Susanne, ou la Coquette sans le savoir, par Mme Louise Lemercier

Susanne, ou la Coquette sans le savoir, par Mme Louise Lemercier

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260 pages

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A. Dupont (Paris). 1827. In-8° , 256 p., planche.
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Ajouté le 01 janvier 1827
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Langue Français
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ou
LA COQUETTE SANS LE SAVOIR.
JL<W ^46 mc' ^ouide <-X.0meraer.
PARIS,
AMBKOISK DBVOJVT ET Cie, UBKAIKES ,
RUE V1VJBPJNE , N. 16.
1827.
SUSANNE,
ou
LA COQUETTE SANS LE SAVOIR.
ou
LA COQUETTE SANS LE SAVOIR.
AMBÛOISE DOPONT ET Ci,, LIBRAIRES ,
BDS VIV1ES.1E, H. iG.
IMPRIMERIE DE SELL1GÏ3E,
IHMVÏ toi» I.VS ]>&E$fF5 MlCANI^rTS BT A VAPI V K
mr dp5 JçÛTieurî, D. I4-
PRÉFACE.
EST-CE un roman, est-ce une histoire
véritable ? Question qui se présente na-
turellement à l'esprit de tout lecteur
qui jette les yeux sur un ouvrage nou-
veau. C'estun roman pour les personnes
qui ne croient point qu'une femme
paisse partager son coeur sans être co-
quette ; c'est une histoire véritable pour
ceux qui ont une connaissance appro-
fondie des faiblesses du coeur humain.
La seule imagination, je crois, peut
créer des êtres parfaits. J'aurais pu re-
fondre les lettres qui m'ont été confiées,
alors Susanne eût eu un caractère
moins léger, Susanne eût été une femme
accomplie \ mais chargée seulement
d'extraire d'une correspondance assez
VI
volumineuse ce qui pouvait être néces-
saire au développement 4$ sujet qui
m'était offert, j'ai dû m'en tenir là. Si
je puis procurer au lecteur un mo-
ment de distraction, je ne regretterai
pas mon temps.
:.§VSâHft]B»
ou
LA COQUETTE SANS LE SAVOIR
SUSANNE HOUDOT.
A MADAME DE VARENNES.
Paris, 4 mars 1817.
Oui, ma chère tante, j'ai besoin de toute
votre indulgence pour me faire pardonner
le retard que j'ai mis à me rendre aup rès
de vous après l'année de mon veuvage. Ce
temps que j'ai passé tout entier dans la so-
litude , avait tellement assombri mes idées ,
que madame de Bernon jugea à propos de
me ramener dans le monde, pensant que
cettedistraction m'était nécessaire pour chas-
ser 'loin de moi une mélancolie qui aurait
fini par m'êtrefatale. Je comptais ne donner
que peu de momens à ce qu'on est convenu
2
de nommer plaisirs ; mais une fois lancée,
on se laisse entraîner par le tourbillon ; une
fête succède à une autre fête : on n'est plus
à soi. A chaque lettre que je recevais de vous,
je me promettais de tout quitter ; je donnais
des ordres pour mon départ: une invitation
arrivait, je ne pouvais m'y refuser; c'est pour
la dernière fois , me disais-je , et le len-
demain un bal venait détruire toutes mes
résolutions. Madame de Bernon, qui m'a-
vait sacrifié un temps précieux dérobé à 1 é-
ducation qu'elle donne elle-même à ses en-
fans, est retournée dans sa terre depuis un
mois ; etmalgré la vive amitié qui nous unit.
je me suis refusée à l'accompagner. Ah! ma
tante, quelle amie que ma Sophie! Je crois
qu'il y a peu de femmes chez qui l'on trouve
autant de qualités qu'en elle. Elle réunit a
cette fermeté qui est le partage des âmes
fortes, toute la douceur et la sensibilité de
notre sexe. Ma mère l'aimait et l'estimait
beaucoup5 et à son lit de mort, considérant
que l'éloignement où j'étais de vous me pri-
vait de vos conseils, elle la pria de me servi
de guide si je venais à perdre M. Houdot,
dont l'âge avancé lui faisait craindre de me
voir trop tôt livrée à moi-même. Que ne dois-
je point à sa vigilante amitié? C'est elle qui
a composé ma société de personnes qui, sans
renoncer aux amusemens et aux plaisirs que
procure toujours une grande fortune, se
font remarquer par la pureté de leurs
moeurs.
Votre dernière lettre me reproche le peu
d'empressement que je mets à vous donner
quelques uus de ces jours que je prodigue
ici ; je crois pouvoir aujourd'hui vous assu-
rer non seulement que je passerai avec vous
la belle saison, mais même que je suivrai
de près cette lettre. Soyez persuadée que je
n'ai point oublié cette belle Provence, ber-
ceau de mes jeunes années, et que je me fais
une véritable fête de vous embrasser tous,
et de vous prouver que mon coeur conserve
un tendre souvenir de vos bontés passées.
Que de changemens douze années n'ont-elles
pas dû apporter?Ma cousine Susette,quc j ai
laissée toute petite , doit être maintenant
une grande demoiselle ; et André ? ce bon et
grave André que j'aimais tant, qui voulait
à toute force que j'apprisse tout ce que lui
enseignait son précepteur, et qui me brus-
quait quand je jouais au lieu d'étudier ma
leçon ! Que dira sa gravité en me revoyant
4
tout aussi légère , tout aussi enfant qu'à dix
ans. Me grondera-t-il encore? Aurai-je,
comme alors, besoin de recourir aux larmes
pour l'apaiser ?
Je n'emmène avec moi que Rose , femme
de confiance de ma mère, et Lapierre , an-
cien valet de chambre de mon mari : ces
deux vieux serviteurs veulent me suivre.
Je dois à leur attachement de me contenter
de leur service.
J espère, ma bonne tante, jouir sous peu
de jours de vos embrassemens.
SUSANNE HOUDOT.
A MADAME DE BERNON.
Paris, 4 mars 1817.
