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Théâtre choisi de Racine. Édition classique précédée d'une notice littéraire, par F. Estienne [L.-J. Feugère]

De
386 pages
J. Delalain (Paris). 1868. In-12, XX-364 p..
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THEATRE
DE RACINE.
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précédéed'unenoticelitléraire parF. Estienne; in-18.
VOLTAIRE. Siècle de Louis XIV, édition classique, pré-
cédée d'une notice littéraire par F. Estienne; in-18.
NOTICE SUR RACINE.
Aucun homme, plus que Racine, n'a résumé complète-
ment en lui les principales qualités qui ont distingué le
dix-septième siècle: l'élégance et la grâce, la mesure et la
dignité. Étudier à fond Racine, c'est donc en quelque sorte
chercher à pénétrer le plus avant possible dans la connais-
sance de la belle époque qu'il personnifie.
Issu de cette bourgeoisie honorable où se recrutaient les
derniers rangs de la noblesse, Jean Racine vit le jour, le,
21 décembre 1639, à la Ferté-JIilon '. C'était l'année où Cor-
neille dédiait sa tragédie d'Horace à Richelieu; c'était aussi
l'année de Cinna. Depuis un an, sous la toute-puissance du
cardinal-ministre, était né Je jeune prince qui, en ajoutant
au prestige de la royauté et au patrimoine de gloire du pays,
devait donner son nom à son siècle, le siècle de Louis le
Grand.
Racine eut, dès sa première enfance, le malheur de perdre
son père et sa mère : l'un était contrôleur du grenier à sel
de la Ferté-Milon; l'autre, fille d'un procureur du roi aux
eaux et forêts de Villers-Cotterets. Placé sous la tutelle de
son aïeul paternel, et peu après de la veuve de celui-ci, le
jeune orphelin ne demeura pas longtemps dans sa ville na-
tale : il alla habiter Beauvais et y devint élève du collège; i!
continua ensuite ses études à Port-Royal des Champs.
Dans cette maison, à laquelle la famille de Racine fut tou-
jours attachée par des liens étroits, le jeune homme trouva
des maîtres dont il était digne : c'étaient Lancelot, l'auteur
1. A vingt et une lieues de Paris, département de l'Aisne.
Racine. Théâtre. il
—O- II -G>—
des excellentes Méthodes grecque et latine; Arnauld, à qui
l'on doit en grande partie la Logique et la Grammaire géné-
rale; Nicole, l'un des meilleurs écrivains de son temps, et
plusieurs autres qui cachaient à l'ombre du cloître des esprits
supérieurs, en se contentant de donner à la jeunesse la double
culture de l'instruction et du goût, de la piété et de la vertu.
Racine puisa auprès d'eux le sain amour de l'antiquité et de
la littérature classique, dont il a fait passer tant de beautés
dans ses ouvrages. S'il était le plus brillant écolier de la mai-
son , il était aussi l'un des plus laborieux et des plus dociles.
On ne sera pas surpris dès lors qu'à l'âge de quinze et
seize ans, il lût dans leur propre langue Sophocle, Thucy-
dide, Démosthène; à plus forte raison les écrivains de Rome,
entre lesquels Cicéron, dont il avait coutume d'emporter sur
lui un volume de Lettres, était son auteur favori.
Après un séjour si fructueux et qui se prolongea trois ans
.à Port-Royal, Racine vint faire sa logique à Paris, au collège
d'Harcourt. Là, pour tempérer l'aridité de cette étude, il de-
vait continuer à y mêler les délassements de la poésie.
Un événement qui préoccupait la France entière, le ma-
riage de son jeune roi, mariage qui donnait la paix au pays,
vint heureusement offrir au poëte, qui achevait sa vingtième
année, un sujet digne d'exercer son talent. Lorsque l'in-
fante d'Espagne, Marie-Thérèse, fit son entrée dans Paris,
Racine salua sa bienvenue dans une ode par une allégorie
ingénieuse.
Cette composition mythologique obtint en réalité un succès
légitime; car, en portant la trace d'un progrès notable sur
les précédents C3sais do Racine, elle était do beaucoup supé-
rieure à tout ce qui paraissait dans le même genre. Aussi
valut-elle à l'écrivain les suffrages des arbitres de la littéra-
ture , en particulier de Chapelain, qui le désigna aux libéra-
lités de Louis XIV.
La gratification royale de cent louis, si bien placée à cette
occasion, n'offrait toutefois qu'une ressource précaire à Ra-
cine, que l'insuffisance de son patrimoine pressait de son-
ger à s'assurer d'autres moyens d'existence. Sa famille crut
-o- m -e>-
les trouver pour lui dans la possession d'un bénéfice; et le
jeune homme, docile à l'invitation qu'il en reçut, se rendit à
Uzès, dans le Languedoc, près du révérend père Sconin,
son oncle maternel.
Malgré la bienveillance de son parent, qui pourvut géné-
reusement à tous ses besoins, Racine ne tarda pas à se trou-
ver fort dépaysé dans une province où le français de la capi-
tale, si l'on en croit son assertion, était à peine compris.
Précédé cependant par la réputation de son ode, il y fut
l'objet de beaucoup d'égards et de politesses; mais il n'en
tarda pas moins à regretter les compagnies qu'il avait per-
dues, et surtout à sentir qu'il était trop peu préparé à la vie
des réguliers. C'est ce qu'attestent les lettres qu'il échangeait
avec ses amis de Paris et qui donnent de très-piquants dé-
tails sur cette époque de sa carrière. On y voit que s'il lisait
par devoir saint Thomas et saint Augustin, il feuilletait par
goût les poètes de l'Italie et de l'Espagne, alors fort accré-
dités; en outre, il relisait Virgile, Homère et Pindare, se
livrant, sur l'Odyssée et les Olympiques en particulier, à
d'ingénieuses analyses, qui le délassaient de ses extraits de
théologie.
En dépit de ces préoccupations et de son défaut de vocation
réelle, il ne tint qu'à fort peu de chose que Racine ne vécût
obscur en Languedoc dans la situation facile qui lui avait été
ménagée. Mais le bénéfice qu'il était venu chercher si loin
lui eut à peine été donné, après d'assez longs délais, que la
possession lui en fut disputée. De là ce procès « que ni ses
juges ni lui n'entendirent jamais bien, » et dont l'ennui ra-
mena enfin à Paris l'auteur futur de la farce des Plaideurs.
Une oeuvre récente, la Renommée aux Muses, où les en-
couragements prodigués par Louis XIV aux lettres étaient
dignement célébrés (1663), venait encore de le désigner à l'at-
tention publique comme aux libéralités du prince. Elle lui
valut une gratification royale de six cents livres; et un autre
avantage plus précieux qu'elle lui procura, ce fut l'amitié de
Boileau, son aîné de trois ans.
Racine rapportait aussi à Paris sa Thébaide ou ses Frères
—=3- IV -e>-
ennemis; et presque aussitôt, en fréquentant le théâtre et
s'introduisant à la cour, il cherchait à s'assurer pour ses ou-
vrages des interprètes dévoués autant que des juges bienveil-
lants. En même temps, il nouait avec Molière des relations
qui furent de trop courte durée; et ce fut en effet la troupe
du Palais-Royal, que dirigeait celui-ci, qui joua peu après
'a première tragédie de Racine (1664).
Sur ce sujet il avait eu deux illustres devanciers, Euripide,
dans les Phéniciennes, etRotrou, dans Ântigone : on con-
çoit que, pour son début, il n'ait pu ni égaler l'un ni sur-
passer l'autre. Toutefois, dans cet essai défectueux, quelques
passages d'un mérite distingué, où perçait une heureuse
Imitation de Corneille , annonçaient un poète. Aussi l'auteur,
alors dans sa vingt-cinquième année, encouragé par le suc-
cès qui ne manqua pas à son oeuvre, se hâta-t-il de lui faire
succéder Alexandre, et cette pièce fut représentée par les
comédiens de l'hôtel de Bourgogne (1665), au préjudice de
ceux de Molière, ce qui brouilla les deux écrivains. Racine
eut encore le malheur de s'éloigner au même moment de
Corneille, et cela parce qu'ayant lu devant ce grand homme
sa tragédie, il n'avait obtenu de lui qu'une déclaration à
moitié flatteuse : « c'est qu'il possédait un grand talent pour
la poésie, mais non pour le théâtre. »
Cet avis cependant n'était pas tout à fait démenti par
['Alexandre. Car si Racine, qui avait tiré son sujet de Quinte-
Curce, s'était attaché, comme il le disait, à suivre très-
fidèlement l'histoire, il n'en résultait pas que sa pièce fût in-
attaquable : bien loin de là. La conception en était faible, le
style inégal et entaché d'affectation, trop souvent déparé par
les subtilités et la recherche du bel esprit. Quant au caractère
d'Alexandre, il avait le tort d'être effacé et de beaucoup par
celui du vaincu; son langage, afradi par la galanterie, était
iort peu dramatique. Mais çà et là éclataient des beautés du
premier ordre, et Porus s'élevait par intervalles à de mâles
accents que l'auteur d'Horace n'eût pas lui-même désavoués.
Ces traces de progrès ne furent pas méconnues du public ;
néanmoins, en même temps qu'il le prouvait au jeune poète
-O- V ■£>-
par ses applaudissements, il s'élevait contrelui un parti hostile,
dévoué au vieux Corneille jusqu'à l'injustice C'est contre ce
parti que Racine dut se créer des appuis en les cherchant le
plus haut possible. Dans ce but, il avait dédié sa première tra-
gédie à un seigneur ami des vers, au duc de Saint-Aignan, le
père du duc de Beauvilliers; par une allusion flatteuse, il fit
hommage de la seconde à Louis XIV. Peu après, en livrant
son oeuvre à l'impression, il s'applaudissait de ce que « les
premières personnes de la terre et les Alexandre^ du siècle
se fussent hautement déclarés pour lui. » Au reste, dans ces
illustres approbations, dont il ne se laissait point éblouir,
il ne voyait qu'un encouragement à faire encore mieux dans
la suite.
Mais, en attendant, une de ces polémiques qui tiraient de
la force des convictions, dans cette sérieuse époque, une
importance toute particulière vint révéler chez Racine un
autre talent que celui dé la poésie. L'auteur d'une comédie qui
eutun moment de vogue, les Fïst'onnat°res,DesmaretsdeSaint-
Sorlin, s'était, par des attaques indiscrètes contre les jansé-
nistes qu'il traitait d'hérétiques, attiré l'animadversion de
Port-Royal. Seulement, le représentant de ce parti, Nicole,
en infligeant un juste blâme à Desmarets, avait mal à propos
mêlé sa cause avec celle de tous les auteurs de romans et de
pièces de théâtre qu'il déclarait des empoisonneurs publics.
