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Simples Pensées d'un travailleur sur la question sociale

174 pages
lib. des sciences sociales (Paris). 1870. France (1870-1940, 3e République). In-18.
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SIMPLES PENSÉES
D'UN TRAVAILLEUR
SUR LA QUESTION SOCIALE
SIMPLES PENSÉES
D'UN
TRAVAILLEUR
SUR LA QUESTION SOCIALE
PARIS
LIBRAIRIE DES SCIENCES SOCIALES
Société anonyme a capital variable
13 RUE DES SAINTS-PÈRES, 13
1870
SIMPLES PENSÉES
D'UN TRAVAILLEUR
I
NÉCESSITÉ POUR L'HOMME DE PARTAGER SA VIE ENTRE LES
TRAVAUX DU CORPS ET CEUX DE L'ESPRIT.
Quand on considère la société, on voit qu'elle est divisée
en deux classes : la classe des travailleurs manuels est la
plus nombreuse, l'autre comprend les travailleurs de l'es-
prit seul et les rentiers qui ne font rien. .
Je laisse de coté les gens inoccupés, hommes du monde
très-riches ou petits bourgeois, parce que leur nombre
diminue chaque jour et que dans l'organisation actuelle il
est à peu près impossible qu'un homme n'ait aucune occu-
pation; je laisse donc cette catégorie ou plutôt je la fais
rentrer dans la classe des travailleurs de l'esprit.
Ainsi, tous témoins qu'une partie des hommes aban-
donne à l'autre les fonctions manuelles, pénibles ou gros-
1
2 SIMPLES PENSÉES
sières, tout au moins qui demandent une peine, un travail
du corps. Nous ne trouvons la aucun sujet d'étonnement.
L'être humain est composé d'un corps et d'une intelli-
gence : leur réunion constitue l'homme. Or, supposez que
dans une machine composée de deux pièces, une seule soit
mise en mouvement tandis que l'autre reste inerte, vous
voyez que la machine n'existe plus intégralement. Et n'en
est-il pas de même pour l'homme ? L'expérience prouve
que la santé a besoin au moins d'un exercice du corps, cet
exercice n'est-ce pas un travail, un effort, une fatigue ?
Malheureusement chez les riches ces exercices sont pres-
que toujours inutiles, il a fallu inventer des moyens de
travailler ou d'exercer la partie matérielle de l'être d'une
façon différente de celle des pauvres, d'une façon impro-
ductive.
Vous me direz que les membres de cette grande classe
opposée à la classe ouvrière sont cependant des hommes,
des hommes complets, et que beaucoup d'entre eux se
portent parfaitement. A cela je réponds : « Non, ce ne sont
pas des hommes, vous le croyez mais vous êtes dans l'er-
reur. » Ne rencontrant jamais un corps accomplissant
toutes les fonctions pour lesquelles il a été créé, et une in-
telligence exécutant les siennes, réunis dans un même in-
dividu, vous appelez du nom caractéristique de l'espèce
devant indiquer l'être développé selon les lois naturelles,
D'UN TRAVAILLEUR 3
un être qui s'approche de l'homme, mais qui n'est certes
pas un homme complet. Aussi voyez les infirmités qui
accablent cette classe des gens riches : faiblesse de tempé-
rament, maladies, habitudes de débauche non moins fré-
quentes, quoique moins apparentes et moins excusables
que dans la classe ouvrière, besoin d'un luxe égoïste et
corrupteur, qui au lieu de perfectionner le corps, ne fait
qu'en augmenter les appétits sensuels, mépris de la classe
ouvrière, ennui et dégoût souvent, privation des jouis-
sances que procurent les travaux corporels. Chez les ou-
vriers (ouvriers des campagnes comme ouvriers des
villes), c'est le même défaut à l'opposé, leur corps tra-
vaille seul. La différence, c'est qu'à eux le reproche est
impossible. Nés dans une condition inférieure où l'exis-
tence est le plus important des soucis, ils n'ont pu choisir
le genre de vie que la nature aurait pu leur indiquer. Ce
qu'il leur faut avant tout, c'est vivre, vivre matériellement,
manger, et pour ce travailler continuellement du corps,
puisqu'il ne leur est pas permis de se livrer aux occupa-
tions de l'esprit, faute de moyens d'existence. A eux, la
brutalité 1 , les moeurs grossières (défaut plus marqué
1. Pour faire voir mon impartialité, j'avouerai que les manières
peu délicates, la brutalité se rencontrent dans une grande partie
des classes populaires des campagnes et des villes, je consens à
admettre que les moeurs des ouvriers sont généralement légères et
4 SIMPLES PENSÉES
et plus général peut-être chez l'ouvrier, mais bien fréquent
aussi, quoique caché, chez le bourgeois), ordinairement
absence de progrès d'intelligence, manque de délicatesse;
mais à eux aussi franchise, force et santé, un coeur
plus généreux et moins fier; les sens apaisés parla fatigue
du corps, le travailleur a une plus grande facilité à vivre
dans de bonnes moeurs.
De ces deux classes qui partagent le monde, l'une
jouit facilement et tout naturellement de l'aisance, de
l'instruction, des plaisirs de l'intelligence, goûte du bon-
heur sous une de ses formes, tandis que l'autre, bien
qu'elle possède le même droit aux avantages reconnus
indispensables a tous les membres de la société, se voit
presque condamnée à une vie de travaux du corps seuls, à
une vie de misère et dé souffrance souvent sans qu'il lui
soit possible de satisfaire les instincts de son intelligence
et de son coeur. Toutes deux elles manquent à celte loi
divine qui veut que notre corps et notre intelligence
exécutent de front leurs fonctions respectives et se dé-
corrompues souvent. Mais la brutalité ne se rencontre-t-elle pas aussi
souvent chez les hommes de la bourgeoisie? Et quant à la corrup-
tion, c'est-à-dire aux amours purement matériels et aux déver-
gondages qui les accompagnent, ne se présente-t-elle pas aussi
grande chez les riches, plus blessante et plus odieuse cachée
sous des apparences délicates?
D'UN TRAVAILLEUR 5
veloppent l'un et l'autre en même temps. Pour que l'in-
telligence en effet acquière une force et une vigueur qu'elle
n'a généralement pas aujourd'hui il faut que le corps soit
capable de la supporter, il faut à une intelligence puissante
un corps également puissant et vigoureux. Puissance et
vigueur qui doivent s'acquérir dans le travail et non pas
dans des exercices la plupart inutiles, réservés à la ri-
chesse, parce que notre esprit ne peut être pleinement
satisfait et grandir par la fierté du devoir accompli que
quand il sent que notre corps a pris sa part des travaux
nécessaires au bonheur de tous les hommes.
Toutes ces raisons prouveraient déjà assez l'utilité ab-
solue du travail manuel, mais à chaque instant on trouve
des exemples des maux que produit son abandon. Les
hommes vivant en société ont besoin pour être heureux
d'une certaine égalité. Or, je le demande à tous ceux qui
parlent d'égalité, comment peut-il se faire qu'il y ait
l'ombre d'égalité dans une société ainsi partagée ?
Voici un manoeuvre, il est né dans une pauvre maison
couverte de paille, ses premiers pas dans l'insouciance ont
été les plus heureux si la maladie, comme il n'arrive que
trop souvent, n'est pas venue troubler son enfance. Les
parents l'envoient à l'école une partie de l'année pendant
trois ou quatre ans, on lui apprend à lire et à écrire. Mais
bientôt sa famille ne peut plus se passer de ses services.
6 SIMPLES PENSÉES
Il faut qu'il aide ses parents lorsque ceux-ci sont assez
favorisés pour faire aller un petit train de culture ou bien
il faut qu'il aille servir, être domestique de ferme. De
toutes manières, le voilà pour toujours, du moins jusqu'à
ce qu'il parvienne à l'aisance, condition meilleure qui se
fait attendre bien longtemps et qui échappe souvent, le
voilà plongé dans les travaux du corps et absorbé par eux
complétement. S'il est intelligent et qu'il éprouve l'ardent
désir de passer à une position meilleure, il apportera dans
ses ouvrages une activité et une intelligence rares, il
apprendra la valeur des denrées, le prix du bétail, la
bonne tenue d'une ferme et la manière de faire les marchés
et tous les détails de la culture; voilà à peu près la seule
carrière ouverte à son esprit.
