Vie de Beaumarchais

Vie de Beaumarchais

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72 pages

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Quand Beaumarchais disait, prenant pour devise un hémistiche du Mahomet de Voltaire : « Ma vie est un combat, » il disait vrai, mais il ne disait pas assez. Sa vie fut tout ensemble un combat et un tourbillon enveloppant, entraînant, mêlant tout, dans un conflit de faits et de choses, qui est peut-être, et nous allons le prouver, le plus étrange, le plus ondoyant, le plus divers, qui ait jamais agité une existence humaine.

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Publié le 06 avril 2014
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Langue Français
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Vie de Beaumarchais
Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais
Œuvres complètes de Beaumarchais
Quand Beaumarchais disait, prenant pour devise un hémistiche duMahometde Voltaire : « Ma vie est un combat, » il disait vrai, mais il ne disait pas assez. Sa vie fut tout ensemble un combat et un tourbillon enveloppant, entraînant, mêlant tout, dans un conflit de faits et de choses, qui est peut-être, et nous allons le prouver, le plus étrange, le plus ondoyant, le plus divers, qui ait jamais agité une existence humaine.
Le caractère de l’homme fut toutefois plus étonnant encore que sa vie par la façon dont il s’y montra toujours, comme son Figaro, « supérieur aux événements ; » par sa ténacité, à l’invincible sourire, car son intrépidité toute française avait un peu de celle 1 du Béarnais, dont un poètea dit : « Son courage riait ; » par sa verve surtout et par son esprit, qui furent, sans faiblir un instant, la chaleur et la clarté de cette fournaise ; enfin, par l’aplomb infatigable et la multiplicité de ressources qui, en tant de circonstances, le dégagèrent de l’imbroglio de sa vie, comme Figaro, son image et son reflet, bien plus encore que sa création, se dégage de l’imbroglio de sa comédie.
Beaumarchais n’était pas son nom. Il ne le prit qu’à vingt-cinq ans, quelques mois après son premier mariage, d’un « petit fief » que possédait sa première 2 femme .Il s’appelait Caron, et les prénoms qu’il reçut de son parrain, fils du fabricant de chandelles Picart, étaientPierre-Augustin.
Il naquit à Paris, le 24 janvier 1732, chez son père l’horloger André-Charles Caron, dont la boutique, portant en grosses lettres le nom du maître à son 3 plafond ,s’ouvrait rue Saint-Denis, assez près de la 4 rue des Lombards, entre l’hôpital Sainte-Catherineet la rue de la Heaumerie.
vint ainsi au monde dans ce coin prédestiné, dans ce quartier, dont les Halles sont le centre, et d’où l’on peut dire que la meilleure part de notre théâtre comique est sortie.
Rappelez-vous, en effet : Molière est né rue des Vieilles-Étuves, au coin de la rue Saint-Honoré, à deux pas de ces piliers des Halles, où d’ailleurs son enfance se passa ; Regnard naquit sous les piliers mêmes ; Beaumarchais, rue Saint-Denis, dans la partie qui s’en rapproche ; et Scribe, enfin, dans la même rue aussi, et plus près encore : sa maison natale existe toujours, avec leChat noiren relief de son enseigne, au coin de la rue de la Reynie.
L’horloger Caron, converti d’assez fraîche date, était né dans la religion protestante, comme tant d’autres de la même industrie, auxquels Genève, après l’émigration forcée qui suivit la révocation de l’édit de Nantes, a dû sa fortune. Il en garda une certaine sévérité de principes, dont son fils n’hérita guère, mais qui du moins, sauf quelques rares erreurs — la plus 5 grave fut la dernière— l’empêcha de tomber dans ces écarts d’irréligion qui furent la maladie et la ruine de son siècle.