Tu le veux, Sophie, tout est décidé , je
pars. Je viens de l'annoncer à ma tante,
sans cependant lui dire quel est le motif qui
fait que je me rends aussitôt à ses.désirs. 11
est des aveux qu'on ne peut faire qu'à son
amie. Mais toi qui connais la pureté de mon
coeur , dis-moi comment il se fait que je
n'aie pu le défendre d'une double chaîne ;
dois-je attribuer ce malheur à ma légèreté,
ou plutôt me suis-je méprise sur les senti-
mens qu'ils m'inspirent ? Mais non , c'est
bien de l'amour. Tu étais si heureuse de
voir que je n'étais point insensible aux soins
que me rendait le fils de ton amie, que tu
me disais souvent : « Voilà l'époux qui te
convient, ma Susanne-, je puis répondre de
ton bonheur avec un homme de ce carac-
tère : son esprit et sa raison ont devancé son
âge; tu es le premier objet de ses affections,
sa mère est mon amie, elle t'aime ; cette
union mettra le comble à sa satisfaction et
à la mienne. » Avec quel plaisir je t écou-
tais! Je me promettais alors d'accomplir tes
désirs, qui étaient aussi les miens... Faut-il
que M. de Clarvilléait paru -, faut-il que sa
présence ait bouleversé mon âme? La rai-
son , dis-tu ? la raison, c'est en vain que je
l'appelle à mon secours •, elle est sans force
sur un coeur qui s'est laissé surprendre. Je
ne puis l'avouer sans honte, j'aime, et mon
amour est partagé. Le plaisir que je prends
à les écouter, ce charme indéfinissable que
j'éprouve en leur présence -, tout me dit que
l'empire qu'ils exercent sur moi est égal. Il
faut partir, les quitter ; l'absence m'éclai-
rera , dis-tu. Ah ! s'il est vrai que mon coeur
se trompe , qu'une fausse illusion l'abuse ,
avec quel plaisir je te dirai : Sophie, Sophie ,
je suis encore digne de ton amitié et de ton
estime !
Il faudra tôt ou tard que l'un des deux
soit sacrifié.... Sera-ce Eugène , à qui l'amitié
m'unissait avant que nos coeurs éprouvas-
sent un plus doux sentiment?— ou Clar-
ville ? Clarville, qui a su embraser mon âme
du feu qui dévore la sienne; Clarville....,
Ah ! Sophie, connais-tu un plus grand mal-
heur que celui d'être aimée par deux êtres
7
également charmans, et de ne pouvoir se dire :
Voilà celui que je préfère? Affreuse position !
Et s'ils viennent à savoir qu'ils sont rivaux !
ils pourront me croire fausse, perfide , ou
tout au moins coquette. Ah Dieu ! cette
pensée est horrible, je n'ose m'y arrêter.
Heureusement qu'il ne m'est pas échappé le
plus léger aveu •, je n'ai à me -reprocher que
le plaisir que j'éprouve à les écouter. Mais
hélas ! mon silence n'est point une preuve
que je les aime faiblement, je puis com-
mander à ma bouche de se taire ; mais ma
rougeur, mon trouble, comment les maîtri-
ser quand je les vois ? Persisteraient-ils à
m'aimer, s'ils n'avaient pas lu dans mes
yeux tout ce que me font éprouver et leur
présence et leurs discours. Il faut partir, il
le faut. Adieu, plains-moi.
8
A MADAME DE BERNON.
Paris, 8 mars 1817, onze heures du soir.
Tous mes amis , mes connaissances af-
fluent chez moi depuis hier, sur la nouvelle
de mon départ, dont mes gem)s ft'owi' pu
s'empêcher de parler^ malgré la recomman-
dation que je leur avais faite. Madame de
Rancé est venue me demander s'il était bien
vrai que je quittais Paris : elle fut si affec-
tée en apprenant que je comptais m'absen-
ter quelques mois , qu'il lui fut impossible
de me cacher la peine qu'elle en ressentait :
(( Pauvre Eugène ! me dit-elle, lui qui ne
peut vivre un jour sans vous voir, aura-t-il
la force de supporter une absence aussi lon-
gue ?» A peine fut - elle partie que son fils
arriva. Ah ! Sophie , je me demande encore
comment j'ai eu le courage de résister à ses
larmes. J'ai cru pouvoir lui dire tout ce que
l'amitié la plus pure, la mieux sentie, peut
inspirer de tendre, de touchant-, je lui ai
même permis de m'écrire , mais sans m'en-
gager à lui répondre. Je lui ai dit qu'il ne
g
saurait de mes nouvelles que par toi. Ne
me blâme pas, Sophie, pouvais-je refuser
sans une espèce de cruauté un allégement
à sa douleur. Ah! j'eusse accordé ma vie
dans ce cruel moment. Puisse Clarville
n'apprendre que j'ai quitté Paris que lors-
que je serai assez loin pour ne pas être té-
moin d'une douleur que je ne pourrais
m'empécher départager. Bonsoir , ma So-
phie , je ne finirai cette lettre que demain ,
jour de mon départ •, elle te servira d'adieu.
Je n'irai point à Bernon, malgré la prière
que tu m'en as faite. Oui, coûte que coûte ,
je partirai sans te revoir. Faut-il te l'a-
vouer , j'aime mieux te montrer par écrit
mon coeur à découvert que de m'exposer à
rougir à tes yeux. L'état où tu m'as vue,
lorsque je t'ai fait le premier aveu de ma
faiblesse , doit me servir d'excuse. Laisse-
moi pour cette seule fois libre de faire ma
volonté.... Tu as exigé que je partisse, que
je m'éloignasse de tout ce que j'aime ; je t'o-
béis , tune reverras Susanne que quand elle
se sentira digne de toi.
9 mars, deux heures de l'après-midi.
Sophie , il est venu , je l'ai vu ! quels
adieux! Il a pénétré chez moi malgré les ordres
IO
que j'avais donnés.Commenta-t-il fait? je ne
sais ; il s'est trouvé tout à coup à mes pieds.
Peins-toi tout ce que l'amour a de plus ten-
dre, le désespoir de plus violent ; voilà ce
que ta faible amie a été forcée de voir, d'en-
tendre , sans pouvoir y répondre que par
des larmes, qu'encore il lui fallait dérober.