Résumons : le manoeuvre, le cultivateur qui n'a pas
d'autre moyen d'existence que son travail, l'ouvrier des
campagnes comme l'ouvrier des villes qui travaillent de
force, ni l'un ni l'autre ne peuvent s'occuper des travaux
de l'esprit, ne peuvent par conséquent s'occuper de poli-
tique, parce que d'abord l'instruction préalable leur fait
défaut, parce qu'ils n'en ont pas le temps, parce que du
reste après une journée de travail, l'homme trouve dans le
repos un bonheur parfait, parce qu'après une semaine
de labeurs, on ne sent nul désir de faire travailler son es-
prit, mais qu'on ne demande qu'à se distraire en causant
D'UN TRAVAILLEUR 7
un peu plus que d'habitude, des affaires du pays
ou des intérêts particuliers, ou en jouant aux cartes, parce
qu'on se contente de manger un peu mieux, de boire un
peu plus pour réparer ses forces, parce qu'enfin la fatigue
continuelle du corps arrête l'activité de l'esprit. C'est là un
fait bien connu de tous ceux qui ont l'expérience des tra-
vaux du corps.
Telle est la condition la plus commune des travailleurs,
et alors je demande si cette condition ressemble à celle des
enfants de la bourgeoisie, je demande s'il existe la ,
moindre égalité. N'y ayant pas ombre d'égalité, et la loi
étant le progrès, il y a lutte violente. C'est cette lutte des
travailleurs qui veulent eux aussi avoir leur part de loi-
sirs pour les consacrer au développement de leurs facultés
mentales qui fait la perturbation actuelle. Mais quoi! ne
voyez-vous pas que malgré les efforts réunis de la bour-
geoisie, du clergé et de l'aristocratie, la société marche
vers ce but, à savoir que chacun doit prendre sa part des
travaux manuels quels qu'ils soient, s'il veut partager les
bienfaits de l'association humaine? C'est le résultat du pro-
grès de l'humanité, ce nivellement forcé des classes qui
contraindra tous les êtres à faire travailler leur corps.
Il y a, je le sais, des travaux plus ennuyeux les uns que
les autres; ceux qui demandent peu de concours de l'intel-
ligence sont moins agréables que ceux qui occupent l'es-
8 SIMPLES PENSÉES
prit et le corps à la fois. Mais outre que presque aucun tra-
vail ne demande absolument que la contribution du corps,
il arrive que les travaux les plus matériels, appelés les
plus grossiers, qui répugnent d'abord, récompensent lar-
gement ensuite celui qui les a exécutés par la satisfaction
de la difficulté vaincue et par le plaisir d'avoir accompli
un ouvrage utile, plaisir d'autant plus grand que l'ouvrage
offrait moins d'attrait. D'ailleurs ces sortes de travaux
tendent à disparaître; faisant de l'homme presque une
machine, ils n'ont leur raison d'être que pour un temps,
et les inventions que produit le génie humain viennent
insensiblement les faire disparaître. Mais ce qui est impor-
tant à considérer, c'est qu'aussi longtemps que ces tra-
vaux grossiers et répugnants existeront, aussi longtemps
qu'ils seront indispensables dans la société; aussi long-
temps tous les hommes, toutes les classes de la société
devront, sous peine de manquer de justice, de transgres-
ser les lois divines, sous peine d'être punis de leur faute
par toutes sortes de maux, se soumettre à ces travaux.
C'est un fait incompréhensible que les hommes ap-
pelés distingués, qui parlent sans cesse de charité,
d'égalité, ne sentent pas que le seul moyen de prouver
la vérité de leurs sentiments est de prendre leur part de
la vie pénible, réservée jusqu'ici à la classe ouvrière.
Ce n'est qu'en agissant ainsi qu'ils connaîtront les mi-
D'UN TRAVAILLEUR 9
sères, les difficultés de la vie, et qu'ils deviendront un
peu les égaux des ouvriers. Jusque-là, ils sont d'une
autre classe supérieure ou inférieure, mais en tous cas
tout à fait différente, ils ne peuvent ni s'entendre avec la
classe ouvrière ni la représenter.
Faites venir tous ces grands discoureurs, hommes
illustres chargés de conduire les troupeaux populaires, et
dites-leur : Vos discours ne signifient rien tant que vos
actes les démentent, vos belles phrases en faveur de l'ou-
vrier, du cultivateur ne sont que des mensonges, puisque
malgré cette estime que vous prétendez avoir pour eux,
vous êtes bien loin de consentir à vous associer à leurs
travaux. Allez, ce n'est ni la raison véritable, ni la charité
sincère qui vous guident. Assez longtemps vous nous
avez poussés sans savoir où nous marchions. Votre but
était de nous faire servir à renverser les grandeurs qui
gênaient vos intérêts ou votre ambition, mais votre but
était aussi de nous arrêter et de nous maintenir dans notre
position inférieure. Vouloir en effet notre affranchis-
sement, c'est vouloir enlever à notre classe une partie
des travaux pénibles qui pèsent sur elle seule pour en
charger la classe supérieure; c'est vouloir les équi-
librer en déchargeant celle qui supporte les plus lourds
fardeaux; c'est vouloir donner à ceux qui jusqu'ici n'ont
ou que peine, que pauvreté, que misère, une part de
1.
10 SIMPLES PENSÉES D'UN TRAVAILLEUR
plaisir, de bonheur, de richesse, et pour y réussir, un des
premiers moyens consiste à se priver du superflu. Est-ce
bien le but de vos discours, républicains modérés, est-ce là
que visent vos agitations, meneurs ardents, mais aveugles
ou hypocrites?
Non, certes! si vous vouliez en venir là, vous commen-
ceriez par donner un salutaire exemple en vous débarras-
sant d'un luxe excessif, de vos richesses souvent considé-
rables et superflues, ou en ne cherchant qu'à les employer
au progrès des masses, vous prouveriez surtout votre
amour de l'égalité en mettant la main aux travaux ma-
nuels. Et si vos idées sont autres, quelle différence entre
vous et la classe aristocratique, entre vous et les despotes ?
Aucune, si ce n'est que les uns ne craignent pas de mon-
trer leurs sentiments en plein jour, tandis que vous êtes
des fourbes. Attendez, hommes de la bourgeoisie le mo-
ment approche où par la force invincible du courant qui
entraîne le monde vers le nivellement, nous autres tra-
vailleurs, nous pourrons prendre notre part des travaux
de l'esprit, où notre intelligence s'élèvera, et où nous serons
capables de nous diriger seuls. Alors c'est fait de vous,
après avoir perdu votre pouvoir, vous serez réduits à par-
tager notre existence ou à disparaître.
II
INÉGALITÉ DES CONDITIONS, SOURCE DE LA PLUS GRANDE
PARTIE DES MAUX QUI NOUS AFFLIGENT.
Si les hommes étaient placés dans la même condi-
tion , on verrait disparaître la plupart des maux qui
affligent l'humanité. Plus de luttes ardentes entre la
classe riche et la classe pauvre, plus de haines des ou-
vriers contre les bourgeois, mêmes intérêts, mêmes
désirs, mêmes souffrances, mêmes satisfactions. II ne
faudrait cependant que ce partage des travaux pénibles
pour changer considérablement la face du monde. Dire
que des orgueilleux pleins de vanité et de fourberie
trompent tous les jours le pauvre peuple en l'amusant par
de belles paroles, en lui vantant leur sympathie pour la
classe déshéritée, en lui fourrant dans l'esprit mille
moyens absurdes ou irréalisables d'améliorer son sort
tandis qu'eux ils détestent la manière de vivre des tra-
, vailleurs et ne voudraient pour rien au monde partager
12 SIMPLES PENSÉES
même un seul moment leurs peines pour les soulager ;
dire que le peuple se laisse séduire à ce point, voilà ce
qu'on ne peut comprendre. Et voyez ces grands seigneurs,
bourgeois, nobles, prêtres, après avoir débité leurs men-
songes, plongés dans le luxe, pleins de mépris et de
dégoût pour les travaux manuels. Si la raison de l'intérêt
commun bien compris ou si la charité parvenait à do-
miner le coeur des hommes à ce point qu'ils voulussent
tous'prendre leur part des charges de la vie les plus
lourdes, aussitôt un changement immense, serait accompli.
