Vandales et vautours ou l

Vandales et vautours ou l'invasion, par un franc-tireur du corps Lipowski (2 mars 1871.)

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258 pages

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Impr. de A. Leroy fils (Rennes). 1871. In-16.
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Langue Français
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AUGUSTE FOUBERT
n
VAUTOURS
OU L'INVASION
"AR
Un Franc-Tireur du Corps Lipowski.
On a tué la nuit, on a tue le jour,
L'homme, l'enfant,{la femme!
.:rime et deuil ! Ce n'est plus l'aigle, c'est le vanloui
Qui vole li Notre-Dame.
IcTorî liuro.
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RENNES
IMPRIMERIE ALPHONSWLEROY FILS.
l8f' *
Droits de traduction et de reproduction réservés.
augustE^tobbert
VANDALES
ET
VAUTOURS
L'INVASION
PAR
UN FRANC-TIREUR DU CORPS LIPOWSKI
On a tué la nuit, on a tué le jour,
L'homme, l'enfant, îa femme !
Crime et deuil! Ce n'est plus l'aigle, c'est le Tsntoar
Qui vole à Notre-Dame.
VICTOR HUGO.
Droite de traduction et de reproduction réservés.
1871 -
RENNES
IMPRIMERIE ALPHONSE LEROY FILS.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :
Souvenirs de l'expédition de Cochjnchine. 1861-1862.
Deux ans dans la République Argentine.
Les Bohèmes du Désert (voyage et aventures de l'auteur
en Patagonie).
Le 21e Régiment d'Artillerie (scènes et profils militaires).,
1 LA MEMOIRE
OU BRAVE ROCHEBRUNE
'.-Défenseur de la nationalité pclona-is(L-, ancien com-
mandant des ::'ClWfl'" de la .ltort de larmée de
'-Laricjicwicz■ tue devant Rucil dans la sortie de
ifcaris du 19 janvier" 1871.
AUGUSTE FOUBERT,
Franc-tireur au corps Lipowski
Cantonnement de La Ferte-Mace, le 2 mars 1871.
1
VANDALES ET VAUTOURS
Lorsque se répandit la nouvelle de la lutte gigan-
tesque qui se préparait entre Paris et Berlin, entre
le Teuton et la France, le monde entier resta
sous l'appréhension de ce formidable choc.
L'empire avait un passé glorieux. Sébastopol,
Solférino, et une foule d'autres brillants faits
d'armes, que ne pouvaient ternir le funèbre résultat
de l'expédition du Mexique, lui composaient une
lumineuse auréole, qui semblait promettre à l'avenir
une nouvelle moisson de lauriers. Après les victoires
2 VANDALES
de Crimée, d'Italie et de Chine, Napoléon IILavait
remporté celle de 1867, une des plus glorieuses,
peut-être, en convoquant les nations au grand ban
de la fraternité industrielle, en obligeant les fiers
monarques, rois ou empereurs, à venir rendre hom-
mage dans sa capitale aux ouvriers de l'univers,
pygmées dont le travail enfante des merveilles qui
les rapprochent de Dieu et fait courber la tête des
potentats de ce monde.
Parvenu à son zénith, l'astre impérial, plus res-
plendissant que jamais après l'épreuve du plébiscite,
semblait être placé si haut, qu'aveuglé par la pros-
périté, Napoléon eût pu se croire en dehors du
cycle des révolutions, à l'abri des cataclysmes qui
bouleversent les empires. Renchérissant sur les
traditions de l'oncle, le neveu avait façonné une
France impériale, une France constellée de décora-
tions et d'uniformes, une France qui fléchissait le
genou devant le militarisme, laissant le haut du
pavé au sabre et à l'épaulette. Étant César, Napo-
léon avait aussi voulu être Louis XIV. Quoiqu'il ne
crût pas plus au diable que son fuwr antagoniste
ET VAUTOURS. 3
Bismark, la charge de grand-aumônier de la cour
avait été tirée de la poussière où Pavait laissé
tomber le Roi-Soleil ; puis il lui avait aussi fallu un
grand-veneur des chasses impériales et un Minis-
tère pour son cabinet particulier. Les Tuileries,
comme autrefois Versailles, étaient envahies par
une nuée de courtisans : hommes de robe, d'épée
ou de lettres, empressés de jeter des fleurs au pied
du trône et d'encenser l'idole impériale, dispensa-
trice des charges et dignités. Comme à Louis XIV,
les ambassadeurs du roi de Siam étaient venus de
quatre mille lieues lui offrir les compliments de leur
maître en se traînant à genoux. Comme Louis XIV,
il avait eu son Lenôtre dans l'ingénieur Alphand,
créateur des, promenades de Paris et du bois de
Boulogne, et ne pouvant bâtir un Versailles il
avait relié le Louvre aux Tuileries. Puis il dotait
magnifiquement son Sénat et ses ministres, quoi-
qu'il ne possédât pas de Colbert.
L'impératrice, vraiment reine par la beauté, faisait
de son palais une cour galante en y attirant les plus
jolies femmes de r Europe, qui remplissaient les
4 VANDALES
salons des Tuileries de leurs joyeux sourires et de
leurs splendides toilettes, couvertes de fleurs et de
diamants. Au milieu de ces duchesses et de ces
marquises rivalisant de grâce et d'esprit, papillon-
naient des généraux, des diplomates, des savants.
Le duc de Brunswick, Lauzun décrépit, parut
parfois au bal avec un million de pierreries sur lui.
Riche comme un nabab, il faisait honneur de ses
richesses à celle qui le recevait.
Charitable autant que belle, charmante femme
autant que grand cœur, l'impératrice s'attachait de
son mieux à faire oublier le joug de l'absolutisme
avec les généreux élans de ses entrailles de mère.
Dépensant pour le peuple les trésors que le peuple
lui donnait, elle pensait peut-être, la noble Eugénie,
effacer le sang du Deux Décembre, en tarissant
les larmes de quelques milliers de pauvres et
d'orphelins.
La France avait une armée valeureuse et aguerrie.