Emue, tremblante, je fus prête vingt fois à
lui dire : Je reste et je vous aime ! Mais
la pensée d'Eugène arrêtait heureusement
ces mots sur mes lèvres. Ah! mon amie,
je me demande encore comment j'ai fait
pour me roidir contre ses instantes priè-
res. Tu sais que Clarville est d'une beauté
remarquable-, quand ses grands yeux noirs
sont animés par la passion , Sophie , il
faut les éviter, ils brûlent ! Dis - moi d'où
vient, d'un autre côté, que je puis sans
trouble soutenir le feu si doux des yeux cé-
lestes d'Eugène ? Je crois en trouver le motif
dans la ressemblance qu'ils ont avec les
tiens. N'est-ce pas cela, mon amie? 11 me
reste un-aveu à te faire, aveu bien pénible :
Clarville m'écrira. Ce n'est qu'à cette con-
dition qu'il s'est engagé à ne pas me suivre.
<( Eh quoi! me disait-il, ne vous suffit-il pas
de me prouver combien vous me haïssez, en
II
me privant tout à coup de votre présence ?
vous me refusez encore la seule grâce que je
vous demande, celle de permettre que je
vous écrive ! Je ne vous aarais pas «rue capa-
ble de tant de cruauté.5 mais comme l'exis-
tence me sera insupportable, puisque rien
ne pourrait adoucir la douleur que je ressen-
tirai de ne plus vous voir , alors je m'at-
tacherai à vos pas , je vous suivrai au bout
du monde -, non que j'espère par là vous
toucher, mais au moins j e vous forcerai de
voir celui que vous rendez si malheureux. »
Je ne lui ai toutefois accordé cette permis-
sion qu'en lui annonçant qu'il ne devait
s'attendre à aucune réponse. « Recevez mes
lettres et lisez-les , c'est la seule faveur que
je vous demande. » Pouvais-je lui refuser ce
que j'avais accordé à Eugène? La crainte
que j'ai eue de ce que pourrait lui faire en-
treprendre un caractère aussi bouillant, la
menace qu'il m'avait faite de me suivre,
avaient rempli mon âme d'une telle frayeur,
que j'ai cru devoir lui cacher le lieu qu'ha-
bite ma tante. Comme mes gens ignorent
que je vais en Provence, je puis être tran-
quille. Il remettra ses lettres à mon hôtel,
12
mon intendant fera tenir chez mon banquier
tout ce qui me sera adressé.
Adieu , Sophie, adieu ; quand tu recevras
cette lettre , je serai déjà loin de toi , et
loin de tout ce qui m'est cher.
i3
A MADAME DE BERNON.
Marseille, 24 mars 1817.
UN peu fatiguée du voyage, je me suis
arrêtée quelques jours à Marseille, où j'ai
reçu ta lettre. Ma tante était déjà partie
pour son château où elle m'attend. Je compte
l'aller rejoindre demain. Ta lettre, Sophie,
m'aurait comblée de joie , si tu n'étais pas
si injuste envers Clarville. Un peu trop
prévenue en faveur du fils de ton amie, tu
ne peux souffrir qui l'égale. Je conviens
avec toi qu'il y a une grande différence dans
leur caractère, peut-être dans leur manière
de voir , mais qu'importe, si le fond est le
même. Tu n'aimes pas ces hommes à grande
passion ; tu regardes cela comme le type de
i'égoïsme , tu crois même que rien n'est
moins sensible que ces personnes qui affec-
tent de beaux sentimens. Cela se peut ,
Sophie -, mais je ne crois pas que Clar-
ville affecte ; je suis convaincue qu'il sent
ce qu'il dit et qu'il ne dit que ce qu'il
éprouve -, et puis, suis-je d'âge à ce qu'un
i4
homme feigne ce qu'il ne sent pas. Com-
ment ! à vingt - deux ans , assez jolie , je
n'inspirerais-pas un amour véritable? Ah!
Sophie, cela ne se peut pas. Tu es riche,
très - riche , me dis - tu , et Clarville n'a
qu'un beau nom.... Ta pensée m'a fait rou-
gir , mais je puis y répondre. Oublies - tu
qu'il a refusé la nièce de madame Hervin ,
dont la fortune égale au moins la mienïie ?
Tu ajoutes qu'un homme passionné n'est
point ce qu'il faut à une âme douce et ai-
mante •, queM. de Rancé est le seul qui puisse
me convenir : eh bien! moi, j'aime les gens
passionnés •, et ce caractère un peu jaloux ,
que tu crois lui avoir reconnu, me plaît. Tu
finis par me conseiller d'user de tous moyens
pour dégager mon coeur ; certes r je ferai
pour cela tous mes efforts , mais je ne saurais
te dire auquel des deux il appartiendra;
car je ne crois pas aimer l'un moins que
l'autre. Tu appelles l'esprit de Clarville
du clinquant; permets que je ne sois pas
de ton avis-, je ne puis appeler clinquant
ce qui fait l'admiration des hommes et
des femmes-, et toi-même , tu en parus
enchantée lorsqu'il n'avait aucune préten-
tion sur moi 5 et puis , n'ai-je pas entendu
i5
dire par des personnes dont le jugement ne
peutêtre contesté, que M. deClarville pour-
rait devenir un jour l'honneur du barreau?
Avoue, Sophie, que la seule crainte de me
voir le préférer à M. de Rancé te porte à le
calomnier. Va, je] te le pardonne de tout
mon coeur. Le désir de me,voir heureuse,
la crainte que te donne mon caractère léger
et irrésolu, te font employer tous les moyens
pour fixer mes sentimens sur celui que tu
crois le plus digne de mon amour. Rassure-
toi, Clarville ne me fait point oublier Eu-
gène. Hélas! ils ne se partagent que trop
mon coeur. Adieu", mon amie.
i6
A MADAME DE BERNOSf.
Châleau-le-Bel, 18 aïril 1S17.
EH quoi! Sophie, me crois-tu assez peu
sensée pour t'en vouloir de ce que tu cher-
ches à m'éclairer? Pourquoi ne pasf attribuer
mon silence au peu de momens que j'ai de
libres? Ne sais-tu pas comme on est fêté,
entouré, questionné, quand on ne s'est pas
vu depuis un grand nombre d'années. Et
puis , j'arrive de Paris \ les curieux abon-
dent : les femmes accourent pour les modes,
les hommes pour les nouvelles. Il faut par-
ler chinons, répondre aux questions de tous.