Occupés une partie du temps aux travaux du corps, les
riches d'aujourd'hui ne seraient plus avides de richesses
puisqu'ils ne sauraient qu'en faire lorsqu'elles dépas-
seraient un juste milieu et parce qu'ils n'en sentiraient
plus autant l'ambition, satisfaits d'ailleurs de pouvoir
goûter des plaisirs réels après avoir éprouvé la fatigue,
heureux de prendre leur part des jouissances de la vie
accordées à tous. Personne n'aurait intérêt à accumuler ses
revenus et ne pourrait même le faire en dehors de certaines
limites, parce que la journée étant partagée entre les
travaux manuels et les travaux de l'intelligence, l'homme
excessivement riche ne saurait user de la fortune ni la
diriger et parce que le temps nécessaire à donner aux
spéculations lui manquerait pour l'établir. Mêlés aux ou-
vriers, que jusqu'ici ils considèrent presque comme d'une
D'UN TRAVAILLEUR 13
autre race, les riches connaîtraient bientôt par expérience
leurs peines, leurs misères, la difficulté qu'ils trouvent
souvent à vivre, et ils ne pourraient s'empêcher de cher-
cher à diminuer ces fatigues et ces souffrances. L'estime
réciproque des deux classes s'établirait, les intérêts se-
raient les mêmes et par suite un pas immense serait fait.
Cette question des travaux manuels subis par tous, qui
est très-importante, n'est qu'une partie de cette grande
théorie qui établit l'égalité de condition chez les hommes,
et qui seule pourra leur apporter l'égalité autant qu'il est
possible, de cette théorie par laquelle les fonctions de
toute espèce, celles de l'intelligence ou celles du corps,
toutes les professions, tous les métiers,, depuis les plus
élevés jusqu'aux plus bas, doivent être organisés de telle
sorte que chaque homme remplisse son rôle dans toutes les
professions, qu'il soit de tous les métiers. C'est une théorie
à l'application de laquelle nous marchons lentement à notre
insu, puisque de nos jours plus que jamais, chacun sent le
défaut énorme qui pesait sur les anciens et même encore
sur nous, de n'être versé que dans une seule science; de
ne connaître qu'une partie, d'être ingénieur ou médecin,
ou maçon, ou charpentier ou agriculteur, à l'exception
de toute autre chose. Jetons les yeux sur les inconvénients
de ce système d'attribution à un individu d'une capacité
unique. Voici un médecin. Il estime la médecine comme
14 SIMPLES PENSÉES
la première des sciences ; il ne cultive que celle-là, c'est
cette profession qui est la supérieure, il fait peu de cas
d'un architecte, d'un mathématicien, il est incapable de
bien comprendre le plan de son architecte, il est incapable
de saisir le moindre calcul qui se présente à lui dans un
ouvrage de sciences exactes.
Voici un ingénieur; celui-là, témoin tous les jours des
effets matériels qu'il accomplit, des résultats certains aux-
quels il arrive sans erreur, glorieux des ouvrages superbes
qu'il fait exécuter, adonné complétement aux études ma-
thématiques, celui-là méprise le médecin, l'artiste, le lit-
térateur, l'homme politique, dont les oeuvres n'ont pas la
précision et l'évidence matérielle des siennes. Mais
quand il est obligé d'appeler un médecin, il est forcé aussi
de le croire absolument en tout, même en ses prescriptions
les plus déraisonnables, faute d'avoir la moindre notion de
médecine; emploie-t-il un jardinier, il doit se fier à lui
lors même qu'il devrait ruiner ses arbres et laisser périr
ses plantes; les ouvriers manquent-ils pour tel ouvrage
que ce soit, mais pressant cependant, ouvragé de culture
ou autre, ce travailleur de l'intelligence est contraint
de les attendre à ses risques et périls , faute d'avoir la
moindre teinture de leur art; il devient alors leur infé-
rieur lui qui se croit pourtant si supérieur; et il en est de
même lorsque les domestiques viennent à faire défaut, il
D'UN TRAVAILLEUR 15
lui faut se priver et passer après par leurs volontés, plutôt
que de se dégrader aux travaux du corps.
Pour le professeur il en est de même, son habitude de
parler aux élèves, de les rappeler au silence lui donne un
cachet détestable de pédantisme et lui fait estimer le pro-
fessorat comme la plus élevée des conditions.
L'avocat ne peut supporter l'ingénieur, l'architecte, il
n'estime que les discours superbes, souvent vides de sens,
il ne prise que les littérateurs, les historiens, les gens de
robe, il ne fait cas que de ceux qui sont à peu près de sa
partie. Et le savant, sortez-le de ses absorbants calculs, ou
de ses méditations si profondes qu'elles en sont creuses,
vous ne trouverez rien le plus souvent qu'un être orgueil-
leux, aussi niais que ridicule dans ses manières, qu'un être
incapable de rien comprendre en dehors de sa science,
sans amour du prochain, sans générosité.
Je ne parle pas ici des métiers manuels qui présentent,
quoique moins accentués, les mêmes vices que les premiers.
Mais où l'on voit surtout ces défauts plus blessants, c'est
dans le genre militaire, espèce que les monarques cher-
chent à multiplier.
Représentant de la force brutale, le militaire ne connaît
d'autre loi que celle-là, il ne respecte que les principes
militaires, il ne connaît que son régiment. Entrant dans
le métier, l'homme en pays ignorants et esclaves cesse
16 SIMPLES PENSÉES
d'être citoyen, cesse d'être homme pour devenir une ma-
chine que le chef meut à son gré. Contractant bientôt les
habitudes dont il a l'exemple continuel, le troupier passe
presque toujours de l'état d'homme qui aime et respecte
ses parents, qui vivait dans l'honnêteté, dans les bon-
nes moeurs, qui estimait la bonté, qui obéissait plutôt
par raison que par crainte, passe, dis-je, à l'état de
brute qui ne respecte que la prison et le conseil de
guerre, livré aux passions grossières. Il est vrai que les
autorités militaires ne se soucient pas de développer les
nobles sentiments du jeune soldat, elles ne s'occupent
guère de son intelligence et encore moins de son coeur :
pourvu qu'il soit soumis, qu'il rentre aux heures dites,
qu'il exécute des manoeuvres de pantin avec la précision
voulue, qu'il ne se mette pas trop dans le vin, pourvu sur-
tout qu'il ne parle pas des événements du pays, qu'il ne
s'accupe nullement des affaires de l'État et des relations
des particuliers avec l'État, en un mot pourvu qu'il
ne soit pas un être pensant et agissant, c'est un bon soldat.
On peut dire que le métier militaire est l'école de la fai-
néantise, de l'abrutissement et de la dépravation. Il est peu
de natures assez bien douées pour traverser cette vie sans
en garder des traces fâcheuses.
Vous me direz, n'est-ce pas, que je ne veux pas voir les
bons côtés et fermer les yeux sur les avantages que le
D'UN TRAVAILLEUR 17
jeune homme, après avoir quitté le foyer, rencontre au
régiment. Non, sans doute. L'ouvrier vivant jusque-là
dans la misère et dans la saleté, le paysan peu habitué à
la propreté, à la promptitude, trouvent là quelques légers
avantages et sont forcés de prendre d'autres habitudes;
je n'ignore pas non plus l'établissement des leçons pour
les soldats, je sais aussi que certaines natures, sans respect
ni crainte pour quoi que ce soit, perverties dans la débau-
che, trouvent dans le métier militaire la seule condition
où ils puissent être matés. Mais que ces avantages sont
donc minces à côté des inconvénients. Ainsi, par la posi-
tion même dont l'essence est la soumission absolue et
l'égoïsme de son métier, le militaire plus que tout autre
représente le défaut de la séparation des fonctions sociales
en autant de fonctionnaires qu'il y a de fonctions respec-
tives. Car il n'y a pas que le simple soldat ignorant qui
entre les mains de chefs ambitieux puisse devenir l'ins-
trument de leurs fantaisies; les chefs eux-mêmes, doués
d'instruction, ne doivent connaître que leur devoir (devoir
militaire) qui consiste à laisser tout jugement personnel de
côté, à ne prendre aucun intérêt aux autres particuliers,
mais à n'avoir présents que les ordres des supérieurs.
L'armée c'est un instrument de tyrannie, mais cet ins-
trument existerait-il si jamais n'avait existé cette exclusion
de toutes autres fonctions pour une seule?
