Une âme en peine, par M. Amédée Kermel
387 pages
Français

Une âme en peine, par M. Amédée Kermel

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Description

A. Levavasseur (Paris). 1834. In-8° , II-392 p., frontisp..
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Publié le 01 janvier 1834
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Langue Français

UNE
AME EN PEINE,
PAR
M. AMEDEE KERMEL.
PARIS.
ALPHONSE LEVAVASSEUR,
PLACE VENDOME , 16.
1854
UNE AME EN PEINE.
IMPRIMERIE DE MADAME VEUVE POUSSIN
CIE ET HOTEL MIGNON, 2 F. 5. 6.
UNE
AME EN PEINE,
PAR
M. AMEDEE KERMEL.
PARIS.
ALPHONSE LEVAVASSEUR,
PLACE VENDÔME , 16.
1854
A mon Père
L'oeuvre de mes premières pensées.
Tourmente....
QU'ON ait grandi sur les bords de l'Océan :
Que, chevelure aux vents, poitrine a l'air,
on soit venu sourire à sa rage, alors que, dé-
chaîné, il hurlait comme le génie de la des-
truction , comme les filles du Sabbat, empor-
tant avec lui granités et parapets ;
Qu'on ait pleuré d'admiration au spectacle
de ses nappes immobiles, empourprées des
rayons du soleil couchant, et que, pensif sur
2
la grève, on ait recueilli dans sa main l'écume
de vingt tempêtes , les débris de vingt dé-
bris ;
Après cela, que seul, toujours seul au mi-
lieu des champs, on ait habitué son esprit à de
douces contemplations, son corps a de pares-
seux plaisirs ;
Et, un jour, on aura senti sourdre dans son
cerveau des pensées actives, larges, puissantes
de virginité, puissantes d'ambition : ce jour, il
aura fallu subir l'influence des secrètes harmo-
nies qui rattachent les désirs d'un jeune homme
à l'appréciation des objets extérieurs dont il
est environné ; puis, un matin, replié sur sa
couche, la tête encore palpitante des visions
de la nuit, on se sera dit sur le mode le plus
rêveur de la voix humaine :
Je voudrais une femme dont aucun souffle
mortel n'eût encore effleuré le visage, et qui,
enfant, aurait échappé même aux baisers d'une
mère. Je là voudrais pure comme la bise qui
balaie les cimes perdues du Mont-Blanc,
questionneuse comme le doute, confiante
comme la foi ; je voudrais que mon regard fut
le premier à appeler sur ses joués le premier
instinct de là pudeur, et qu'à l'âge où, pour
toute autre, la volupté des lèvres n'est plus
qu'une cérémonie d'habitude, le moindre ap-
procheraient de ma bouche agitât son être au-
tant que les ondulations insensibles de l'air
font trembloter la feuille du peuplier. Je vou-
drais enfin que toutes ses sensations lui arri-
vassent avec l'attrait saisissant d'un plaisir in-
nommé, et alors, je baiserais son front au clair
de lune, par une tiède soirée d'été ; je dénoue-
rais ses cheveux, et mes doigts en élargiraient
la masse compacte ;
Ou bien nous irions ensemble courir la cam-
pagne lorsque l'ouragan matinal disperse les
fleurs de l'acacia ;
Ou bien, sous les gigantesques ombrages
d'une forêt de San Salvador, morne, religieuse,
murmurant des mots sacrés à nos oreilles ;
Ou bien sur la gondole Vénitienne qu'enve-
loppe une mélodie d'amour ;
Ou bien dans le tourbillon licencieux d'un
bal masqué, la rapprochant bien près de ma
poitrine. Elle, si candide; elle, à moi seul, son
protecteur, au milieu de tant de femmes qui
quêtent le leur ;
Ou bien au retentissement des aubades chas-
seresses du cor qui frappe l'air de mouvement
et de vie, éparpillant un parfum d'indépen-
dance et de royales profusions ;
Ou bien dans l'Orient, abîmés que nous se-
rions dans les ivresses extatiques de l'opium,
bercés par le chant des Aimées et des Baya-
dères;
Ou bien dans une caverne des Abruzzes, la
carabine au poing, le stylet dans la manche.
Pourquoi non ? Tu sais bien qu'il n'y a d'uni-
vers qu'en ton amour, enfant, entends-tu
bien ?
Je te dirai mes pensées, mes rêves, mes ca-
prices, mes ambitions; je pleurerai dans tes
bras parce que je n'aurai crainte que tu ailles
te vanter de mes larmes auprès de tes amies,
ou en rire sur l'oreiller d'un autre amant ; tu
me seras une providence pour mes inquiétudes,
une amante pour les effusions du coeur, une
mère pour mes douleurs, une soeur pour mes
faiblesses, et ma tête près de ta tête, s'abaissera,
pour prier, vers le même missel. Tu. auras d'in-
vincibles aversions pour cette société à laquelle
tu n'appartiens pas, et près de moi d'ineffables
épanchemens. Je partagerai tes intuitions ; tes
rêveries seront saintes comme la volonté de
ton Dieu, et les larmes que tu répandras vien-
dront se sécher sur mes lèvres.......