Les ministres assuraient qu'avec l'organisation de
la garde mobile et les nouvelles armes on pouvait
hardiment faire face à l'ennemi; que les arsenaux
ET VAUTOURS. 5
regorgeaient de munitions et les magasins de l'inten-
dance d'approvisionnements; que la France était
prête ; qu'il était temps de châtier l'orgueil germa-
nique.
Napoléon, confiant dans son entourage, crut le
moment suprême arrivé. Il pensa, lui aussi, qu'il
était temps de rogner les griffes de Bismark, la
taupe prussienne, dont les menées souterraines
l'effrayaient pour l'avenir de la France. Il pensa
qu'étant si bien secondé par ceux qu'il avait comblés
d'honneurs et de richesses, le soleil de la victoire
ne pouvait manquer de luire de nouveau sur ses
drapeaux. Il fut enivré par les couplets du chant
national qu'il avait jadis prohibé et que le peuple
chantait dans la rue. Il entrevit le nom d'Iéna dans
un ciel resplendissant.
La guerre fut déclarée.
X
t' VANDALES
Silence! tais-toi et écoute.
Entends-tu ce tonnerre lointain, c'est le canon
victorieux de Saarbriick, c'est le commencement de
la réalisation de ce q u'a rêvé Napoléon aux Tuileries.
Les Français sont toujours les enfants chéris de la
victoire; la fortune n'a pas traité en marâtre le
descendant du grand Corse; elle reste fidèle à ses
aigles. Frossard, un favori de l'empire, vient de
culbuter les Prussiens des hauteurs de Saarbriick.
Il est triomphant!
Sonnez, fanfares joyeuses ; ébranlez l'air de vos
notes de bronze, cloches de Notre-Dame; pavoisez-
vous, Tuileries. Voici les glorieux prémices de la
guerre qui doit affermir la dynastie des Bonapartes
sur le trône de France. Voici un éclatant démenti
donné aux pessimistes de la gauche, aux trembleurs,
comme dit prosaïquement le journaliste Cassagnac.
Et, toi, impératrice Eugénie, après avoir été
porter un riche ex voto à Notre-Dame-de-la-Victoire,
en compagnie des grandes dames de ta cour, dont
quelques-unes avaient l'infamie de profiter de ton
intimité pour vendre les secrets de la France à la
ET VAUTOURS. 7
Prusse, tu dus sûrement sentir ton sein tressaillir
d'une noble allégresse; tu dus battre des lIlains
avec enthousiasme à cet heureux début des armes
Je ton fils, à cette nouvelle palme de notre drapeau.
0 fille c!'Espagne, pourquoi, dans ton amour
pour la France, avoir mêlé cette dévotion erronée
-qui nous aliéna l'esprit des peuples au moment de
la lutte? Pourquoi nous avoir fait maudire des
Italiens, en usant de ton influence sur César pour
ne pas rendre Rome à l'Italie, pour séparer ce
tronçon du corps, pour ne pas rendre cette tête à
son unité saignante ?
J
X
8 VANDALES
Le coup de tonnerre de Wissembourg et de
Freischwiller dissipa l'éphémère et menteur éclat de
Saarbrück, fit voir que le brillant empire né du
Deux Décembre n'était qu'un sépulcre blanchi.
Nous sommes au 6 août de l'année 1870. Le
ciel baigne de ses clartés crépusculaires l'étendue
de pays comprise entre Freischwiller et Phalsbourg.
Spectacle étrange, singulière hallucination ! Voyez
donc ces fantômes qui traversent la plaine en cou-
rant; voyez donc ces ombres qui s'avancent vers
nous. Ne dirait-on pas que l'air est rempli de
plaintes vagues, de bruits mystérieux? Cette proces-
sion a quelque chose de lugubre qui donne froid au
cœur. Avançons. Ah! ce sont des soldats! j'aperçois
les uniformes et l'acier a brillé dans la nuit. Mais
les fanfares, le bruit du tambour et les joyeux
refrains qui accompagnent ordinairement une troupe
en marche, pourquoi ne les entend-on pas? Pour-
quoi ces rumeurs étranges? Ce bruit sourd et loin-
tain qui vient du côté de Freischwiller, n'est-ce pas
la voix mourante du canon apportée par la brise ?
Où s'est dont équipée cette armée qui défile;
ET VAUTOURS. 9
Voyez plutôt cette pièce de 4, traînée par des che-
vaux dont la housse appartient à un régiment de
hussards, qui a une roue dont les rais sont brisés et
• n'est pas suivie de son caisson. Regardez ce fan-
tassin cramponné à la crinière d'un cheval couvert
d'écume, tandis qu'à ses côtés se traînent en boitant
des cavaliers démontés. Plus loin, zouaves et
chasseurs sont mêlés ensemble, les uns sans fusil,.
les autres sans coiffure. Voici un cuirassier dont la
main est armée d'une moitié de sabre et qui n'a
- plus de cimier à son casque. Cavalerie et infanterie,
corps d'élite et troupes de ligne, tout est confondu,
tout est pêle-mêle, sans ordre, sans ensemble.
Où vont donc si vite ces enfants du désert, ces
deux turcos grimpés sur des chevaux d'artillerie
dont les traits sont coupés ? Et ceux-là, d'où
sortent-ils avec leurs vêtements en lambeaux et
leur figure marbrée de poussière et de sang? Que
veulent dire ces débris de toutes sortes semés
sur la route? Que signifient ces sombres figures où
parfois se reflète un éclair de rage et de haine qui
fait frissonner !
1 0 VANDALES
Dieu me pardonne! on dirait des Français en
déroute !
Un cheval blessé vient de s'abattre. Un soldat
passe auprès, s'arrête, tire son sabre et se met en
devoir de couper un morceau de la cuisse de
l'animal, qui se débat dans les transes de l'agonie.
Cet homme doit savoir quelque chose. Interro-
geons-le. — Qu'est-ce donc que ces soldats qui se
dirigent vers Phalsbourg et Saveme?, -
A cette question, il lève sa figure amaigrie par
la fatigue et les privations.
- Ce sont des troupes de Mac-Mahon, répond-il.
- Il y a donc eu bataille aujourd'hui?
- Toute la journée !. et nous avons été
battus.
- Battus ! vous blasphémez ! Est-ce que les
Français se font battre?.
