//img.uscri.be/pth/e6943fbc2d2f2f7e514a0a81b459451f1fd50b5f
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Stations poétiques / par R. Poissonneau

De
155 pages
impr. de V. Goupy (Paris). 1867. 1 vol. (154 p.) ; in-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

STATIONS
POÉTIQUES
PAR
R. POISSONNEAU
PARIS
IMPRIMERIE DE VICTOR GOUP.Y
S, RUE GARANCIÈRE ,5
MDCCCLXVH
STATIONS POÉTIQUES
STATIONS
POÉTIQUES
PAR
^RVPOISSONNEAU
PARIS
IMPRIMERIE DE VICTOR GOUPY
5 , BUE GARANCIÈRE, 5
MDCCCLXY11
Mon coeur avait laissé tomber ces fleurons çà et
là sur le chemin de la \ic; des pèlerins les ont suc-
cessivement recueillis et môme peints sur leurs al-
bums. Exhalent-ils en réalité ce parfum, que l'amitié
m'a dit y avoir respiré? Un oui de ma part serait de
l'orgueil ; un non, de l'ingratitude. Quoi qu'il en
soit, je les ai réunis dans un mémo faisceau. S'ils
devaient faire naître seulement un sourire de joie
ou couler une larme de bonheur, ce serait ma plus
douce récompense, tout ce que je désire, mais plus
que je n'ose espérer.
Le Jlesnil-cn-Vallcc, 1er janvier 18C7.
STATIONS POÉTIQUES
I
INVOCATION.
La plaine du désert, par le Sud embrasse,
Est sans ombre le jour et la nuit sans rosée;
Le brin d'herbe y périt par les vents arraché,
Ou sous les feux du ciel dans sa tige séché.
Cependant sur ce sol la main de la nature
Étend de loin en loin un peu de sa verdure,
Et lorsqu'un pèlerin aperçoit en ces lieux
Le tapis de gazon déplié sous ses yeux,
Le rayon du bonheur brille dans sa paupière
U STATIONS POÉTIQUES.
Il élève vers Dieu son coeur et sa prière,
Et, s'asseyant auprès des nôpenthes d'Isis,
Sur ses lèvres épand la fleur des oasis.
Ma vie à ce désert en tout est comparable ;
Je parcours ici-bas un océan de sable;
Et, si parfois j'arrive à l'ombre d'un berceau,
Si j'entends près de moi murmurer un ruisseau,
Au bord de cet Éden un moment je m'arrête
Et je prends dans mes mains la lyre du poète.
Mais avant de chanter, ô'vierge de Sion,
Dépêche le ramier ainsi que l'alcyon,
Tous deux à nos vallons porteurs de tes messages ;
Les reflets, dont ta main a jaspé leurs corsages,
Se peindront à mes pieds dans le prisme des eaux;
Et lorsque je verrai devant moi tes oiseaux
Voltiger tour à tour sous la feuille des saules,
De leurs ailes d'azur ombrager mes épaules,
Je comprendrai pourquoi les bardes d'isiaél
Invoquaient au Jourdain les colombes du ciel.
II
SOUVENIR.
Ces accents épandus sur la vague amoureuse,
Ces soleils éclipsés sous un nuage d'or,
Du batelet hardi la course aventureuse,
De nos riants ébats l'arène gracieuse,
En ton coeur vivent-ils encor ?
Pour moi, qui sous le ciel de la vieille Armorique
Aux plus graves travaux devrais tous mes loisirs;
Esclave du devoir, vainement je m'applique
A chasser du passé l'image fantastique
Et tous ses attrayants plaisirs.
6 STATIONS POÉTIQUES.
De la Loire a mes yeux la vague se déroule ;
Je contemple ses bords et son sable si pur;
Caché sous un glaïeul aux regards de la foule,
L'alcyon boit les pleurs, qu'une légère houle
Jeta sur son corset d'azur.
Sous nos bras vigoureux notre rame assouplie
Fend encor le cristal où rivaux nous voguons,
Et le flot sur le flot mollement se replie.
D'un kuit sourd et lointain mon oreille remplie
Entend encore les wagons.
Sur deux rubans d'acier ces montagnes roulantes
Apparaissent de loin au mobile horizon ;
Le liquide, vainqueur de ces masses puissantes,
Bouillonne eu rugissant dans les gorges ardentes
De son infernale prison.