Tu seras belle pour moi; tes yeux seront
noirs, tes sourcils harmonieusement tracés, tes
chairs blanches, se carminant aux moindres ex-
citations d'un sang impatient ; ta prunelle sera
vive et languissante, le son de ta voix plein
d'une amoureuse paresse, ton corps flexible
comme celui de la couleuvre... 0 mon Dieu,,
que tu seras belle !
Puis, cédant aux secousses d'une fiévreuse
horripilation, on se sera dit : — Cette femme
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s'appellera Nancy, et, bien certainement, la
vie ne m'est assurée qu'à la condition de la
rencontrer.....
Si ce que je viens de dire n'est pas l'histoire
de beaucoup de jeunes cerveaux, c'est au moins
la mienne; et, malgré la répugnance profonde
que j'ai toujours éprouvée à formuler le moi,
il ne m'a point été possible d'en détourner l'o-
bligation dans ces lignes qui n'ont d'autre but
que d'amener quelques-uns de mes lecteurs —
si lecteurs je dois avoir, — à ne pas sursauter
d'incrédulité en abordant le récit que je vais
leur faire. Qu'ils me pardonnent cette expres-
sion de mes souvenirs dont l'apparente pré-
tention ne coûtera pas autant à leur patience
qu'elle coûte a mes habitudes. Il y a malheu-
reusement dans la condition d'un écrivain
des circonstances dont sa raison ne déclinerait
la nécessité qu'au détriment de l'intelligence
de ses oeuvres. Vaut-il mieux pour lui être
taxé d'inlucidité qu'accusé de présomption?
— On décidera; je continue.
Un peu plus tard, mes lèvres murmuraient
cette railleuse ironie :
7
— C'était un rêve, un désordre de juvéniles
ardeurs.... Nancy, type idéal de la perfection
dans une sphère inachevée de la création,
n'existe pas et ne peut exister.
Après ce raisonnement du scepticisme le
plus courageux, je me décidai à garder pour
moi seul le ridicule de mes enivrantes rêveries,
que je finis même, en père dénaturé, par ré-
duire à la signification sèchement doctorale
d'un éréthisme du coeur. Long-temps cette ap-
pellation si cruellement expressive m'a pesé
sur la mémoire, quoiqu'une longue série d'évé-
nemens eût mis à la portée de ma manie d'ob-
servation les nuances innombrables de senti-
ment dont se pare le génie féminin.
Mais depuis que j'ai vu tant déjeunes filles
remonter aux cieux en emportant avec elles le
secret de leur départ; depuis tant d'admirables
convictions au pied de la croix, tant de subli-
mes incrédulités sous les flammes torturales du
moxa ; et dernièrement encore, j'ai rencontré
dans nos salons une preuve si palpitante de ces
résignations mystérieuses et magnifiques, —
8
jeune fleur ayant la tige pleine de sève lors-
que le calice s'atrophie de jour en jour, des-
séché par le souffle du monde, — depuis que
j'ai vu, dis-je, tant de sourires froids, tant
de larmes amères et inquiètes, il m'a fallu
revenir à cette première croyance , long-
temps contrariée par le matérialisme d'une
époque si sottement raisonneuse , savoir :
qu'il est des âmes autour de nous que, dans
un moment d'oubli, Dieu a jetées sur une
terre où, froissées incessamment, elles sont
obligées de se réfugier dans un monde conjec-
tural en attendant la voix du ciel qui les rap-
pellera à leur primitive destination.
Je crois donc à l'existence des Nancy, non
plus pour moi, mais pour d'autres jeunes gens
exclusivement occupés à soulager ces sortes
de misères humaines dont ils ne devinent pas
toujours la source attendrissante. Existence in-
déchiffrable pour les communes intelligences
que sa mysticité condamne à un état complet
d'isolement dans lequel elle s'étiole et dépérit,
parce qu'elle ne rencontre pas la sympathique
pensée qui seule pourrait la rattacher au sol.
9
A cette croyance se rattache tout entier le
roman que je publie. Si l'imagination reven-
dique la forme et les détails, le fonds appar-
tient à une vérité psychologique dont il me se-
rait facile de fournir des preuves assez nom-
breuses. Il ne me faudrait pour cela qu'ouvrir
la porte dorée d'un ou deux hôtels de la Chaus-
sée-d'Antin.
Mais à quoi bon mettre le doigt sur des
souffrances qui ne doivent point cesser ici-bas,
et puis, comment tarir des larmes dont la
source est au ciel?...
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE PREMIER.
How
Vain are the pleasances on earth supplied
Swept into wrecks anon by time's ungentle tide !
STANZAS.