Si cela eût continué, je n'aurais pu y tenir.
Depuis hier, j'appartiens un peu plus à ma
famille, et je puis causer avec toi. Je suis
arrivée à Chàteau-le-Bel le jour anniver-
saire de la naissance de Susette. On y fê-
tait sa dix-septième année. Ah! qu'elle est
jolie, cette petite cousine! avec quel plaisir
je l'ai embrassée, ainsi que cette chère tante,
dont les traits me retracent ceux d'une
mère adorée! Mon cousin André est tout
aussi bon, tout aussi aimant que quand je
l'ai quitté 5 s'il n'a point perdu cette brus-
querie qui appartient généralement au ca-
ractère des Provençaux, il a du moins laissé
au collège de Tournon , où il a achevé ses
études , cet accent du terroir toujours un
peu désagréable pour une oreille délicate.
Rose et Lapierre m'ont ménagé une sur-
prise. Ce matin, en passant dans mon cabi-
net , mon coeur fut vivement ému d'y trou-
ver une quantité de petits meubles à mon
usage, dont la privation m'eût été pénible
à cau'je de l'habitude que j'avais de m'en
servir. A la manière dont le tout était dis-
posé , j'aurais pu me croire encore à Paris.
J'ai passé une heure à les toucher, à les exa-
miner , comme s'il s'était écoulé un temps
infini depuis que je ne les avais vus. A la
joie que j'ai ressentie de retrouver ici des
objets que j'avais quittés sans même y son-
ger , on peut aisément comprendre les trans-
ports qu'on doit éprouver lorsque le ha-
sard vous fait rencontrer une simple con-
naissance loin de vos foyers. Mais ton coeur,
Susanne, ton coeur? vas-tu t'écrier. Pa-
tience , Sophie ; crois-tu que je l'oublie.
Malgré les visites , les curieux , le plaisir
s.
Ib
que j'ai éprouvé de me voir dans ma famille,
je l'ai toujours senti dans le même état. J'ai
beau vouloir, je suis maîtrisée par lui. Le
temps et l'absence, voilà sur quoi je fonde
mon espoir. Le croirais-tu, je n'ai pas encore
lu leurs lettres, ou celles que je suppose
être à eux , car je ne connais pas leur écri-
ture. Est-ce raison, est-ce calcul ? Je ne sais.
Voici ce que je puis t'assurer , c'est que tout
en les aimant comme à Paris, je crois jouir
d'un peu plus de calme -, et quelque chose
me dit que je le perdrais si je contentai*
ma curiosité.
Adieu.
A MADAME DE BERNON.
Château-le-Bel, 20 avril 1817.
CE matin, Lapierre me remet deux let-
tres. A la devise des cachets, je ne doute
pas qu'elles ne soient d'Eugène et de Clar-
ville; j'allais les déposer avec les autres,
lorsqu'un mouvement de curiosité me les fit
examiner. Je voudrais bien savoir, me di-
sais-je , lequel des deux a choisi cette jolie
devise. C'étaient deux colombes qui tenaient
dans leur bec un ruban noué, et dont le
noeud se resserre à mesure qu'elles s'éloi-
gnent. Aucun chiffre ne m'indiquait à qui
elle pouvait appartenir , je voulais seule-
ment deviner ; il me semblait que j'aurais
été satisfaite si j'avais pu découvrir quel
était celui qui avait eu cette pensée. J'en-
tr'ouvris tout doucement une lettre, et puis
l'autre -, mais les enveloppes en étaient si
bien faites qu'il me fut impossible de m'é-
clairer et de contenter mon désir, désir qui
ne faisait que s'accroître à mesure que je
trouvais des difficultés. Dépitée, je les jetai
20
sur la table ; je me mis à parcourir ma
chambre, et voulant donner à mon esprit
une autre direction, je pris un livre : ce fut
en vain, je ne voyais que lettres et devises ; et
dans ce moment, Rousseau lui-même n'eût
pu fixer mon attention. Ne pouvant résister
à ma curiosité, je cherchai des raisons qui
pussent la pallier. Quel danger peut-il y
avoir pour moi? Pourquoi me priver de les
lire? Que peuvent-ils m'apprendre que je
ne sache déjà ? Cette lecture ne peut que me
les faire mieux connaître et décider tout-à-
fait mon choix. Résolue à n'écouter que le
plaisir du moment , j'allais m'en saisir;
une pensée subite m'arrêta. Eh quoi! Su-
sanne , as-tu si peu de pouvoir sur toi-
même? Sais-tu si ces lettres n'entretiendront
pas dans ton coeur ce feu qui le partage ?
Pour que ce voyage ait un but d'utilité, il
faut t'abstenir de lire un langage trop dan-
gereux. Si je ne lisais que les lettres d'un
seul, me dis-je après un moment de ré-
flexion , ne serait-ce pas sage? mais il fau-
dra renoncer à celles de de qui? Qu'im-
porte , puisque je n'ai pas de préférence ;
Sophie ne me désapprouvera pas, pourvu
que je tienne à ma résolution, et j'y tien-
21
drai. Contente du parti que j'avais pris , le
croyant très-raisonnable, je m'approchai de
la table. Le hasard va décider, me disais-
jc, hélas ! lequel des deux vais-je sacrifier ?