J'évoque avec amour ces heures fortunées,
Dont le ciel en courant nous a laissés jouir ;
Hélas ! en un matin ces fleurs se sont fanées,
J'ai vu passer nos jeux et nos jeunes années,
Et nos beaux jours s'évanouir!
SOUVENIR. 7
De leurs brillants agrès nos barques dépouillées
Dans un havre ignoré regrettent nos concerts;
D'un saule hospitalier les branches effeuillées
Couvrent leurs bancs noircis et leurs ancres souillées
De l'impur limon des hivers.
III
UN RAYON DU PASSÉ.
Souvent vers le passé je reporte mon âme,
Je regrette le soir l'aurore du matin ;
Pour moi le souvenir est}*. plus pur cinname,
Que la vie, ici-bas, me serve à son festin.
Ainsi dans vos bosquets j'égare ma pensée,
J'en scrute avec amour les tendres arbrisseaux ;
J'y rends son vert feuillage à la branche glacée,
J'y ramène les fleurs et le chant des oiseaux.
Je vois encor la nef effleurer le rivage
Et mouvoir dans la nuit dix étoiles de feu ;
UN HAYON DO PASSÉ. 9
Le flot, qu'elle a chassô:, réfléchit son image
Et lui jette en fuyant un frémissant adieu.
J'entends encor mugir la colline liquide,
Qui roule en bondissant de rescit en rescif;
Le batelier pâlit et, loin du bord perfide,
Sous l'agile aviron fait voler son esquif.
J'entends encor gronder ces échos fatidiques,
Qu'évoque l'ouragan dans l'océan des bois;
Le dieu du Sinaï sous ces pins titaniques
Jette encore aux mortels sa formidable YOix.
Jp vois un saint pasteur recueillir à Socquence
Le trésor, qui soutient ses plus faibles brebis,
Et former pour bénir leur douce providence
Des voeux, que dans mon coeur j'ai mille fois surpris.
» En bonheur, ô mon Dieu, convertis ses aumônes;
» Prodigue-lui tes dons, comme elle fait son or;
» Donne-lui, sans compter, les jours que tu lui donnes,
■D Et les pauvres verront leurs mains pleines encor.
IV
PELERINAGE.
L'aube avait replié sa mantille rosée,
Les rayons du matin aspiraient la rosée,
L'Océan dans son lit commençait à frémir,
La brise à murmurer et la feuille a gémir.
Le pécheur revenait, et légère coquille
Sa barque au gré du flot chancelait sur *a quille.
La misère, appuyée aux bornes du chemin,
Epiait le passant et lui tendait la main.
Déjà les précurseurs du courant populaire
Gravissaient lentement a l'humble sanctuairo,
Pour rendre à la Madone un honneur solennel
PÈLERINAGE. ,11
Et fêter sa naissance aux pieds de son autel.
On allait commencer le sacrifice auguste,
Dans la coupe de Dieu verser le sang du juste,
Présenter du péché la divine rançon,
Et de. nos errements demander le pardon.
La Mère offrait du Fils elle-même l'hostie
Et dans des.flots d'amour voulait, anéantie,
Agréer tous les voeux du pauvre pèlerin,
Consoler le pécheur et bénir le marin.
Qu'il est doux de prier, au banc de sa.chapelle,
Le coeur compatissant de cette Eve nouvelle !
Les yeux n'y sont distraits par le marbre ni l'or,
La nudité des murs en fait tout le décor ;
Maj& la Vierge ,y, recueille en son sein la prière ;
Sa voix de nos besoins y devient la courrière
Et sa main un appui pour le faible mortel.
L'espoir en est le seuil, la grâce en est l'autel,
C'est le port du salut, et, dans ses tabernacles,
La bonté du Seigneur prodigue les oracles;
De légers batelets à la voûte appendus
Sont les doux monuments des oracles rendus.
Du saint lieu cependant la foule envahissante
12 STATIONS POÉTIQUES.
Inondait flot à flot la nef retentissante.
Chaque voix murmurait un nom avec amour;
La fenr -, d'un époux demandait le retour;
La mère, d'un enfant, et l'enfant, d»î son père;
La jeune fille en pleurs, d'un amant ou d'un frère,
Et l'encens de leurs voeux, par le ciel aspiré,
Retombait dans leurs coeurs en bonheur épuré.
Et comme eux, aussi moi, tour à tour, ô Marie,
J'évoquais à tes pieds une image chérie ;
Je versais en ton sein le navrant souvenir
De deux fleurs, qu'en deux ans la mort a pu cueillir!