18 SIMPLES PENSÉES
Voici ce que vous produisez, éducateurs et instructeurs
des peuples. Vous voulez une force pour maintenir l'ordre,
dites-vous, et défendre le territoire, et vous faites des
soldats pour nous brider au goût du plus puissant du
jour; vous voulez des avocats défenseurs de l'opprimé
chargés de faire triompher la cause de la justice, et vous
faites des avocats pour vous jouer dans leurs discours
fleuris ou pour défendre la cause du mensonge et de l'in-
justice si leur intérêt est de ce côté ; vous faites des mathé-
maticiens pour s'abstraire dans leurs études en dehors
desquelles ils n'existent plus comme membres actifs de la
société; des notaires pour n'avoir intérêt qu'à la fabrica-
tion des actes; des ingénieurs qui traitent d'ânes tous
ceux qui ne comprennent rien à leurs difficiles problèmes ;
vous avez voulu des médecins pour soulager les malades,
pour chercher les causes des souffrances et les faire dis-
paraître, pour s'intéresser aux affligés et par là plus encore
désirer vivement améliorer leur sort par les progrès de la
science, et vous avez fait des êtres sans pitié, sans délica-
tesse, dont la sensibilité est éteinte par l'habitude de voir
souffrir, qui ne portent nul intérêt à leurs malades, mais
qui ne cherchent qu'à gagner davantage et à prendre une
renommée basée plus sur l'ignorance générale que sur
leurs capacités. Et n'en est-il pas à peu près de même
pour cette institution des soeurs de charité? Vous avez
D'UN TRAVAILLEUR 19
voulu des femmes pour soigner les malades, et là où plus
qu'ailleurs il fallait de la délicatesse, de la charité, de la
douceur, il ne peut se trouver que de l'égoïsme, de la
dureté, mais aucun sentiment de délicatesse ou d'affection,
tout cela résultant non pas de la nature primitive de ces
femmes, mais de leur condition.
Il n'est presque pas une fonction dans la société, qui par
ce système déplorable ne produise des effets opposés à ceux
pour lesquels elle devait être établie. Et cependant si vous
eussiez appliqué cette loi du partage de toutes les fonctions
entre tous les êtres, loi indiquée par la diversité même des
facultés de l'intelligence, vous eussiez eu d'abord des hom-
mes, membres de la grande famille humaine, n'ayant
qu'un intérêt, l'intérêt général, vous eussiez eu des sol-
dats, des ingénieurs, des savants, des littérateurs, des ou-
vriers, des laboureurs, mais tous se résumant dans leur
qualité générale d'hommes, et s'égalisant par le passage
dans les différentes branches de travaux. Au lieu de cela, le
soldat est soldat, l'artisan est artisan, le cultivateur est
cultivateur, le médecin est médecin, le gendarme est gen-
darme, le savant est savant, tous opposés par leurs inté-
rêts et par leurs devoirs les uns aux autres ; partout de vé-
ritables machines intelligentes remplissant tel ou tel rôle
dans telle ou telle partie, rarement des citoyens, nulle
part des hommes.
III
IL NE DOIT PAS EXISTER DE DOMESTIQUES, IL NE DOIT
Y AVOIR QUE DES EMPLOYÉS.
Le domestique est celui qui travaille continuellement
d'une façon différente de celle d'un autre homme qu'il sert
et qu'on appelle le maître. Les ouvrages qui lui sont con-
fiés, jamais le maître ne s'en occupe ; méprisés comme
travaux inférieurs ou répugnants, ils sont abandonnés à
des hommes d'une nature différente sans doute, appelés
domestiques 1.
Le domestique travaille au jardin quelquefois, conduit et
soigne les chevaux, sert à table, brosse les vêtements, fait
1. Je parle ici des domestiques les serviteurs de la bourgeoisie,
auxquels on donne ce nom. Sorti de la classe ouvrière de la ville
ou de la campagne, le valet constitue dès son entrée dans sa nou-
velle position une classe à part, il n'est à proprement dire ni ou-
vrier ni paysan. Rarement c'est un travailleur, Je plus souvent il
craint ses peines, redoute les travaux pénibles et lorsqu'il a amassé
22 SIMPLES PENSÉES
les chambres, nettoie les chaussures, se charge des com-
missions; il est palefrenier, ou cocher, ou valet de cham-
bre, ou cuisinier, ou laquais, ou jardinier de maison
bourgeoise, toutes occupations auxquelles ne touche ja-
mais le maître ; quant à celui-ci, il dort, boit, mange, s'a-
muse à sa façon si c'est un rentier, il travaille de l'intel-
ligence si c'est un ingénieur, un médecin, etc.
J'appelle domestique l'homme qui, forcé par les cir-
constances ou guidé le plus souvent par son mauvais
goût, fait l'abandon de sa volonté, de sa liberté, de toute
espèce de libre action, de ses droits de citoyen, pour n'être
plus que l'outil d'un autre homme. Le domestique n'est-ce
pas l'esclave? Ce n'est pas l'esclave ancien dont la vie dé-
pendait de son seigneur et maître, ce n'est pas l'esclave
du Nouveau-Monde contraint par son malheureux sort de
vivre et de rester dans sa triste position, obligé de travail-
ler sans relâche pour le gain du riche planteur, traité ni
mieux ni plus mal que la brute : mais c'est un esclave
aussi, esclave volontaire dont l'intelligence peu dégrossie
ne tient pas aux avantages réservés à l'homme libre, c'est
l'être que le défaut d'instruction empêche de désirer la con-
dition du citoyen indépendant, c'est celui auquel la paresse
un avoir, les fonctions qu'il choisit ordinairement sont celles de
petit rentier ou de maître d'auberge ou d'hôtel, il lient à la vie
facile et qui ressemble à la vie bourgeoise.
D'UN TRAVAILLEUR 23
de son naturel, le défaut de conscience de sa dignité, le désir
ardent de vivre sans grande peine ne permettent pas d'ap-
précier d'autres jouissances que les jouissances matérielles
de la vie paisible dans l'aisance et de voir d'autre but que
celui d'acquérir à la longue, mais sans souci et sans
grand travail, une certaine fortune à condition de consen-
tir à abdiquer ses droits d'homme et de citoyen.
Les inconvénients de ce genre d'esclaves ne sont pas
beaucoup moins grands dans un État que les inconvé-
nients de l'ancien esclavage. Tous ces hommes qui font
abandon des droits qui leur étaient accordés naturelle-
ment, rejettent en même temps les devoirs qui correspon-
daient à ces droits, ce sont autant de membres morts dans
une société 1. Guidés par le seul désir d'acquérir une cer-
taine richesse pour en jouir à l'exemple de leurs maîtres,
ils prennent dans ce métier les vices de la bourgeoisie, ils
perdent facilement les sentiments d'honneur et de probité
en sacrifiant tout à l'argent, ils deviennent enfin, après
avoir perdu le goût du travail, des êtres abrutis ou cor-
rompus 2.
1. Il n'y a pas que les serviteurs qui soient des domestiques à
ce point de vue ; combien encore n'y a-t-il pas d'ouvriers forcés
par leurs patrons d'oublier leurs devoirs de citoyens sous peine de
tomber dans la misère.
2. A propos du mot domestique, on peut dire qu'il peut trouver
24 SIMPLES PENSÉES
Si messieurs les maîtres réfléchissaient à la position qui
leur est faite de nos jours vis-à-vis de leurs domestiques,
par l'augmentation, des gages, par les exigences des va-
lets; s'ils connaissaient leurs conversations, ils verraient
que ce sont eux qui sont vraiment les domestiques de leurs
domestiques. Tout besoin qu'on ne peut faire dispa-
raître quand la raison en démontre l'inutilité ou le côté
dangereux, crée une servitude, et l'homme qui ne peut
se passer de domestiques est un esclave. Or c'est juste-
ment le cas de la bourgeoisie et de toute la classe pri-
vilégiée.
A quel moyen recourir, bourgeois de fortune modeste,
maintenant que les gages de vos serviteurs ont triplé seu-
lement depuis quelques années; et vous, riches commer-
çants, propriétaires puissants par vos biens, comment
ferez-vous quand le petit nombre de gens qui consenti -
ront à vous servir absorbera pour ses gages une portion
considérable de votre fortune ? Que faire, bourgeois des
une application dans toutes les fonctions. En France surtout on voit
un nombre incroyable de domestiques sans pouvoir rencontrer des
citoyens. Depuis les classes inférieures de la société jusqu'aux plus
élevées, dans les différentes positions, ce qui saute aux yeux, c'est
la soif de la richesse, des honneurs, et pour les acquérir, une sou-
plesse incroyable, une souplesse de domestiques ; on ne se soucie
plus des devoirs du citoyen, à plus forte raison des devoirs de
l'homme.
D'UN TRAVAILLEUR 25
campagnes ou bourgeois des villes, maintenant que par
votre exemple non moins que par votre négligence à ins-
truire et à moraliser les classes pauvres, vous avez laissé
le vol pénétrer comme une habitude permise dans le peu-
ple des campagnes comme dans celui des villes ?