Je ferme les yeux pour prendre une lettre ,
le coeur me battait: ah! elle est dans ma
main. Je regarde encore la devise, et j'é-
prouve un sentiment de joie en voyant les
colombes. Je me hâte de rompre le ca-
chet : c'est à Clarville qu'il faut que je
renonce.. J'en voulus à Eugène d'être
plus heureux que son rival. Je lus, et cette
lecture me fit oublier mon petit mou-
vement d'humeur. Je la relisais pour la
troisième fois , quand Susette entradans ma
chambre : « Viens donc, me dit-elle, mon
frère a fait placer dans le bois [une escar-
polette, viens l'essayer. » Elle me pressa tant
que je ne pus;la refuser, et ce ne fut pas
sans regret que je la suivis. Je m'étais pro-
mis de lire toutes les lettres d'Eugène, et il
fallait remettre ce plaisir à un autre mo-
ment. L'escarpolette rappela à mon cousin
une aventure qui lui était arrivée en se ba-
lançant, dans le temps qu'il était au col-
lège. Il nous la raconta. Juge de mon sai-
sissement, lorsqu'il me dit que celui qui
20s.
avait été puni le plus sévèrement était un
nommé Clarville , son plus cher ami. Ton
ami ? lui dis-je , M. Clarville? — Oui ,
le connaîtrais - tu ? Sans réfléchir , j'af-
firmai le contraire. Il n'y aurait rien eu
d'étonnant, ajouta André , car il habite
Paris, où son début au barreau lui a déjà
fait une réputation. Mais une chose met
obstacle à ce qu'il continue comme il a
commencé, c'est l'amour dont il est épris
depuis quelque temps pour une jeune
et jolie veuve. A l'air dont mon cousin me
disait cela , je pus croire qu'il ne se doutait
pas que cette jeune veuve était auprès de
lui. Il continua à me faire le plus grand
éloge de son ami, me raconta divers traits
qui lui font honneur, et finit par me dire :
Si ma mère n'avait pas des projets pour
ma soeur, et que Clarville fût libre , je t'a-
voue qu'il me serait doux de resserrer par
ce mariage les liens qui nous unissent déjà.
Je pourrais bien amener ma mère à ce
que je désire , mais comment décider Clar-
ville à rompre avec sa jolie veuve ? — Il
est donc aimé , dis - je d'une voix faible.
— Aimé ? il le croit \ mais elle ne lui
en a pas encore donné l'assurance. Je suis
20
certain que cette femme est une coquette,
car sans cela, comment ne se décideraitrelle
pas de suite ? Clarville a tout ce qu'il faut
pour plaire, et ses talens peuvent le placer un
jour au nombre des hommes du plus grand
mérite. — Connais-tu le nom de cette dame ?
— Il ne l'a pas nommée. Dès que je fus
rentrée, je repassai dans ma tête tout ce
que m'avait dit mon cousin. Plus je réflé-
chissais , et plus je me persuadais qu'il était
instruit de mes relations avec son ami, et
je ne voyais plus dans le récit naïf qu'il m'a-
vait fait qu'une satire amère de ma con-
duite. Pour mieux m'en convaincre , je
crus nécessaire d'avoir recours aux lettres
de Clarville. Je les ouvre une à une , je
les parcours, et je reconnais qu'il ignore
où je suis; et ce qui met le comble à ma
sécurité , c'est que non seulement, depuis
mon départ, il s'est donné entièrement à
l'étude, mais qu'il est même persuadé, avec
bien d'autres personnes , que je suis du côté
de la Suisse. Je sais ce qui a pu donner lieu
à cette croyance. Il te souvient que j'ai dit
bien souvent, cet hiver, que je désirerais
voir Genève et tous les lieux que Rousseau
a décrits dans sa Nouvelle Héloïse ; comme
24
on a un peu ri de cette fantaisie , on aura
pensé lorsque j'ai dit que je passerais quel-
que temps dans le Midi, que c'était un pré-
texte que je prenais pour cacher le vérita-
ble lieu où je comptais aller.
Quand André m'a demandé si je connais-
sais M. de Clarville, si j'avais répondu
comme je le devais, je n'aurais pas eu re-
cours à ces lettres. Tu vois les inconvéniens
d'un caractère irréfléchi : le sentiment du
moment l'emporte toujours sur la raison.
Mécontente de moi, j'avais besoin de te faire
un récit détaillé de tout ce que j'avais fait,
dit et pensé. Carte blanche, Sophie; gronde-
moi , gronde-moi bien fort. Je l'ai d'autant
plus mérité que j'ai pris un plaisir extrême
à lire les lettres de Clarville, qui sont aussi
brillantes que ses paroles. En attendant....
adieu, Sophie.
A MADAME DE BERNON.
Château-Ie-Bel, 3o avril 1817.
TOUT ce que tu me dis est plein de justesse
et d'esprit, et je vois ta tendresse pour moi
dans chaque mot que je lis. Oui, mon amie,
je chercherai des occupations qui puissent
me distraire ; mais, crois-moi, ce n'est point
en parcourant les bois et les prairies que
je puis retrouver ce calme qui me fuit.
Si, sous un beau ciel, l'aspect de la na-
ture , la douce paix des champs donne un
plus grand essor à nos idées, elle exalte aussi
davantage notre imagination , et nous porte
à aimer avec plus de force. A Paris, je n'é-
prouvais de grandes émotions que près de
ceux qui les faisaient naître, et l'impression
que je recevais s'effaçait quelquefois au mi-
lieu du monde; ici, ce n'est pas de même_,
le passé est présent; je me rappelle ce qu'ils
m'ont dit de tendre ; partout je les vois ,
partout leur image me suit. Ah! ce n'est
pas au sein de la nature qu'on petit oublier
son coeur. L'air que je respire me brûle; les
2
26
bois, les fleurs, les oiseaux, tout a pour moi
une âme; j'aime tout ce qui m'entoure;
mais cela ne me suffit pas.
Pourquoi faut-il qu'il soit partagé, ce coeur
que je ne puis comprendre? Pourquoi sont-
ils également bons, également aimans? Ah!
si l'un des deux voulait cesser de m'aimer,
je pourrais espérer quelque tranquillité et
un peu de ce bonheur dont je suis si avide.
Que faire, Sophie, puisque l'absence ne re-
médie à rien, et que je ne puis trouver quel-
que différence dans mes sentimens pour eux.
Ah! si je pouvais les oublier ! Fatale corres-
pondance! maudite curiosité! Destinée bi-
zarre ! faut-il que la première fois que mon
coeur s'ouvre à l'amour , il ne puisse se l'a-
vouer sans honte ? Enfin je ferai tout ce qui
dépendra de moi pour parvenir à un heu-
reux résultat. Je vais me créer des occupa-
tions. Déjà je m'amuse à donner des leçons
d'italien à mon cousin et à Susette. Ce qui
leur a donné l'envie de l'apprendre , c'est
de m'avoir entendu causer avec une famille
italienne qui habite près de nous, et que
nous voyons souvent. La lecture, le dessin,
un peu de musique, occuperont mes loisirs;
Lapierre m'indiquera où il y aura des lar-
mes à essuyer , des malheureux à soulager.