Comme les architectes du XVI° siècle tenaient à
mettre dans le portail d'une cathédrale des grenouilles et
des crapauds ; comme l'aristocratie féodale de la même
époque tenait aux fous et aux nains dont elle bariolait
ses fêtes.
GUSTAVE PLANCHE.
Noble Demeure.
DANS un des quartiers les plus éloignés du
centre de la capitale, quartier que l'esprit de
la spéculation a respecté, ou plutôt négligé
jusqu'ici, en laissant à chaque maison l'espace
raisonnablement nécessaire pour que les habi-
tans ne se disputent pas l'air qui y circule, il
est difficile de ne pas remarquer la perspective
imposante d'un hôtel dont les formes architec-
toniques méritent bien une courte analyse.
Il s'annonce au dehors par une porte co-
46 UNE AME EN PEINE.
chère aux massives charpentes, qui s'ouvre sur
une très belle cour pavée régulièrement, nette
et lisse comme les bandeaux d'une chevelure
de femme. Divisé en trois parties, un pavillon,
rehaussé par un portique que supportent quatre
colonnes corinthiennes cannelées, en dessine
le centre. On y arrive par un perron de sept
marches en pierres granitiques si habilement
jointes, qu'on n'en peut découvrir les inters-
tices. De là, une double et large porte vitrée
donne issue dans l'intérieur d'un vestibule
pavé en mosaïque.
Les ailes latérales présentent une longue
série de croisées en ogives, séparées entre elles
par des pilastres doriques sur lesquels s'appuie
une corniche de fort bon goût. Elles sont cou-
ronnées par une plate-forme en terrasse,
ornée de vases dans lesquels végètent tant
bien que mal des fleurs et des arbrisseaux
exotiques.
Il est impossible de se faire une idée de la
quantité d'ornemens de toutes sortes jetés à
profusion sur la surface de ce vaste mur. Mas-
NOBLE DEMEURE. \7
tarons, rosaces, arabesques, moulures, bas-
reliefs , figures grotesques et fantasques, tout y
est prodigué avec prétention et sans discer-
nement.
Du reste, la teinte grisâtre des pierres de
cet édifice accuse hautement le fruste rongeur
du temps, et l'on aime assez l'incertitude qu'on
éprouve à préciser l'époque de sa fondation.
Le parfum de féodale antiquité que l'on res-
pire à son entour, semble vous prévenir à l'a-
vance du caractère de ses habitans.
La façade de l'hôtel, opposée à celle dont
nous venons d'essayer une description insuffi-
sante , quoique déjà trop longue, donne sur
un jardin d'une étendue immense. Sur un sol
chargé de la plus riche végétation , la distri-
bution des plates-bandes, des tertres, des
massifs, y est faite avec intelligence. Le sorbier
aux grappes de corail, l'acacia, le citise des
Alpes, aux fleurs pendantes et dorées, le genêt,
le laurier toujours vert, y fournissent un om-
brage dont la Provence serait jalouse, et l'on
irait inutilement demander aux champs des
18 UNE AME EN PEINE.
fleurs d'un parfum plus doux et d'un éclat plus
vif
Il y a dans Paris quelques habitations ainsi
favorisées où l'on rencontre au milieu des plai-
sirs pressés de la ville, les molles voluptés de
la campagne : elles appartiennent et ne peu-
vent appartenir qu'à des gens riches, et par
cela seul insoucians de ce bonheur dont ils
jouissent, comme de la vie, sans y songer ; de
ce bonheur que beaucoup d'autres envieraient
en compensation d'une existence de travail et
de peine. Mais ne reprochons point à la ri-
chesse le triste privilége d'user vite toutes les
jouissances qu'elle a sous la main, pour les trou-
ver, un peu plus tard, réduites à la puissance
négative des habitudes du corps ou des manies
de l'esprit.
CHAPITRE IX.
Not in those visions to the heart displaying
Forms which is sighs but to bave only dream'd ,
Hath aught like thee in truth or fancy secm'd.
BYRON.
Quelle ombre flottait dans ton âme ?
Etait-ce long regret ou noir pressentiment?
Ou jeunes souvenirs dans le passé dormant ?
Ou vague faiblesse de femme ?
V. HUGO.
Nancy.
C'ÉTAIT un jour du mois d'octobre mil huit
cent trente.