Ne craignez rien, serviteurs, qui consentez à vous pri-
ver des jouissances de la famille, du chez soi, à vous plier
aux ordres durs souvent et sans raison d'un maître hau-
tain, augmentez vos prix, quadruplez la valeur de vos
gages, soyez tranquilles, le temps n'est pas venu où vos
maîtres pourront se passer de vous. Il n'y a pas jusqu'à ce
besoin de domestiques qui ne soit utile au nivellement en
procurant à ceux qui en sont dépourvus une partie du bien
de ceux qui en regorgent. Ce sont les bourgeois eux-mêmes
qui, parleur faiblesse, préparent directement leur ruine en
demeurant incapables de se mettre aux travaux manuels,
tandis que la valeur des gages et des salaires augmente
en proportion différente de celle des propriétés.
La domesticité est donc une plaie dans la société, mais
c'est une plaie qui entame l'excédant de richesses de cer-
taines familles au profit d'une foule d'autres qui en sont
privées. C'est un mal, mais c'est un mal utile.
Ce qu'il y aurait de curieux, ce serait de questionner ces
catholiques, ces protestants, tous fort religieux de forme, sur
ce qu'ils entendent par amour du prochain. Or, je le de-
2
26 SIMPLES PENSÉES
mande, vous qui remplissez vos maisons de domestiques,
vous qui faites exécuter par d'autres hommes tous les tra-
vaux que vos mains trop délicates se refusent à accomplir,
vous qui voudriez qu'une barrière insurmontable existât
toujours entre les classes ouvrières et votre classe, êtes-
vous pleins d'amour pour votre prochain?
L'amour du prochain consiste-t-il à faire l'aumône de
temps à autre tout en détournant les regards de la misère;
consiste-t-il à faire distribuer à grand bruit de riches ca-
deaux aux temples de votre culte, ou bien encore à discu-
ter sur des questions d'intolérance religieuse, à considérer
l'instruction, la science, les discussions philosophiques ou
théologiques même comme la base de la perfection, et cela
en fermant votre coeur à la charité chrétienne?
Dites-moi, est-ce là aimer son prochain; ou bien l'amour
du prochain consiste-t-il à rapprocher de soi tous les êtres
qui ne jouissent pas des mêmes avantages ou des mêmes
perfections et à désirer pour tous les hommes la plus
grande quantité de bonheur.
Or, cet amour-là est incompatible avec votre manière de
reléguer toute une classe d'hommes dans des occupations
plus ou moins grossières en gardant pour vous les occu-
pations de l'esprit et la plupart des plaisirs.
J'appelle maintenant employé un homme qui se met au ser-
vice d'un autre qu'il considère comme son égal, non pas pour
D'UN TRAVAILLEUR 27
le servir dans des travaux qu'on lui laisse comme répugnants
ou pénibles,mais pour le servir en l'aidant dans des travaux
qu'ils exécutent en commun, mais que seul il ne pourrait
pas exécuter. En entrant dans une maison qui a réclamé
ses offices, l'employé ne perd pas sa qualité d'homme libre,
de citoyen, de père de famille; comme tel il demeure l'égal
de celui qui l'emploie, mais seulement il s'associe à ses
travaux, il partage ses intérêts et n'en accepte la supé-
riorité ou les ordres que parce qu'il est plus capable. Seul,
il n'aurait pu travailler avec les mêmes fruits par défaut do
fortune ou de connaissances ; seul, celui qui a besoin de
son aide, eût été incapable de réaliser les mêmes produits
par défaut de bras ou de travail intellectuel; réunis, ils
accomplissent l'un et l'autre heureusement leurs projets.
Voilà ce qu'est l'employé. D'ailleurs la position de l'em-
ployé s'améliore à mesure qu'il contribue davantage aux
succès des opérations, et sans compter un traitement fixe,
il partage bientôt les résultats avantageux auxquels il a
contribué.
Le domestique est l'ennemi du maître par intérêt, l'em-
ployé est le soutien du chef de maison qui l'intéresse dans ses
bénéfices. L'employé a sa raison d'être, c'est une fonction
équivalente aux autres, le domestique n'existe que pour un
temps, c'est une fonction inférieure; il doit y avoir des em-
ployés, il ne doit pas y avoir de domestiques.
IV
EFFET PRODUIT CHEZ LES FEMMES PAR L'ABANDON
ET LE MÉPRIS DES TRAVAUX MANUELS.
Nous voyons de nos jours quatre catégories de femmes.
1° Les femmes riches qui vivent dans un grand luxe, au
milieu des plaisirs mondains. Celles-là ne connaissent
guère les devoirs de l'épouse, de la mère, de la maîtresse
de maison, elles ignorent tous les devoirs de la femme.
Elles ne vivent que de distractions et de plaisirs nouveaux ,
insouciantes de tout ce qui les entoure à un degré moins
élevé, elles n'ont jamais eu l'idée du travail. Ce sont pres-
que des femmes de harem. Trompées chaque jour et trom-
pant à leur tour, elles ne goûtent jamais les douceurs de
la vie simple et honnête. Se croyant délaissées de leur mari
parce qu'il ne peut trouver aucun charme dans leur société,
30 SIMPLES PENSÉES
sans instruction, elles tombent presque toujours sous l'in-
fluence d'un autre homme, souvent d'un médecin ou d'un
prêtre.
2° Les femmes bas-bleus ou prétendues savantes, ou-
blieuses de leurs devoirs naturels, qui, par orgueil, par es-
prit d'imitation de l'homme, par esprit d'indépendance
mauvaise bannissent de leur coeur les sentiments délicats
d'affection placés par Dieu en elles pour soutenir l'homme
et pour élever la génération, qui prétendent aimer toute
l'humanité sans penser à élever un seul être inférieur, qui
remplissent leur âme faussée d'orgueil et de vanité.
Présomptueuses, elles semblent posséder une instruc-
tion solide; mais combien est-on surpris de les voir se
courber tout à coup sous le joug d'un homme, d'un pro-
fesseur, d'un écrivain, abdiquer devant lui toute raison,
toute indépendance de pensée, comme l'enfant qui mar-
che à peine, suit la main qui le conduit. N'est-ce pas là
ce qui prouve la faiblesse de ces femmes bas-bleus cachée
sous les apparences de la capacité et du savoir.
Elles ont voulu être indépendantes et elles ne s'aperçoi-
vent pas qu'en changeant le rôle destiné à la femme, elles
deviennent plus esclaves et moins utiles au monde que la
plus humble mère de famille.
La femme a voulu, avec raison, s'instruire et sortir de
la position inférieure d'ignorance et presque d'esclavage
D'UN TRAVAILLEUR 31
où l'avaient maintenue les despotes de l'autre sexe. Elle
veut justement, elle aussi, devenir capable comme l'homme
de gagner dignement et librement sa vie par le travail de
l'intelligence, capable de tenir une position active dans la
société et se soustraire à la tyrannie que le sexe fort mais
égoïste et brutal avait fait peser sur elle si longtemps; elle
veut tout cela et elle veut bien. Mais beaucoup de femmes,
lancées à la poursuite de leur affranchissement, ont dé-
passé le but ou pris un chemin opposé au véritable; et, en
abandonnant les premiers devoirs de la femme, en mépri-
sant les travaux manuels, les occupations du ménage, de
l'intérieur, les travaux légers du jardinage et de la culture,
elles ne s'aperçoivent pas, hélas ! qu'elles font fausse route,
qu'elles retombent dans une nouvelle espèce d'esclavage
après s'être débarrassées du premier, et qu'elles ne peu-
vent se soustraire aux inconvénients attachés au régime
de la classe aristocratique tant qu'elles conservent le dé-
goût des travaux du corps.
3° Les femmes de la petite bourgeoisie (petits rentiers,
petits cultivateurs, petits commerçants, petits proprié-
taires), qui ont appris à diriger un ménage, qui souvent
en exécutent elles-mêmes les travaux, qui ne confient pas
à des mains étrangères le soin d'élever leurs enfants, qui
souvent se plaisent à des occupations de jardinage agréa-
bles et peu pénibles, celles-là ont le souci des devoirs de
3S SIMPLES PENSÉES
l'épouse, de la mère de famille, de la femme de maison, et
elles goûtent les satisfactions réservées à l'accomplisse-
ment de ces devoirs et à l'amour des occupations ma-
nuelles. Malheureusement, pour la plupart, leur intelli-
gence n'a pas été cultivée assez longtemps et assez
soigneusement, l'instruction leur fait défaut.
4° Les femmes des travailleurs (femmes de la classe ou-
vrière, des villes ou des campagnes). Ces dernières sou-
mises par la nécessité, et presque dès leur enfance, à des
travaux manuels trop pénibles souvent, à l'exception de tout
autre travail, sont privées de toute culture de l'esprit et de
toute instruction. Elles ont pour guide les sentiments reli-
gieux que leurs parents ont dû prendre soin de leur inspi-
rer. Elles ne prennent d'autre plaisir que celui qu'elles goû-
tent à se reposer de leurs fatigues, à oublier un moment
leurs soucis, et à sentir la satisfaction intérieure, fruit de
l'accomplissement des devoirs.
