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Vercingétorix, le roi de la guerre : essai historique et dramatique, en prose et en vers, cinq nuits et douze tableaux / par Auguste Pourrat,...

De
275 pages
A. Faure (Paris). 1865. 1 vol. (X-273 p.) ; in-12.
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RET13S1
DRAMES: ET KOMSfeNS NATIONAUX
VERGIMÉTÔRIX
LE ROI DE LA GUERRE
ESSAI HISTORIQUE ET DRAMATIQUE •
EN PROSE ET EN VERS
CINQ NUITS ET DOUZE TABLEAUX
PAH
AUGUSTE POURRAT
■de SîuJiL-Etiounci
PARIS
'^GiKIl,LE FAIÎRE, MpHAIRE-EDITEUR
'. . / 23, BODIEVAM SAàNT-MABTIÏI, 23
■■1.8-&5-,-.-'
t Tous-droits' réservés.
)RSiESV^J,4, ROMANS NATIONAUX
¥MGINGÉTORIX *
LE ROI DE LA GUERRE
ABBEVILLE — IMP. DE P. BBIEZ
DRAMES ET ROMANS NATIONAUX
VERCINGÉTORIX
LE ROI DE LA GUERRE
- ESSAI HISTORIQUE ET DRAMATIQUE
v / > \
^ C \ ''^N* PROSE ET EN VE&S
- ÛINO $V?gTp ET DOUZE TABLEAUX
' -" ^ I
~ "AUGUSTE POURRAT
(de Saint-Etienne)
PARIS
ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
23. BOULEVARD S A 1 NT- M A R TIN, 23
1865
Tous droils réservés
18 Ga
LÉGENDE-PREFACE
L'an 53 avant l'ère chrétienne, une formidable
coalition de peuplades gaéliques s'organisa pour
repousser les Romains, qui, sous la conduite de
César, envahissaient chaque année une nouvelle
tribu de la Celtique. Fomenté par les Druides de la
forêt de Karn — pays chartrain, — le mouvement
général fat dirigé par le vieux Kamm, chef des
Aulerques Parisis, Ambiorîx roi des Eburons, et
Etorix prince des Arvernes, qui fut l'âme de cette
guerre nationale. Le premier coup porté fut la prise
de Genabum — Orléans — poste le plus avancé
des Romains, et le massacre de la garnison ita-
lienne. '
Etorix, plus connu sous le nom de Werh-King-
Etorix — d'après la prononciation latine, Vercingé-
1
— VI —
torix — fut investi du commandement suprême par
une élection solennelle. Doué de qualités brillantes,
d'un grand courage et d'une activité infatigable, il
entreprit d'organiser dans toute la Celtique l'unité de
pouvoir et d'action. Digne par son génie de lutter
contre Rome, il remporta, à plusieurs reprises, des
avantages décisifs. Il battit César en personne à Ger-
govie'; ce fut, en un mot, le plus redoutable des
rivaux que César dut abattre pour devenir le seul
maître du monde.
Après une lutte acharnée, Vercingétorix iCédasous
la supériorité d'organisation de la légion Romaine.
Mais la principale cause de sa chute, ce fut l'esprit
de division qui régnaitparmi les Gaëls, et le manque
d'ensemble qui paralysa ses efforts. Sans ces funestes
auxiliaires, les traditions diplomatiques du sénat,
et l'habileté plus grande encore de César auraient
échoué sans doute contre ces tribus guerrières, ani-
mées du plus ardent amour de la patrie et de l'indé-
pendance.
Etorix vaincu soutint son rôle magnanime jus-
qu'au bout. Il se sacrifia volontairement, et se rendit
— VH —
aux Romains pour sauver les restes de son armée.
César moins généreux le fit charger de fers, le laissa
languir cinq ans dans un cachot, et après lavoir .
traîné en triomphe, il le livra à la hache "du licteur.
(18 av. J. jC).
Cette grande figure, personnification de la Gaule à
une des époques désastreuses de notre histoire, a été
méconnue jusqu'au xixe siècle ; on la jugeait d'après
son plus cruel ennemi. Il y a trente ans à peine, on
souriait encore à ce nom barbare.
N'ayant plus rien à tirer de l'imitation des Grecs
et des Romains, les coryphées littéraires s'étaient
lancés à corps perdu dans le moyen-âge anglais
et allemand, et ils arrangeaient à leur manière
Shakespeare, Gsethe, Schiller, et autres, affectant un
dédain superbe pour nos origines nationales. A
peine quelques écrivains d'élite osèrent-ils traiter des
sujets tirés de notre histoire. Seule parmi les
nations modernes, la France paraissait condamnée à
ne pas avoir un théâtre national,
Malheureusement la poésie perdit le prestige qu'elle
avait dans les siècles précédents, et fut un moment
— VIII —
détrônée par le journalisme, et le roman à bon
marché. De graves préoccupations politiques sur-
. vinrent. Et quand le calme et l'ordre furent rétablis,
le vieil espritfrançais, le sentiment littéraire national
furent rélégués parmi les oripeaux d'une époque
condamnée au sommeil des momies.