Harassé de fatigue, le soldat se laisse tomber sur
le corps du cheval, et avec un rire amer :
S
- Vous en parlez bien à votre aise, vous, fait-
il. Vous ae savez donc pas qu'on a brûlé plus
de poudre aujourd'hui que vos stupides bourgeois
ET VAUTOURS. I I
n'en ont vu brûler pour tous les feux d'artifices du
ir5 août! Vous ne savez donc pas qu'on s'est
battu, haché, déchiré, depuis le lever du soleil
jusqu'à son coucher, depuis quatre heures du
matin .jusqu'à six heures du soir, et que malgré
tout il a fallu cédér à l'ennemi!
— Au moins, si la fortune vous a été contraire,
avez-vous prouvé aux Allemands que vous ne
cédiez qu'à la supériorité du nombre?
Ces paroles font monter le rouge d'un noble
orgueil sur la pâle figure du soldat, qui oublie ses
souffrances pour répondre :
Mac-Mahon et ses troupes peuvent être fiers
de la. bataille de Freischwiller. Quoique écrasé
sous des masses formidables, nous avons tant
couché de Prussiens sur le sol avec nos chassepots
.et nos mitrailleuses, que leurs cadavres amoncelés
formeraient un pont pour traverser le Rhin !
- Les Prussiens étaient donc bien nombreux ?
- Comme les sauterelles en Algérie! Nous
n'étions que 33,ooo et on s'est battu toute la journée
contre 140,000 Allemands. On attendait toujours
12 * - VANDALES
du renfort. Mac-Mahon avait fait dire au général
de Failly, de lui envoyer immédiatement les
3o,ooo hommes qu'il avait sous ses ordres. Mais
de Failly, plus soucieux de plaire à l'empereur que
de sauver l'armée, fit répondre que Napoléon lui
avait donné l'ordre de ne pas bouger. Si bien que
ce général de salon, ce fameux vainqueur de Men-
tana, fut cause que Mac-Mahon pleura de rage
en voyant ses soldats décimés et la victoire lui
échapper.
— Ceci explique suffisamment le délabrement de
, ces troupes. Mais pourquoi faire comme en 1812?
pourquoi manger du chevaf au début de la.cam-
pagne. En France?
- - Pourquoi manger du cheval! réplique le soldat
en se levant avec une fière indignation, vous me
demandez pourquoi je mange du cheval! Eh bien,
c'est parce que nous, qui abreuvons l'ennemi de
notre sang, nous crevons de faim depuis l'entrée en
campagne, tandis que les voleurs qui ont l'argent
pour nous donner du pain s'achètent des châteaux
avec !..
ET VAUTOURS. 13
x
Oui, voici le réveil du songe, voici le brillant
mirage qui s'évanouit pour faire place à la froide
réalité. Le gouffre se creuse, l'abîme apparaît.
La bulle de savon de Saarbrück a crevé sous
l'orage de Wissembourg et de Freischwiller.,
Que va dire Paris, que va penser la France de
çes revers, -elle qui s'attendait, comme toujours,
- aux bulletins victorieux? Ne lui avait-on pas pro-
mis la victoire? ne lui avait-on pas dit, en commen-
çant cette lutte avec une nation disposant d'une
armée formidable, qu'elle avait 5oo,ooo combat-
tants prêts à entrer en ligne sur les bords du Rhin?
Et ces immenses quantités de provisions et de
14 VANDALES
munitions contenus dans les magasins du gouverne-
ment et dans les arsenaux, que sont-ils devenus ?
Pourquoi ne pas les expédier à la frontière, où les
soldats sont réduits à vivre de légumes trouvés
dans les champs, comme des animaux, et restent
sans cartouches devant l'ennemi, obligés de faire
des charges à la baïonnette contre des troupes
armées de fusils dont la longue portée et la rapidité
de tir les décime en paralysant leurs efforts.
Puis, le général Frossard battu en même temps
que Mac-Mahon. Frossard, le gouverneur du
prince impérial, le favori des Tuileries, obligé de
quitter sa position après une bàtaille perdue, et de
reculer aussitôt pour sauver le reste de ses troupes.
Le brave Douai, à Wissembourg, lançant vingt
fois ses turcos à la baïonnette sur les batteries
prussiennes abritées sous bois, et mourant en héros,
comme un vrai martyr de la patrie, sur les corps
mutilés des soldats dont le courage ne pouvait
l'emporter sur la force brutale du canon et du
nombre. Et ces cuirassiers légendaires à qui Mac-
Mahon dit de sauver l'armée, et qui, après avoir
ET VAUTOURS. l5
broyé des bataillons entiers sous trois charges suc-
cessives, restent huit hommes sur deux régiments.
Mitraillés, écharpés par le feu ennemi, ils vont se
reformer intrépidement à quelques pas, et reviennent
superbes, sabre au poing, faisant fi de la grêle de
projectiles qui les fait tomber comme des feuilles
mortes sous la brise d'automne !
Ce spectacle est sublime ! Mais que va penser la
grande nation de cette inutile boucherie de ses
enfants et de la honte qui s'attache aux défaites?
Si c'était tout encore! Mais non. D'immenses
colonnes ennemies pénètrent en France par la vallée
de la Sarre et les Vosges. Les villes fortifiées de
Phalsbourg, Bitche et Strasbourg, sont investies.
Les Prussiens arrivent d'Allemagne par milliers,
par centaines de mille, et se répandent partout,
comme ces innombrables légions de rongeurs qui
couvrent de leurs masses grouillantes les cam-
pagnes de la Norwège à certaines époques !
Que va répondre la France envahie aux impréca-
tions des populations ruinées, insultées, fusillées par
les Vandales de la Germanie? Oh! c'est horrible!