Cette expression, dictée par un zèle emporté au plus doux de
tous les hommes, mit la plume à la main de Racine, qui, rom-
pant en visière aux maîtres de sa jeunesse, entreprit de
venger, avec une injure qu'il jugeait personnelle , celle de
tous les écrivains dramatiques (1666).
Telle fut l'occasion de cette lettre où le poète, en se con-
stituant leur champion, du droit qu'il tirait de son illustration
même, montra que dans la prose il eût pu être le rival de
Pascal par sa fine et mordante plaisanterie.
L'effet de cet ingénieux pamphlet fut grand : prompt à se
répandre, il occupa tous les cercles, fut partout prôné par
les uns, ou, ce qui n'atteste guère moins du succès, critiqué
par les autres. Mais, loin d'être enivré de celte vogue, Racine
».
-O- VI ■€>—
en rougit bientôt : car son coeur lui reprocha le triomphe de
son esprit, au souvenir de ce qu'il devait à ceux que ses traits
malins avaient percés. Hâtons-nous de dire qu'il s'empressa
de joindre à la gloire de ce triomphe le mérite du repentir.
Dans la première chaleur de l'amour-propre irrité, il avait
même, pour répondre à de nouvelles provocations, composé
une seconde lettre ; mais, docile aux conseils de Boileau, il
s'abstint de la publier, et elle n'a été imprimée que long-
temps apass sa mort.
Cette lutte, ainsi interrompue, fut suivie presque aussitôt
de la représentation A'Andromaque, qui semblerait, comme
on l'a dit, séparée de la Thébaïde par un demi-siècle, tandis
qu'il n'y eut entre elles que trois ans d'intervalle. Là, le
jeune défenseur de la poésie dramatique atteignit tout à coup
et d'un seul bond le sommet de son art; et, après deux essais
qui laissaient la question indécise, il fut bien manifeste que
l'on avait été mauvais prophète en contestant la vocation de
Racine pour la tragédie.
La tragédie à'Andromaque, que Racine avait dédiée à la
jeune et célèbre duchesse d'Orléans,- eut le succès du Ciù.
A vrai dire, elle révéla une portée imprévue dans Racine,
qui ne se montra jamais plus complètement que dans cette
oeuvre le peintre des passions. Joignez-y ce style enchanteur
dont personne, après lui, ne devait retrouver le secret 1.
Si Andromaque annonçait d'autres chefs-d'oeuvre, ce
qu'elle ne faisait guère attendre, c'était la comédie des Plai-
deurs, où ce talent plein de variété et de souplesse se mon-
tra, un an après, sous un aspect aussi nouveau que piquant.
On l'a déjà remarqué plus haut : la pensée de ce badinage,
qui rappelle l'un de ces drames satyriques ajoutés à leurs tri-
logies tragiques par les anciens poètes, fut inspirée à Racine
par son dépit contre la chicane dont il avait connu les effets
et appris à ses dépens le langage. En témoignant des rcs-
i. Cette tragédie nous offre, a dit Chateaubriand, « la femme de ht
société moderne telle que l'a faite le christianisme; c'est l'àme do l'Ao-
dromarçue antique, perfectionnée par l'esprit moderne. •
—o- vil -es-
sources infinies de son merveilleux esprit, ce délassement
ou cette vengeance indiquait en tout cas que, s'il eût marché
sur les pas de Molière, Molière aurait peut-être compté un
rival. Tant le poëte atteignit tout d'abord le ton de la
vraie comédie; tant il sut fondre avec bonheur tout ce que
lui prêtèrent Aristophane et Plaute 1 Dans cette farce supé-
rieure, à côté de quelques saillies burlesques, les traits de
franche gaieté abondent, et la plus fine plaisanterie assai-
sonne cette satire de travers essentiellement justiciables du
ridicule; enfin la vérité des portraits, l'originalité de plu-
sieurs scènes, surtout le naturel et l'enjouement du dialogue,
où les vers heureux et les proverbes ont survécu en foule,
tout concourt à prouver que l'auteur était très-capable de
bien réussir dans la comédie de caractère.
Celle des Plaideurs fut du reste très-froidement accueil-
lie aux premières représentations, sans doute parce que l'au-
ditoire renfermait plus d'un juge, d'un avocat et d'un plaideur.
Mais il est inutile d'expliquer ces injustices contemporaines
que devait connaître trop souvent Racine et que sa vive sensi-
bilité lui rendit si pénibles. Observons seulement, à l'honneur
de la cour, que ce fut elle qui donna le signal des applau-
dissements et du succès. Le roi avait ri le premier et de
grand coeur : on l'imita autour de lui, et le public suivit
l'exemple. Rappelons aussi que Molière, malgré la froideur
qui régnait dès lors entre lui et Racine, ne lui marchanda
point son suffrage. On ne sera donc pas surpris qu'à la fin
de 1668, Racine, porté par Colbert sur la liste de « ceux
qui excellaient en toutes sortes de sciences, » reçût une gra-
tification de douze cents livres, « eii considération de son
application aux belles-lettres et des pièces de théâtre qu'il
donnait au public. »
Dès l'année suivante, il ajoutait aux titres qui lui avaient
mérité cette faveur, en faisant paraître Britannicus, que
Voltaire appelait « la pièce des connaisseurs, » et qui par ce
motif fut d'abord mal appréciée. Pour goûter les beautés sé-
vères de cette tragédie il eût fallu une assemblée d'élite, et
Boileau dut consoler son ami de la froideur du public, en lui
-o- vin -es—
affirmant « que c'était là ce qu'il avait fait de mieux. » C'est
que du rapprochement qui eut lieu dans cette rencontre,
selon l'observation d'un critique', entre le génie du plus pro-
fond des historiens et celui du plus éloquent des poètes, est
résultée une perfection toute classique, qui n'a pu être sur-
passée que par un autre mélange, plus étonnant encore, du
génie de Racine avec le sublime des livres saints.
Il est certain que dans Brilannicus, qui força à la fin,
comme s'en applaudissait le poète, l'accord unanime des
juges, tout annonce sa pleine maturité : vigueur de la con-
ception originale, régularité du plan, justesse des caractères,
vérité et profondeur des vues politiques et morales, mérite
achevé de l'exécution, grand effet et sage enseignement du
drame ; car « Néron nous y fait horreur comme dans l'his-
toire, mais plus efficacement, parce que cette horreur com-
mence, s'accroît peu à peu, et qu'elle nous instruit en même
temps qu'elle nous épouvante 2. »
Après ce tableau historique, où la création et l'imitation
atteignent le même degré d'excellence, Racine exposa sur le
théâtre, pour complaire aux désirs d'Henriette d'Angleterre,
les adieux et la séparation de Titus et de Bérénice (1670),
charmante idylle qu'il éleva presque à la dignité d'une tra-
gédie et qu'il revêtit de ce nom.
En excitant chez les spectateurs une vive et profonde émo-
tion, cette oeuvre élégiaque plutôt que dramatique faisait
répandre plus de pleurs qu'il n'y avait de sang versé; mais il
n'en devait pas être de même pour Bajazet, qui fut repré-
senté en 1672.
Par une exception unique, Racine s'adressa, cette fois, à
l'histoire contemporaine; il est vrai que c'était celle d'un
pays presque entièrement fermé aux autres nations de l'Eu-
rope : la fabuleuse incertitude qui entourait des événements
accomplis dans le sérail de Constantinople les rendait donc
1. Geoffroy.
2. M. D. Nisard.
-O- IX -ES—
susceptibles de tous les ornements de la fiction ; et cette inno-
vation fut couronnée d'un plein succès.
Au reste, les beaux ouvrages se succédaient alors, comme
les années, dans la vie de Racine, puisque Mithridale parut
en 1673 et Iphigénie en 1674.
Quelques lignes du traducteur de Plutarque, d'Amyot, dont
Racine trouvait le vieux style plein de grâces toujours nou-
velles , et qu'il lisait volontiers à Louis XIV, fournirent au
poète le sujet de Mithridate. Là, pour dessiner à la façon
de Corneille le portrait de ce grand roi et pour le faire parler
d'une manière digne de lui, le peintre à'Andromaquc et de
Bérénice puisa dans son génie des ressources et une énergie
inconnues.
A la vérité le sentiment de l'amour sied peu au terrible
souverain du Pont, armé de sa haine implacable contre les
Romains. Mais de cette intrigue même naissent les plus
pathétiques effets. Certes, l'auteur de Cinna et As Pompée
n'aurait pu prêter, ce semble, au héros qui va marcher sur
Rome un plus magnifique langage pour déployer ses projets,
ni, à ses derniers moments, un aspect plus mâle et plus su-
blime. Quant à Monime, quel autre que Racine lui-même
eût créé cette physionomie d'un charme triste et saisissant ?
On sait qu'il n'a point do rival dans l'art de tracer ces figures
angéliques où l'attrait suprême de la vertu rehausse la pudeur,
la timidité, la délicatesse. Quelle pureté, quelle élévation mo-
rale respire dans toutes ses paroles ! quelle réunion accomplie
de toutes les bienséances les mieux ménagées ! quelle richesse
et quelle pompé de style, quelle grâce et quelle suavité d'élo-
cution! Aussi cette pièce a-t-elle dû captiver les esprits les
plus divers, et si Monime lui a valu les suffrages des coeurs
sensibles, on ne s'étonnera pas que l'héroïsme du principal
personnage lui ait acquis toutes les sympathies du célèbre
roi de Suède Charles XII.
Quant à son Iphigénie en Aulide, elle obtint un succès
de larmes : les vers de Boileau nous l'apprendraient au be-
soin ; et il n'est peut-être pas de tragédie de Racine dont Vol-
taire ait parlé avec plus d'émotion, qu'il ait célébrée avec plus
a...
—3- X ■€>—
d'enthousiasme. Tous les genres de supériorité y sont réu-
nis : l'intérêt du sujet, la rectitude du plan, le sage déve-
loppement de l'intrigue, la force des situations, la variété
et l'exactitude des caractères, la perfection du style et des
vers. Cependant la modestie de l'auteur le portait à déclarer,
dans une excellente préface, comme il lui est arrivé souvent
d'en placer avant ses pièces, qu'il devait à Euripide ce qu'il y
avait de mieux dans son ouvrage. Non content de s'y mon-
trer le rival de ce poète, Racine y a traduit admirablement
Homère. Pour mêler une critique à l'éloge, on remarquera
seulement qu'il n'a pas toujours assez fidèlement observé les
moeurs grecques et la couleur antique : mais à combien de
beautés de tous les temps et de tous les lieux ce défaut même
n'a-t-il pas donné naissance? Les idées chevaleresques, le
point d'honneur moderne, l'influence de notre morale reli-
gieuse ajoutent encore au pathétique de celui qui a excellé
dans cette partie str la scène d'Athènes; et rien n'égale
l'éloquence déchirante des accents que, dans sa conscience
de toutes les douleurs aussi bien que de toutes les passions,
Racine a prêtés au sentiment maternel exalté par le déses-
poir.