Dans un joli cabinet dépendant de l'hôtel
dont nous venons de parler, une jeune fille
était sérieusement occupée à ces riens que les
femmes savent si bien faire valoir, lorsqu'une
mésange vint s'appuyer étourdiraient sur le
chambranle de la croisée entr'ouverte, en fai-
sant entendre son cri plaintif. Nancy suspendit
ses mouvemens pour ne point l'effrayer, et se
23 UNE AME EN PEINE.
mit à regarder le joli visiteur avec une amou-
reuse avidité. Ainsi, le simple cri d'un oiseau
suffisait pour arracher cet esprit de jeune fille
à des prévisions de toilette, de mode et de
fêtes, et le liait, par une brusque transition,
a la chaîne des pensées dérivant de ce cri
plein d'une essence champêtre. Maintenant,
oublieuse de la ville, elle suit la mésange au
milieu des bois ; elle épie ses moindres mouve-
mens, admire la coquetterie de ses poses, la
nuance modeste de son plumage; elle voudrait
la tenir pour l'inonder de baisers. C'est sans
doute à un geste que fit naître ce désir, que
celle-ci, effrayée, reprit son vol et fut se ré-
fugier dans un tilleul dont le feuillage touffu
s'épanouissait devant la croisée, Nancy attira
vivement sa dormeuse et s'y laissa tomber non-
chalante, abandonnée; elle semblait craindre
que le moindre retard ou la plus légère dis-
traction ne vînt détourner le cours de ses pen-
sées.
Le soir commençait à se faire, et le soleil,
s'inclinant vers l'horizon, donnait un reflet
d'or aux feuilles déjà jaunissantes du tilleul.
NANCY. 33
Cet arbre, comme tous ceux du jardin, sem-
blait triste et préparé à une mort certaine. Le
son des cloches d'une église voisine se faisait
entendre, et le chant glassé de l'oiseau fugitif
répondait à ce tintement lugubre. Il n'en fal-
lait pas tant pour déterminer chez Nancy un
besoin de méditation. Ses yeux se fermèrent,
et son corps arriva insensiblement à un tel état
d'immobilité, qu'on aurait pu croire à la ces-
sation du principe vital, si l'agitation visible
de la poitrine n'eût révélé des pensées d'une
nature ardente.
C'est là que se trouve le miroir réfléchissant
avec exactitude le degré d'émotion que peut
renfermer le coeur d'une femme ; c'est là que
l'oeil toujours plus curieux que discret, s'en va
surprendre d'intimes révélations qui, pour
être muettes, n'en sont pas moins éloquentes.
Il est vrai qu'à cet examen, comme dans toute
appréciation physiologique-morale, il faut ap-
porter un jugement prévenu contre l'hypocri-
sie des sentimens, puisque les sensations de
l'âme aussi bien que les vertus du corps ont
leurs feintes et leurs masques scéniques. On
24 UNE AME EN PEINE.
sait le charlatanisme du coeur. Il ne serait pas
inutile de dire si celui qui n'y croit pas aura
plus de déceptions à dévorer, que n'a de triom-
phes à attendre celui qui y croit trop.
Lorsque Nancy rouvrit les yeux, ils étaient
humides de larmes; larmes d'un autre monde ,
d'une félicité sans nom sur la terre , douces et
enivrantes comme la parole de Dieu ; larmes
rebelles à toute présomption analytique, qui
naissent, vivent et meurent d'elles-mêmes.
Elle était belle, la jeune fille, à ce moment
d'extatique mélancolie ; elle était belle ! La
tête renversée sur le dos incliné de sa dor-
meuse, elle présentait à la teinte sombreuse du
soir son visage d'une blancheur éclatante
Mais nous n'essaierons point la description de
ce magique tableau, nous dirions trop ou trop
peu. Avec une chevelure noire qui n'avait rien
de plus qu'une belle chevelure de femme, des
yeux expressifs, des dents richement émaillées,
une physionomie pleine de noblesse et d'élé-
vation, Nancy était jolie comme on l'est à seize
ans, quand l'animation se joue sur les lèvres
NANCY. 25
redresseuse des négligences de la nature. Cet
oeil que blessent les atteintes de la lumière,
c'est la pudeur qui craint le grand jour; cette
boucle de cheveux qui déroule ses lignes ar-
rondies, c'est le coeur libre, la pensée sans en-
traves ; ce corps aux formes onduleuses, dont
l'enveloppe se détache blanche sur le fond bleu
de la dormeuse, c'est la voie lactée au firma-
ment, Ce spectacle, c'est un rêve; cette femme
une révélation, un désir, une espérance
c'est le ciel.
Nancy fut cruellement ramenée à des idées
d'un ordre plus positif par le son de la cloche
qui, dans les hôtels où le personnel des domes-
tiques est nombreux, précède de quelques mi-
nutes l'heure des repas. Elle essaya de chasser
les souvenirs confus qui bourdonnaient en-
core dans sa tête, essuya ses yeux et chercha,
devant la glace, à se donner un maintien de
femme ordinaire pour que des questions em-
barrassantes ne vinssent pas l'assaillir au salon,
A peine avait-elle terminé cette espèce de toi-
lette du coeur, que sa femme de chambre vint
la prévenir qu'on l'attendait. Elle sortit et tra-
26 UNE AME EN PEINE.
versa plusieurs appartemens avant d'entrer
dans une salle à manger dont l'architecture et
les proportions étaient d'une harmonie par-
faite avec le reste de l'édifice.