Mais ce qu'il faut remarquer, c'est que le courant porte
les femmes comme les hommes à abandonner dès qu'ils
le peuvent tout travail du corps.
C'est qu'en effet la grande erreur que chaque jour
femmes ou hommes, à intentions même honnêtes, répè-
tent à tout venant, c'est cette idée que l'être capable
de remplir une fonction supérieure dans la société, se
rend par là plus utile et accomplit mieux son devoir en
D'UN TRAVAILLEUR 33
travaillant de l'intelligence seule. Il se figure que cette
place à part, privilégiée, lui a été concédée dès sa nais-
sauce, et qu'il peut sans crainte abandonner tous les au-
tres devoirs antérieurs de l'homme.
Car le premier devoir de l'homme n'est-il pas d'élever
les êtres inférieurs tant qu'il y en a ? et ce principe, per-
sonne ne peut le contester, c'est dans son exécution que se
présentent les différends.
La classe supérieure de la société prétend par ses tra-
vaux intellectuels être plus utile même que la classe ou-
vrière à l'élévation et au progrès de tous. Les travailleurs
au contraire répondent qu'à eux revient le plus grand mé-
rite, ils soutiennent qu'ils sont aussi utiles, et même beau-
coup plus utiles, ils ajoutent que la classe riche seule ne
pourrait pas exister. De là les dissentiments et les luttes.
Or, pour juger l'idée de la classe bourgeoise, il faut con-
sidérer l'état présent du monde. On sent tout d'abord, pour
l'existence même de la société, la nécessité absolue des
travaux du corps, des travaux de la terre, des travaux
manuels en général ; on reconnaît qu'il existe des travaux
pénibles, répugnants même, qui cependant doivent abso-
lument être exécutés.
Quelques efforts d'intelligences que vous accomplissiez,
quelque progrès, quelque résultat auxquels vous parve-
niez, hommes savants et grands penseurs, vous ne pouvez
34 SIMPLES PENSÉES DUN TRAVAILLEUR
pas faire disparaître tout d'un coup ces travaux que vous
repoussez. Alors, tant qu'ils existeront, comment ferez-vous
pour élever ces travailleurs, c'est-à-dire pour les débarras-
ser d'une portion des travaux matériels auxquels ils sont
soumis, si vous-mêmes vous refusez toujours d'en prendre
une part ; sur qui voulez-vous, hommes instruits et distin-
gués, savants patentés qui ne doutez pas de contribuer
plus que personne à l'élévation des masses par des écrits
profonds, par des discours pompeux ; sur qui voulez-vous
donc que soit reportée la part de travaux du corps sous-
traite aux travailleurs par les généreux efforts de ceux qui
veulent leur procurer les plaisirs de l'esprit et la possibi-
lité d'aborder les travaux de l'intelligence, soustraite par
la générosité de quelques-uns ou par le progrès seul, lent,
mais positif des classes ouvrières dans l'aisance, dans l'a-
mélioration sous tous les rapports de leur condition pri-
mitive; sur qui voulez-vous que ces travaux indispensa-
bles soient reportés, si ce n'est sur vous, qui jusque-là
vous êtes figuré pouvoir toujours rester dans l'exception
injuste. Et comme le plus souvent vous êtes à cent lieues
de consentir à vous mêler à la classe ouvrière et à partager
ses fatigues, vous êtes à cent lieues de vouloir l'émanci-
pation des hommes, vous êtes à cent lieues de vouloir,
l'égalité, et vous n'êtes, sachez-le, que des menteurs au-
dacieux.
V
ABANDON DES CAMPAGNES. — PROGRÈS VERS LE NIVELLEMENT
On voit depuis un certain nombre d'années un courant
nouveau entraîner les masses vers les villes. Les campa-
gnes sont abandonnées, elles manquent de bras, tandis
que les villes regorgent de population 1. La misère sou-
vent accable sans pitié les nouveaux venus, une misère
plus cruelle et plus honteuse que la misère des campagnes;
et quoi qu'il en soit, l'entraînement ne se ralentit pas :
1. Les grandes villes qui jouissent des avantages dont sont pri-
vées les petites villes et les campagnes, où viennent s'entasser des
populations dont le chiffre effraie, ne peuvent toujours exister pré-
cisément à cause de l'affluence extraordinaire qui s'y porte de tous
côtés sans interruption tandis que les autres parties d'un territoire
manquent de population. La loi du nivellement veut que les cam-
pagnes, que les petites villes, deviennent autant de centres jouis-
36 SIMPLES PENSÉES
depuis longtemps il est manifeste, et l'on dirait qu'il prend
une force nouvelle.
Le paysan n'est pas plutôt arrivé à une petite aisance,
à force de travail et de peine, qu'il veut soustraire ses
enfants à l'existence trop pénible qu'il a été forcé de mener
jusque-là.Par vanité souvent, mais aussi par raisonnement
il se hâte de faire élever à la ville ses enfants pour les lancer
dans le commerce, dans l'industrie ou dans des positions
libérales s'il le peut ; en un mot, pour en faire autre chose
que des cultivateurs. Je ne parle pas ici de tous les ouvriers
des campagnes qui, moins capables que les autres de sup-
porter l'existence du paysan ou se figurant trouver moins
de peine, quittent chaque jour la campagne, deviennent
ouvriers des villes, petits commerçants, petits aubergis-
tes, etc. « Élevé à l'école de la bourgeoisie, n'ayant trouvé
près de lui d'autre exemple d'homme heureux que le bour-
geois qui vit de ses revenus sans rien faire, le paysan
n'aspire qu'à devenir bourgeois. C'est à réaliser un avoir,
sant des mêmes avantages que les grandes villes et d'autres qui
manquent à ces dernières, que la population se répande dans
toutes les parties d'un territoire et ne s'accumule pas dans quelques
endroits particuliers.
I. Je ne parle pas non plus des petits bourgeois qui vivant jadis
à l'aise à la campagne, et sevoyant aujourd'hui forcés de travailler,
préfèrent prendre un petit commerce,une petite industrie à la cam-
pagne ou à la ville plutôt que de re levenir cultivateurs.
D'UN TRAVAILLEUR 37
à se créer un petit revenu qu'il s'attache avec effort.
D'abord parvenu à vivre chez lui libre, travaillant ses
terres, il se prive encore, parce qu'il lui faut mettre de
côté pour se reposer plus tard. Si un hasard imprévu, si
un héritage vient à changer complétement ses ressources,
il se hâte de prendre la vie bourgeoise, laissant de côté
tout travail.
Témoin tous les jours des vices de l'homme oisif, habi-
tué aux faiblesses du bourgeois qu'il a appris à connaître
dans ses rapports avec lui, il emprunte à son tour et s'ap-
proprie ses défauts dès que sa position lui permet de ne
plus travailler. Voilà l'ambition des travailleurs des cam-
pagnes, leur but, c'est la bourgeoisie.
Il faut donc que ces hommes aient enduré bien doulou-
reusement la vie qu'ils ont traversée, il faut qu'ils n'aient
jamais aimé ce genre d'existence pour ne désirer que la
fin de leurs travaux, pour vouloir à toute force changer de
position. Il en est ainsi : le travail de la terre, source des
plus vives satisfactions lorsqu'il n'est pas excessif, et qu'il
est mélangé d'autres occupations, devient une charge des
plus lourdes, une punition des plus dures lorsque l'homme
s'y voit contraint chaque jour par le besoin de vivre sans
qu'il lui soit possible de varier son existence. En présence
de cette difficulté, l'homme de jugement et de courage,
qui ne trouve pour changer sa position d'autre moyen que
3
38 SIMPLES PENSÉES
son travail et ses économies, le paysan ne marche plus
que vers ce but à force d'intérêt, à force de privations :
employer tous les moyens pour se mettre à l'abri du besoin
d'abord, et du travail ensuite. Comme le bourgeois fai-
néant, il ne comprend guère d'autre jouissance que les
jouissances matérielles : ce qu'il veut avant tout, c'est un
jour ne rien faire, se promener, s'amuser parfois, boire,
manger et dormir*.
Le paysan, dès qu'il le peut, se hâte de faire élever ses
enfants à la ville, et il ne craint pas de leur voir bientôt,
prendre en mépris le métier de cultivateur qu'il déteste
lui-même.
L'orgueil, le luxe sont aussi des motifs de cette résolu-
tion.