Des titres si multipliés lui avaient ouvert depuis quelque
temps les portes de l'Académie française. Son admission
yeutlieu, le même jour que celle de Fléchier, le 12 janvier
1673 : mais tandis que le discours de ce dernier, soutenu d'un
débit avantageux, fut. couvert d'applaudissements par l'as-
semblée, l'illustre tragique, qui se montra souvent un très-
habile prosateur, prononça à voix basse un remercîment des
plus courts qui fut à peine entendu '. Cet échec, il devait d'ail-
leurs le réparer avec éclat, douze années plus tard, dans la
séance où il fit du grand Corneille, au nom de l'Académie, un
si magnifique éloge.
Quatre ans après sa malencontreuse harangue de récep-
tion, Racine, qui n'avait pas encore laissé un si long inter-
valle entre ses ouvrages, et qui semblait préluder dès lors à
i. Ce discours de Racine n'a pas été conservé.
-o- XI -es-
un bien plus grand repos, donna la dernière de ses tragédies
profanes, Phèdre, en 1677.
A ce moment même, l'envie, blessée de l'éclat d'une car-
rière qui n'avait guère été jusque-là qu'une suite de succès,
conspira contre elle pour y mêler un revers. L'hésitation du
public, qui, surpris par les meneurs de l'intrigue, suspendit
ses applaudissements, avait troublé d'autant plus Racine que
sa prédilection pour Phèdre fut invariable. Dès le début du
drame, en effet, grâce surtout à ce personnage dont la pas-
sion, suivant le précepte du poète, va chercher, échauffer et
remuer les coeurs, on est sous l'empire d'une curiosité émue
qui ne cessera pas de s'accroître. Partout le langage de Phèdre
est celui de la nature; et ce rôle est bien, comme l'a dit
Voltaire, le plus tragique qu'on ait mis sur la scène. Mais
pourquoi le nier? L'Hippolyte de Racine n'a certes pas l'ori-
ginalité de celui d'Euripide et même de Sénèque : ce n'est
pas le chasseur à l'attitude fière, à l'âme neuve et insensible.
L'auteur français a trop fait de lui un jeune seigneur de
Versailles. Toutefois, cette transformation acceptée, telle
que l'exigeait peut-être le goût du temps, on ne méconnaîtra
pas, ici encore, le parti que Racine a su tirer de la substitu-
tion d'un esprit nouveau à l'esprit antique. De celte altéra-
tion du caractère primitif sont nés en foule d'admirables
traits qui rendent la copie bien digne d'être égalée à l'original.
Le suffrage dont les anciens maîtres de Racine honorèrent
sa pièce fut l'occasion d'une réconciliation qu'appelaient de-
puis longtemps tous ses voeux. Humilié du souvenir de ses
torts, il alla, en coupable qui implore sa grâce, se jeter aux
pieds d'Arnauld, qui le reçut comme un père heureux de re-
trouver son fils. Ainsi renouée, cette union devait être désor-
mais indissoluble; et Racine, à la mort d!Arnauld, en lui
payant un tribut éclatant de regrets, témoigna de son atta-
chement fidèle à Port-Royal '.
C'est que les sentiments de piété chers à sa première jeu-
1. 1694. — Si l'on so rappelle l'hostilité de Louis XIV contre Port-
Royal, on jugera que celte fidélité n'était ni sans péril ni sans courage.
—o- XII -o-
nesse avaient recouvré tout leur pouvoir sur son coeur et
allaient changer le cours de sa vie. Néanmoins Racine n'a-
vait encore que trente-huit ans; mais, parvenu au comble
de la gloire des lettres, il en connut le vide, et ses idées
prirent une direction exclusivement chrétienne. Bien que par-
courue avec tant d'honneur, la carrière théâtrale n'avait pas
laissé de lui offrir des aspérités et des amertumes. Do là beau-
coup de réflexions graves pour ce tendre esprit, plus acces-
sible au chagrin qu'au plaisir. Tout récemment il avait ex-
primé l'espoir de réconcilier la tragédie « avec quantité de
personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine. » Mais,
presque immédiatement, il prit un parti plus radical : celui
de renoncer au théâtre, pour mieux se rapprocher de ses
maîtres, proscripteurs austères des jeux de l'imagination.
Cette résolution, qui lui a coûté sans doute plus d'un com-
bat intérieur demeuré inconnu, il s'y arrêta, dans la pleine
possession de son génie et de ses forces. Que de fables anti-
ques semblaient cependant l'attirer en lui promettant de nou-
veaux triomphes! Captivé, dit-on, par la touchante figure
d'Alceste, il avait songé à la reproduire sur notre scène.
Entre autres sujets que son goût délicat avait interrogés, on
sait qu'il avait commencé une Iphigénie en Tauride. 11 nous
reste de Racine un premier acte de cette tragédie écrit en
prose, et l'on voit par là quels procédés il suivait dans la
composition, attentif par-dessus tout à bien tracer ses plans,
à bien ourdir la trame de ses pièces, et croyant sa tâche
presque achevée dès qu'il n'avait plus qu'à rendre ses idées
en vers. On a prétendu pareillement qu'il avait conçu la pen-
sée d'un OEdipe : mais ici le doute est permis, puisqu'il dé-
clarait, selon le témoignage de son fils, que jamais il ne se-
rait assez hardi pour jouter contre Sophocle, comme terrassé
d'avance par l'appréhension de ne pouvoir l'égaler. On re-
grettera cette réserve en songeant avec quelle puissance
d'inspiration, dans un langage familier et en présence d'un
petit nombre d'amis, il lui arriva d'improviser quelquefois la
traduction des beautés de ce poëte. Longtemps après, ceux
qui l'avaient entendu, si l'on en croit des récits très-dignes
-o- xm -es—
de foi, demeuraient encore sous le coup de l'émotion qu'il
avait excitée.
Quoi qu'il en soit, une autre existence allait commencer
pour Racine; et, par elle, il ne se proposait rien moins que
de racheter la première. Dans la ferveur de son zèle, il
avait voulu d'abord se faire chartreux. Par un changement
moins absolu, il se borna à se marier (1er juin 1677). Son
choix, uniquement réglé par la raison, se porta sur la fille
d'un trésorier de France d'Amiens, Catherine Romanet,
qui, douée d'autant de piété que de jugement, fut la meil-
leure des épouses et des mères de famille. Un détail domes-
tique qu'il convient ici de rappeler, c'est qu'à l'époque de
son établissement, Racine, loin d'avoir acquis par ses tra-
vaux beaucoup d'aisance, avait pour fortune à peu près unique
sa bibliothèque. Ajoutons que son Esther et son Athalie, qui
devaient plus tard enrichir les acteurs et les libraires, ne
lui rapportèrent absolument rien.
Une occupation plus productive pour Racine date de la
même année, où il fut créé avec Boileau historiographe du
roi, charge à laquelle était attachée pour lui une pension de
4,000 francs, distincte de celle de 2,000 qu'il recevait à titre
d'homme de lettres.
Tout entier à ces nouvelles préoccupations, Racine, avec
sa conscience scrupuleuse, pour être à même de bien rem-
plir le rôle qu'il avait accepté, entreprit de traduire le traité
de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire; il s'appliqua de
plus à faire des extraits de Mézeray et d'autres historiens, à
compulser les mémoires, etc. Enfin il se mita suivre Louis XIV
à la guerre : si ce n'est que la première campagne fut ter-
minée si vite par la victoire; que son tailleur, comme il le di-
sait à ce prince, n'eut pas le temps d'achever son habit.
On a prétendu toutefois que ce travail, dont il lie nous est
en réalité resté que quelques fragments, Racine l'avait fort
peu avancé; ce qui paraît être une erreur. Au moins son
fils atteste-t-il que, lorsqu'il pouvait s'échapper de Versailles
(là encore, par les informations de tout genre qu'il recher-
chait, il jetait les fondements de son ouvrage), « il venait
-O- XIV •©—
s'enfermer dans son cabinet, où il employait son temps à
travaillera l'histoire du roi, qu'il ne perdait jamais de vue.»
Ce qui est constant, c'est que, dans le silence de Racine,
bientôt avéré , on cherchait autour de lui à se consoler
d'avoir perdu un poëte par l'espoir de trouver un historien :
seul, on le disait avec raison, il était capable de rappeler à son
siècle la perfection des anciens et de donner à la nation un
Tite-Live, après lui avoir donné un Euripide. Cette flatteuse
opinion dut rendre plus amer le regret justement ressenti,
lorsque les papiers qu'il avait laissés à Boileau, et qui étaient
liasses ensuite dans les mains de l'historiographe Valincour,
furent, avec la maison de celui-ci, consumés par les flammes'.
A en juger en effet par les passages les plus importants
qui se rattachent à cet ordre des travaux de Racine, le Pré-
cis historique des campagnes de Louis XIV depuis 1672
jusqu'en 1678 et la Relation du siège de Namur 2, on peut
penser qu'il possédait les principales qualités du genre, spé-
cialement l'art de bien disposer les faits, de manière à les
mettre en lumière , et celui d'exciter, de soutenir l'intérêt,
sans paraître dominé par aucune passion, si ce n'est celle de
la vérité.
Racine aborda un autre sujet plus modeste en traçant un
Abrégé de l'histoire de Port-Royal, « ce sanctuaire de la
piété où il avait été élevé, » on peut ajouter ce sanctuaire de
la vraie et solide science : oeuvre qui n'honore pas moins son
coeur que son esprit, puisqu'elle est comme une réparation
des satires échappées à sa jeunesse irritable, en même temps
qu'un des meilleurs morceaux que notre littérature possède en
ce genre. Il se recommande par la sincérité du ton, l'égalité
du jugement, la clarté et le naturel.
Tel est aussi le caractère des lettres que l'on a conservées
de Racine : déjà nous avons parlé de celles de sa jeunesse.