Puisse chaque journée être marquée par un
bienfait! et si je dois rester dans cet état,
eh bien ! je ne reverrai plus Paris, je voya-
gerai : qu'en dis-tu, Sophie? Adieu , amie si
chère.
TA SUSANNE.
28
A MADAME DE BERNON.
Marseille, 10 ruai 1S17.
Nous sommes à Marseille depuis huit
jours , et nous comptons repartir demain
ou après. Talma est ici, il a bien fallu al-
ler voir cet acteur, dont le talent , de jour
en jour plus admirable , ne pourra qu'exci-
ter de plus grands regrets lorsqu'on viendra
à le perdre. Ma tante est restée à Château-
le-Bel ; André, Susette et moi, nous avons
bien employé notre temps. Je ne te dirai
rien de Marseille ; qui ne sait que c'est une
ville charmante ? Ses habitans sont pleins
de franchise et d'urbanité. Leur loyauté
dans les affaires est citée universellement.
Le commerce chez eux n'a rien de petit,
rien qui rétrécisse l'âme. Si par des calculs
heureux ils font de grandes fortunes, ils
nethésaurissent point, ils savent user de leurs
richesses. Leur caractère est généreux. On
nous a exagéré à Paris la funeste journée
du 25 juin 1815. Le bas peuple seul, m'a-
t-on dit, a pris part à cet horrible mas-
29
sacre. Ce n'est pas qu'en ce pays il soit ou
plus féroce ou plus ingrat qu'ailleurs. Ces
scènes de vengeance et de meurtre, suites
inévitables des révolutions politiques, n'ont-
elles pas ensanglanté une grande partie
de la France ? le mal n'était-il pas géné-
ral ? Je trouve un grand plaisir à te rendre
compte de tout ce que j'apprends, de tout ce
que je vois ; il m'est encore plus agréable de
te parler de ma tendre amitié, de cette affec-
tion vive et profonde que tu m'as inspiré*
dès le premier moment que je t'ai vue. Tu
t'en souviens, Sophie, du jour où maman me
laissa dans le couvent? Que serais-je devenue
au milieu de cet essaim de petites et grandes
demoiselles qui toutes se moquaient de moi ?
Je parcourais des yeux le cercle qui m'entou-
rait , je cherchais à travers mes larmes si je
ne trouverais pas un seul être qui compatît
à ma peine; et mes sanglots redoublaient.
Hélas ! m'écriai - je , vous avez donc votre
maman, vous qui ne pleurez pas? A l'idée que
des jours se passeraient sans revoir la mienne,
je poussai des cris qui te firent accourir.
Quand tu sus le sujet de ma douleur, tu me
pris dans tes bras, tu me caressas, tu gron-
das toutes ces petites filles de leur insensibi-
3o
lité. Protégée par une grande demoiselle, je
fus traitée avec plus d'égards, et le don que
je fis de mes jolis joujoux me gagna plus d'un
coeur ; mais le mien resta à Sophie. Ah ! mon
amie si bonne, je trouve un charme extraor-
dinaire à me rappeler tout ce qui a rapport
à notre liaison. Comme maman fut recon-
naissante de ta bonté pour moi ! depuis que
j'ai eu le malheur de la perdre, cette mère
adorée, toute mon affection s'est portée vers
toi; c'esttoiqui la remplaces dans mon coeur,
et j'éprouve un plaisir toujours nouveau lors-
que je te dis : Ma Sophie, ma bonne Sophie,
que tu m'es chère ! combien je t'aime ! pour-
quoi une affection si pure, si vraie, ne suffit-
elle pas au bonheur ?
Nous attendons de jour en jour «ne nou-
velle voisine dont les propriétés touchent à
celles de ma tante. Cette dame est veuve et
fort riche. Elle a, dit-on, de trente-deux à
trente-cinq ans. On m'a assuré qu'elle est
très-coquette. Mon cousin l'aime peu, ma
tante beaucoup: arrange cela. Je suis bien
curieuse de la voir. Adieu, mon amie.
3i
A MADAME DE BERNON.
Cliâleau-le-Bel, 16 niai 1817.
TON amie n'est qu'une petite sotte; du
moins elle a dû paraître telle aux yeux de ma-
dame Bidal. Le croirais-tu? la présence de
cette dame m'a tellement troublée, que je n ai
pu trouver un mot pour répondre d'une ma-
nière convenante à tout ce qu'elle me disait
de joli. Notre petit cercle en était étonné. Mon
cousin me regardait d'un air surpris : Su-
sette souriait; et ma tante, qui avait fait un
si bel éloge de mon esprit avant que je pa-
russe j se dépitait de voir que je lui donnais
un démenti formel. Elle avait beau ramener
la conversation sur des sujets où elle savait
que je pouvais briller, peine perdue, ma
bouche restait muette. J'avais un air gauche,
emprunté. Telle n'était pas mon intention,
je té prie de le croire ; j'ai fait même dés ef-
forts pour paraître aimable, mais inutile-
ment. Enfin, ne pouvant sortir de ma stupi-
dité, je soulageai ma tante en pi'étextantun
grand mal de tête. Je la priai donc de m'ex-
32
cuser si je ne pouvais prendre aucune part au
plaisir qu'elle éprouvait à se trouver avec une
aussi aimable voisine, et lui demandai per-
mission de me retirer. Après cette gracieuse
apologie, je voulus du moins me distinguer
parunerévérencequimefithonneur. Rien ne
devait me réussir : je ne songe pas au meuble
qui est derrière moi, je pousse le guéridon,
il tombe, la porcelaine se brise , ma robe
s'accroche, et sans mon cousin je faisais la
plus jolie culbute du monde. Tu t'imagines
bien que je devins alors encore plus embar-
rassée. Je ne savais où me cacher. Je sentais
la rougeur me monter par degré au visage, et
mon coeur crevait de honte et de dépit. En-
fin, Sophie, je réparerai tout cela, je l'espère.