Je nommais deux amis, dont la modeste bière
Disparut loin de moi sous la funèbre pierre !
J'osais aussi comme eux épancher mes secrets,
Mes désirs et mes pleurs, mes voeux et mes regrets.
Mais comme eux, aussi moi, j'aspirais ton cinname,
D'une enivrante paix tu remplissais mon ame!
Le bonheur en mon sein avait aussi coulé ;
Du temple je sortis par ta main consolé.
Bienheureux le marin, qui fait a la Madone
Un temple de sa barque et de son coeur un trône!
L'Océan devant lui devient inoffensif;
Un céleste rayon éclaire le rescif.
PÈLERINAGE. 13
11 se promène en roi dans les deux hémisphères,
Montre son pavillon aux plus lointaines terres,
Et toujours pour mouiller trouve un propice bord ;
Les rochers du désert lui creusent un abord,
Et pour le recevoir les peuplades sauvages
Ouvrent à son vaisseau l'anse de leurs rivages.
M
LA PRIÈRE BRETONNE.
Au bord du Morbihan le toit d'une chaumière
Passait de quelques pieds les touffes de bruyère ;
Le granit des rochers, courant sur trois côtés,
En écartait les vents par le Nord apportés.
C'est là que le pêcheur, au soir do sa journée,
Revenait près des siens bénir sa destinée ;
Et quand un pèlerin, attardé dans ces lieux,
A la clarté du lac passait silencieux,
Un souffle, s'exhalant du coeur de l'innocence,
Apportait jusqu'à lui celte hymne de l'enfance.
0 Souverain de la nature,
Père et Pélican des humains
LA PRIÈRE BRETONNE.
Le bonheur de ta créature
N'est-il pas un don de tes mains?
Nous ne pouvons donner aux roses
Ni leur parfum, ni leur vermeil,
Si jamais tu ne les arroses
De ta pluie et de ton soleil.
Je vois le sceau de ta puissance
Sur les jouets de ton pinceau,
Et les dogmes de ma croyance
Sont la fleur, l'insecte et l'oiseau.
Tu sais le nombre des étoiles,
Eparses sous le firmament,
Et ce qu'au grenier, dans nos toiles,
Nous montons de grains de froment.
Convives de ta providence,
Assis autour de ton foyer,
Nous partageons ton abondance,
Lorsque nous savons te prier.
16 • STATIONS POÉTIQUES.
Et puisque tu nous le commandes,
Je veux t'exposer nos besoins ;
On dit qu'innocents nos demandes
Seront le premier de tes soins.
Féconde ce que tu fais naître
Et viens en mon coeur assouvir
Ma triple soif de le connaître,
De t'aimer et de te servir.
Ne donne jamais à ma mère
La peine d'essuyer ses yeux,
Et rends son bonheur sur la terre
Aussi pur que celui des cieux.
Ne laisse jamais un mensonge
Souiller les lèvres des enfants,
Ni leur esprit, pas môme en songe,
Penser à ce que tu défends.
Soutiens la santé de mon père
Et ses enfants seront heureux ;
La maison du pécheur prospère,
Tant que ses bras sont vigoureux.
LA PRIÈRE BRETONNE. 17
Épanche l'eau de ta fontaine
Sous les peupliers du chemin,
Et le pèlerin hors d'haleine
Boira dans le creux de sa main.
Glisse un rayon de ta lumière
Dans le cachot du prisonnier,
Et, sous les traits de l'infirmière,
Panse les maux du nautonier.
Suspends le duvet et la laine
A l'épine de nos buissons,
Et le passereau de la plaine
En couvrira ses nourrissons.
Arrête le vol de l'année
Sur les sourires du bonheur ;
Mais l'heure aux larmes destinée,
Donne-lui six ailes, Seigneur.
Qu'un jour, en chantant tes louanges,
Je ferme doucement mes yeux,
Et que, sur l'aile de tes anges,
Mon âme alors s'envole aux cieux.
VI
UN RATON DE L'AVENIR.
Mon coeur' cruté le mystère
Et l'ombre de ton avenir;
Et j'ai vu que, sur cette terre,
Tout était né pour te bénir.
Va sur les gazons du rivage,
Où sont endormis nos ruisseaux ;
Et tes yeux verront ton image
Y rayonner au fond des eaux.
Si tant de tiges sont écloses
Sur les berceaux de ton * chemin ;
UN nAYON DE L'AVENIR. 19
C'est pour que tu cueilles les roses,
Presque sans ôt !•• '?. e la main.