On trouvera un intérêt plus élevé dans celles de l'âge mûr
1. A Saint-Cloud, nuit du 13 au 14 janvier 1726.
2. Ces morceaux, par un heureux hasard, se trouvaient dans d'au-
trus mains que celles de Valincour, lors de I'iucendle de sa maison.
qu'il échangeait avec Boileau; plus touchant dans celles qu'il
adressait à son fils. Par les premières, on apprend à mieux
connaître ces grands hommes et à les plus estimer; par les
autres, on se convainc que la bonté du coeur égalait chez Ra-
cine la hauteur du génie. Sa correspondance ne manque
même pas d'une certaine valeur historique; car c'est habituel-
lement de l'armée où, comme on l'a dit, Racine accompa-
gnait Louis XIV, qu'il écrit au satirique, casanier de bonne
heure et peu disposé à quitter Auteuil. Quant aux lettres du
père de famille, pleines de tendresse aussi bien que de droi-
ture et de religion, elles offrent en foule, avec des détails
d'une bonhomie charmante, d'excellents conseils pour la
conduite des études de l'enfance et pour sa direction morale.
Ici Racine se montre sous un aspect où il n'est pas moins
digne d'être étudié, dans cette existence privée et domes-
tique où il s'était renfermé, fuyant l'éclat des applaudisse-
ments publics et n'ayant qu'une ambition, celle de se vouer
tout entier à la pratique des vertus chrétiennes. Indifférent et
comme étranger à ses titres d'écrivain, il ne veut désormais
que conformer sa vie et celle de ceux qui l'entourent aux pré-
ceptes de l'Évangile. 11 ne tenait qu'à lui pourtant d'être l'or-
nement des plus brillantes fêtes. C'eût été, s'il y eût pré-
tendu, un homme du monde accompli. 11 avait une taille
avantageuse, une démarche noble, un extérieur imposant.
Louis XIV, suffrage bien flatteur, cita un jour la figure de
Racine comme l'une des plus belles de la cour. Sa voix était
nette, harmonieuse, bien accentuée (ce qui le faisait recher-
cher du monarque comme lecteur), et il excellait dans la dé-
clamation. A son génie, chose assez rare et qui avait man-
qué au grand Corneille, il joignait un esprit des plus aimables
et d'une ressource infinie dans la société. Son entretien était
délicat, solide, d'une politesse exquise, et il faisait en sorte
que ceux qui le quittaient ne fussent pas seulement contents
(le lui, mais d'eux-mêmes.
Ce génie sommeillait depuis douze ans lorsque M" 0 de
Maintenon lui fit un appel qui valut deux chefs-d'oeuvre de
plus à la littérature française.
Dans la maison de Saint-Cyr, sous les auspices et la tutelle
de cette femme distinguée qui n'avait pas oublié sa jeunesse
délaissée et pauvre, de jeunes filles nobles sans fortune rece-
vaient depuis quelque temps le bienfait de l'éducation. Cette
éducation, toute chrétienne, n'excluait pas pour cela les
agréments et les talents du monde. En vue de les former à
une prononciation nette et facile, on avait imaginé de leur
faire déclamer des vers et représenter même des pièces pro-
fanes : voie hasardeuse dont le danger n'avait pas tardé à
être reconnu; et leur protectrice, ayant jugé qu'elles avaient
beaucoup trop bien joué l'Andromaque, en avait conclu,
non sans raison, qu'elles ne devaient plus la jouer du tout.
Pour que l'exercice et le plaisir ne fussent point mêlés de
péril, que fallait-il, si ce n'est des tragédies composées ex-
près, sous l'inspiration exclusive de l'esprit religieux. L'idée
vint donc à Mmc de Maintenon, qui avait un goût particulier
pour Racine, de lui demander une tragédie de ce genre.
Un tel désir, très-flatteur pour le poëte, livra son esprit
à beaucoup d'incertitudes et d'appréhensions. Déshabitué des
lettres et sur le retour, rentrerait-il dans la lice où il s'était
montré si brillant athlète ? Il ne laissa pas d'obéir, et plein
de la lecture des livres saints, il y trouva cette veine nou-
velle merveilleusement en rapport avec la nature de son
talent, et à laquelle il dut Esther.
Dans ce poëme moral, propre à instruire la jeunesse et à
l'édifier, Racine avait allié comme chez les Grecs, par l'in-
troduction des choeurs, la musique à la poésie. Favorisé par
cette nouveauté, le succès A'Eslher répondit à son mérite :
elle obtint tout l'hiver de 1689 les applaudissements du roi
et de la cour. Admise à l'une de ces représentations privilé-
giées 1, que l'on briguait à l'envi, M" 10 deSévigné, malgré
ses préventions d'autrefois, proclama que c'était un chef-
d'oeuvre et que l'auteur s'était surpassé. Elle doutait donc
fort, lorsqu'on lui parlait un peu plus tard d'un autre ou-
l. Il avait été fait défense aux comédiens de représenter cette pièce,
et elle ne devait parailro sur le théâtre qu'en 1721.
-o- XVII -e—
vrage que Racine composait pour Saint-Cyr, qu'il pût faire
mieux qu'Eslher, quoiqu'il eût bien de l'esprit.
Nous arrivons cependant à la plus haute manifestation de
cet esprit, que la postérité a consacré avec tant de justice
par le nom de génie, à cette tragédie modèle, la plus con-
forme, comme on l'a dit, aux règles des anciens et la plus
libre de toutes les servitudes théâtrales, où l'auteur at-
teignit vraiment à ce dernier effort de l'art, qui consiste à se
confondre avec la nature elle-même.
On n'ignore pas qu'Athalie est tirée d'un chapitre du
quatrième livre des Rois : sujet qui permit encore à Ra-
cine de faire usage des choeurs que, d'après la manière an-
tique; il lia étroitement avec l'action. Là, sans amour et sans
épisodes, l'écrivain sut réussir, par une succession naturelle
de scènes où le trouble va toujours croissant, à entretenir
un intérêt de plus en plus vif jusqu'au dénoùment. Mais le
triomphe si bien acquis à Racine lui échappa par un concours
de circonstances contraires.
Le plus fâcheux, ce fut qu'Athalie n'eut pas pour se pro-
duire l'appareil théâtral qui n'avait point manqué à Esther.
Des scrupules inspirés à M™" de Maintenon par des personnes
respectables lui avaient fait redouter ces fêtes, comme un
écueil pour la modestie de ses élèves de Saint-Cyr. La tragé-
die de Racine ne fut donc jouée qu'une fois ou deux à Ver-
sailles , dans une chambre, et par les jeunes pensionnaires
qui ne changèrent pas même d'habit (1691). «Cette pièce est
si belle, disait néanmoins une des spectatrices 1, que l'action
n'en parut pas refroidie; justement admirée, elle le sera tou-
jours. » Par malheur, cette opinion d'une femme de mérite ne
fut pas celle de la cour, exclue des représentations. Ce ne fut
pas non plus celle du public, qui ne connut l'oeuvre que par
l'impression et qui avait déjà accueilli assez froidement celle
û'Esther. On affecta de croire qu'une oeuvre dramatique tirée
des livres saints ne pouvait être qu'ennuyeuse, et on la con-
damna plutôt que de l'apprécier. Ce fut en vain que Boileau,
1. M'ôe de Caylus : voy. ses Souvenirs.
—O- XVIII -Es—
aussi clairvoyant que dévoué, protesta contre cette préven-
tion. Il ne put que consoler son ami par ces paroles prophé-
tiques : « Je m'y connais, le public y reviendra. » Mais ce ne
fut qu'après la mort du poète, et partant trop tard, que s'opéra
cette heureuse révolution du goût 1.
Racine ne survécut que sept ans à ce chef-d'oeuvre, persé-
vérant dans les pratiques de la plus sévère piété et renon-
çant à la poésie de plus en plus, si ce n'est qu'en 1694 il
composa des cantiques spirituels pour la maison de Saint-
Cyr : chant du cygne, qui, si le poète n'avait pas fait les
choeurs de ses tragédies sacrées, suffirait encore pour prouver,
avec les hymnes qu'il avait traduites autrefois du bréviaire
romain, qu'aucun de nos lyriques ne lui a été supérieur.
Il continuait en même temps à s'acquitter des devoirs que lui
imposait son titre d'historiographe et à justifier par l'em-
pressement de son zèle la faveur marquée du monarque. Car
indépendamment de ses pensions. Racine fut pourvu, dès la
fin do 1690, d'une charge de gentilhomme ordinaire de S. M.
Il avait, privilège fort envié, un appartement dans le châ-
teau et les entrées ; il jouissait spécialement de l'avantage
d'être admis près de Louis XIV dans une sorte d'intimité,
pour lui lire les morceaux récemment composés de son his-
toire.
Outre la bienveillance du prince, Racine possédait celle de
M"c de Maintenon, qui l'honorait d'une confiance toute par-
ticulière; mais cette confiance même lui attira une espèce
de disgrâce qui empoisonna la fin de sa vie. C'était en 1696 :
l'un des derniers héros du siècle de Louis XIV, Luxem-
bourg, venait de mourir; et, dans la période décroissante
des succès et de la gloire du grand roi, on commençait à
ressentir les tristes effets de son ambition et de son luxe.
De là de graves appréhensions pour l'avenir et déjà des plaintes
qui arrivaient jusque sur les marches du trône. Préoccupée
1. Elle n'eut lieu qu'en 1716 , où l'opinion, apercevant des rapports
entre le jeune roi Louis XV etjoas, fut ramenée par cet intérêt spé-
cial à l'examen û'Athalie. Du resto, elle ne fut représentée publi-
quement qu'en 1720.
-o- XIX -es—
de cette situation qui touchait son coeur beaucoup plus sen-
sible qu'on ne l'a dit, M'" 0 de Maintenon s'en était entretenue
souvent avec Racine, très-prompt à s'émouvoir lui-même des
maux publics; aussi l'engagea-t-elleun jour à tracer le tableau
de la misère des peuples dans un écrit où il indiquerait les
moyens de la soulager. D'après l'esprit de charité qui l'a-
nimait , Racine fut heureux de se rendre à cette invitation
et composa un mémoire plein de faits et de conclusions salu-
taires. Mais ce mémoire ne tarda pas à être pris entre les
mains de M" 0 de Maintenon par Louis XIV, qui exigea que
l'auteur en fût cité et dit avec humeur en entendant nommer
Racine : « Parce qu'il sait faire des vers, croit-il tout savoir?
et, parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? »
Racine n'ignora rien de ce qui s'était passé, et cette pa-
role froide et malveillante le frappa au coeur. Il se jugea aus-
' sitôt, avec celte vive imagination qui grossissait toutes ses
craintes et tous ses chagrins, perdu sans ressource auprès
du monarque. Tout entier au regret du mécontentement qu'il
avait excité, Racine ne fit plus dès lors que languir. Étrange
aveuglement d'un tel homme, d'avoir cru que la faveur même
du grand roi pouvait ajouter quelque chose à sa gloire!