A. chaque coin d'une cheminée au manteau
blasonné, aussi spacieuse que celles qu'on voit
dans la Basse-Bretagne servir de réfectoire à
toute une famille, étaient couchés plutôt qu'as-
sis dans d'immenses fauteuils à oreillettes, un
homme et une femme d'un âge avancé et dont
le silence faisait supposer avec raison qu'ils ai-
maient mieux s'entretenir avec leurs souvenirs
que causer entre eux. C'est l'habitude des
vieillards que l'état du mariage a laissés vis-à-
vis d'eux-mêmes pendant une longue suite
d'années. Ils ont usé si long-temps des res-
sources qui peuvent alimenter les subtilités de
la conversation ; — d'ailleurs, ces moyens ont
si peu d'action sur leur corps affaibli et blasé,
—il leur l'esté si peu d'espérances, ils ont con-
servé si peu de cette énergie qui crée, qu'ils
sont bien obligés de recourir à leur mémoire.
Quand des vieillards dans cette position ne se
sentent pas rattachés à la vie par les caresses
NANCY. 27
d'un enfant qui leur appartient, nous ne sa-
vons pas d'existence plus décolorée, plus
triste. Il y a dans l'homme un sentiment si in-
génieux d'égoïsme et d'amour-propre, que la
certitude de laisser la trace de son nom sur la
terre, est, de toutes les consolations qu'il peut
désirer à ses derniers momens, celle qui adou-
cit le plus l'amertume de ses regrets.
Lorsque Nancy entra, il se fit sur le visage
des deux assistans un changement rapide
comme la pensée, et qui témoigna du plaisir
que leur causait l'arrivée de la jeune fille. Elle
s'approcha d'eux et déposa sur leur front un de
ces baisers respectueux dont notre jeune et
sceptique génération n'a pas su ou voulu con-
server la tradition,
— Te voilà donc, ma bonne Nancy, dit le
vieillard en rendant à la main de sa petite-fille
le baiser qu'elle venait de lui donner; tu te
fais bien désirer, mon ange.
— Une jeune personne a toujours de si graves
occupations dans sa chambre, ajouta d'un ton
28 UNE AME EN PEINE.
qui respirait la plus bienveillante ironie, la
femme que nous avons vue en face du premier
interlocuteur.
— Sans doute, sans doute, répondit ce-
lui-ci. N'a-t-on pas toujours à remettre en or-
dre les livres de sa bibliothèque, les monu-
mens de sa correspondance, ses bijoux, ses
réflexions même! N'est-ce pas, mon ange?
Et le bonhomme laissait tomber un rire bien
goguenard, en aspirant une longue prise de
tabac.
— Vous avez raison , bon père; quand on a
autour de soi tant de personnes empressées à
ne nous laisser que le soin des choses inutiles,
il faut bien que nous nous en chargions.
Nancy, en continuant la plaisanterie com-
mencée par son aïeul, le rendit tout joyeux.
— Maintenant, il ne nous manque plus que
monsieur ton frère ; quand il voudra descen-
dre, nous dînerons.
NANCY. 29
— Peut-être ne l'a-t-on pas prévenu, bonne
mère.
Celle-ci allait sonner un domestique qui au-
rait répondu à l'objection de sa fille, lorsque
la porte s'ouvrit pour laisser paraître un jeune
homme de bonne tournure, vêtu selon les lois
de la mode la plus exigeante, et qui s'em-
pressa de déférer assez cavalièrement aux de-
voirs d'une courtoisie filiale. Sa figure, parfai-
tement déduite, reflétait ce caractère de noble
fierté qui n'a souvent que le négatif avantage
d'intimider, lorsqu'il n'est pas tempéré par
l'expression contraire du regard. Chez Gus-
tave, il s'effaçait en partie devant la mélan-
colique effusion de ses yeux d'un bleu tendre
et velouté. Quoiqu'il n'y eût pas entre sa phy-
sionomie et celle de Nancy cette conformité
de linéamens qui frappe chez quelques mem-
bres d'une même famille, elles présentaient
néanmoins des rapports de ressemblance assez
exacts pour qu'on pût deviner l'identité de
leur origine.
— Allons, allons, Gustave! tu te fais tou-
jours attendre, mon garçon.
50 UNE AME EN PEINE.
C'était un reproche dégénéré en manie chez
le vieux seigneur, et qu'il adressait journelle-
ment à ses enfans en matière de préface à la
conversation.
— Et l'appétit est toujours plus exact que
moi, n'est-il pas vrai, mon père ?
— Eh oui ! De mes mauvaises habitudes de
jeune homme, c'est la seule que j'ai conservée,
et, par mes ancêtres, je m'en félicite.
— C'est ce qui vous prouve que de mau-
vaises habitudes sont quelquefois nécessaires,
ne serait-ce que pour vivre.
— Et voilà pourquoi tu tiens tant à la vie.
— J'y tiendrais même à votre âge, mon
père.