Demande à l'oiseau du bocage
Quelle est l'âme de sa chanson ;
Il te dira dans son langage
Que c'est un écho de ton nom.
Si dans le roc de nos collines
Ton oreille entend soupirer ;
C'est que toutes les orphelines
N'ont plus ici-bas qu'à pleurer.
C'est pour y respirer la brise
Que tu descends dans nos vallons ;
Le Nord n'oserait à Louise
Jeter l'un de ses aquilons.
Quand tu vois un trait de lumière
Au soir illuminer tes yeux;
C'est un reflet de ta prière
Ou bien un sourire des cieux.
20 STATIONS POÉTIQUES.
Uno voix est souvent venue
Murmurer tout bas à ton coeur :
Sois en tous lieux la bienvenue !
Enfant, c'est la voix du Seigneur.
VII
L'ILLUSION.
Ta grandeur, ô mon Dieu, déjà trouble mon âme,
Je sens monter vers toi ma naissante raison ;
Ton souffle à mon amour communique «a flamme,
Mon coeur est sous ta main une divine gamme,
Où j'entends résonner ton nom.
Je voudrais au dehors épancher ce délire,
Réfléchir ces échos qui s'éveillent en moi,
Verser mes sentiments de mon coeur sur ma lyre,
Ouvrir à tous les yeux la page, où l'on peul lire
Les espérances de la foi.
22 STATIONS POÉTIQUES.
Du rossignol au loin, si la douce couvée
S'en va couler l'hiver sous un tiède verseau ;
Je la vois, de Memphis tout entière sauvée,
Revenir du printemps moduler l'arrivée,
Sous les bosquets de son berceau.
La rose avant le temps n'est jamais condamnée,
Les larmes du matin la font épanouir;
Sous les rayons du jour sa fleur est satinée;
Jamais elle ne voit, qu'au soir de la journée,
Son court destin s'évanouir.
Si tu laisses la vie à tout ce qui respire,
Au grillon du foyer, à l'abeille des cieux,
Au loriot qui siffle, au ramier qui soupire ;
Le don , que tu leur fais, est le don où j'aspire;
Sont-ils plus qu\un homme à tes yeux ?
Je veux me rembarquer pour un second voyage,
Et sur les flots au loin longer un autre bord;
A peine cette fois je quittais le rivage,
Qu'un souffle du désert et le feu de l'orage
M'ont contraint de rentrer au port
L'ILLUSION. 23
A peine je m'assois au banquet de la vie,
l'i est encor trop tôt pour quitter le festin ;
La table est sous mes mains encor toute servie,
Et, par ses doux baisers, ma mère me convie
A demeurer jusqu'à la fin.
D'amis jeunes encor la défaillante haleine
A deux fois en mon coeur exhalé ses soupirs,
Et j'ai su que la mort, au bout du mois à peine,
Avait brisé leur coupe, en leurs mains encor pleine
D'espérances et de désirs.
VIII
LA PETITE CHÉRIE.
Toujours sur de lointaines terres
Je vois le pays et ses moeurs ;
Je trouve partout des parterres,
Partout je moissonne des fleurs.
Ma muse avec idolâtrie
Aime vos champs et vos vallons ;
Je suis toujours dans ma patrie
Partout, ensemble où nous allons.
Si vos forêts sont dépouillées
De leur parure du printemps;
LA PETITE CHÉRIE. 25
Si dans leurs branches effeuillées
J'entends siffler les noirs autans;
De l'écureuil, qui s'y promène,
Mon oeil ravi voit mieux le jeu;
Je l'aperçois aux flancs du chêne,
Sans quitter le coin de mon feu.
Je vois la petite chérie
Jouer le soir sur vos genoux ;
Déjà sa langue se délie
Pour bégayer vos noms si doux ;
J'entends d'une voix argentine
Arriver jusqu'à moi l'écho,
Et c'est une bouche enfantine
Qui demande un petit coco.
Ici le Génie a son, temple
Ouveri aux plus simples mortels ;
Vous permettez que je contemple
Le dieu jusque sur ses autels;
Je cause avec ses divins prêtres
Que leurs oeuvres ont illustrés ;
Disciple de si savants maîtres,
J'aime leurs oracles sacrés.