On peut néanmoins affirmer que, en dépit du
nivellement scientifique et du progrès industriel, qui
tend chaque jour à refroidir les intelligences et à
glacer le coeur, entraîné à glorifier les jouissances
matérielles avant tout, le sentiment littéraire, l'amour
de l'art et de la poésie ne sont point atrophiés en
France. Nous avons subi, un mouvement de déca-
dence pénible pour notre amour-propre. A qui faut-
il s'en prendre d'un état de choses déplorable, faut-il
l'attribuer àl'indifférence du public ?—à la faiblesse
réelle des auteurs? — Est-ce le résultat de nouvelles
tendances politiques et sociales ?
Cependant, avec la liberté des théâtres, une
heureuse réaction tend à se produire. Nous touchons
peut-être à une époque de renaissance dans les arts
et dans les lettres. Le Roland à Ronceveaux de
IX
M. Mermet est une première et heureuse tentative.
Le nom de Vercingétorix a été remis en lumière par
M. Henri Martin. Un prix de poésie sur Vercingétorix
a été proposé par l'Académie Française. Un public
immense est venu à l'exposition des Reaux-Arts
admirer la belle statue de M. Aîmé Millet. La statue
équestre de M. Moris, quoique moins en vue, n'a pas
été accueillie avec une moindre faveur.
Puisse notre oeuvre, inspirée par l'amour de la
patrie et de la vérité historique, contribuer pour une
faible part à régénérer le goût national, et à replacer
dans son véritable jour le plus ancien et le moins
connu de nos grands hommes.
Quoiqu'il en soit, l'histoire' devra rendre un juste
hommage à l'Empereur Napoléon III, dont la haute
initiative, en ordonnant des fouilles et des recher-
ches archéologiques, surtout en faisant élever une
statue colossale au héros Arverne, aura, plus que per-
sonne, contribué à populariser le grand nom de notre
VERCINGÉTORIX.
Mai 1865.
PERSONNAGES DU DRAME
ËT0RIX-WERH-K1NG, Roi de la Guerre, fils de Keltill, ancien Roi
des Arvernes.
KAMM ou KAMULOGÈNE, Vergobret des Aulerques Parisis.
AMBIOR1X, Roi des Belges Ehurons.
ERIC, Enfant, dernier fils de Kamm.
LITAVIC, Optimate Édue.
K0P1LL, Chef des Ambactes ou écuyers du roi Kamm.
DARÈS, Riche 1 citoyen de Massalie.
AURIAL, Barde du roi Kamm.
LUERN, Evhage, compagnon d'Etorix.
VIRDTJMAR, Grand-Druide.
NADDA, Fille de Kamm.
YSAB, Druidesse.
Druides et Druidesse, Guerriers et Chefs à bannière, Ambactes,
Evhages, Bardes, Gaëls, Femmes, Enfants, Veillards.
Les Gaëls divisaient le temps en cycles de trente années lunaires.
Ils contaient par lunes, au lieu de mois, et par nuits au liéii de
jours. La première nuit de la lune commençait à six heures du soir,
au sixième jour de la lune nouvelle. C'était aussi le commencement
du cycle.
La réunion des Gaëls, qui eut lieu dans la forêt de Karu, au
moment de la prise de Génabum, correspondait au retour du cycle
Gaulois, à l'an de Rome 701, et avant J.-C. 53.
PREMIÈRE NUIT
LES ENFANTS DU CHÊNE
LE ROI RE LA GUERRE
PREMIÈRE NUIT
PREMIER TABLEAU
LE DOLMEN DES PARISIS
Près de deux mille ans avant notre époque, le pays,
au centre duquel Paris s'est bâti lentement d'âge en
âge, offrait un aspect bien différent du spectacle gran-
diose qui s'étale aujourd'hui sur les deux rives de la
Seine.
La montagne, depuis appelée mont des martyrs, puis
Montmartre, était couverte d'une épaisse forêt de chênes
et de hêtres, aussi vieux que le monde. Au nord et à
l'ouest, sa croupe s'inclinait mollement vers la plaine de
• i.
4 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
saint Denis et les coteaux de Montmorency; au midi, où
s'ouvrent les dernières entrées des carrières, dont est
sorti le Paris primitif; sur le versant de l'Est, au sommet
duquel fut élevée une chapelle chrétienne, probablement
dans le courant du ve siècle, ou après la conversion de
Clovis ; les pentes escarpées descendaient en échelons
irréguliers, formés par les saillies de roches grisâtres
dans les crevasses desquelles croissaient quelques maigres
bouquets de bouleaux et de sorbiers.