La désertion des campagnes est un mouvement fort na-
turel mais qui a le droit d'effrayer beaucoup d'esprits.
Voyons un peu ce qui pourra en résulter.
A un moment donné, il ne reste plus dans les campa-
gnes que quelques familles qui récoltent pour leurs besoins,
travaillent sans le secours d'étrangers, mais ne livrent rien
1. Dans le paysan comme ailleurs il y a des exceptions et on
trouve d'anciens travailleurs de la terre qui n'aspirent pas uni-
quement à l'oisiveté et aux satisfactions matérielles; mais je crois
que ces rares exemples ne sont pas capables d'infirmer la règle or-
dinaire.
D'UN TRAVAILLEUR 39
ou livrent fort peu de choses au commerce; les marchés
se dégarnissent, les céréales montent à des prix excessifs,
les terres demeurent en friche et la famine est sur le poin
de fondre sur les grands centres de population. Le gou-
vernement se préoccupe, les savants imaginent des sys-
tèmes , la bourgeoisie tout entière est aux abois, elle
demande qu'on envoie des ouvriers cultiver la terre. Mais
on ne sait où les prendre. Des tisserands, des portefaix,
des mécaniciens, des forgerons, des menuisiers, des ma-
çons travailler la terre ! Allons donc, pour qui les prenez-
vous ? Pour des paysans peut-être? Mais depuis longtemps
la race s'en est éclaircie, et ce qu'il en reste habite loin des
villes. Pensez-vous que ces hommes habitués à travailler
gaiement presque toujours de l'intelligence et du corps à
la fois, habitués à la société, aux distractions, aux jouis-
sances permises et non permises; vous figurez-vous que
ces hommes d'une nature toute différente de celle des
gens des campagnes, vont de bonne volonté; et moyen-
nant un prix qui vous paraîtra même élevé, se décider à
quitter la ville pour les champs, se mettre brusquement à
faucher, à labourer, à moissonner; qu'ils vont se décider
à vivre de la vie paisible et monotone du cultivateur ou du
manoeuvre, qui l'hiver répare des fossés, entretient des
haies, charrie des terres, défriche des bois, passe la jour-
née dans la boue et dans la misère, et ne se plaint pas
40 SIMPLES PENSÉES
quand il trouve le soir une soupe au lard plus confortable
que celle qu'on lui sert d'habitude, un peu de fromage et
du pain blanc; qui. est heureux de se reposer dans son
petit intérieur, où s'il ne peut respirer l'aisance, tâche-
t-il qu'on respire la propreté et l'honnêteté? — Ces ou-
vriers sauront répondre qu'il a pu se trouver de ces hom-
mes que le manque de développement de leur intelligence
et le manque d'instruction ont aidés à se laisser maintenir
dans ce misérable état, mais que la race en est perdue
et que les travailleurs d'aujourd'hui ne sont plus, Dieu
soit loué, les travailleurs d'hier, « Allez, messieurs les
bourgeois, allez cultiver vos terres puisque vous en pos-
sédez, c'est votre affaire; quant à nous, nous avons notre
métier, notre fonction dans la société : c'est à vous qui ne
faites rien de saisir cette occasion de trouver un emploi.
Qui, du reste, consentirait à nous employer, nous qui
ne savons manier ni la pelle, ni la faux? qui voudrait
nous payer à notre désir nous qui n'avons aucune idée de
la culture? »
Alors la bourgeoisie de réfléchir, alors les classes riches,
alors les capitalistes, alors les commerçants, les chefs
d'industrie, les avocats, les ingénieurs, les savants, toute
la classe enfin des positions opposées aux métiers ma-
nuels de se consulter vainement et de se mettre l'esprit à
la torture sans trouver aucun moyen de salut.
D'UN TRAVAILLEUR 41
Ils gémissent parce qu'ils ne voient que deux expédients.
Se mettront-ils enfin à travailler eux-mêmes, à devenir
cultivateurs et à prendre leur part des fatigues qu'ils
avaient si longtemps laissées comme l'apanage des êtres
inférieurs; ou bien feront-ils. travailler leurs terres, s'il
est possible, par des ouvriers des villes qui consentiront
à revenir à la campagne moyennant un salaire exorbi-
tant? Ce serait à peu près comme si le propriétaire par-
tageait avec le travailleur, la classe bourgeoise serait
perdue.
C'est ainsi que l'abandon des campagnes ne peut tendre
qu'à un but : c'est le nivellement.
VI
AUGMENTATION CONSIDÉRABLE DES DÉPENSES. AMOUR IMPÉRIEUX
DU LUXE, AUTRES CAUSES DU NIVELLEMENT. — PROGRÈS
DU GENRE HUMAIN VERS L'ASSOCIATION ET L'ÉGALITÉ.
Puisque j'ai abordé ce sujet de la transformation des
conditions sociales, je veux faire voir de quelle évidence
est partout la nécessité de ces changements.
Pour arriver au nivellement, il faut d'abord que tous les
êtres soient des travailleurs, il faut ensuite que tous par-
ticipent à tous les travaux nécessaires.
Depuis un certain nombre d'années, chacun peut re-
marquer l'augmentation considérable des dépenses, des
besoins, et celte croissance dans une proportion bien su-
périeure à l'augmentation du revenu foncier ou financier.
44 SIMPLES PENSÉES
Rien n'indiquant un obstacle capable d'arrêter cette
marche, elle doit continuer, et il arrivera un jour que ceux
qui ne seront pas producteurs ne pourront plus vivre sans
le devenir.
C'est un fait que cette augmentation de dépenses dis-
proportionnée avec l'augmentation de revenus qu'il est
facile de constater partout. Chacun en ressent les effets ;
aussi voit-on de nos jours nombre de familles bourgeoises
obligées de restreindre leurs dépenses, c'est-à-dire de des-
cendre d'un degré, ou de se remettre au travail, tandis que
les gens très-riches s'aperçoivent que leur fortune s'emploie
bien plus rapidement que jadis. On ne peut nier non plus
que les bénéfices (que je compare absolument aux rentes
fixes) des commerçants, des industriels, des financiers
en tant que directeurs, en tant qu'improductifs dans les
travaux manuels, ne soient parvenus au plus haut degré
qu'ils puissent atteindre, tandis que les salaires dus aux
travaux manuels ne font qu'entrer dans la voie de pro-
gression. Résultats bien justes, dont la raison est sans
doute dans le brusque changement d'appréciation du tra-
vail de main-d'oeuvre joint à l'irrésistible attrait du luxe,
pendant que les valeurs foncières et pécuniaires ont atteint
leur maximum. C'est la transformation de l'homme misé-
rable dans la brutalité et dans l'esclavage en homme libre
et jaloux de jouir de la vie pour laquelle il a été créé, c'est
D'UN TRAVAILLEUR 45
cette transformation qui produit ce brusque revirement
dans les valeurs.
Le travailleur jusque-là s'était contenté de vivre en être
inférieur, il ne savait comment vivre d'une autre façon,
l'aiguillon du luxe, le désir d'élever son intelligence et de
satisfaire son esprit ne se faisaient pas assez sentir pour
le pousser à briser sa chaîne. Mais le voilà, grâce au dé-
veloppement forcé de l'instruction; grâce à ses progrès
dans la voie de l'amélioration morale, le voilà qui s'aper-
çoit de la différence énorme qu'il y a entre la valeur d'une
somme d'argent, entre la valeur d'une terre et la valeur
d'un homme, il songe que la différence doit être la même
entre le revenu d'une somme d'or, le revenu d'une pro-
priété foncière et le produit du travail d'un homme, pro-
duit dont il doit jouir en grande partie et ne pas permettre
à son maître de le lui ravir presque en entier; et à peine
cette lumière lui apparaît-elle, qu'il ose, hésitant encore,
élever les prix de la main-d'oeuvre. Le premier pas est fait,
les journées croissent, doublent, quadruplent dans les villes
comme dans les campagnes, et cela, je le répète, tandis
que les autres valeurs ne font que dire leur dernier mot
d'augmentation presque insensible.
L'ouvrier, le producteur a senti qu'en lui est la véritable
force, la vie de la société; dépouillé trop longtemps par la
classe si nombreuse des parasites, il commence à se faire
3.
46 SIMPLES PENSÉES
rendre justice. Heureux les riches qu'il apporte dans ses
actes tant de modération, alors qu'il pourrait tout d'un
coup changer la face des choses.
Voilà donc toute la société qui devient un jour forcément
une société de producteurs. Mais il reste encore deux
classes, les producteurs par le travail de l'esprit et les
producteurs par le travail du corps.