2
26 STATIONS POÉTIQUES.
Mieux encor, jo vois l'indigence
Venir s'asseoir à votre seuil,
Et recevoir à sa souffrance
Un bienveillant et doux accueil;
L'aumône est un don salutaire,
Qui devient au ciel un L'ésor,
Ct le divin dépositaire
Compte ses grâces sur notre or.
IX
LE DÉVOUEMENT.
Oui le temps est venu de sonder les oracles;
Un mot de leur trépied me devient précieux:
Le but de mes désirs attendrira les cieux ;
Et, si jamais un coeur opéra des miracles,
L'avenir aujourd'hui va passer sous mes yeux.
Et qui condamnerait mes lèvres au silence'?
Les caprices du sort ne m'épbuvanterit pas.
Mon ange peut 'semer dés cailloux sous mes pas,
Arrêter mes destins au poids de sa balance,
Et mesurer mes jours aux dbigtsde son compas.
28 STATIONS POÉTIQUES.
Mais vous, de ses secrets sur moi dépositaires,
Ouvrez à mes regards le seuil de l'horizon ;
Que me réservez-vous, du miel ou du poison?
Dites-moi sans pitié le mot de YOS mystères,
J'y soum ts pleinement d'avance ma raison.
Allez-vous retrancher ses ailes au zôphyre,
Et déjà me clouer pour jamais sur ces eaux,
Si loin des oasis où volent ces oiseaux?
Me iaut-il vers le bord ramener mon navire,
Dans une anse écartée à l'ombre des roseaux?
Je suis à la moitié de mon pèlerinage
La fin m'en apparaît déjà dans le lointain.
Le soir brillera-t-il des rayons du matin?
Quel soleil pâle ou vif sera mon apanage?
Aurai-jc encor ma part au gâteau du festin?
Si d'une étoile encore un sillon de lumière
Doit réjouir parfois le sentier où je cours ;
Dès celle heure, Seigneur, déviez-en le cours,
Pour en baigner un peu l'angle de sa paupière;
Son bonheur m'est plus cher que le plus beau des jours.
LE DÉVOUEMENT. 29
Cueillez en mon jardin les roses non fanées,
Les coraux du fruitier, les astres du jasmin;
Greffez-cn les buissons le long de son chemin ;
Les fleurs seront ses jours et les fruits, ses années,
Et pas un aiguillon ne blessera sa main.
Nous la verrons en paix errer dans la carrière;
Respirer au printemps le frais de nos vallons;
Passer à nos foyers les mois des aquilons;
Et, jamais à regret regardant en arrière,
Gagner en souriant le port où nous allons.
a.
X
UNE AUMÔNE.
A l'ombre de ces bois je marchais solitaire
Et passais lentement les bouleaux du chemin,
Lorsqu'un courrier du ciel descendit sur la terre,
S'approcha doucement et me tendit la main.
Bientôt il me montrait un toit, dont le silence
Annonçait de la mort le rendez-vous vivant;
Là, je vis de l'argent, du sucre, une balance ;
Une Soeur, une amie, une mère, un enfant
Posaient discrètement le plus doux des échanges.
Tu vois de tes deux yeux, fit mon guide étonné,
Le commerce divin, que font ici ces anges,
UNE AUMÔNE. 31
Et pour quelques bonbons, tout l'or qu'ils ont donné.
Je graverai leurs noms sur le livre de vie;
Ils recevront un jour ce qu'ils ont mérité;
Car toujours dans les cieux mon maître ratifie
Les contrats, qu'ici-bas signa la charité.
lit moi, qui n'oserais révéler leur aumône,
Je suis pourtant venu dans cet ombreux ravin
Raconter, mais tout bas, aux pieds de la Madone,
Ce que m'avait fait voir le messager divin.
XI
LE FOYER NATAL.
Le foyer, où mon coeur aspire sans alarmes
Des baisers maternels le pur enchantement,
Méfait, quand j'y reviens, verser de douces larmes;
Le bonheur, que j'y goûte, est un ravissement.
J'y berce avec amour mon avide pensée
Aux louchants souvenirs d'un temps évanoui;
Une heure, dans nos champs à rêver dépensée,
Vaut les jours les plus beaux, dont au loin j'ai joui.
Je trouve en nos vallons plus tendre la verdure;
Un épi mieux nourri mûrit en nos sillons;
LE FOYER NATAL. 33
L'arbre plus richement y revêt sa parure;
Le soleil pour nos fruits à de plus chauds rayons.
La main d'un Raphaël a peint aux Tuileries
Des héros sur la toile encore menaçants;
David en a peuplé les longues galeries
De dieux, à qui la Grèce eût voué son encens.