Homme d’intelligence et d’entreprise, et, par là, digne précurseur de son fils, André-Charles Caron, pour faire vivre sa famille fort nombreuse — il avait eu dix enfants pendant les douze premières années de son mariage — ne s’en tenait pas aux seules ressources de son métier. Il s’occupait, ce qui d’ailleurs ne l’en éloignait guère, d’inventions, de machines. En 1726, au moment où fut posé ce grand problème de mécanique, que la vapeur devait résoudre beaucoup plus tard, sur le meilleur système à adopter pour remorquer les bateaux et remonter les rivières, il fi uraarmi les concurrents, sansrand succès, à ce
6 qu’il semble, mais aussi sans découragement.
Vingt ans après, il suivait encore cette idée, et tout ce qui s’y rapporte, avec une compétence qui avait fini par être une autorité. Le gouvernement espagnol ayant voulu, en 1746, se renseigner sur les machines à employer pour draguer les ports et les rivières, c’est 7 l’horloger Caron qui fut consulté. Il fit unmémoire des plus complets, et ainsi s’établirent entre l’Espagne et lui des relations que son fils devait reprendre dix-huit ans plus tard, dans un tout autre sens.
Cemémoire,retrouvé parmi les papiers de la famille, dont M. de Loménie a tiré un si curieux parti pour son intéressant ouvrage sur Beaumarchais, prouve, ainsi qu’un grand nombre de lettres de la même provenance, combien cet artisan parisien avait d’aptitudes et d’étendue d’esprit. C’était, ce qui achève de le poser comme le préparateur du génie de son fils, un véritable lettré de l’industrie. Tout le monde, chez lui, écrivait, faisait des vers ; on eût dit un petit hôtel de Rambouillet d’arrière-boutique.
Jeanne-Marguerite, la plus jeune de ses filles — il n’en eut pas moins de six — jouait la comédie avec une verve de gaillardise surprenante, que n’effarouchaient même pas, à ce qu’il paraît, les parades salées de son frère, qu’on lira plus loin dans leur texteinédit,et dont elle fut, avec la comtesse de Turpin, la meilleure 8 actrice .
Marie-Julie, une autre des sœurs, un peu plus âgée, se laissait aller davantage encore au penchant de littérature et d’art si marqué dans cette maison. Elle aussi jouait à ravir la comédie et les parades, parfois même elle y mettait de son style. Quelques scènes, qui ne sont peut-être pas des moins gaillardes, assent ourêtre d’elle, d’arès une tradition de la
famille. Elle n’en était pas moins sérieuse à ses heures. Un petit livre, qu’elle tira desNuits d’Young,et que son frère fit imprimer à sa typographie de Kehl, en 9 est la preuve.
Dans ses grandes luttes, il l’eut pour collaboratrice. Plus d’une page desMémoirescontre Goëzman lui 10 est due. Elle tournait à merveille l’épître et le couplet, et pour donner raison au refrain qui terminele Mariage de Figaro, « tout finit par des chansons, » elle mourut une chanson sur les lèvres.
C’est de toutes ses sœurs celle qui le comprit le mieux, et qu’en retour il aima le mieux lui-même. Pour ajouter un lien de plus à ceux de la fraternité, il voulut, quand il eut pris le nom qu’il a rendu célèbre, que Julie le prit aussi, ce qui fit dire avec une certaine malice par Goëzman, dans un de sesmémoires :« Le sieur Caron a emprunté à une de ses femmes le nom de 11 Beaumarchais, qu’il a prêté à une de ses sœurs. »
Elle était grande musicienne, composait elle-même les airs de ses chansons, et les chantait en s’accompagnant de la harpe, dont elle jouait presque aussi bien que son frère. Nous verrons plus loin qu’il y était, lui, de première force, de même au reste que sur plusieurs autres instruments, la guitare, la flûte, la viole, etc. Comment se donna-t-il tous ces talents, et bien d’autres, dont nous allons voir l’éclosion étonnante ? On ne sait, car son éducation fut des plus rapides et des moins complètes.
L’intelligence et la facilité, qui, chez certaines natures d’exception, feraient vraiment croire au prodige des sciences infuses, suppléèrent, et lui tinrent lieu du reste.
À treize ans, en 1745, sa
remière communion faite,