Sans parler ici du progrès en instruction des classes
ouvrières et par suite de leur volonté de prendre part
comme les autres aux travaux de l'intelligence et aux
jouissances de l'esprit, ce qui fait que petit à petit ces
classes se dégrevant d'une partie des travaux manuels,
ces derniers retombent sur ceux qui auparavant ne tra-
vaillaient que de l'intelligence; je dirai que le prix de la
main-d'oeuvre du travailleur, maintenant en croissance,
ira sans cesse en augmentant jusqu'à forcer les travail-
leurs de l'esprit à prendre leur part des travaux du corps
s'ils ne veulent pas tomber dans une position inférieure 1.
A un moment devenu l'égal de celui qui était son supérieur
par le métier, métier auquel il ne lui était pas permis
1. Je ne veux pas dire ici qu'un des ouvrages du corps qui par
exemple nécessitent le moins de travail de l'esprit vaille au point
de vue absolu un ouvrage de l'intelligence. Mais le travail du corps
et le travail de l'esprit étant l'un et l'autre nécessaires, ils sont
égaux sous ce rapport ; et dans une société ou ces deux éléments
D'UN TRAVAILLEUR 47
d'arriver, le travailleur manuel pourra facilement se per-
mettre des occupations de l'esprit, et l'avocat ou le mé-
decin sera obligé d'exécuter une partie des ouvrages
manuels qu'il réservait jadis à d'autres hommes.
Et, comme je le disais pour les campagnes en parlant de
leur abandon; ce qui conduira tous les hommes aux tra-
vaux du corps, c'est précisément cette pente suivie par la
majorité de ceux qui ont le choix vers le délaissement de
ces travaux. En effet, le nombre des travailleurs du corps
devenant de plus en plus petit, ceux qui demeureront en-
core verront bien vite augmenter la valeur du produit de
leur travail jusqu'à être l'égale de celle des autres travaux,
et bientôt tout le monde après les avoir abandonnés in-
scrit en lutte et où l'un voudrait maintenir l'autre dans un état
inférieur par la puissance de la richesse et de la rémunération
supérieure de ses oeuvres, il faut que cette rémunération ayant à un
moment donné atteint son maximum, la rémunération due à l'au-
tre aille sans cesse en augmentant jusqu'à ce qu'elle devienne
l'égale de la première.
Telle doit être la marche avant l'association et même pour y
arriver.
On parle souvent d'infériorité et de supériorité d'après les appa-
rences. La supériorité des êtres s'établit d'après le développement
des facultés de l'âme supérieures à toutes les autres; et par cela même
il arrive que beaucoup de travailleurs manuels sont supérieurs à
des travailleurs de l'esprit. On pourrait même attribuer aux classes
élevées une infériorité en ce qu'elles manquent à leur devoir prin-
cipal qui est de faire monter les autres classes, tandis qu'elles ne
cherchent qu'à les arrêter.
48 SIMPLES PENSÉES
considéreraient, se verra forcé par la nécessité de revenir
aux travaux manuels et aux travaux de la culture. —Ainsi
tout homme raisonnable doit admettre que, dans un certain
nombre d'années, il n'y aura plus d'hommes exclusive-
ment occupés à l'une ou à l'autre de ces deux branches,
travail du corps et travail de l'esprit.
Telle serait alors, par exemple, la société nouvelle ; des
médecins, jardiniers, des ingénieurs, tailleurs de pierre,
des architectes, maçons, des savants fabricants d'instru-
ments d'optique ou mécaniciens, des avocats, plâtriers,
des juges, des hommes de loi, cultivateurs, etc.; de
telle sorte qu'il serait impossible d'appeler un membre de
cette société du nom de son métier sans qu'il puisse rece-
voir un nom opposé correspondant à son autre fonction.
Cette société aurait certes accompli un immense progrès
sur la nôtre, et cependant la discorde pourrait régner en-
core, les richesses et la puissance se grouperaient facile-
ment autour de certains privilégiés plus habiles que les
autres dans leurs spécialités.
Pour reconnaître les causes de la tyrannie des uns sur
les autres qui pourrait se développer alors même, il faut
chercher les motifs de discorde, de suprématie qu'on ren-
contre dans notre société actuelle, comme on les rencon-
trerait, quoique moins puissants, dans la société perfec-
tionnée devenue entièrement ouvrière, mais arrêtée là.
D'UN TRAVAILLEUR 49
A peine jette-t-on les yeux sur la société humaine que
l'orgueil, l'ambition, l'amour de la domination, l'intérêt,
apparaissent comme les causes générales de la lutte qui
pousse les hommes les uns contre les autres, Il s'agit
donc d'enlever tout moyen d'action à ces passions domi-
nantes.
Or les hommes dans la société actuelle se trouvent, par
le fait de leur position (chacun a son métier et ne remplit
qu'une seule fonction, celle qu'il a choisie parce qu'il a
cru y exceller), divisés par des intérêts particuliers opposés
les uns aux autres. Voilà la cause de dispute et de lutte;
quant à la tyrannie facile à acquérir, elle vient de ce que
chacun, ne remplissant qu'une profession, se croit, dès
qu'il y est arrivé, supérieur à ceux qui remplissent des
fonctions différentes, se figure n'avoir besoin de personne;
et il devient en effet un supérieur d'autant plus qu'il
excelle davantage dans sa partie; insouciant de la solida-
rité qui doit l'unir aux autres hommes, il se crée des
intérêts opposés à ceux de chaque autre fonctionnaire
et en même temps à ceux de tous les autres hommes,
il ne rêve plus que renommée, richesse, puissance,
honneurs, il est absorbé par l'égoïsme; de telle sorte
qu'il est en son pouvoir d'acquérir rapidement une for-
tune énorme et d'empiéter sur les droits des autres
puisqu'on ne lui demande rien que ce qui ressort de sa
50 SIMPLES PENSÉES
spécialité où il excelle. — Mais si, par exemple, l'avocat
éminent, bien supérieur à tous ses collègues sous le
rapport de l'éloquence et qui, pour ce motif, se croit
supérieur absolument à tous les autres hommes, si cet
avocat qui par son talent a réuni promptement une
immense fortune, ce qui lui. donne le pouvoir de dominer
les autres, si cet homme dont l'orgueil a grandi en pro-
portion de ses succès non interrompus, avait été obligé
de quitter souvent sa robe pour remplir d'autres fonctions,
il se serait trouvé bien inférieur dans plusieurs sortes de
métiers, dans d'autres de force moyenne, il aurait rencon-
tré souvent des supérieurs; son orgueil cût été détruit, son
influence eût été bien diminuée par celle précisément que
d'autres hommes de métier prenaient à leur tour, et la for-
tune, base de la domination, ne se fût pas accrue démesu-
rément, ce qu'il avait acquis en excès aurait pu être
partagé entre tous les autres citoyens qui chacun dans
une spécialité étaient ses maitres.
Il en est de même pour tous les métiers qui chacun se
disputent la suprématie; mais cette domination détestable
se manifeste vivement dans le commerce et dans la banque
qui réunis ne forment qu'une seule branche, la finance, et
qu'une seule classe, la féodalité financière dont l'orgueil et
le despotisme sont aujourd'hui à leur comble. Or, je le de-
mande, est-ce qu'un banquier, est-ce qu'un commerçant,
D'UN TRAVAILLEUR 51
est-ce qu'un industriel pourrait jamais arriver à une pa -
reille puissance s'il était forcé de partager son temps
entre divers travaux où certainement il n'aurait pas la
même supériorité ? En France, nous nous plaignons de la
domination du militaire. Eût-elle été possible si le soldat
avait été médecin, artisan, laboureur, et n'eût pris les
armes que pour un temps, si cette branche des métiers
n'avait pu devenir l'unique occupation de quelques
hommes.
On le voit : la cause principale du désordre de la société
et de ses misères, misères qui dureront bien longtemps
encore, c'est la division exclusive des fonctions, le remède
c'est le partage des diverses fonctions de la société entre
tous les hommes, c'est la multiplicité des fonctions pour
chaque individu.
Nous constatons la maladie, nous avons reconnu le re-
mède par la considération des causes qui avaient donné
- naissance à cette maladie. Mais en outre nous voulons
savoir si ce remède est indiqué par la nature et par l'or-
ganisation de l'homme.
L'oiseau purge l'air et la terre des insectes qui surabon-
dent, le poisson forme sa chair du jus des terres fertiles,
des vers qu'il trouve en abondance, et des autres poissons
trop nombreux ; le quadrupède est l'ait pour la course ou
pour traîner les fardeaux; mais l'homme dont l'intelligence