Une chrétienne à Paris pendant la terreur communarde de 1871 (2e édition) / (Signé : C. d

Une chrétienne à Paris pendant la terreur communarde de 1871 (2e édition) / (Signé : C. d'O...)

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35 pages

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Josserand (Lyon). 1871. France (1870-1940, 3e République). 36 p. ; in-18. Pièce.
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Ajouté le 01 janvier 1871
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Langue Français
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UNE
CHRETIENNE
A PARIS
PENDANT LA TERREUR COMMUNARDE
De 1871
DEUXIEME EDITION
LYON
P. N. JOSSERAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR
3, PLACE BELLECOUR, 3
Juillet 1871
UNE
CHRÉTIENNE
A PARIS
PENDANT LA TERREUR COMMUNARDE DE 1871
LYON. - IMPRIMERIE PITPAT AINÉ, RUE GENTIL, 1.
UNE
CHRÉTIENNE
PARIS
PENDANT LA TERREUR COMMUNARDE
DE 1871
DEUXIEME EDITION
LYON
P. N. JOSSERAND, LIBRAIRE-ÉDITEUR
3, PLAGE BELLECOUR, 3
1871
Tous droits réservés.
Cette lettre n'était pas destinée à la publicité.
Le R. P. Dominicain, à qui elle a été écrite, la
fit lire à plusieurs personnes qui, très-édifiées de
ce touchant récit, le sollicitèrent vivement de pu-
blier cette page inconnue des Actes des martyrs de
Paris, dont plus d'un fait (ou scène) rappelle les
temps héroïques des premières persécutions. Et
c'est ainsi que nous avons été appelés à la faire
connaî-tre, pour le bien des âmes et à l'honneur
des nobles coeurs dont il est parlé dans cette lettre
et, en particulier, de celle qui en est l'auteur.
1
UNE
CHRÉTIENNE
A PARIS
SOUS LA TERREUR COMMUNARDE
DE 1871
MON RÉVÉREND PÈRE.
Vous me demandez le récit de mes aventures pen-
dant les tristes jours de l'existence de la Commune de
Paris.
Je vais donc essayer de me souvenir de ce que j'ai
vu pour, vous le dire.
Vous savez tout ce que je dois aux Pères jésuites ;
de plus, lorsque, après le 18 mars, mes deux enfants
turent à l'abri, l'un à Versailles et l'autre à Saint-Ger-
main, au collége des Pères, je résolus de quitter Paris
et de me rapprocher d'eux.
Mais, s'il était alors impossible du trouver un loge-
8 UNE CHRÉTIENNE A PARIS
ment à Versailles, cela était bien difficile à Saint-Ger-
main.
Le bon Père recteur du collége de Vaugirard, voyant
mon embarras, écrivit pour moi à la supérieure géné-
rale des religieuses de la Mère de Dieu, en ce moment
aux Loges, près Saint-Germain. Là-dessus, je fus
reçue dans cette maison et comblée de bienfaits que
je n'oublierai de ma vie.
Je passai alors quelques bons jours, mais ma pensée
revenait sans cesse aux prisonniers et à ce pauvre
collége de Vaugirard, alors au pillage. Je voyais le
chagrin, l'inquiétude et les soucis du supérieur. Je
me disais que c'était peut-être le moment de prouver
ma gratitude.
Un soir que moi-même j'étais plus inquiète, je lui
écrivis pour lui dire que jusqu'à ce moment il m'avait
été impossible de lui témoigner ma reconnaissance,
que je serais heureuse si, dans les circonstances ac-
tuleles, il m'était possible de faire quelque chose pour
la Compagnie. Je le suppliai, en conséquence, d'user
de moi, que je mettais à sa disposition, pour les pri-
sonniers et le collége, tout ce que j'avais de forces et
de dévouement.
Le révérend Père voulut bien accepter et m'en-
voya d'abord plusieurs fois à Paris, afin de voir s'il
n'était pas possible de sauver quelque chose de son
collége. J'eus le bonheur d'aider à arracher quelques
SOUS LA TERREUR COMMUNARDE 9
débris. Un soir que j'avais rendez-vous à la nuit avec
un domestique de confiance du collége, afin de sortir
par les jardins quelques sacs de linge pour les élèves
qui en manquaient tout à fait, je faillis tomber au
milieu d'une perquisition faite par ordre de la Com-
mune, et être prisonnière dans le collége, au moins
pour la nuit.