En finissant cette conversation, les quatre
convives se trouvèrent avoir pris place autour
d'une table somptueusement servie. Les pre-
miers mets arrivèrent et furent emportés pres-
NANCY. 34
que intacts au milieu d'un silence général et
d'habitude dans les repas de famille où tous
les moyens dont on pourrait faire arme, sont
escomptés à l'avance ; où la faim elle-même ne
nous tirerait pas d'embarras, malheureux qu'on
est de se trouver entourés de valets attentifs
à deviner sur vos lèvres l'appétence de vos
sens — et ceci est l'histoire des valets de l'hôtel
Buny.
Il en résulte que si on tient à fournir à sa
bouche un autre emploi que celui de la masti-
cation , il faut nécessairement se décider à une
observation de la plus rigoureuse banalité.
Reste le chapitre des accidens; chapitre fécond,
dieu merci, et sans lequel le repas dont il s'agit
se serait passé triste et silencieux comme un
banquet de réprouvés la veille de la Toussaint.
Le vieux comte de Buny avait l'esprit assez
occupé par la présence de ses enfans ; la com-
tesse, esclave de ses principes d'étiquette et
de niaise symétrie, sacrifiait toutes ses pen-
sées à l'inquiétude que les domestiques entre-
tenaient en elle dans l'administration du ser-
32 UNE AME EN PEINE.
vice culinaire ; Nancy, peu soucieuse de ce qui
se passait autour d'elle, restait encore sous la
magique influence d'une rêverie provoquée
parla visite que lui avait faite une mésange, et
Gustave, toujours pressé d'en finir avec ses
propres actions, croyait hâter le moment de
sa délivrance en maudissant à voix interne,
la lenteur des convives. Il n'y avait donc rai-
sonnablement rien a attendre de ces imagi-
nations toutes tendues vers un but qui n'était
pas celui de la conversation. Heureusement
que Black était là, Black, le joli griffon an-
glais, le commensal obligé de la comtesse,
le sigisbée infaillible de toute noble dame à
caprices et fantaisies canines, Black sur le pied
duquel l'éperon de Gustave vint se reposer
tout exprès, et qui en profita pour jeter un
cri lamentablement prolongé.
—Encore ce pauvre Black, victime de vos
habitudes inconvenantes, Gustave ! Black,
Black, ici, mon pauvre chien, viens Oh
oui, viens, viens! Des éperons en dînant!
quelle prévenance.... Cospetto, autrefois
— Autrefois, ma mère interrompit Gustave
NANCY. 33
qui jusque-là avait retenu à grand'peine un
rire prêt à lui échapper, autrefois les chiens
restaient au moins à l'office. Depuis qu'ils pren-
nent leurs ébats dans les salons, nous faisons
comme eux ; la licence est partout.
— Tu t'es donc promené à cheval, mon
garçon , demanda logiquement le comte , in-
téressé qu'il était à détourner le sujet d'une
conversation à laquelle l'irritabilité de sa
femme aurait fini par donner un caractère
de vivacité peu parlementaire.
— Oui, mon père; j'ai fait quelques galop-
pades dans le bois de Boulogne avec Raimbaud,
qui prend l'habitude maintenant d'avoir des
chevaux mieux choisis que les miens ; cela
m'impatiente.
—Ah ! dam, voilà ce que nous valent les ré-
volutions : moyen merveilleux pour opérer le
déplacement des richesses. M. Raimbaud serait
fort en peine d'avoir des chevaux aussi beaux
que les tiens si l'usurpateur eût laissé son père
dans la classe que lui assignait sa naissance.
3
34 UNE AME EN PEINE.
Mais non, il n'y avait rien de sacré pour cet
homme. De la balance qu'il a voulu faire des
titres par l'argent, est résulté une confusion
à ne plus s'y reconnaître. C'est pour cela que
je n'ai jamais trop approuvé ton intimité avec
ce Raimbaud.
— Le mot est peut-être forcé. Je n'ai d'in-
timité réelle qu'avec les jeunes gens de mon
rang. Mais Raimbaud a été mon compagnon
d'étude, et malgré la distance qui nous sépare,
je me suis senti continuellement porté vers lui
à cause de ses bonnes qualités; il en a.
— J'imagine que ce n'est point à la condi-
tion de rester son obligé que vous avez pu les
reconnaître? demanda la comtesse d'un ton de
voix que son ressentiment chargeait d'une dé-
daigneuse raillerie.
— Je vous demande pardon, ma mère, ré-
pondit Gustave en riant; car j'ai accepté pour
ce soir une place dans sa loge.
— Il ne manquait plus que cela , s'écria la
NANCY.
35
rigide discoureuse, enchantée que l'occasion
se présentât d'exhaler sa mauvaise humeur.
C'est bien, très bien, monsieur; en continuant
d'agir ainsi, vous finirez par faire oublier au
monde que vous portez le nom des Buny.
Gustave resta muet.
Après quelques instans d'hésitation , la voix
de Nancy se fit entendre, timide et veloutée.
— Qu'y a-t-il donc ce soir aux Bouffes ?
— Le début de madame Pasta dans la Se-
miramide.