16 VANDALES
><
Toi Napoléon, toi Lebœuf, toi Ollivier, vous
tous qui avez jeté la nation dans ce gouffre de sang
et de ruines, qui avez leurré le pauvre peuple en
lui promettant gloire et prospérité, et qui, après
vous être gorgés du produit de ses sueurs, vous
être repus du travail de l'ouvrier, avez envoyé ses
nobles enfants au massacre et à la honte, vous
méritez d'être maudits et flétris dans l'histoire et
devant l'humanité! Maudits pour les maux sans
nombre que votre sotte ineptie et votre coupable
présomption ont infligés à la nation trompée par
vous, flétrie pour vos hideuses déprédations et vos
ET VAUTOURS. 17
2
vols éhontés ! Car, ainsi que l'a dit le soldat de
Freischwiller, vous étiez tous des voleurs, des
vautours associés qui vous partagiez les dépouilles
de la France, et qui, après avoir attiré sur elle les-
hordes du roi Guillaume, après avoir creusé
l'abîme impossible à combler, vous êtes envolés
comme une troupe d'urubus, comme une bande
de funèbres oiseaux de proie !
X
Ne cherchez pas à vous disculper, Sire. ybus
avez été trompé, c'est vrai. Mais quand on est à
la tête d'une nation, quand on se dit placé là par
le peuple, on doit veiller à ses intérêts, on est
moralement responsable des désastres du genre de
18 VANDALES
celui-ci. Quoique la faute de votre onçle ait été
- immense dans la triste campagne de Russie, il
pouvait du moins alléguer, lui, qu'il n'avait pu
prévoir l'incendie de Moscou, qui le jetait dans les
neiges avec ces 40 degrés de froid, qu'il déclarait
ne pouvoir combattre. Mais vous, Sire, combien
de-fois, tandis que vous vous occupiez futilement -à
faire gratter les monuments, pour y mettre des
aigles et des N couronnés, que vous écriviez la
Vie de César, et que, poursuivant toujours votre
idéal, vous faisiez de l'homme du 18 brumaire un
empereur romain, n'en pouvant faire un Jupiter (L);
combien de fois n'avez-vous pas été averti par la
voix du peuple? Combien de fois n'avez-vous pas
lu de ces journaux qui divulguaient hardiment les
dilapidations de l'empire, les monstrueux abus de
l'administration impériale ? Non, votre temps,
- comme celui de tous les rois, était consacré à la
(1) L'auteur fait allusion à la slalue de la colonne Vendôme,
dont le Napoléon, en costume traditionnel connu de tous, fut
ridiculi ment remplacé par un Napoléon habillé en César.
ET VAUTOURS. 19
prospérité de votre famille au détriment de celle
du pays. Et non satisfait d'absorber à vous seul
36 millions de francs par année, vous puisiez
encore dans le trésor de l'Etat pour donner
d'autres millions à de plats courtisans, de lâches
serviteurs, qui baisaient votre pourpre en promet-
tant leur vie à la consolidation de votre dynastie,
le rêve égoïste pour lequel vous avez sacrifié la
France. Et ceux qui vous avaient crié gare! qui
avaient ouvert les yeux des citoyens, vos magistrats
corrompus les punissaient, de ramende et de la
prison !
L'empire, greffé sur le lâche attentat du Deux Dé-
cembre, ne pouvait produire que des fruits empoi-
sonnés.
X
zo VANDALES
Regarde, peuple, ce flot d'hommes, cette marée
sombre qui vient d'Allemagne inonder la France de
ses innombrables bataillons, comme les Huns bar-
bares du Ve siècle se jetant sur la Gaule et l'Italie.
C'est l'armée du roi Guillaume et de son ministre.
Bismark, c'est la landivehr, composée de citoyens
que la guerre a arrachés à la famille et au travail,
et dont l'ambition de deux hommes va faire de
féroces soldats, des Vandales émérites, en dévelop-
pant chez eux la soif du sang et l'instinct des
brutes !
0 Bismark! Machiavel prussien, diplomate abrité
sous le casque, toi qui au cynisme de Machiavel
joint l'astuce de Talleyrand, évêque qui, selon un
écrivain, cachait sous sa mitre les cornes du diable,
tu dois être satisfait de ton oeuvre, tu dois savourer
longuement le fruit de tes intrigues ténébreuses.
Car le sang fume de toutes parts; la sinistre lueur
des incendies rougit le ciel; en Allemagne et en
France, des milliers de veuves et d'orphelins
pleurent en demandant du pain; et c'est à peine si,
en fusillant des espions tous les jours, nous
ET VAUTOURS. 2 1
pouvons nous débarrasser des lâches délateurs que
ton or maudit a semés par toute la France !
X
Du courage ! La liste en est longue des revers.
Après la défaite de Wissembourg, celle de Freisch-
willer. Après celle de Freischwiller, le drame de
Sedan!
Sedan ! Le Waterloo du second empire, la honte
de Napoléon III !
Quand vous eûtes jeté votre dernière carte sur
le tapis, quand vos batteries démontées et réduites
au silence, vos escadrons dispersés, vos régiments
anéantis vous eurent fait voir que le destin se
déclarait contre vous; quand la plaine, les collines,.
22 VANDALES
les fossés et les routes couvertes de débris humains,
vous eurent prouvé l'immensité du désastre, l'idée
vous vint peut-être de mourir avec vos soldats,
Sire, de faire comme le brave Douai.
Mais au moment de suivre l'exemple du glorieux
vaincu de Pavie, au moment de charger comme
François Ier, à la tête des valeureux débris de vos
escadrons, le reflet fascinateur de la couronne vous
retint., Cette couronne, pour la possession de
laquelle vous aviez violé la Constitution, trahi vos
serments et fait cou ler le sang du peuple, cette
couronne vous rendit lâche et infâme! Vous eûtes
peur d'accompagner chez les morts cette génération
que votre folle ambition venait de coucher dans la
tombe!
Rappelez-vous le lugubre passage de la Bérésina,
- quand, poursuivi par les cosaques, la cavalerie et
l'infanterie démoralisées s'écrasaient, se culbutaient
parmi les glaçons pour échapper à l'ennemi. Lisez
le récit des batailles d'Eylau, d'Austerlitz, d'In-
kermann, de Bull Run, de Frédériksburg et autres
célèbres rencontres où la folie sanguinaire des
ET VAUTOURS.' 23
hommes s'est exercée, et vous n'aurez qu'une faible
idée du massacre de Sedan !
Et pour conserver un reste de vie, un lambeau
de cette grandeur qui lui échappait, cet homme
n'a pas eu honte de surnager sur cette mare de
sang. Il n'a pas, craint d'affronter l'indignation de
tout un peuple, d'entendre les mères lui redemander
leurs enfants, de voir les morts se lever sanglants
pour Le souffleter avec sa lâcheté! Il n'a pas craint
que la France frémissante vînt lui dire, comme
César à Varus : Rends-moi mes légions!