Un jour, un médecin ami des Pères leur dit qu'il
avait un confrère à Paris très-lié avec Vermorel, mem-
bre influent de la Commune, qu'il connaissait lui-même
et auquel il avait rendu service. Il lui écrivit pour
lui demander une entrevue dans les environs de Paris,
afin de le prier de parler à Vermorel, au sujet des
six Pères jésuites prisonniers à Mazas, les PP. Olli-
vaint, Ducoudray, Caubert, de Bengy, Clère, Bazin.
Je fus chargée de porter la lettre et de rapporter la
réponse. Cette tentative échoua, parce que ce médecin
n'avait plus de rapports avec Vermorel.
C'est alors que le Père recteur me demanda si je me
sentais le courage d'affronter ce membre de la Com-
mune, qui était un de leurs anciens élèves.
J'acceptai, quoique le coeur me battit bien fort à
cette pensée, non pas de crainte de l'individu que je de-
vais voir, mais je me trouvais bien au-dessous de la
mission qui m'était confiée. Je vins à Paris et je com-
mençai par confier mon entreprise à Notre-Dame des
Victoires.
10 UNE CHRÉTIENNE A PARIS
Après m'être confessée et avoir communié le matin,
je me présentai à l'Hôtel de ville le jeudi 20 avril.
J'eus d'abord à parlementer avec les gardes nationaux
qui gardaient l'abord de la place, couverte de canons
et entourée de barricades. J'insistai pour qu'on me
laissât passer, en disant que j'avais affaire au citoyen
Vermorel. J'entrai enfin, je montai le grand escalier
d'honneur de ce palais aujourd'hui en ruines, et j'ar-
rivai dans une magnifique salle d'attente, à côté de
celle où siégeait la commission executive, dont Ver-
morel faisait alors partie. Je le demandai aux gardes
nationaux faisant fonctions d'huissiers, ils me répon-
dirent qu'il n'était pas encore là et qu'à son arrivée
je devais le saisir au passage, sans cela je courrais
risque de ne pouvoir lui parler. « C'est un grand
blond, me dirent-ils, barbe rouge et portant lunettes. »
J'attendis près de deux heures, tantôt disant mon
chapelet, tantôt cherchant comment j'entrerais en ma-
tière en abordant cet homme. Enfin, je vis entrer un
individu répondant au signalement donné, je voulus
aller à sa rencontre, mais il était déjà dans la salle de la
commission. « — Courez après, » me dit le garde natio-
nal. J'entrai donc et je m'avançai vers Vermorel, qui,
je dois le reconnaître, avait un extérieur très-conve-
nable, une figure douce, presque sympathique.
Je lui demandai s'il voulait avoir la bonté de m'ac-
corder un moment d'entretien. « - Certainement
SOUS LA TERREUR COMMUNARDE 11
Madame, de quoi s'agit-il ? » En même temps il me
conduisit dans un coin de la salle, derrière un para-
vent où se trouvait un canapé. Je lui dis tout d'abord
que je connaissais son ami M..., médecin; que c'était
lui qui m'avait engagée à faire cette démarche, en me
disant que je m'adresserais à un homme d'honneur,
auquel je pourrais parler en toute confiance. Il fit un
signe de tète. Alors je commençai :
« — Il y a sept ans, je me suis trouvée dans une po-
sition très-difficile, ayant de plus deux enfants à élever.
Je n'avais ni assez de fortune ni assez de crédit pour
les mettre dans un lycée. Je trouvai un collége libre
qui consentit, moyennant une très-modique rétribu-
tion, à m'élever mes fils. L'aîné a aujourd'hui dix-huit
ans, on en a fait un homme ; le second me promet,
comme son frère, des consolations. Mettez-vous un
instant à ma place, Monsieur, seriez-vous reconnais-
sant de ce qu'on eût fait pour vous? — Certainement,
Madame. — Eh bien, Monsieur, en temps ordinaire il
m'est impossible de reconnaître ce que ces gens-là
ont fait pour moi. Mais aujourd'hui ils sont malheu-
reux, prisonniers... »
Je le regardai alors attentivement.
« — Vous m'avez sans doute compris, Monsieur,
ce sont des prêtres... des Jésuites... Je vous en prie,
aidez- moi à leur prouver ma gratitude.