Quoi qu'il en soit, la profonde mélancolie qui s'était emparée
de lui, aigrissant le sentiment de ses douleurs physiques, accé-
léra d'une manière funeste les progrès d'un mal dont il était
atteint et dont on ne reconnut pas d'abord la nature, un abcès
au foie. Bientôt l'état de Racine devint si grave qu'on crut
devoir recourir pour le sauver à une opération qui fut sans,
succès.
Racine n'eut pas de peine à juger que son moment était
venu; et, sans permettre au'on le flattât d'un vain espoir,
il ne se prépara plus qu'à bien paraître devant Dieu. Lui qui
n'avait pu se défendre jadis d'une grande appréhension de la
mort, montra, par le merveilleux secours de cette foi chré-
tienne qui prête sa force aux plus faibles et confirme le cou-
rage des plus braves, le calme le plus intrépide à l'heure su-
prême. Offrant à Dieu ses souffrances qui furent longues et
cruelles, il édifia, par sa patience et l'ardeur de sa piété, sa
-o- xx -es-
famille et tous ceux qui l'approchaient. Il confessa ses fautes
avec toute la simplicité du plus humble fidèle, et ses der-
nières paroles furent des prières, accompagnées de tendres
exhortations à ses enfants pour qu'ils vécussent dans des sen-
timents de concorde entre eux et de respect à l'égard de leur
mère.
Ce fut le 21 avril 1699 que Racine mourut à l'âge de cin-
quante-neuf ans: il occupait alors une maison de la rue des
Marais, dans le faubourg Saint-Germain. Au moment de son
mariage, il avait demeuré rue Saint-André-des-Arcs, au coin
de la rue de l'Éperon. A une autre époque de sa vie, il ha-
bita hôtel des Ursins, dans la Cité, et, plus tard, rue des
Maçons-Sorbonne, où même il composa Athalie.
Son testament, par les dispositions qu'il renfermait, eût
suffi pour mettre à nu toute la beauté de son âme. Il n'a-
vait garde d'y passer les pauvres sous silence; il n'oubliait
pas non plus sa nourrice. Surtout il donna de sa reconnais-
sance une preuve touchante, en exprimant la volonté que son
corps fût inhumé à Port-Royal des Champs, auprès des maî-
tres de sa jeunesse'.
1. Après la destruction de Port-Royal, le corps fut transporté à
Paris, dans l'église de Saint-Etienne du Mont, et placé à côté de celui
de Pascal. Une épitaphe latine, composée par Boileau, se lit encore sur
le tombeau de Racine.
ANDROMAQUE.
TRAGÉDIE.
(1GG7.)
PERSONNAGES. — ANDROMAQUE , veuve d'Hector, captive de Pyrrhus.—
PYRIIHUS, fils d'Achille, roi d'Épire.— ORESTE, fils d'Agamemnon.—
HERMIONE, fille d'Hélène, accordée avec Pyrrhus.— PYLADE, ami
d'Orcsle.—CLÉONÈ, confidente d'IIermione. — CÊPUISE, confidente
d'Andromaque. — PHOENIX , gouverneur d'Achille, et ensuite de
Pyrrhus. — Suite d'Oreste.
La scène esC à Buthrote, ville d'Èpire, dans une salle du palais
de Pyrrhus.
ACTE PREMIER.
SCÈNE I.
ORESTE, PYLADE.
ORESTE.
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle ,
Et déjà son courroux semble s'être adouci
Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici.
Qui l'eût dit, qu'un rivage à mes voeux si funeste
Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oreste;
Qu'après plus de six mois que je t'avais perdu,
À la cour de Pyrrhus tu me serais rendu'?
PYLADE.
J'en rends grâces au ciel, qui, m'arrêtant sans cesse,
Semblait m'avoir fermé le chemin de la Grèce, 10
Racine. 1
-o- 2 -e>— [Andromaque
Depuis le jour fatal que la fureur des eaux,
Presque aux yeux de l'Épire, écarta nos vaisseaux.
Combien dans cet exil ai-je souffert d'alarmes !
Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
Que ma triste amitié ne pouvait partager !
Surtout je redoutais cette mélancolie
Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie :
Je craignais que le ciel, par un cruel secours,
Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours. 20
Mais je vous vois, seigneur; et, si j'ose le. dire,
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas.
ORESTE.
Hélas! qui peut savoir le destin qui m'amène?
L'amour me fait ici chercher une inhumaine ;
Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sort,
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort?
PYLADE.
Quoi ! votre âme à l'amour en esclave asservie
Se repose sur lui du soin de votre vie? 30
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers?
Pensez-vous qu'Hermione, à Sparte inexorable,
Vous prépare en Épire un sort plus favorable?:
Honteux d'avoir poussé tant de voeux superflus,
Vous l'abhorriez ; enfin, vous ne m'en parliez plus.
Vous me trompiez, seigneur.
ORESTE. Jeme trompais.moi-même!
Ami, n'accable point un malheureux qui t'aime :
T'ai-je jamais caché mon coeur et mes désirs?
Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs ; 40
Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille,
Tu vis mon désespoir ; et tu m'as vu depuis
Act. I.] —o- 3 -e>—
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
Je te vis à regret, en cet état funeste,
Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
Toujours de ma fureur interrompre le cours,
Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
Mais quand je me souvins que, parmi tant d'alarmes,
Hermione à Pyrrhus prodiguait tous ses charmes, 50
Tu sais de quel courroux mon coeur alors épris
Voulut en l'oubliant punir tous ses mépris.
Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
Je pris tous mes transports pour des transports de
Délestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits, [liaine :
Je défiais ses yeux de me troubler jamais.
Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
En ce calme trompeur j'arrivai dans la Grèce ;
Et je trouvai d'abord ses princes rassemblés,
Qu'un péril assez grand semblait avoir troublés, co
J'y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
De soins plus importants rempliraient ma mémoire;
Que, mes sens reprenant leur première vigueur,
L'amour achèverait de sortir de mon coeur.
Mais admire avec moi le sort, dont la poursuite
Me fait courir alors au piège que j'évite.
J'entends de tous côtés qu'on menace Pyrrhus;
Toute la Grèce éclate en murmures confus :
On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse
Il élève en sa cour l'ennemi de la Grèce, 70
Astyanax, d'Hector jeune et malheureux fils,
Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
J'apprends que pour ravir son enfance au supplice
Andromaque trompa l'ingénieux Ulysse,
Tandis qu'un autre enfant arraché de ses bras,
Sous le nom de son fils, fut conduit au trépas.
On dit que, peu sensible aux charmes d'Hermione,
Mon rival porte ailleurs son coeur et sa couronne.
Ménélas, sans le croire, en paraît affligé,
-o- 4 •€>— [Andromaque
Et se plaint d'un hymen si longtemps négligé. 80
Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
P. s'élève en la mienne une secrète joie :
Je triomphe ; et pourtant je me flatte d'abord
Que la seule vengeance excite ce transport.
Mais l'ingrate en mon coeur reprit bientôt sa place :
De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;
Je sentis que ma haine allait finir son cours ;
Ou plutôt je sentis que je l'aimais toujours.
Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
On m'envoie à Pyrrhus : j'entreprends ce voyage. 90
Je viens voir si l'on peut arracher de. ses bras
Cet enfant dont la vie alarme tant d'États.
Heureux si je pouvais, dans l'ardeur qui me presse,
Au lieu d'Astyanax, lui ravir ma princesse !
Car enfin n'attends pas que mes feux redoublés
Des périls les plus grands puissent être troublés.
Puisqu'après tant d'efforts ma résistance est vaine,
Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne.
J'aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux. too
Toi qui connais Pyrrhus, que penses-tu qu'il fasse?
Dans sa cour, dans son coeur, dis-moi ce qui se passe.
Mon Hermione encor le tient-elle asservi?
Me rendra-t-il., Pylade, un bien qu'il m'a ravi?
PYLADE.
Je vous abuserais, si j'osais vous promettre,
Qu'entre vos mains, seigneur, il voulût la remettre :
Non que de sa conquête il paraisse flatté.
Pour la veuve d'Hector ses feux ont éclaté,
Il l'aime : mais enfin cette veuve inhumaine
N'a payé jusqu'ici son amour que de haine, 110
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
Pour fléchir sa captive ou pour l'épouvanter.
De son fils qu'il lui cache il menace la tête,
Et fait couler des pleurs qu'aussitôt il arrête.
Acl. I.J —O- 5 -Es—
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
Et, de ses voeux troublés lui rapportant l'hommage,
Soupirer à ses pieds moins d'amour que de rage.
Ainsi n'attendez pas que l'on puisse aujourd'hui
Vous répondre d'un coeur si peu maître de lui : 120
H peut, seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
Épouser ce qu'il hait et perdre ce qu'il aime.
ORESTE.
Mais dis-moi de quel oeil Hermione peut voir
Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir.
PYLADE.
Hermione, seigneur, au moins en apparence,
Semble de son amant dédaigner l'inconstance,
Et croit que, trop heureux de fléchir sa rigueur,
Il la viendra presser de reprendre son coeur.
Mais je l'ai vue enfin me confier ses larmes :
Elle pleure en secret le mépris de ses charmes ; 130
Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
ORESTE.
Ah ! si je le croyais, j'irais bientôt, Pylade,
Me jeter...
PYLADE. Achevez, seigneur, votre ambassade.
Vous attendez le roi. Parlez, et lui montrez
Contre le fils d'Hector tous les Grecs conjurés.
Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
Leur haine ne fera qu'irriter sa tendresse :
Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir. 140
Il vient.
ORESTE. Hé bien ! va donc disposer la cruelle
A revoir un amant qui ne vient que pour elle.
-o- 6 -s>— [Andromaque
SCÈNE II.
PYRRHUS , ORESTE , PHOENIX.
ORESTE.
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
Souffrez que j'ose ici me flatter de leur choix,
Et qu'à vos yeux, seigneur, je montre quelque joie
De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troie.
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
Et vous avez montré, par une heureuse audace,
Que le fils seul d'Achille a pu remplir sa place, «o
Mais, ce qu'il n'eût point fait, la Grèce avec douleur
Vous voit du sang troyen relever le malheur,
Et, vous laissant toucher d'une pitié funeste,
D'une guerre si longue entretenir le reste.
Ne vous souvient-il plus, seigneur, quel fut Hector?
Nos peuples affaiblis s'en souviennent encor :
Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
Et dans toute la Grèce il n'est point de familles
Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
D'un père ou d'un époux qu'Hector leur a ravis, IGO
Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre?