Les deux jeunes gens échangèrent un coup
d'oeil qui n'échappa qu'à la comtesse. Ils n'a-
vaient point eu l'intention de le cacher à leur
aïeul qui, par un sourire mystérieux et plein
de malice, sembla les encourager dans la dé-
marche dont ce coup d'oeil lui avait révélé la
résolution.
Il se fit un assez long silence pendant lequel
36 UNE AME EN PEINE.
Nancy ne détourna pas ses regards inquiets de
dessus les lèvres de son frère, qui, à son tour,
épiait avec attention les teintes mobiles dont
se nuançait le visage de sa rancuneuse adver-
saire. Quelque obstinée que soit la mauvaise
humeur d'une femme, il y a dans cette conti-
nuité même des temps d'arrêt dont on peut
profiter si l'on sait les saisir. Ce sont de ces
subtilités physiologiques dont l'habitude de
voir et d'étudier peut seule donner la clef.
Lorsque Gustave crut avoir trouvé l'instant
favorable, il adressa à son aïeule la question
suivante faite sur le ton d'un homme qui se re-
pent avec convenance et dignité :
— Est-ce que Black souffre encore, bonne
mère ?
— Pas autant sans doute, répondit-elle,
singulièrement adoucie par cette marque d'in-
térêt.
Le coup avait porté.
— Cette pauvre petite bête doit bien m'en
NANCY.
37
vouloir. Aussi suis-je décidé à racheter la
discourtoisie de mes procédés envers elle.
A dater de ce jour, bonne mère , je vous
promets de laisser mes éperons dans l'anti-
chambre.
— Tu feras bien, mon ami, et pour ma part
je t'en aurai obligation.
A cette réponse, qu'accompagna un regard
de bienveillance, le genou de Gustave et ce-
lui de Nancy se rencontrèrent sous la table.
C'était se faire l'envoi réciproque de la joie
que leur causait un succès si promptement ob-
tenu et si douteux d'abord. Puis, Gustave con-
tinua :
— Réflexion faite , je voudrais pouvoir
me dispenser de la promesse que Raimbaud
m'a arrachée. Mais, à moins de manquer
cette représentation qui me tente beaucoup,
je ne vois aucun moyen d'y arriver convena-
blement.
— Il est toujours temps, mon fils, de reve-
38 UNE AME EN PEINE.
nir sur une promesse qui peut nous compro-
mettre ; et d'ailleurs, doit-on se montrer si
scrupuleux envers certaines gens !
—Pourtant, bonne mère, il faut y réfléchir.
Il y a des rétractations qui sont pires que la
maladresse. Nous devons tenir à une parole
donnée, quand des accidens d'une autorité su-
périeure ne viennent pas en empêcher l'exé-
cution.
La comtesse gardait un silence de fort mau-
vais augure.
Le vieux comte, qui depuis long-temps avait
deviné le désir de ses neveux, eut pitié de leur
embarras , et prit en ce moment la résolution
de les en tirer.
— Ma foi, Gustave, dit-il, je pense comme
toi, et je ne vois qu'un seul moyen de ne pas
blesser la susceptibilité de ton ami Raimbaud
sans te priver du spectacle.
— Lequel donc, bon père? demanda vive-
NANCY. 39
ment Nancy, quoique cette question ne lui ap-
partînt pas.
— C'est d'accompagner ton frère, ma fille.
Vous prendrez une loge pour vous deux, et ta
présence deviendra son excuse, excuse qui me
semble légitime.
— C'est ma foi vrai, s'écria hypocritement
Gustave , je n'y avais pas songé. Raimbaud ne
pourra pas m'en vouloir; il pensera bien que
j'ai été obligé de céder à un désir de ma soeur
— le plus difficile de l'ouvrage était fait, le
reste devait s'accomplir de lui-même—; à moins
que notre bonne mère ne s'y oppose, conti-
nua-t-il, je ne vois à cela aucune difficulté.
La réponse se faisait attendre : Nancy était
tremblante.
Quoique la comtesse fût très accessible à ces
marques de déférence qu'elle aimait beaucoup,
surtout de la part de son fils, qui ne l'y avait
pas habituée, elle voulait faire désirer ses dis-
penses. D'ailleurs, elle se montrait moins libé-
40 UNE AME EN PEINE.
rale dans les plaisirs qu'elle permettait à Nancy,
depuis que la conduite un peu dissipée de Gus-
tave et trop populaire, selon elle, lui faisait
craindre qu'il n'exposât étourdiment sa soeur à
quelque voisinage de vulgaires allures. Cepen-
dant un refus positif de sa part aurait, ce soir-
là , décidé une opposition et des représailles si
compactes, qu'elle n'osa pas s'y opposer. Elle
prit donc la résolution de céder, sans trop de
cérémonie , pour retirer au moins le bénéfice
d'une concession faite de bonne grâce.
