence divine.
Et la Providence divine fait bien tout ce
qu'elle fait.
48 CHINOIS NEUFS
Et tous les savants et raisonnants personnages
que je vous citais tout à l'heure, ne pourraient
•ni vous dire, avec leur science, les pourquoi
du bon Dieu, ni vous ôter, avec leurs systèmes,
la joie de faire du bien à moins heureux que
vous ; quand bien même ils viendraient à
s'accorder.
Mais, soyez tranquilles, ils ne s'accorderont
pas!...
Ainsi parlait la reine Blanche-Tête à ses
petits sujets.
Pour ma part, j'estime que c'était là une très-
excellente semence de philosophie sociale tom-
bant sur, un terrain fertile. Et je tiens pour
certain que les théories de cette vénérable
princesse à l'endroit de la mission et de l'in-
fluence des femmes dans le monde, seraient
plus salutaires à mes très-gracieuses et très-
admirées compatriotes, que l'érudition de trois
mille professeurs de l'Université, trois mille
POUR LES VIEUX PARAVENTS 49
fois multipliée en chacun ; ces trois mille pro-
fesseurs fussent-ils les « trois mille maîtres tout
prêts à venir nourrir les jeunes soeurs des mêmes
éléments que leurs jeunes frères. » Et ces « mêmes
éléments, puisés aux mêmes livres, » destinés
à « leur apprendre à gouverner leur esprit, à
fortifier leur jugement, à les mettre en état de
porter avec un autre le poids des devoirs et des
responsabilités de la vie l, » fussent-ils encore des
plus « émancipants » entre tous ceux qui fermen-
tent dans le laboratoire du « progrès moderne, »
des « grandes idées, » de « la culture générale2, »
fussent-ils même de ceux dont la fermentation
est consommée- et qu'on voit sur les tablettes,
ainsi étiquetés : extrait de Proudhon, alçoola-
ture de Fourier, sel de Renan, essence de Mi-
chelet ou teinture de Georges Sand.
Rentrons maintenant dans la bibliothèque
1 Circulaire ministérielle du 30 octobre 1867. Bulletin
de l'Inst. publ., t. VIII.
2 Siècle, Opinion nationale, Temps, novembre 1867.
3.
50 CHINOIS NEUFS
de Chargé-d'Ans : que s'y est-il passé, pendant
notre digression ?
Le jour a tellement baissé, et l'inquiétude est
devenue tellement lourde à la vieille reine, que,
pliant son tricot, quittant ses lunettes, elle en-
fouit l'un et les autres dans la poche de son
tablier; puis, un coup d'oeil au sablier l'ayant
édifié sur l'état probable des organes digestifs
du roi, elle approche avec précaution du vaste
fauteuil où il se livrait si longuement à ses médi-
tations.
Il ne dormait pourtant pas.
— Seigneur, dit-elle, vous avez bien mal
dîné et m'en voyez toute confuse.
— Et en quoi pouvez-vous être confuse,
reine? La négligence accidentelle de Fine-
Broche n'est pas votre fait; et, d'ailleurs... elle
était inévitable ! ajouta le roi avec un soupir
convaincu.
— Oh! sire, votre indulgence vous honore, et
POUR LES VIEUX PARAVENTS 51
je voudrais qu'elle pût servir de leçon à tous les
maris grincheux; mais j'aurais dû prévoir le
désordre occasionné par la noce du cousin de
Fine-Broche dans le service de votre Majesté, et
préparer de mes mains, pour elle, un pâté de
venaison comme elle les aime tant. Je n'aurais
pas le regret de vous voir si absorbé; ni l'humi-
liation de vous entendre dire : C'était inévi-
table!... comme si les princesses de ma maison
n'avaient pas appris de l'illustre Gastronomi-
brisse en personne, le grand art des menus; art
délectable, qui rend tout désastre d'office impos-
sible au disciple digne du maître. Hélas! je ne
l'étais pas!....
— Calmez-vous, ma mie, calmez-vous, reprit
en souriant le roi. J'apprécie mieux que per-
sonne combien vous faites honneur à votre
fameux professeur ès-cuisine.
Et vous allez me croire quand je vous dirai,
qu'eût-il dû lui-même accommoder aujourd'hui
52 CHINOIS NEUFS
notre menu royal, les choses n'en eussent pas
moins fatalement suivi leur cours.
—Lui ! le grand, l'ineomparable Gastronomi-
brisse ! ah ! cher seigneur, ne blasphémez pas,
s'écria la vieille princesse avec un enthousiasme
froissé.
— Hélas, oui, chère amie, les nobles casse-
roles du maître seraient aussi impuissantes que
celles de Fine-Broche, quand les astres ont
parlé.
- Quoi ! sire, vous croiriez?...
— Que les escapades de la Grande-Ourse n'a-
vaient pas d'autre cause que le désir de nous
éviter le détestable ragoût de ce soir, oui, ma
mie, n'en doutez pas, car cette constellation s'est
toujours montrée serviable et bonne fille ; mais
mon crétin d'astrologue n'y ayant compris
goutte, n'a pu faire les conjurations.
— L'opinion de votre Majesté me console à
l'endroit de ce pâté de venaison; mais, sire.
POUR LES VIEUX PARAVENTS 53
Obsérvatorius, pour qui vous êtes peut-être un
peu sévère, paraissait très-certain, hier, qu'il
s'agissait enfin parmi les planètes de répondre
à vos patientes consultations au sujet d'un suc-
cesseur; le sens seul de cette réponse lui échap-
pait encore, et...
— Madame, je n'en crois pas un mot; Obsér-
vatorius est un niais, et le ciel reste sourd à mes
désirs; sans cela, il m'eût, il y a longtemps,
donné un fils ; c'eût été sa meilleure réponse !
La pauvre reine n'entendait jamais impuné-
ment le roi exprimer ce regret ; aussi deux grosses
larmes roulèrent-elles si rapidement le long de
ses joues, qu'elles allèrent jusqu'au fond de la
poche de son tablier rejoindre le tricot et les
lunettes.
Le roi, tout ému d'avoir affligé sa vieille com-
pagne, lui prit les deux mains, en disant, d'un
ton affectueux :
— Allons, allons, dame Blanchette, nous
54 CHINOIS NEUFS
sommes trop vieux pour revenir au chagrin de
cette disgrâce. Qui n'a la sienne?... Pardonne-
moi, sèche tes yeux, et combinons le menu de
demain. La gazette est-elle apportée?
— Pas encore, ainsi veuillez permettre que
nous causions quelque peu des affaires sérieuses
en l'attendant.
Faut-il donc selon vous, sire, renoncer à l'es-
poir de voir votre glorieux règne couronné par
le choix d'un héritier digne de vous? Il ne
manque pourtant pas à la cour de jeunes
princes d'excellent sang.
— Ta, ta, ta... voilà bien les femmes ! et les
plus raisonnables, encore ! grommela le vieux
souverain dans sa barbe.
Puis, plus haut :
En vérité, ma mie, vous parlez comme un
livre; mais voyons, prenez la peine d'examiner
avec moi les titres de ces jeunes représentants
d'un noble passé à la confiance de mes bien-aimés