Ah! Sire, un poëte l'a dit. L'échafaud du
2i Janvier est plus glorieux quevotre vie conservée
à Sedan!
X
24 VANDALES
A toi, République, salut et longévité! Comme
l'aurore boréale qui éclaire les terres glacées du pôley
tu perces enfin l'épais brouillard de cette longue
nuit, tu-renais, noble et fière, des débris de ce trône
qui voulait t'étouffes Debout, belle déesse! prends
ton glaive et conduis nos bataillons émancipés à la
victoire! Montre ton bonnet rouge aux despotes
terrifiés! Fais flamboyer la torche de l'avenir dans
la nuit des peuples! Brise toutes les couronnes, jette
bas tous les trônes, depuis celui de l'autocrate' qui
écrase sous sa botte de fer la noble Pologne,
jusqu'à celui de l'infâme Guillaume, qui, après
avoir eu l'hypocrisie de publier qu'il ne faisait la
guerre qu'à l'empire, continue son métier de roi
vandale en voulant violer la jeune République!
Toi, Guillaume de Prusse, toi, roi et vieillard
ivrogne! Toi, qui a eu l'impudence de vouloir
jouer au Cambronne en insultant la France avec le
mot, dont, sublime, il bafouait la mort et l'Anglais !
Toi, le grossier pantin dont Bismark fait jouer les
ficelles! Toi, qui mêle sans cesse le nom de Dieu
dans -ton œuvre abominable ! Toi, qui veux encore
Fr VAUTOURS. 25
boire du sang après la boucherie de Sedan! Ta
place est marquée dans la Sainte-Alliance des
bourreaux des peuples! Tu dois être maudit
aussi !
X
Ah! ils revendiq uent la Lorraine et l'Alsace
comme leur ayant appartenu jadis; ah! le rusé
Bismark prétend vernir ainsi sa voracité germaine.
Stupide ! votre cours de droit prussien ! Rendez
donc le duché de Posen à la Pologne, vous. Res-
tituez donc au Danemark le Slewig et le Holstein,
que vous avez fait prussien en dépit de ses habi-
tants, qui font des vœux pour le succès de nos
armes. S'il en était ainsi, il faudrait totalement
démembrer la Russie, l'Autriche et votre Prusse,
2(3 VANDALES
qui ne sont composées que de pays volés aux faibles.
Vous rendre l'Alsace et la Lorraine! Allez demander
aux habitants de Bitche et de Strasbourg s'ils ent le
désir de devenir sujets du roi Guillaume, et leurs
canons, qui tonnent en ce moment contre vos
troupes, vous répondront assez énergiquement pour
, vous désillusionner.
S
X
Agrandir ses propriétés. Rêve chéri de tous les
rois, marotte fàmflièee à toutes les têtes couronnées.
Peu leur importe que cette terre soit engraissée
avec des ossements humains, qu'elle soit labourée
par les boulets homicides et ensemencée par la mort,
Qu'est-ce que la vie d'un millier d'hommes auprès
de la satisfaction qu'éprouvent un Napoléon ou un
Guillaume quelconque à voir reculer la carte de
-
ET VAUTOURS. 27
ses États, à s'entendre louanger dans des vers
insipides, et à voir son effigie couronnée de lau-
riers ?
Avait-ii tort ce citoyen, qui, du haut de la tribune,
disait que l'histoire des rois était le martyrologe des
nations?
Voici les Alexandre, les César, les Gengis-Kan,
les Charles-Quint, les Napoléon et tous ceux que
l'histoire désigne sous le nom de conquérants.
Véritables bourreaux de nations, ces hommes ne
voient dans l'humanité tout entière qu'un élément
destiné à assouvir leur humeur sanguinaire. Grisant
les peuples avec cette chose indéfinie qu'on nomme
la gloire, ils les ameutent les uns contre les autres
et en font une curée indescriptible.
On cueille des lauriers, mais la liberté reste à l'état
de mythe.
Ceux des rois qui ne font pas la guerre, passent
leur temps à écraser le peuple d'impôts pour sou-
tenir le luxe de leur cour efféminée, créent le servage,
les corvées, le droit d'aînesse, les lettres de cachet,
et jusqu'au droit de jambage ou de cuissage, ins-
28 VANDALES
titution monstrueuse qui n'a pu sortir que du cer-
veau d'un être corrompir et blasé jusqu'à la moelle
des os!
Depuis les Pharaon d'Egypte et les empereurs
de Chine, qui ont dû faire mourir des générations à
la construction des colossales pyramides et de la
grande muraille, jusqu'à Néron, qui éclairait ses
jardins avec les corps de ses sujets chrétiens trempés
dans la résine, et Dioclétien, qui les donnait en
pâture aux bêtes du cirque; depuis Cyrus et
Alexandre qui traînaient à leur suite, des armées
d'esclaves, réduisant en captivité les peuples vaincus,
jusqu'à Philippe II, qui alimentait les bûchers de
la sainte Inquisition en dépeuplant l'Espagne ;
depuis Lduis XIV, qui persécutait-les protestants des
Cévennes parle fer et le feu, jusqu'à Ferdinand de
Naples, dont les prisons renfermaient près de vingt
mille détenus politiques à la fois. Tous, jusqu'à la
bigote Ct sensuelle Isabelle II, qui fit tant fusiller
de malheureux soldats au promniciamiento de
1867, que le Prado fut inondé de sang. Tous n'ont
cessé de faire de la tyrannie et de l'obscurantisme
ET VAUTOURS. 29
systématique sur le peuple ignorant et abruti.
Pauvre bouc émissaire que les terribles représailles
de 93 et la proclamation des droits de l'homme n'a
encore pu sauver de la rapacité des vautours cou-
ronnés.
X
Ils ne reconnaissent pas la Ifépublique! Bismark,
avec son basilisme ordinaire, prétend que malgré
son ardent désir d'arrêter l'effusion du sang, il ne
peut traitei- de la paix avec les membres du Gou-
vernement provisoire, qu'il lui faut de toute néces-
sité le vaincu de Sedan réinstallé au trône de France,
qu'alors seulement, au palais des Tuileries, il
pourra signer la paix.