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
Tel qu'on a vu son père embraser nos vaisseaux,
Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
Oserai-je, seigneur, dire ce que je pense?
Vous-même de vos soins craignez la récompense,
Et que dans votre sein ce serpent élevé
Ne vous punisse un jour de l'avoir conservé.
Enfin, de tous les Grecs satisfaites l'envie,
Assurez leur vengeance, assurez votre vie : 170
Perdez un ennemi d'autant plus dangereux
Qu'il s'essaiera sur vous à combattre contre eux.
Act. I.] -o- 7 •©—
PYRRTIUS.
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée :
De soins plus importants je l'ai crue agitée,
Seigneur ; et, sur le nom de son ambassadeur,
J'avais dans ses projets conçu plus de grandeur.
Qui croirait en effet qu'une telle entreprise
Du fils d'Agamemnon méritât l'entremise;
Qu'un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
N'eût daigné conspirer que la mort d'un enfant? 180
Mais à qui prétend-on que je le sacrifie?
La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie?
Et, seul de tous les Grecs, ne m'est-il pas permis
D'ordonner d'un captif que le sort m'a soumis?
Oui, seigneur, lorsqu'au pied des murs fumants de Troie
Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
Hécube près d'Ulysse acheva sa misère ;
Cassandre dans Argos a suivi votre père : _ 190
Sur eux, sur leurs captifs, ai-je étendu mes droits?
Ai-je, enfin disposé du fruit de leurs exploits?
On craint qu'avec Hector Troie un jour ne renaisse!
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse !
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
Je songe quelle était autrefois cette ville
Si superbe en remparts, en héros si fertile,
Maîtresse de l'Asie ; et je regarde enfin
Quel fut le sort de Troie, et quel ost son destin : ano
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
Que Troie en cet état aspire à se venger.
Ah ! si du fils d'Hector la perte était jurée,
Pourquoi d'un an entier l'avons-nous différée?
Dans le sein de Priam n'a-t-on pu l'immoler?
—<s- 8 ■&— [Andromaque
Sous tant de morts, sous Troie, il fallait l'accabler.
Tout était juste alors : la vieillesse et l'enfance
En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense ; 210
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups..
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
Mais que ma cruauté survive à ma colère.
Que, malgré la pitié dont je me sens saisir,
Dans le sang d'un enfant je me baigne à loisir 9 [proie ;
Non, seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre
Qu'ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
De mes inimitiés le cours est achevé ;
L'Épire sauvera ce que Troie a sauvé. 220
ORESTE.
Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
Un faux Astyanax fut offert au supplice
Où le seul fils d'Hector devait être conduit ;
Ce n'est pas les Troyens, c'est Hector qu'on poursuit.
'Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
Il a par trop de sang acheté leur colère .
Ce n'est que dans le sien qu'elle peut expirer ;
Et jusque dans l'Épire il les peut attirer.
Prévenez-les.
PYRRHUS. Non, non. J'y consens avec joie !
Qu'ils cherchent dans l'Épire une seconde Troie ; 230
Qu'ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
Aussi bien ce n'est pas la première injustice
Dont la Grèce d'Achille a payé le service.
Hector en profila, seigneur ; et quelque jour
Son fils en pourrait bien profiter à son tour.
ORESTE.
Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?
PYRRHUS.
Et je n'ai donc vaincu que pour dépendre d'elle ?
Act.I.] —s- 9 -e—
ORESTE.
Hermione, seigneur, arrêtera vos coups :
Ses yeux s'opposeront entre son père et vous. 240
PYRRHUS.
Hermione, seigneur, peut m'être toujours chère ;
Je puis l'aimer, sans être esclave de son père :
Et je saurai peut-être accorder quelque jour
Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
Vous pouvez cependant voir la fille d'Hélène :
Du sang qui vous unit je sais l'étroite chaîne.
Après cela, seigneur, je ne vous retiens plus,
Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.
SCENE III.
PYRRHUS, PHOENIX.
PHOENIX.
Ainsi vous l'envoyez aux pieds de sa maîtresse !
PYRRHUS.
On dit qu'il a longtemps brûlé pour la princesse. 250
PHOENIX.
Mais si ce feu, seigneur, vient à se rallumer,
S'il lui rendait son coeur, s'il s'en faisait aimer?
PYRRHUS.
Ah ! qu'ils s'aiment, Phoenix, j'y consens Qu'elle parte ;
Que, charmés l'un de l'autre, ils retournent à Sparte.
Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
Qu'elle m épargnerait de contrainte et d'ennui !
PHOENIX.
Seigneur....
PYRRHUS. Une autre fois je t'ouvrirai mon âme;
Andromaque paraît.
—=3- 10 •£>— [Andromaque
SCÈNE IV.
PYRRHUS, ANDROMAQUE, PHOENIX, CÉPHISE.
PYRRHUS. Me cherchiez-vous, madame?
Un espoir si charmant me serait-il permis ?
ANDROMAQUE.
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. 200
Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie
Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie,
J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui :
Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui !
PYRRHUS.
Ah ! madame ! les Grecs, si j'en crois leurs alarmes,
Vous donneront bientôt d'autres sujets de larmes.
ANDROMAQUE.
Et quelle est cette peur dont leur coeur est frappé,
Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?
PYRRHUS.
Leur haine pour Hector n'est pas encore éteinte :
Ils redoutent son fils.
ANDROMAQUE. Digne objet de leur crainte ! 270
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
Que Pyrrhus est son maître et qu'il est fils d'Hector !
PYRRHUS.
Tel qu'il est, tous les Grecs demandent qu'il périsse.
Le fils d'Agamemnon vient hâter son supplice.
ANDROMAQUE.
Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
Hélas 1 on ne craint point qu'il venge un jour son père ;
On craint qu'il n'essuyât les larmes de sa mère.
Il m'aurait tenu lieu d'un père et d'un époux :
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
Act.l,] -o- H -o-
PYRRHUS. v
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes. 281
Tous les Grecs m'ont déjà menacé de leurs armes ;
Mais, dussent-ils encore, en repassant les eaux,
Demander votre fils avec mille vaisseaux,
Coûtât-il tout le sang qu'Hélène a fait répandre,
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
Je ne balance point, je vole à son secours,
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
Mais, parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
Me refuserez-vous un regard moins sévère ? 290
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
Me faudra-il combattre encor vos cruautés ?
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
Que vous accepterez un coeur qui vous adore ?
En combattant pour vous, me sera-t-il permis
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
ANDROMAQUE.
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
Faut-il qu'un si grand coeur montre tant de faiblesse?
Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux,
Passe pour le transport d'un esprit amoureux ? 300
Captive, toujours triste, importune à moi-même,
Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ?
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
Non, non : d'un ennemi respecter la misère,
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
De cent peuples pour lui combattre la rigueur
Sans me faire payer son salut de mon coeur,
Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile ;
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille. 310
PYRRHUS.
Hé quoi ! votre courroux n'a-t-il pas eu son cours ?
Peut-on haïr sans cesse, et punit-on toujours ?
J'ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
—o- 12 ■£>— [Andromaque
Cent fois de votre sang a vu ma main rougie :
Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
Qu'ils m'ont vendu bien chéries pleurs qu'ils ont ver-
De combien de remords m'ont-ils rendu la proie ' [ses !
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie :
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai, 320
Tantdesoins, tantdepleurs, tant d'ardeurs inquiètes...
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes ?
Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous puuir :
Nos ennemis communs devraient nous réunir.
Madame, dites-moi seulement que j'espère :
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens,
J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
Animé d'un regard, je puis tout entreprendre ;
Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ; 330
Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris,
Dans ses murs relevés couronner votre fils.
ANDROMAQUE. '
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus
Je les lui promettais tant qu'a vécu son père, [guère ;
Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor,
Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector !
A de moindres faveurs des malheureux prétendent.
Seigneur ; c'est un exil que mes pleurs vous demandent ;
Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
J'aille cacher mon fils et pleurer mon époux. 3i0
Votre amour contre nous allume trop de haine :
Retournez, retournez à la fille d'Hélène.
PYRRHUS.
Et le puis-je, madame ? Ah ! que vous me gênez '
Comment lui rendre un coeur que vous me retenez ?
Je sais que de mes voeux on lui promit l'empire.
Je sais que pour régner elle vint dans l'Épire ;
Le sort vous y voulut l'une et l'autre amener;
Act. I.] -o- 13 -e>-
Vous, pour porter des fers, elle, pour en donner.
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
Et ne dirait-on pas, en voyant au contraire 350
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
Qu'elle est ici captive, et que vous y régnez ?
Ah ! qu'un seul des soupirs que mon coeur vous envoie.
S'il s'échappait vers elle, y porterait de joie !
ANDROMAQUE.
Et pourquoi vos soupirs seraient-ils repoussés ?
Aurait-elle oublié vos services passés ?
Troie, Hector, contre vous révoltent-ils son âme ?
Aux cendres d'un époux doit-elle enfin sa flamme ?
Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
Sa mort seule a rendu votre père immortel : 360
Il doit au sang d'Hector tout l'éclat de ses armes ;
Et vous n'êtes tous deux connus queparmes larmes.
PYRRHUS.
Hé bien, madame, hé bien, il faut vous obéir :
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
Oui, mes voeux ont trop loin poussé leur violence
Pour ne plus s'arrêter que dans l'indifférence.
Songez-y bien : il faut désormais que mon coeur,
S'il n'aime avec transport, haïsse avec fureur.
Je n'épargnerai rien dans ma juste colère :
Le fils me répondra des mépris de la mère ; 370
La Grèce le demande ; et je ne prétends pas
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
ANDROMAQUE.
Hélas ! il mourra donc ! il n'a pour sa défense
Que les pleurs de sa mère et que son innocence...
Et peut-être après tout, en l'état où je suis.
Sa mort avancera la fin de mes ennuis :
Je prolongeais pour lui ma vie et ma misère,
Mais enfin sur ses pas j'irai revoir son père.
Ainsi, tous trois, seigneur, par vos soins réunis,
Nous vous....
-o- 14 -es— [Andromaque
PYRRHUS. Allez, madame, allez voir votre fils. 380
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
Pour savoir nos destins, j'irai vous retrouver :
Madame, en l'embrassant, songez aie sauver.
ACTE SECOND.
SCÈNE I.
HERMIONE, CLÉONE.
HERMIONE.
Je fais ce que tu veux. Je consens qu'il me voie ;
Je lui veux bien encore accorder celte joie.
Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
Mais, si je m'en croyais, je ne le verrais pas.
CLÉONE.
Et qu'est-ce que sa vue a pour vous de funeste?
Madame, n'est-ce pas toujours le même Oreste 390
Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
Et dont vous regrettiez la constance et l'amour?