N'importe, je m'en voudrai toujours, je souf-
frirai de cette cruelle mystification, dont je
ne ris maintenant que du bout des lèvres.
J'ai ti'ouvé madame Bidal très-jolie, et si
on ne m'avait pas dit son âge je lui aurais
donné vingt-huit ans au plus. C'est une brune
piquante; ellemeparaîtspirituelle. Jecompte
à notre première entrevue lui donner une
opinion plus avantageuse de ma personne.
Ce que je ne puis comprendre, c'est qu'elle
produit sur moi deux effets contraires. Elle
33
me plaît, et mon coeur la repousse. Expli-
que-moi cela.
Madame de Rancé a été te voir avec toute
sa famille, tant mieux, cela a dû donner un
peu de vie à ta solitude. Ce que tu me dis de
son fils m'affecte. N'est-ce donc que mon ab-
sence qui cause sa profonde mélancolie ? au
fait, ses lettres sont bien tristes. Pauvre Eu-
gène ! ah ! que je voudrais qu'il fût heureux !
Dis-lui... non, Sophie, je ne connais pas en-
core assez mon coeur, il faut attendre. Adieu,
mon amie.
34
A MADAME DE BERNON.
Château-IeBel, 20 juillet 1S17.
VRAIMENT, Sophie, madame Bidal est une
femme charmante, elle me paraît trop natu-
relle pour être coquette ; cependant, si je dois
la juger d'après ce qu'elle dit, je serais ten-
tée de lui croire un peu dé pruderie. Rester
dans le monde sans avoir l'intention de se
remarier, lui paraît, chez une veuve, une
chose inconvenante. — Vous comptez donc fi-
nir vos jours dans un couvent ? lui dit André.
— Vous savez, reprit-elle, que j'ai un pro-
cès interminable : si je le gagne, il se pourrait
que je retournasse à de nouveaux liens ; si le
contraire m'arrive, un couvent serait toute
ma ressource. Il se peut encore que dans l'un
et l'autre cas je choisisse la retraite. —Très-
bien pensé, Madame, vous voilà à l'ordre du
jour, lui répliqua mon cousin avec un sou-
rire qui me parut équivoque.—Vous, me dit-
elle, jeune, belle et riche, votre choix doit
être fait? — Je ne pense pas, dit ma tante.
— Impossible! s'écria madame Bidal; impos-
35
sible que de si jolis yeux n'aient point fixé
quelque heureux mortel .Voyons, contez-nous
cela, Madame, j'aime tout ce qui a rapport
à l'amour, bien que je ne m'en mêle ,plus.
Pressée par mon cousin, par ma tante,
il m'a fallu répondre. Il m'eût été trop dif-
ficile de mentir : je leur dis, la rougeur sur
le front, que deux hommes également ai-
mables prétendaient à ma main, et que mon
coeur était embarrassé, parce que je les voyais
avec le même plaisir. — Ah Dieu! dit ma-
dame Bidal , l'horrible position ! et que je
vous plains ! — De quoi ? s'écrie André ; je ne
vois à plaindre que les deux prétendans, qui,
je n'en doute pas, doivent aimer ma cousine,
pour peu qu'ils sachent apprécier ses quali-
tés , qui sont à mes yeux bien au-dessus des
agrémens dont la nature l'a si abondam-
ment pourvue. Après cela, sa position n'a
rien de désagréable, car si elle aimait, le
choix ne l'embarrasserait pas. Que je sus gré
à mon cher André d'avoir répondu pour moi!
Si madame Bidal eût continué de me parler
et de me plaindre, mes larmes auraientcoulé,
et j'aurais fait l'aveu entier de ma faiblesse.
11 faut que je veille davantage sur moi-
même; si une autre que toi venait à m'arra-
36
cher mon honteux secret, j'en mourrais de
douleur. Le reste de la journée madame Bidal
me fit beaucoup de caresses, et m'assura
qu'elle ressentait pour moi une véritable
amitié. Elle me plaît, parce qu'elle est aima-
ble et jolie, mais je sens que je ne puis aimer
que Sophie. Adieu.
3"
° j
A MADAME DE BERNON.
Chàtcau-le-Bel, 24 mai 1817.
GRANDE nouvelle ! André, mon cher cousin
André va se marier ; il aime une jeune per-
sonne douce et jolie. Tout est convenu, dé-
cidé. Le mariage se fera sous peu. Le ravis-
sement d'André ne peut se décrire. Susette
seule n'a point, dans le premier moment, par-
tagé la joie générale; son frère lui avait pro-
mis qu'il ne se marierait qu'en même temps
qu'elle; mais il ne se sent pas disposé à at-
tendre encore deux ans ; car il faut que tu
saches que ma tante rie compté la marier qu'à
cette époque. M. Burgotti, à qui elle est pro-
mise, était du même sentiment que Susetlé ;
il a tout mis en usage auprès de ma tante
pour lui faire devancer le temps qu'elle a
fixé, mais en vain. Ma jolie cousine a fini par
prendre son parti; et comme elle n'imagine
rien;,de;plus doux que de vivre auprès de
l'objet aimé, et qu'elle le voit tous les jours,
ellea repris sa gaîté. > >■•
38
A propos de M. Burgotti, il nous a ra-
conté une aventure assez extraordinaire qui
lui est arrivée dans le temps qu'il habitait
Naples. Je te la transmets telle qu'il l'a écrite
après l'événement. Je désire que tu trouves
autant de plaisir à la lire que j'en ai eu
moi-même à en entendre le récit, (i)
Madame Bidal continue de me témoigner
une grande amitié. Plus je la connais, et moins
je suis portée à la croire coquette. Je suis vrai-
ment peinée de ne pas trouver en moi de quoi
répondre auxsentimens qu'elle me témoigne;
je le sens, il n'est pour Susanne qu'une So-
phie.
Dis-moi, mon amie, il me semble qu'a-
près le mariage de mon cousin je pourrai
quitter Château-le-Bel. Depuis quelques
jours je suis plus calme ; je puis même t'as-
surer que j'ai lu de leurs lettres sans émo-
tion. Un changement si prompt m'étonne
autant qu'il doit te surprendra. Sans vouloir
pénétrer ce qui peut le causer, je jouis du
(i) Pour ne pas retarder la marche de l'action,
cette histoire a été reportée à la fin du volume. On
a dû changer les noms., vu que les personnages qui
y figurent existent encore.