Mais souvent le bonheur, ailleurs tournant sos voiles,
Remonte de ces eaux le cours officiel;
Le disque du soleil s'y cache sous des voiles,
Et l'azur n'y rit plus au pavillon du ciel.
11 n'est front si brillant où l'ombre ne s'assoie
Et, franchissant d'un bond les barrières d'airain,
Lo chagrin peut voler sous des rideaux de soie,
Et troubler le chevet où dort un souverain.
Je préfère l'oubli de mon humble demeure,
Où tout ce que je vois répond à mes désirs;
Que le vent des cités ou s'élève ou se meure,
Tous les jours à mon seuil sont des jours de loisirs.
34 STATIONS POÉTIQUES.
J'y sers à mon esprit le sel piquant d'Horace,
Où près de la gaîlô resplendit la raison ;
Et, quand par trop d'excès ce libertin m'agace,
Je retrempe mon coeur au feu pur de Gerson.
Ne pouvant de limiers défrayer une armée,
Pour courre dans les bois le cerf et le chevreuil;
Je vais sous les taillis, où verte est la ramée,
Piper modestement la grive et le bouvreuil.
Souvent en mes filets à l'aube j'emprisonne
La carpe, à petit bruit filant sous les roseaux ;
Mais de contentement un mois je déraisonne.
Si je pêche un saumon égaré dans nos eaux
Le lierre en noirs festons entoure mes corbeilles;
Les saisons tour à tour s'y lisent sur les fleurs;
Et quand la nuit s'en va, les avides abeilles
Y viennent dérober à l'Aurore ses pleurs.
Une vigne au lilas mariant son ombrage
Forme un épais berceau dans l'angle du jardin ;
Les roses au sommet en percent le feuillage,
Pour aspirer plus pur le souffle du matin.
LE FOYER NATAL. 35
Ma tonnello ornerait le Trianon des reines;
Les rois en la voyant oublîraient le pouvoir,
Et quittant les États dont ils tiennent les rênes,
Au frais de ses rameaux heureux viendraient s'asseoir.
Une brise du ciel y fait frémir mon âme ;
J'y vois dans le sentier un reflet radieux;
Mon coeur est un foyer d'où s'échappe la flamme
Et le luth sous mes doigts devient mélodieux.
La nature, ô mon Dieu, me paraît ton ouvrage,
Dans la plante aussi bien que dans l'astre des cieux;
Et je trouve gravés les traits de ton image,
Sur tout ce que je vois croître devant mes yeux.
Iles, qu'en se jouant la Loire a dessinées,
Rives, qui m'avez vu sous vos saules courir,
Vous me verrez compter mes dernières années,
Aux lieux où je suis né, je reviendrai mourir!
XII
UN COEUR D'ENFANT.
On voit par l'onde du ruisseau
L'herbe des vallons arrosée,
Et la feuille de l'arbrisseau
Boit le soleil et la rosée.
Sur sa route le pèlerin
A l'ombre du bois se repose ;
L'alouette glane le grain,
Et l'abeille suce la rose,
Le berger garde son troupeau ;
Le marin court la plaine amôre ;
UN COEUR D'ENFANT. 37
Le soldat chérit son drapeau,
Et moi je n'aime que ma mère.
Le jour je m'attache à ses pas ;
Le bon conseil sort de sa bouche ;
Loin de moi ne la cherchez pas,
Le soir quand je dors sur ma couche.
Un ange, durant mon sommeil,
Me peint son image chérie,
Et je l'entends, à mon réveil,
Près de mon lit prier Marie.
Je ne veux plus jamais entendre
Le gazouillement des ruisseaux ;
L'écho de son coeur est plus tendre
Que le murmure de leurs eaux.
Que l'hiver flétrisse la fleur,
Je n'ai besoin d'aucun emblème ;
J'aime mieux cueillir en mon coeur
Pour ma mère un tendre je Vaime.
XIII
L'OCÉAN.
Enfin je vois, au pied de ces rochers sauvages,
L'Océan devant moi dérouler ses rivages ;
Le sommet de nos monts n'arrête plus mes yeux ;
Le champ n'a d'horizons que les bornes des cieux!
Je lis sur le granit en profond caractère :
« Tu n'iras pas plus loin ; ici finit la terre. »
Mais où vont ces oiseaux à nos bois inconnus,
Et sur ces bords mouvants pourquoi sont-ils venus?