Oh ! hommes exécrables, bourreaux et valets de
30 VANDALES
bourreaux, créaturés pétries de fiel et d'astuce, qui
vous jouez de l'humanité avec une effronterie et
un - bonheur infernal! Vampires-qui vivez dans
une atmosphère de sang, comme l'hyène au milieu
des ossements des cimetières, hommes qui immo-
ler vos frères en masquant vos visages de plâtre
avec le fard de la pitié!
Ils sont trois, sous cette tente : Guillaume, -
Bismark et de Moltke; la trinité sanguinaire de
l'invasion. Jules Favre vient de leur apporter d'ho-
norables propositions de paix. On leur paiera une
forte indemnité, une indemnité colossale fixée par
eux pour les frais de guerre. Après avoir eu la sève
et les dépouilles de nos années, on leur donnera
encore des milliards. On-leur donnera tout notre
argent !
C'était splendide, n'est-ce pas, pour le fils du
vaincu d'Iéna? Jamais, certes, à l'époque actuelle,
aucun souverain n'eût osé espérer un pareil résultat
d'une guerre avec la France. Ces hommes, eux,
n'ont pas été satisfaits. Ils trouvent qu'après avoir
perdu le plus pur de son sang, la France ne s'im-
ET VAUTOURS. 31
pose pas un assez lourd sacrifice en vidant ses
trésors entre leurs mains. Ils veulent non-seule-
ment la ruiner et humilier son orgueil national,
mais encore la déshonorer en l'obligeant à accepter
l'infamante condition de céder, comme du vil
bétail, trois millions de ses enfants avec l'Alsace et
la Lorraine. Et, chose incroyable, fait monstrueux,
ils mettent pour condition principale à la cessation
de cette guerre infâme, le rétablissement de Napo-
léon III au trône impérial!
Si le rouge de l'irfdignation ne vous montait à la
face, ne seriez-vous pas tentés d'éclater de rire, 6
peuples ! de voir ces trois hommes disposer d'assez
d'impudence pour vouloir imposer comme-chef, à
trente-huit millions d'âmes, un homme qui a violé
, tous les droits du citoyen; un monarque dont la cour
était composée d'effrontés voleurs et d'escrocs éméri-
tes cachés sous 1 habit noir et l'uniforme; un être sans
coeur qui, de sa résidence de Wilhelmshœhe, mi il
savoure sans vergogne les mets que lui sert la
Prusse, peut entendre le navrant concert de plaintes
et de sanglots qui s'élèvent de tous les points de la
32 VANDALES-
France, plongée par lui et les siens dans cette
longue série de souffrances dont le saisissant
réalisme fait pâlir les tortures fictives de la géhenne
biblique. Un Napoléon, enfin, qui a, rendu la
France antipathique à toutes les nations, et qui,
du deux décembre 1851, jusqu'au désastre de Sedan,
a bannis ou déportés sous des climats empestés,
14,000 citoyens entachés de républicanisme!
Quelle admirable police - il avait, ce Napoléon,
pour découvrir les libéraux suspects, pères de
famille et autres, et les envoyer pourrir à Lambessa
et à Cayenné. Il fit remuer ciel et terre par Piétri
et ses affidés pour extirper toute réminiscence de
liberté, tous souvenirs de 1848 et de 183o. -Il fit
arrêter ceux qui chantaient la Marseillaise, mais
il laissa vivre en paix les nombreux espions de la
Prusse, qui pénétraient jusque dans les Ministères
et dans son palais des Tuileries. Aussi roué que
Mazarin, il sut faire chanter le peuple afin de le
faire mieux payer. Pendant près de dix-huit ans,
il eut l'adresse d'endormir la génération actuelle
avec des orphéons et des banquets sans nombre.
ET VAUTOURS. 33
3
Mais, dans son Paris superbe, au milieu des
Macaire et des Mercadet dont il était entouré,
il ne voulut pas comprendre l'organisation supé-
rieure de l'armée prussienne et le besoin de
reformer son artillerie. Il fut assez aveugle et
présomptueux pour vouloir faire la guerre à un
million d'Allemands avec 25o,ooo soldats ! Il sut
inventer une conspiration contre sa personne pour
tenir les esprits en suspens, et il oublia d'envoyer
de quoi manger aux Français qui allaient se faire
tuer pour lui sur le Rhin!
X
C'est pour cet homme que la trinité prussienne
veut redorer le trône impérial, c'est pour le factieux
du Deux Décembre, pour le lâche de Sedan et
34 VANDALES
pour tous les corbeaux bonapartistes qui croassent
à l'étranger que la guerre va continuer, que des
centaines de mille hommes, Allemands et Français,
perdront la vie, que Paris sera bombardé !
Et ces trois hommes ne savent pas que si
Napoléon III revenait à Paris avec son cortège de
pillards, le peuple indigné arracherait les pavés des
rues pour les lapider.
Mais quel mobile les pousse donc à agir ainsi?
Est-ce de la sympathie pour le souverain déchu,
ou bien n'est-ce pas plutôt le soin de leurs propres -
intérêts ?
Ah! peuple, ne cherche jamais une idée géné- -
reuse dans les actions égoïstes des grands. Ne
pense jamais trouver leurs entreprises entièrement
loyales et désintéressées. Le cœur des princes,
suivant Machiavel, ne doit pas être pétri du
même limon que celui des autres mortels.
Ce qui les pousse à agir de- la sorte, c'est que,
sur les débris de ce trône dont ils veulent recoller
les morceaux, ils aperçoivent le bonnet phrygien et
la tunique flottante de la fière déesse républicaine,
ET VAUTOURS. 35
qui les regarde irritée, tenant d'une main le glaive
de la Justice et de l'autre le programme de l'avenir :
Résurrection de la Pologne. Emancipation de
l'Irlande et de la Hongrie. Abolition des trônes et
des exploiteurs de peuples. Liberté et prospérité
pour tous. Plus de rois ni de sujets, rien que des
citoyens !