39
plaisir qu'il me procure. Je pourrai donc te
revoir! ah! Sophie, quel bonheur de pouvoir
l'embrasser sans rougir! L'affection de ma
tante, de mon cousin, de Susette, ne saurait
me suffire; c'est toi qu'il me faut. Tout ce
qui m'a charmée en arrivant ici n'a déjà plus
pour moi le même attrait. Je ne crains que
l'ennui, cette rouille du coeur, qui a manqué
m'ètre si funeste. Je ne désire point aller à
Paris; les plaisirs qu'on y trouve sont trop
dangereux. C'est à Bernon que je veux me
rendre, c'est près de toi que je m'affermirai
davantage dans la résolution que je prends
de ne plus vivre que pour l'amitié. Penses-
tu que je puisse partir? je le désire ardem-
ment, mais je ne ferai rien sans tes conseils.
J'attends ta réponse; vite, vite, écris à Su-
sanne.
4o
A MADAME DE BERNON.
Marseille, 10 juin 1817.
JE resterai, Sophie, je resterai, puisque tu
l'ordonnes. Vraiment, tu crois que je ne suis
pas encore assez guérie pour supporter sans
danger leur présence? Je veux t'en croire,
tu connais mon coeur mieux que moi-même.
Il y a cependant des momens où je me per-
suade que je pourrais les braver. Je vou-
drais bien ne plus recevoir leurs lettres ;
comment faire ? Tu pourrais dire à M. de
Rancé de ne plus m'écrire •, le plus dif-
ficile est d'en avertir M. deClarville. Tu vas
rarement à Paris, et il n'est point reçu chez
toi. Je te laisse maîtresse d'agir, cela ne te
prouve-t-il pas la liberté de mon coeur. Je
t'assure que l'amour a fait place à l'amitié :
je les aime encore, mais quelle différence!
INous sommes à Marseille pour la corbeille.
C'est une affaire trop importante pour qu'elle
ne nous occupe pas exclusivement. Les invi-
tations sont faites, le mariage aura lieu dans
huit jours, et se fera au château. Je ne t'écris
4i
que quelques lignes en courant. Ce doit être
un bien beau jour que celui qui nous unit
à l'objet de toutes nos affections ! un tel bon-
heur ne sera jamais réservé à Susanne; aussi
je renonce pour la vie à l'amour, à l'hymen,
et ne veux plus vivre que pour l'amitié.
Adieu.
2.
A MADAME DE BERNON.
Château-le-Bel, i4 juin 1817.
JE ne m'attendais pas, Sophie, en quittant
Marseille le coeur gai, à trouver à Chàteau-
ie-Bel un sujet d'embarras et de peine. Notre
voiture était chargée de cartons et de paquets ;
André, Susette et moi nous faisions rémuné-
ration de tous les riches présens qu'allait re-
cevoir la fiancée ; nous jouissions d'avance
de sa surprise à la vue de l'élégante cor-
beille, et ce fut occupés de tels sujets que
nous arrivâmes. La voiture s'arrête, un jeune
homme vient à la portière, l'ouvre : jamais
surprise ne fut égale à la mienne.... c'é-
tait Clarville! oui, Sophie, Clarville.
Heureusement qu'André, dans son empres-
sement à s'élancer vers lui, ne lui donna pas
le temps de m'examiner, car il ne lit qu'un
bond de la voiture au cou de son ami. Il était
si joyeux de le revoir, il lui faisait tant de
questions, que ce dernier ne put s'occuper de
nous. Je dus à l'expansion de mon cousin le
temps de me remettre; arrivée au salon , je
43
fus me jeter dans les bras de ma tante; je
sentais que j'avais besoin d'un appui contre
ma propre faiblesse et la honte d'avoir faif
un mystère de ma connaissance avec l'ami
de son fils. Un aveu était difficile dans un tel
moment, madame Bidal était avec elle. Ne
pouvant prendre un parti, j attendis avec
cette résignation qui tient du désespoir ce qui
pourrait m'arriver de fâcheux et de pénible.
Mon Dieu ! ma mère, dit André en entrant,
que je suis heureux que mon ami ait bien
voulu assister à mon mariage ! sa présence
double ma félicité ; et prenant M. de Clair-
ville par la main : Viens, dit-il, que je te pré-
sente à ma soeur, à ma cousine. Celui-ci, qui
ne m'avait pas encore reconnue, s'avance ; ses
yeuxs'arrêtentsurmoi, il ne peut retenir une
exclamation. Eh quoi ! dit André, est-ce que
tu connais ma cousine ? Ma rougeur, mon si-
lence firent voir à Clarville que je n'avais
point parlé de lui -, et modérant aussitôt son
émotion, il dit avec calme : J'ai eu le bon-
heurde rencontrer madame quelquefois dans
la société , je ne pense pas quand on l'a vue
une fois qu'on puisse l'oublier , et détagÉpant
la conversation, il eut l'art de la renare gé-
nérale : je pus respirer. Assise dans un fau-
44
teuil , la poitrine oppressée, j'éprouvais
un malaise que toi seul peux comprendre.
Clarville dans la même maison que moi ! sur
le pied d'un ami ! pouvant me voir à toute
heure !.... Je crois bien que mon coeur est
changé, et que j'aurais pu le rencontrer dans
le monde sans trop d'émotion : mais le voir
à chaque instant du jour!.... Comment évi-
ter qu'il me parle de ses sentimens ? Si je n'a-
vais point lu ses lettres, je pourrais les lui
rendre, et prouver par là que je ne m'occu-
pais pas de lui : mais ayant été assez légère
pour lui permettre en partant de m'écrire ,
ne qualifierait-on pas cette inconséquence de
coquetterie ? Tu conviendras au moins , So-
phie , que sa manière d'agir à notre entrevue
d'hier dénote un homme d'un tact exquis....
Avec quelle finesse il a senti le pénible de
ma position, comme il m'en a su aussitôt
tirer! Dis, puis-je lui refuser la gratitude que
mérite sa délicatesse ? Mon amie, mon amie,
que deviendra Susanne?