HERMIONE.
C'est cet amour payé de trop d'ingratitude
Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui,
De voir mon infortune égaler son ennui !
Est-ce là, dira-Hl, cette fière Hermione?
Elle me dédaignait, un autre l'abandonne :
L'ingrate, qui mettait son coeur à si haut prix,
Apprend donc, à son tour, à souffrir des mépris !... 400
Ah ! dieux !
Act.u.] -o- 15 •£>-
CLÉONE. Ah! dissipez ces indignes alarmes .
Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
Vous croyez qu'un amant vienne vous insulter?
Il vous rapporte un coeur qu'il n'a pu vous ôter.
Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
HERMIONE.
Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
A la mort du Troyen s'il ne veut consentir,
Mon père avec les Grecs m'ordonne de partir.
CLÉONE.
Hé bien, madame, hé.bien, écoutez donc Oreste.
Pyrrhus a commencé : faites au moins le reste. 410
Pour bien faire, il faudrait que vous le prévinssiez :
Ne m'avez-vous pas dit que vous le haïssiez?
HERMIONE.
Si je le hais, Cléone ! il y va de ma gloire,
Après tant de bontés dont il perd la mémoire ;
Lui qui me fut si cher, et qui m'a pu trahir !
Ah ! je l'ai trop aimé pour ne le point haïr !
CLÉONE.
Fuyez-le donc, madame; et puisqu'on vous adore...
HERMIONE.
Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore !
Contre mon ennemi laisse-moi m'assurer ;
Cléone, avec horreur je m'en veux séparer. 420
Il n'y travaillera que trop bien, l'infidèle !
CLÉONE.
Quoi ! vous en attendez quelque injure nouvelle?
Aimer une captive, et l'aimer à vos yeux,
Tout cela n'a donc pu vous le rendre odieux?
Après ce qu'il a fait, que saurait-il donc faire?
Il vous aurait déplu, s'il pouvait vous déplaire.
HERMIONE.
Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis?
Je crains de me connaître en l'état où je suis.
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire :
—<»■ 16 -e=- [Andromaque
Crois que je n'aime plus, vante-moi ma victoire : ao
Crois que dans son dépit mon coeur est endurci ;
Hélas ! et, s'il se peut, fais-le-moi croire aussi !
Tu veux que je le fuie? Eh bien! rien ne m'arrête.
Allons, n'envions plus son indigne conquête :
Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
Fuyons... Mais si l'ingrat rentrait dans son devoir;
Si la foi dans son coeur retrouvait quelque place ;
S'il venait à mes pieds me demander sa grâce ;
Si sous mes lois, Amour, tu pouvais l'engager ;
S'il voulait... Mais l'ingrat ne veut que m'outrager. 440
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune,
Prenons quelque plaisir à leur être importune :
Ou, le forçant de rompre un noeud si solennel,
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
J'ai déjà sur le fils attiré leur colère :
Je veux qu'on vienne encor lui demander la mère.
Rendons-lui les tourments qu'elle me fait souffrir ;
Qu'elle le perde, ou bien qu'il la fasse périr.
CLÉONE.
Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes, 450
Et qu'un coeur accablé de tant de déplaisirs
De son persécuteur ait brigué les soupirs?
Voyez si sa douleur en paraît soulagée :
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée?
Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté?
HERMIONE.
Hélas ! pour mon malheur, je l'ai trop écouté.
Je n'ai point du silence affecté le mystère :
Je croyais sans péril pouvoir être sincère ;
Et, sans armer mes yeux d'un moment de rigueur,
Je n'ai pour lui parler consulté que mon coeur. 400
Et qui ne se serait comme moi déclarée
Sur la foi d'une amour si saintement jurée?
Me voyait-il de l'oeil qu'il me voit aujourd'hui?
Act. II.] -O- 17 ■£>-
Tu t'en souviens encor, tout conspirait pour lui :
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
Les exploits de son père effacés par les siens,
Ses feux que je croyais plus ardents que les miens,
Mon coeur... toi-même enfin de sa gloire éblouie,
Avant qu'il me trahît, vous m'avez tous trahie. 470
Mais c'en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
Hermione est sensible, Oreste a des vertus ;
Il sait aimer du moins, et même sans qu'on l'aime,
Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
Allons. Qu'il vienne enfin.
CLÉONE. Madame, le voici.
HERMIONE.
Ah ! je ne croyais pas qu'il fût si près d'ici.
SCÈNE II.
HERMIONE , ORESTE , CLÉONE.
HERMIONE.
Le croirai-je, seigneur, qu'un reste de tendresse
Vous fasse ici chercher une triste princesse?
Ou ne dois-je imputer qu'à votre seul devoir •
L'heureux empressement qui vous porte à me voir? 480
ORESTE.
Tel est de mon amour l'aveuglement funeste,
Vous le savez, madame; et le destin d'Oreste
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
Et de jurer toujours qu'il n'y viendra jamais.
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
Je le sais, j'en rougis. Mais j'atteste les dieux,
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
Que j'ai couru partout où ma perte certaine
--o- 18 ■£>— [Andromaquc
Dégageait mes serments et finissait ma peine. 490
J'ai mendié la mort chez des peuples cruels
Qui n'apaisaient leurs dieux que du sang des mortels :
Ils m'ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
De mon sang prodigué sont devenus avares.
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
A chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
Mon désespoir n'attend que leur indifférence :
Ils n'ont qu'à m'interdire un reste d'espérance ;
Ils n'ont, pour avancer cette mort où je cours,
Qu'à me dire une fois ce qu'ils m'ont dit toujours. 500
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m'anime.
Madame, c'est à vous de prendre une victime
Que les Scythes auraient dérobée à vos coups
Si j'en avais trouvé d'aussi cruels que vous.
HERMIONE.
Quittez, seigneur, quittez ce funeste langage :
A des soins plus pressants la Grèce vous engage.
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
Songez à tous ces rois que vous représentez.
Faut-il que d'un transport leur vengeance dépende ?
Est-ce le sang d'Oreste enfin qu'on vous demande? 510
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
ORESTE.
Les refus de Pyrrhus m'ont assez dégagé,
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
Lui fait du fils d'Hector embrasser la défense.
HERMIONE.
L'infidèle !
ORESTE. Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
Sur mon propre destin je viens vous consulter.
Déjà même je crois entendre la réponse
Qu'en secret contre moi votre haine prononce.
HERMIONE.
Hé quoi ! toujours injuste en vos tristes discours,
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours? 520
Act.II.j -<B- 19 &>-
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
J'ai passé dans l'Épire où j'étais reléguée ;
Mon père l'ordonnait : mais qui sait si depuis
Je n'ai, point en secret partagé vos ennuis ?
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ;
Que l'Épire jamais n'ait vu couler mes larmes ?
Enfin, qui vous a dit que, malgré mon devoir,
Je n'ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
ORESTE.
Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse.... 529
Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s'adresse ?
Ouvrez vos yeux : songez qu'Oreste est devant vous,
Oreste, si longtemps l'objet de leur courroux.
HERMIONE.
Oui, c'est vous dont l'amour, naissant avec leurs char-
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ; [mes,
Vous, que mille vertus me forçaient d'estimer ;
Vous, que j'ai plaint, enfin que je voudrais aimer.
ORESTE.
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
Le coeur est pour Pyrrhus, et les voeux pour Oreste.
HERMIONE.
Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus,
Je vous haïrais trop.
ORESTE. Vous m'en aimeriez plus. 540
Ah ! que vous me verriez d'un regard bien contraire !
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
Et, l'amour seul alors se faisant obéir,
Vous m'aimeriez, madame, en me voulant haïr.
O dieux ! tant de respects, une amitié si tendre...
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m'entendre !
Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd'hui,
Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui :
Car enfin il vous hait ; son âme, ailleurs éprise, 549
N'a plus....
HERMIONE. Quivousl'adit, seigneur, qu'il me méprise?
—o- 20 ■&— [Andromaque
Ses regards, ses discours vous l'ont-ils donc appris ?
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris ;
Qu'elle allume en un coeur des feux si peu durables ?
Peut-être d'autres yeux me sont plus favorables.
ORESTE.
Poursuivez : il est beau de m'insiïller ainsi.
Cruelle ! c'est donc moi qui vous méprise ici?
Vos yeux n'ont pas assez éprouvé ma constance ?
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
Je les ai méprisés? Ah ! qu'ils voudraient bien voir
Mon rival comme moi mépriser leur pouvoir I 560
HERMIONE.
Que m'importe, seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
Qu on fasse de l'Epire un second Ilion :
Allez. Après cela direz-vous que je l'aime ?
ORESTE.
Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux?
Venez dans tous les coeurs faire parler vos yeux.
Faisons de notre haine une commune attaque.
HERMIONE.
Mais, seigneur, cependant s'il épouse Andromaque?
ORESTE.
Hé, madame !
HERMIONE. Songez quelle honte pour nous 571
Si d'une Phrygienne il devenait l'époux !
ORESTE.
Et vous le haïssez ! Avouez-le, madame,
L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une âme :
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
Et les feux mal couverts n'en éclatent que mieux.
HERMIONE.
Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
Répand sur mes discours le venin qui la tue,
Act. II.] -o- 21 -e—
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
Et croit qu'en moi la haine est un effort d'amour. 580
Il faut donc m'expliquer : vous agirez ensuite.
Vous savez qu'en ces lieux mon devoir m'a conduite :
Mon devoir m'y retient ; et je n'en puis partir
Que mon père ou Pyrrhus ne m'en fasse sortir.
De la part de mon père allez lui faire entendre
Que l'ennemi des Grecs ne peut être son gendre ;
Du Troyen ou de moi faites-le décider,
Qu'il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
Enfin, qu'il me renvoie, ou bien qu'il vous le livre.
Adieu. S'il y consent, je suis prête à vous suivre. 590
SCÈNE III.
ORESTE.
Oui, oui, vous me suivrez, n'en doutez nullement:
Je vous réponds déjà de son consentement.
Je ne crains pas enfin que Pyrrhus la retienne :
Il n'a devant les yeux que sa chère Troyenne ;
Tout autre objet le blesse ; et peut-être aujourd'hui
Il n'attend qu'un prétexte à l'éloigner de lui.
Nous n'avons .qu'a parler : c'en est fait. Quelle joie
D'enlever à l'Épire une si belle proie !
Sauve tout ce qui reste et de Troie et d'Hector,
Garde son fils, sa veuve, et mille autres encor, 600
Épire : c'est assez qu'Hermione rendue
Perde à jamais tes bords et ton prince de vue.
Mais un heureux destin le conduit en ces lieux.
Parlons. A tant d'attraits, Amour, ferme ses yeux !