Voilà le Banco des porteurs de couronnes, le
spectre qui terrifie Guillaume et ses acolytes. Car
dans cette immense armée il y a quantité de
hobereaux et de gentillâtres qui ne vivent que de
la guerre et de ses rapines, et qui appréhendent la
fin de leur âge d'or avec l'agonie de la royauté.
C'est pourquoi, eux aussi, ne veulent pas recon-
naître la République, qu'ils pensent écraser en
marchant sur Paris.
Il y aura peut-être encore un demi-million
d'hommes qui périront sous les atteintes de la
dyssenterie, du typhus et du canon. D'autres milliers
de veuves et d'orphelins se joindront à ceux qui
se débattent déjà sous les griffes de l'affreuse
misère. Des épouses, des mèrès éplorées, passeront
36 VANDALES
par toutes les phases de l'angoisse au bruit mortel
de la bataille, et verseront toutes les larmes de
leur corps sur le cadavre mutilé de celui qui
leur est cher. Les hôpitaux et les maisons par-
ticulières regorgeront de blessés aux plaies hideu-
ses. Il y aura une nouvelle moisson de morts
dans la plaine. Les fossés seront comblés, les
rivières charrieront des cadavres, l'air sera empesté
d'émanations putrides. Le paysan ne pourra labou-
rer son champ sans que le soc ne mette à décou-
vert des ossements humains. Ce sera cadavres sur
cadavres, tibias fracassés sur figures grimaçantes,
crânes ouverts sur tronçons saignants, entrailles
répandues sur membres épars!
Et qu'importe tout cela, si on peut conserver le
trône de Guillaume quelques années de plus, en
refoulant la marée révolutionnaire! Qu'importe
que des générations entières aient vécu, si le fils peut
succéder au père, et créer des chambellans, des
barons, des ducs, avec l'or de ceux dont il a fait
tuer les enfants!
0 bienfaits du régime monarchique!
ET VAUTOURS. 37
x
Ils ne te reconnaissent pas, ô République! Prouve-
leur que tu n'es pas bâtarde, que tu n'es pas fille
d'esclave, que tu es née du mariage de la liberté et
du peuple ! Allons, déesse, prends ta verge de fer,
et chasse ces impudents coquins qui prétendent ne
pas reconnaître l'élue de la nation. Renvoie ces
principiculets dans leurs châteaux du -Rhin, nids de
hiboux perdus dans la mousse et le lierre, rocs
sauvages du haut desquels ils convoitaient depuis
si longtemps la Moselle bleue et les puissants
appâts de la noble Strasbourg !
République, liberté chérie, mène à la victoire
nos volontaires comme tu as menés ceux de 92,
38 VANDALES
combats avec tes défenseurs. Les Prussiens ne se
rappellent peut-être plus de Valmy, où dorment
de l'éternel sommeil vingt mille des leurs, mois-
sonnés par les baïonnettes républicaines de Keller-
man ! Frappe d'assez terribles coups pour que l'épais
cerveau de Guillaume se remémore ce combat
prodigieux, où vingt-cinq mille hommes libres se
ruant à l'arme blanche sur les quatre-vingt mille
mercenaires de Brunswick les mettent honteusement
en déroute !
Alors, c'était encore le temps chevaleresque. On
pouvait lutter homme à homme, bataillon à batail-
lon, et le courage héroïque d'une poignée de soldats
pouvait l'emporter sur une armée. Aujourd'hui, la
matière remplace la vie ; les canons à longue portée
tiennent lieu de valeur et de stoïcisme; on tue
à une lieue de distance, presque sans voir et
sans être vu; et suivant les principes du grand
Frédéric, on fait la guerre avec des espions (1).
(1) Frédéric-le-Grand pensait que l'espionnage et l'argent
étaient les deux nerfs de la guerre. Un jour, parlant de son
adversaire, il disait :
ET VAUTOURS. 39
, Ah! Bismark, astucieux cornac de sa pesante
majesté prussienne, toi qui as reculé les bornes
connues du cynisme de la diplomatie, si au lieu de
commencer par jeter six cent mille Allemands
avec une formidable artillerie sur notre faible armée
honteusement commandée, tu avais lutté à armes
égales, il est certain que tes hordes n'auraient
jamais franchi nos frontières.
L'empire est tombé, tu as voulu continuer la
guerre. Maintenant toute la nation est en armes,
chaque citoyen est un combattant. Prends garde
que pas un de tes sbires terrifiés n'aille redire à
l'Allemagne épouvantée le châtiment terrible qu'a
infligé un peuple entier aux soldats du despote
qui voulait l'écraser !
- X
« Ce qui fait l'infériorité de Soubise, c'est qu'il entretient
quarante cuisiniers et un seul espion ; moi, j'ai quarante
espions et un seul cuisinier. »
40 VANDALES
Après la douloureuse et foudroyante capitulation
des 90,ooo hommes de Mac-Mahon à Sedan et le
blocus de l'armée du maréchal Bazaine dans Metz,
l'armée prussienne, gigantesque boa, traverse la
France en se dirigeant sur Paris, qu'elle veut
étouffer dans ses replis monstrueux. Saverne,
Nancy, Chalons, Meaux et autres villes ouvertes
sont au pouvoir de l'ennemi, qui terrifie les habi-
tants par le pillage, l'incendie et l'assassinat; volant
au malheureux paysan son linge et ses provisions,
frappant et tuant quand l'indignation ou la misère
fait résister, insultant et maltraitant les femmes
qui ne veulent pas subir ses brutales caresses.
Le roi Guillaume et Bismark, peu soucieux de la
dévastation et des larmes qu'ils laissent derrière
eux, ont établi leur quartier-général au château
de Ferrières, propriété du richissime banquier de
Rotschild, et de là expédient des courriers à Berlin
pour annoncer leur entrée prochaine dans Paris.
Le prince royal, lui, s'installe dans le château
bâti par Louis XIV à Versailles, et fait boire les
chevaux de ses uhlans dans la Seine, en attendant
ET VAUTOURS. 41
qu'il puisse les loger dans les écuries des Tuileries.