— Mais, dit-elle, en s'adressant aux solli-
citeurs, je ne vois pas que la personne la plus
intéressée aux résultats de votre diplomatie,
ait approuvé autrement que par un silence fort
équivoque les efforts que vous faites en sa fa-
veur : à quoi donc servirait mon consentement
avant d'avoir appris ce qu'elle désire et ce
qu'elle pense ?
— Ne savez-vous pas, bonne mère, que
chaque fois qu'il s'agit de musique on peut
prendre en mon nom les engagemens les plus
étendus?
NANCY. 41
— Oui, oui, je sais que depuis quelque
temps tu fais de la musique la nourriture de
ton âme, mais je ne sais jusqu'à quel point
cette alimentation peut lui être salutaire.
—Le docteur ne me l'a point défendue.
— Oh !... le docteur et moi ne nous sommes
jamais entendus là-dessus, et ne pourrons
guère nous entendre. Il n'est pas là comme
moi, quand tu reviens le soir, il ne voit pas
sur ton visage les
— Ma bonne mère !
— Allons, allons, encore cette fois-ci, puis-
que Gustave me promet d'avoir soin de toi, et
que cela l'empêchera de s'asseoir à côté de
M. Raimbaud.
Nancy courut embrasser son aïeule, qui la
serra dans ses bras avec tendresse, et se hâta
d'aller revêtir un costume plus élégant, pen-
dant que Gustave parfumait sa tête et endos-
sait un habit dont la coupe devait faire sen-
sation.
42 UNE AME EN PEINE.
Ils ne tardèrent point à revenir l'un et l'au-
tre, et, après les recommandations d'usage,
les observations qu'il leur fallut écouter sans
trop témoigner de leur impatience, ils se je-
tèrent dans la voiture de Gustave , qui les em-
porta rapidement à la salle Favart.
CHAPITRE III.
Ha treason woo thee bee
That hast told the privity
Which all women most desire ;
I would that thou wert a fire.
J. GOWER.
Ils ne se trouvaient a l'aise qu'à l'ombre de leurs
vieilles ogives; ils étaient là chez eux; le fond était en
harmonie avec les personnages.
Ce qu'ils avaient de mieux à faire.
LES deux vieillards, restés seuls, avaient re-
pris leur place d'habitude, et pendant que le
comte dépensait ses réflexions à fourgonner
dans l'âtre, sa femme travaillait à fournir à
Black la position la plus commode qu'il pût
trouver sur ses genoux. Mais soit que les sourds
gémissemens de l'animal lui rappelassent la
cause de ses douleurs, soit que l'isolement
qui régnait autour d'elle l'eût fait repentir de
sa facilité à y contribuer, le premier sujet de
querelle qui se présenta à son esprit fut celui
46 UNE AME EN PEINE.
dont elle s'empara pour servir de gueule-bée
à sa mauvaise humeur.
— En vérité, monsieur le comte, vous êtes
d'une faiblesse révoltante. Sans vous, Nancy
aurait facilement renoncé au spectacle.
— Mais quel mal y a-t-il donc à ce qu'elle y
soit allée? demanda le bonhomme en oppo-
sant à cette brûlante interpellation la tran-
quillité la plus froide.
— Le mal, le mal — Ici l'orateur se
trouva sans doute embarrassé de fournir une
réponse substantiellement valable , car il hé-
sita un moment — le mal, monsieur, c'est
que Nancy, à l'âge où elle est parvenue, ne
devrait jamais sortir sans moi; le mal est que je
remarque chez elle depuis quelque temps une
tristesse très inquiétante, et qui — si elle pro-
vient de la cause que je lui ai assignée — devra
augmenter en proportion des plaisirs que nous
lui permettrons. De plus que cela , je vous ai
dit cent fois que votre fils est trop étourdi pour
gérer convenablement la tutelle de sa soeur, et
CE QU'ILS AVAIENT DE MIEUX A FAIRE. 47
cent fois vous l'avez oublié. Seriez-vous bien
aise qu'on vînt vous dire un jour que l'héritière
du comte de Buny s'est commise dans un lieu
public avec des gens de bas étage? Cospetto!
c'est pourtant ce qui peut arriver ce soir même,
avec la merveilleuse facilité que votre fils ap-
porte à se faire des amis. Je vous le répète, mon-
sieur le comte, votre faiblesse n'a pas de nom.
— Cependant, ma chère amie, ne pouviez-
vous pas, par un refus, la réparer cette fai-
blesse? observa le vieillard que la longue
philippique de sa femme avait, comme un
diacode, jeté dans un état de somnolence ex-
pressivement révélé par la langueur de sa voix.
— C'est juste , pour que , par ma sévérité ,
vous gagniez, à mes dépens, un avantage dans
l'affection de nos enfans. Non pas; je veux, en
cette matière, une répartition égale. C'est à
vous de faire valoir l'autorité paternelle.
La discussion ne pouvait pas aller plus loin;
car l'un des discoureurs s'était rendu au som-
meil. Ce voyant, la comtesse donna des ordres