« — Madame, me répondit-il, donnez-moi une note,
12 UNE CHRETIENNE A PARIS
et j'examinerai cette affaire. » Puis, se ravisant :
« — Non, c'est inutile aujourd'hui, je ne puis rien et les
démarches que je vous ferais faire ou que je ferais se-
raient maladroites et par conséquent compromettantes
pour les prisonniers. Mais revenez après-demain; j'es-
père qu'il va y avoir de suite des changements dans
l'ex-préfecture de police. Dans ce cas-là, le moins que
je puisse faire sera de vous les laisser voir. »
Je le quittai en le remerciant et je retournai à Saint-
Germain raconter cela. Je fus exacte au rendez-vous le
21, mais après avoir eu autant de peine que la pre-
mière fois pour pénétrer dans l'Hôtel de ville, on me
dit qu'il fallait aller chercher le citoyen Vermorel à
la Préfecture de police, parce qu'à partir de ce jour il
faisait partie de la commission de la sûreté.
Celte réponse me combla de joie. J'oubliai ma
peine et celle que j'allais probablement avoir et je
volai à la Préfecture de police. Là, je crus ne jamais
pouvoir y pénétrer. Enfin, au moyen d'une pièce
adroitement glissée dans la main d'un garde national,
j'entrai et je m'élançai dans le labyrinthe de la Pré-
fecture. Je passais plusieurs heures de côté et d'autre
sans aboutir à rien. Enfin, à force de demandes, d'in-
sistances, je trouvai un employé mieux renseigné qui
me dit que Vermorel n'entrerait en fonctions que le
lundi (nous étions au samedi) et que je le trouverais
à l'Hôtel de ville, à la séance de la Commune.
SOUS LA TERREUR COMMUNARDE 13
Sans me décourager, je retournai donc encore une
fois à l'Hôtel de ville et enfin je parvins à voir celui que
je cherchais, et je le trouvai aussi abordable que le
premier jour. Il s'informa de ce qu'il pouvait faire pour
moi. Je le priai de m'accorder la liberté des cinq Pères
jésuites (le P. Bazin a été pris depuis). Il me demanda
leurs noms qu'il écrivit, la maison à laquelle ils appar-
tenaient, et me dit ensuite qu'il lui serait impossible
de les relâcher tous. Je lui répondis alors que je tenais
surtout à la liberté du P. Ducoudray, auquel je devais
plus de reconnaissance qu'à tout autre.
« — C'est impossible, dit-il, celui-ci est supérieur
de la rue des Postes. » Et il ajouta avec ironie :
« — Pourquoi ne pas me demander tout de suite la
liberté de l'archevêque de Paris ? »
« — Je sais bien, lui répartis-je, qu'il n'est pas en
votre pouvoir de relâcher l'archevêque. Mais ce prê-
tre est bien obscur. Ce n'est pas parce qu'il se trouve
en ce moment supérieur qu'il a de l'importance.
Demain, il pourrait être envoyé simple professeur en
province.
« — Non, répéta-t-il, vous n'aurez pas la liberté
de celui-ci ; mais je puis vous faire donner l'autori-
sation de le voir. Revenez demain à la même heure,
et j'aurai une lettre d'entrée pour Mazas. J'examinerai
ensuite si je puis quelque chose de plus pour vous. »
Je lui dis que j'éprouvai une certaine frayeur à la pen-
1.
14 UNE CHRETIENNE A PARIS
sée d'aller seule à Mazas et je lui demandai si je ne
pourrais pas me faire accompagner d'un parent.
« — Oui, il m'est facile de vous obtenir une permission
pour deux. » J'avais eu la bonne pensée de me faire
accompagner par un Père jésuite, aumônier de l'armée
de Faidherbe pendant la guerre, qui était parfaitement
déguisé et qui vivait caché à Paris, ne sortant presque
que pour aller dire sa messe dans les communautés.
Le lendemain, dimanche 23 avril, Vermorel me
remit une lettre du citoyen Raoul Rigault, écrite en
entier de sa main, autorisant la citoyenne d'O... à
communiquer avec le détenu Ducoudray, etc., etc.
Je lui rappelai qu'il m'avait permis de me faire
accompagner, et je parvins à lui faire croire que
j'avais réellement peur à la seule pensée d'aller seule
à Mazas.
Il ajouta alors quelques mots au bas de la lettre,
pour engager le directeur de Mazas à me laisser
entrer accompagnée d'une autre personne.
Je le remerciai alors, tout en le suppliant de m'ac-
corder de plus la liberté de quelques-uns des pau-
vres prisonniers, mais il m'affirma que cela lui était
pour le moment impossible, qu'il ne pouvait rien
faire de plus pour moi, de quelques jours du moins.
Je compris qu'il avait causé avec Raoul Rigault, le
délégué à la sûreté, et que ma cause était perdue. Je
courus alors chez le Père qui devait venir le jour