SCÈNE IV.
PYRRHUS, ORESTE, PHOENIX.
PYRRHUS.
Je vous cherchais, seigneur. Un peu de violence
-o- 22 -es— [Andromaque
M'a fait de vos raisons combattre la puissance,
Je l'avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
J'en ai senti la force et connu l'équité.
J'ai songé, comme vous, qu'à la Grèce, à mon père,
A moi-même, en un mot, je devenais contraire ; 610
Que je relevais Troie, et rendais imparfait
Tout ce qu'a fait Achille et tout ce que j'ai fait.
Je ne condamne plus un courroux légitime ;
Et l'on vous va, seigneur, livrer votre victime.
ORESTE.
Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
C'est acheter la paix du sang d'un malheureux.
PYRRHUS.
Oui : mais je veux, seigneur, l'assurer davantage :
D'une éternelle paix Hermione est le gage ;
Je l'épouse. Il semblait qu'un spectacle si doux
N'attendît en ces lieux qu'un témoin tel que vous : 620
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
Puisqu'en vous Ménélas.voit revivre son frère.
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
J'attends avec la paix son coeur de votre main.
ORESTE, à part.
Ah dieux !
SCÈNE V.
PYRRHUS, PHOENIX.
PYRRHUS. Hé bien! Phoenix, l'amour-est-il le maître?
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
PHOENIX.
Ah ! je vous reconnais ; et ce juste courroux,
Ainsi qu'à tous les Grecs, seigneur, vous rend à vous.
Ce n'est plus le jouet d'une flamme servile ;
C'est Pyrrhus, c'est le fils et le rival d'Achille, 630
Que la gloire à la fin ramène sous ses lois ,
Qui triomphe de Troie Une seconde 1 fois.
Act. II.] -o- 23 -o-
PYRRHUS.
Dis plutôt qu'aujourd'hui commence ma victoire :
D'aujourd'hui seulement je jouis de ma gloire ;
Et mon coeur, aussi fier que tu l'as vu soumis,
Croit avoir en l'amour vaincu mille ennemis.
Considère, Phoenix, les troubles que j'évite ;
Quelle foule de maux l'amour traîne a sa suite ;
Que d'amis, de devoirs, j'allais sacrifier ;
Quels périls... un regard m'eût tout fait oublier : 640
Tous les Grecs conjurés fondaient sur un rebelle.
Je trouvais du plaisir à me perdre pour elle.
PHOENIX.
Oui, je bénis, seigneur, l'heureuse cruauté
Qui vous rend...
PYRRHUS. Tu l'as vu comme elle m'a traité.
Je pensais, en voyant sa tendresse alarmée,
Que son fils me la dût renvoyer désarmée :
J'allais voir le succès de ses embrassements ;
Je n'ai trouvé que pleurs mêlés d'emportements.
Sa misère l'aigrit ; et, toujours plus farouche,
Cent fois le nom d'Hector est sorti de sa bouche, cso
Vainement à son fils j'assurais mon secours :
« C'est Hector, disait-elle en l'embrassant toujours ;
«Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
« C'estlui-mème : c'est toi, cherépoux, que j'embrasse.»
Eh ! quelle est sa pensée? attend-elle en ce jour
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
PHOENIX.
Sans doute : c'est le prix que vous gardait l'ingrate.
Mais laissez-la, seigneur.
PYRRHUS. Je vois ce qui la flatte ;
Sa beauté la rassure ; et, malgré mon courroux,
L'orgueilleuse m'attend encore à ses genoux. 660
Je la verrais aux miens, Phoenix, d'un oeil tranquille.
Elle est veuve d'Hector, et je suis fils d'Achille :
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
—<& 24 ■€>— [Andromaque
PHOENIX.
Commencez donc, seigneur, à ne m'en parler plus.
Allez voir Hermione ; et, content de lui plaire,
Oubliez à ses pieds jusqu'à votre colère.
Vous-même à cet hymen venez la disposer :
Est-ce sur un rival qu'il s'en faut reposer ?
Il ne l'aime que trop.
PYRRHUS. Crois-tu, si je l'épouse,
Qu'Andromaque en son coeur n'en sera pas jalouse ? 070
PHOENIX.
Quoi ! toujours Andromaque occupe votre esprit !
Que vous importe, ô dieux, sa joie ou son dépit?
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
PYRRHUS.
Non, je n'ai pas bien dit tout ce qu'il lui faut dire :
Ma colère à ses yeux n'a paru qu'à demi ;
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
Retournons-y ; je veux la braver à sa vue,
Et donner à ma haine une libre étendue.
Viens voir tous ses attraits, Phoenix, humiliés.
Allons.
PHOENIX. Allez, seigneur, vous jeter à ses pieds ; 080
Allez, en lui jurant que votre âme l'adore,
A de nouveaux mépris l'encourager encore.
PYRRHUS.
Je le vois bien, tu crois que, prêt à l'excuser,
Mon coeur court après elle et cherche à s'apaiser.
PHOENIX.
Vous aimez : c'est assez.
PYRRHUS. Moi l'aimer? une ingrate
Qui me hait d'autant plus que mon amour la flatte?
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
Je puis perdre son fils, peut-être je le doi ;
Étrangère.... que dis-je? esclave dans l'Épire,
Je lui donne son fils, mon âme, mon empire : eoo
Et je ne puis gagner dans son perfide coeur
Act.III.] -o- 25 -o-
D'autre rang que celui de son persécuteur ?
Non, non, je l'ai juré, ma vengeance est certaine;
Il faut bien une fois justifier sa haine :
J'abandonne son fils.... Que de pleurs vont couler !
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose !
Elle en mourra, Phoenix, et j'en serai la cause :
C'est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
PHOENIX.
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ? 700
Que ne consultiez-vous tantôt votre faiblesse?
PYRRHUS.
Je t'entends. Mais excuse un reste de tendresse.
Crains-tu pour ma colère un si faible combat ?
D'un amour qui s'éteint c'est le dernier éclat.
Allons. A tes conseils, Phoenix, je m'abandonne:
Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?
PHOENIX.
Oui, voyez-la, seigneur ; et par des voeux soumis
Protestez-lui....
PYRRHUS. Faisons tout ce que j'ai promis.
ACTE TROISIEME.
SCÈNE I.
ORESTE, PYLADE.
PYLADE.
Modérez donc, seigneur, cette fureur extrême :
Je ne vous connais plus ; vous n'êtes plus vous-même.
Souffrez....
ORESTE. Non, tes conseils ne sont plus de saison, 7H
Pylade ; je-suis las d'écouter la raison.
Racine. a
—o- 20 -fi>— [Andromaque
C'est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
Il faut que je l'enlève, ou bien que je périsse.
Le dessein en est pris ; je le veux achever :
Oui, je le veux.
PYLADE. Hé bien! il la faut enlever;
J'y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
Commandez à vos yeux de garder le secret. 720
Ces gardes, cette cour, l'air qui vous environne,
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout d'Hermione.
A ses regards surtout cachez votre courroux.
O dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
ORESTE.
Que sais-je? De moi-même étais-je alors le maître?
La fureur m'emportait, et je venais peut-être
Menacer à la fois l'ingrate et son amant.
PYLADE.
Et quel était le fruit de cet emportement ?
ORESTE.
Et quelle âme, dis-moi, ne serait éperdue
Du coup dont ma raison vient d'être confondue? 730
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
Il veut, pour m'honorer, la tenir de ma main.
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare....
PYLADE.
Vous l'accusez, seigneur, de ce destin bizarre ;
Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
ORESTE.
Non, non ; je le connais, mon désespoir le flatte ;
Sans moi, sans mon amour, il dédaignait l'ingrate;
Ses charmes jusque-là n'avaient pu le toucher :
Le cruel ne la prend que pour me l'arracher. 740
Ah dieux ! c'en était fait : Hermione gagnée
Pour jamais de sa vue allait être éloignée ;
>ct. lll.j -<3- 27 ■£=—
Son coeur, entre l'amour et le dépit confus,
Pour se donner à moi n'attendait qu'un refus :
Ses yeux s'ouvraient, Pylade ; elle écoutait Oreste,
Lui parlait, le plaignait... Un mot eût fait le reste.
PYLADE.
Vous le croyez ?
ORESTE. Hé quoi ! ce courroux enflammé
Contre un ingrat,...
PYLADE. Jamais il ne fut plus aimé.
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l'aurait accordée,
Qu'un prétexte tout prêt ne l'eût pas retardée ? " 7 50
M'en croirez-vous? Lassé de ses trompeurs attraits,
Au lieu de l'enlever, fuyez-la pour jamais.
Quoi ! votre amour se veut charger d'une furie
Qui vous détestera, qui, toute votre vie,
Regrettant un hymen tout prêt à s'achever,
Voudra....
ORESTE. C'est pour cela que je veux l'enlever.
Tout lui rirait, Pylade : et moi, pour mon partage,
Je n'emporterais donc qu'une inutile rage?
J'irais loin d'elle encor tâcher de l'oublier ?
Non, non : à mes tourments je veux l'associer ; 760
C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne :
Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne,
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
PYLADE.
Voilà donc le succès qu'aura votre ambassade !
Oreste ravisseur !
ORESTE. Et qu'importe, Pylade?
Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
Et que me servira que la Grèce.m'admire,
Tandis que je serai ]a fable de l'Épire ? 770
Que veux-tu ? Mais, s'il faut ne te rien déguiser,
Mon innocence enfin commence à me peser.
-o- 28 -a>— [Andromaque
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
Laisse le crime en paix et poursuit l'innocence.
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux.
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
Et que le fruit du crime en précède la peine.
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ? 7S0
Assez et trop longtemps mon amitié t'accable :
Évite un malheureux, abandonne un coupable.
Cher Pylade , crois-moi, ta pitié te séduit :
' Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit.
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne.
Va-t'en.
PYLADE. Allons, seigneur, enlevons Hermione :
Au travers des périls un grand coeur se fait jour.
Que ne peut l'amitié conduite par l'amour !
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle :
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
Je sais de ce palais tous les détours obscurs : 701
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
Jusqu'en votre vaisseau conduira votre proie.
ORESTE.
J'abuse, cher ami, de ton trop d'amitié :
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié.
Excuse un malheureux qui perd tout ce qu'il aime,
Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
Que ne puis-je, àmon tour, dans un sort plus heureux...
PYLADE.
Dissimulez, seigneur : c'est tout ce que je veux. soo
Gardez qu'avant le coup votre dessein n'éclate :
Oubliez jusque-là qu'Hermione est ingrate ;
Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
ORESTE.
Va-t'en. Réponds-moi d'elle, et je réponds de moi.