A qui sont c<-5 troupeaux de brebis éperdues,
Errant au gr' ùu vent sur les flots répandues?
Quelle main a jeté dans ces nouveaux sillons
Le grain, qui dans leurs flancs produit les tourbillons?
L'OCÉAN. 39
Et ces larges vaisseiu x, qui, penchés sur leurs ailes,
Font jaillir devant eux d'humides étincelles ;
Ces légers avirons, aux feux mourants du jour,
Sur ce sol azuré retombant tour à tour ;
Ces sourds mugissements, ces bruissements vagues,
Qui montent lentement des ondoyantes vagues;
Tout révèle à mes yeux un nouvel élément,
Un premier pan du ciel tombé du firmament ;
Le terroir immortel du divin héritage.
Et l'oeuvre où le Seigneur le mieux peint son image.
Ces arceaux dans le roc par la vague taillés,
Ces pics par la tempête et le vent éraillôs,
Ces phares lumineux penchés sur les abîmes,
Du champ qu'il s'est choisi sont les bornes sublimes ;
Ici l'homme, là Dieu ! plage où l'humanité
N'ose plus insulter à la divinité.
Je n'aperçois là-bas aucun de nos ouvrages,
Hors quelques noirs débris semés par les naufrages.
Mon oeil parcourt en vain l'Océan tout enlier
Et n'y peut voir un pas ou l'ombre d'un sentier ;
Dès qu'un maigre sillon en creusa la surface,
Un doigt mystérieux l'aplanit et l'efface;
Et si deux flots plus loin le marin a glissé,
Il ne sait déjà plus où sa barque a passé.
40 STATIONS POÉTIQUES.
Le champ des mers est son domaine,
Les flots sous ses pieds un chemin ;
L'Océan roule où Dieu le mène,
Ou dort dans le creux de sa main.
La terre à sa coupe s'abreuve,
Tous nos courants sont ses ruisseaux ;
Rivière, étang, fontaine ou fleuve
Ne s'emplissent que de ses eaux;
La nuit y puise sa rosée,
Le malin y pompe ses pleurs,
Et son onde vaporisée
Retombe en gouttes sur nos fleurs ;
Mais ses vagues sont toujours pleines,
11 ne perd que pour recevoir,
Et ce, qu'il verse dans nos plaines,
Retourne à ton grand réservoir.
Le Seigneur de son doigt en traça les rivages,
Autour des continents policés et sauvages,
Pour qu'il pût, s'il lui plaît, d'un point sans horizons,
Contempler à son gré le sol où nous gisons;
Et lorsqu'il veut de près regarder la nature,
Enroulant sur ses reins les plis de sa ceinture,
L'OCÉAN. ûl
Il descend sur les flots, comme un aigle des cieux,
Et l'univers entier vient se peindre à ses yeux.
Un flux éternel est sa source,
Tout l'univers est son bassin ;
Il baigne les glaciers de l'Ourse,
Il est de l'Auroro voisin ;
Le jour, en finissant sa course,
Va se retremper dans son sein.
Le temps a ravagé la terre,
Le globe est maintenant vieilli ;
Tous nos monts couvent un cratère,
Partout le sol a tressailli ;
Seul, à l'abri de ces ravages,
Toujours jeune et toujours nouveau,
L'Océan garde ses rivages
Et ne chango point son niveau.
Tout ce qui nage dans l'espace :
Nuages, vents, soleils, oiseaux,
Tout ce qui luit, tout ce qui passe,
Luit et vole aussi dans ses eaux;
Û2 STATIONS POÉTIQUES.
Et quand il ouvro sa paupière
A tous les torrents de lumière,
Que le couchant vient y noyer ;
Sa vague est un sillon de flammes,
Le feu ruisselle dans ses lames,
Comme au sein d'un large foyer.
Mais de sourds grondements roulent dans l'étendue}
Une nappe de feu, sur les flots étendue,
Comme un bûcher au ciel pour la terre allumé,
Verse en larges sillons un torrent enflammé,
Dont l'éclat fil IrcmMcr jadis même un prophète ;
L'éclair est trop brûlant pour le front du poète.
Aussi, plaignant le sort de l'imprudent nocher,
Je demeure, Seigneur, assis sur le rocher,
Et, collant mes deux mains aux pics du promontoire,
Je contemple de loin l'horreur de ta victoire :
Les voiles de la nuit, par tes foudres fendus,
L'Océan et le ciel, dans l'ombre confondus,
Sous ta verge les flots ébranlant nos rivages,
Et ta voix résonnant dans la voix des orages.