Et chacun enivré par la victoire, grisé par ses
succès, enfiévré par le voisinage de la grande ville,
demande Paris à grands cris. Paris ! la ville des
merveilles, ce paradis à la jouissance duquel as-
pirent pauvres et riches, ouvriers et grands sei-'
gneurs, nobles et manants, rois et sujets. Paris !
dont la renommée fait-pâlir les riches et populeuses
cités de Londres et de New-York. Paris! ce
rendez-vous des nations, ce foyer du plaisir et ce
cénacle de la science. Paris ! la ville des femmes et
des intrigues, du théâtre et de la gaieté. Paris enfin,
ce Capharnaum où se coudoient tant de laideurs
et tant de beautés, tant d'esprit et tant de bêtise!
Paris ! où accourt la richesse du monde entier,
où se presse la fashion de tous les pays du globe !
Comme dans le Rhin de leur poëte Becker, ils le
demandent avec des. cris avides, notre Paris, avec
l'avidité de corbeaux voraces. Mais ils ne l'auront
pas. Leur vandalisme ne s'exercera pas sur nos
chefs-d'œuvre et ils ne pilleront plus nos musées
comme autrefois. Ils ne l'auront pas notre Paris.
42 VANDALES
Ils ne verront pas le bloc de bronze où repose
l'homme d'Iéna, resté debout malgré les cordes de
Blücher. Ils ne feront pas résonner insolemment
leurs sabres sur l'asphalte des boulevards; ils ne
paraderont pas en grand uniforme dans la cour des
Tuileries. Ils ne ricanneront pas au nez du peuple
indigné et devant la statue de l'héroïque ville de
Strasbourg vaincue. Leurs officiers n'iront pas,
comme en i8i5, se bourrer gloutonnement de
truffes au Palais-Royal; leurs lèvres, sensuelles
n'écraseront pas la pomme sur la bouche effrontée
des provocantes lorettes de Mabile. Leurs soldats
aux instincts lubriques ne goûteront pas à l'eni-
vrante coupe du lupanar parisien. Ils ne verront
cette terre promise qu'à travers le prisme de leur
imagination allemande, en dehors des remparts.
Car le peuple de Paris, comme le lion bloqué dans
son antre, a rugi d'indignation et de rage en appre-
nant ses revers et les excès d'un ennemi heureux, et
toujours peuple-roi, il a juré de mourir sur la
brèche, de se défendre à outrance, de laisser bom-
barder Paris comme Strasbourg ét Verdun, plutôt
que de se rendre lâchement!
ET VAUTOURS. 43
Une partie du bois de Boulogne et de Vincennes
sont abattus pour faciliter le tir des fortifications.
Les chemins de, fer, les ponts, les routes qui entou-
rent la 'capitale sont coupées. Les barricades, si
mentrières dans les guerres des rues, hérissent des
quartiers entiers. Le peuple a pour chefs des
hommes de cœur qui ne le trahiront pas. Le danger
commun a réuni tous les citoyens. La voix des
partis s'est tue devant la patrie en deuil. Le Prus-
sien peut accomplir sa menace; il peut bombarder,
on lui répondra jusqu'à la dernière cartouche!
X
- Avez-vous entendu, peuples, le roi Guillaume
veut bombarder Paris ! Non satisfait des torrents
de sang allemand et français qui a détrempé la
44 VANDALES
terre depuis deux mois, non repu de carnage, il
veut encore tuer des femmes et des enfants, muti-
ler les édifices et réduire en cendres les habitations
des citoyens, en envoyant, contre les lois de la
guerre, des bombes chargées de pétrole, comme il
a fait à Strasbourg, dont une partie est brûlée et
sa merveilleuse cathédrale endommagée.
Guillaume le Vandale, Guillaume l'ivrogne veut
écraser ce cœur de la France sous la brutale
étreinte du Germain. Il veut annihiler cette artère
de la pensée sous le choc de ses nombreux batail-
lons. Avec sa formidable artillerie il va pulvériser
les murailles, mettre le feu partout et réduire la
civilisation aux abois en la tenant captive dans la
capitale du monde !
Et vous ne dites rien, peuples ! et vous ne criez
pas haro! sur ce grossier Attila qui essaie, au dix-
neuvième siècle, de ressusciter les idées de conquête
par la force, qui métamorphose en désert des
campagnes florissantes et réduit des provinces
entières à l'état de squelettes décharnés! Toi;
Angleterre, toi, République des Etats-Unis, vous
ET VAUTOURS. 45
avez toutes deux une dette sacrée à payer. Rappelle-
toi, Albion, qu'en Crimée nos soldats ont sauvé
les tiens de la famine en partageant généreusement
leur pain avec eux, et qu'à Inkerman, sans eux
encore, l'armée anglaise se faisait égorger sous les
nombreuses colonnes russes. Toi, République des
Etats- Unis, aujourd'hui si riche et si prospère,
souviens-toi aussi de l'aide que t'apporta la France
dans la personne de Lafayette et de ses régiments,
et du sang qu'elle versa pour ton indépendance.
Est-ce trop que de vous demander votre appui
moral- puisq ue vous êtes trop égoïstes pour donner
une médiation armée — en échange de pareils ser-
vices ? Les nations ne sont-elles pas solidaires des
crimes de Bismark et de Guillaume en les laissant
faire de la France un immense cimetière et conver-
tir Paris en un tas de décombres? L'américain Jef-
ferson disait : « Tout homme a deux patries. La
sienne d'abord, la France ensuite. » Et il avait
raison.
X
46 VANDALES
Fouillez toutes les bibliothèques, lisez tous les
livres amassés par la patience des collectionneurs,
sondez tous les trésors nés sous la presse de Gut-
tenberg, et vous verrez que c'est la France qui a
le plus travaillé à l'émancipation de la pensée, et
par suite à celle des peuples. Depuis Rabelais,
Pascal, Montesquieu, Bacon, Montaigne, Molière,
Fénelon, Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau,
Lamennais et une foule d'autres écrivains, sa
littérature est exclusivement une école de bon sens.
Ces génies de raison ont fait la lumière et préparé
le renouvellement du système social, en combattant
les principes d'iniquité et d'injustice des siècles
barbares. Ils ont rendu service à l'humanité tout
entière, et les nations en sont redevables à la
France, à Paris, d'où partit en 89, comme d'un
nouveau Sinaï, les droits de l'homme.
X