Ainsi, lorsqu'au désert le bras d'Adonaï
Sillonnait de ses feux les flancs du Sinaï,
La force de son Dieu, sur le mont révélée,
L'OCÉAN. A3
Effrayait Israël resté dans la vallée,
Et Moïse, ébloui devant tant de splendeur,
Conjurait l'Éternel de voiler sa grandeur.
Et quand la mer rugit et fume,
Bondit et vomit son écume
Sous le fouet de l'ouragan ;
C'est le grincement de la foudre,
L'écho de la bombe de poudre,
Ou le grondement du volcan.
Mais sitôt que les eaux, par le soir aplanies,
Élèveront au ciel en paix leurs harmonies,
J'irai, loin des vains bruits par la terre ôpandus,
Recueillir ces échos sur la mer entendus.
Je livrerai ma voilo au souffle du zéphyre,
Je ne veux arrêter qu'au large mon navire ;
Et dans ce demi-jour, où l'astre du sommeil
Remplace à l'horizon les rayons du soleil,
Érigeant un autel sur ma frêle mâture,
Et parlant sans témoin au roi de la nature,
Je lui dirai : Seigneur, de ton trône descends;
Viens brûler à ton feu les grains de mon encens,
hk STATIONS POÉTIQUES.
Épurer sur ce pont tous mes sens à ta flamme,
Instruire à le louer les fibres de mon âme,
Ma main à te servir, ma bouche à le nommer,
Mon regard à te voir et mon coeur à t'aimer.
XIV
LES ÉMIGRÉS.
Le jour n'éclairait plus les sommets de la terre :
L'Océan dans son lit venait de se rasseoir;
Et moi, près des rochers demeuré solitaire,
Do mes yeux sur les flots j'épiais le mystère,
Caché dans les voiles du soir.
Rien aux enfants de Dieu ne peut fermer la voie,
Les monts, ni les glaciers, la mer, ni la saison;
Le ciel de tous côtés parmi nous les envoie,
Il n'est pas de moment, où le chrétien n'en voie
Passer au seuil do sa maison.
3.
/|f) STATIONS POÉTIQUES.
Tout à coup j'entendis, sur les vagues perdue,
Une voix entonner un hymne do marins;
Le pavillon d'un mât flotta dans l'étendue,
Et la nef, à mes pieds nullement descendue,
Mit devant moi trois pèlerins.
La France les chérit avec idolâtrie;
Nous maudissons tout haut le joug de leurs vainqueurs;
L'exil à nos foyers est encore la patrie,
Et la main des martyrs, sous les chaînes meurtrie,
Guérit à l'ombre de nos coeurs,
Toujours ce souvenir revient à ma pensée;
Un rêve à ce beau soir ravit mes sentiments.
La feuille au gré du vent l'hiver est dispersée,
Mais l'image, en mon sein par les anges bercée,
Est à l'abri des éléments.
XV
L'ÉLU DU SEIGNEUR.
Ma consolation du Seigneur seul émane ;
Son coeur est un banquet de nectar et de manne.
Heureux qui, s'isolant de son humanité,
Va dormir sur le sein de la divinité !
Et lorsque, murmurant l'hymne de ma prière,
J'attendris par degrés les murs du sanctuaire,
Que j'évoque les morts et redis tour à tour
Le nom de tant d'amis disparus sans retour;
Une divine main de mes pleurs arrosée
Distille sur mon front une douce rosée,
Recueille le parfum de mon modeste encens,
ft8' STATIONS POÉTIQUES.
• Et brise l'aiguillon des peines que je sens.
La créature, ici néanmoins exilée,
De la terre en souffrant traverse la vallée.
En vain pour s'oublier l'homme aspire aux plaisirs,
Le coeur ne réfléchit que l'écho des soupirs.
La mort avant midi moissonne
Ce que le matin a semé ;
Un venin fatal empoisonne
Le plaisir à demi germé,
Où sont ces riantes journées,
Où ces guirlandes du festin,
Où ces espérances traînées
Sur le char doré du matin?
Vingt amis enchantaient la table
De la cantate du bonheur,
Et leur phalange périssable
Tour à tour émigré au Seigneur.
Chaque jour une vor succombe,
Un convive manque au repas;
De sa tige une rose tombe,
Sur l'arbre un fruit ne mûrit pas
Le sol ouvre une catacombe,