Au pied du mont, le sol, vierge de tout travail
humain, s'abaissait au-dessous du niveau factice que lui
donna plus tardla main des hommes; tout l'espace couvert
par la chaussée d'Antin et le faubourg Montmartre n'était
qu'une suite de marais, dont la rue saint Lazare doit
indiquer le centre, et la direction. Quelques boursou-
flements de terrain, maintenus par l'entrelacement vigou-
reux des racines de saules, avaient permis d'établir, de
la colline au fleuve, des sentiers perdus au milieu des
vieux truncs et des touffes géarilës, formées par les ro-
seaux, les.épilobes, les osiers, et lés ronces entrelacées.
A partir de la rue Richer, et de la rue de Provence, le
sol s'exhaussait sensiblement jusqu'au croissant tracé'
pat les boulevards intérieurs, et se découpait en plusieurs
mamelons, dont le Paris moderne n'a pu faire disparaître
là trace, malgré dès nivellements renouvelés d'âge en
âge, et chaque fois plus énërgiquëmeutprononcés. Sur le
PREMIERE NUIT 0
même plan, de l'est à l'ouest, se dressaient la butte où
fut construite Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle, et la butte
des Moulins, toutes deux séparées par un vallon ver-
doyant, et couvertes de bois jusqu'aux bords où s'élèvent
les façades imposantes du Louvre et de l'Hôtel-de-Ville.
Alors, comme aujourd'hui, la Seine coulait sans bruit
et sans caprices, aussi insoucieuse de l'agresticité que de
l'élégance de ses rives. Quelques barques de construction
primitive se cachaient dans les touffes de verdure pen-
chées sur l'eau.
Au milieu de la rivière, quatre ilôts verdoyants, aux
berges crayeuses soutenues par les saules, dominaient
les deux rives, et semblaient offrir à la race humaine un
asile plus sain et plus sûr.
En effet, au centre de la plus grande île, qui devint la
cité, les Gaëls, ou Gallo^Kymris, maîtres du pays entre
le Rhin, l'Océan et la Seine, avaient fondé un village,
qu'ils nommaient Lutèce, c'est-à-dire dans leur langage,,
séjour au milieu des eaux.
Un siècle avant notre ère, la bourgade s'était élevée au
rang de cité. Tel est le titre que lui donne César, le con-
quérant des Gaules ; mais la Lutèce Gaélique, le berceau
de notre beau Paris, n'était encore que l'ombre de la cité
dont quatre siècles plus tard, l'empereur Julien, jouissant
à Antioche des splendeurs du climat de l'Orient, décri-
vait avec-complaisance l'heureuse situation.
6 VERCINGETORIX, LE ROI DE LA GUERRE
Regrettant sa chère Lutèce, où il avait passé le plus
beau temps de sa jeunesse, ce prince philosophe aimait
à se rappeler ses campagnes et ses coteaux fleuris, où se
cultivaient avec succès la vigne et le figuier ; il célébrait
avec abandon la pureté de ses eaux, la douceur de son
climat et la fertilité de son territoire. Ce fut Julien qui, le
premier, donna à Lutèce le nom de Paris, tiré de celui
de la peuplade dont elle était le centre.
Mais, en 53, Lutèce n'était qu'un amas d'habitations
gaéliques,bâties sang symétrie, à proximité, plutôt qu'au-
tour d'un manoir plus considérable, habité par le
chef de la tribu. Adossées aux troncs des hêtres et des
chênes antiques, ces maisons ressemblaient aux huttes
des charbonniers dans les bois, de forme ronde, surmon-
tées d'un toit conique, couvertes de chaume, ou de plan-
chettes réunies en pointe au sommet. Les murs en étaient
faits de branches d'arbres, ou de claies d'osier, dans
l'intervalle desquelles on avait accumulé de l'argile pétrie
avec de la paille hachée, et quelques cailloux informes.
Le toit descendait presque au niveau du sol. L'intérieur,
creusé à une certaine profondeur, était bien uni et sans
humidité. On y pénétrait par des degrés en dehors de
la porte ; celle-ci tenait à la fois lieu d'entrée et de fe-
nêtre. .
Une de ces demeures, située sur la pente occidentale
de 111e, légèrement inclinée au midi, éclipsait toutes les
PREMIERE NUIT /
autres, par sa grandeur et son' aspect imposant. C'était
le manoir de Kamm, vergobret, ou chef militaire et civil
des Aulerques Parisis, habitants de Lutèce et des plaines
jusqu'à la forêt des Garnutes, (le pays chartrain). Ce vieux
roi, descendant de Kamull, dieu de la guerre, jouissait
d'un grand renom de courage, d'habileté et de sagesse.
Sa maison, construite avec plus de solidité, et même avec
un certain art, avait l'air-d'une forteresse rustique. La
façade, bâtie de poutres et de pierres rangées par cou-
ches enchevêtrées dans un ordre régulier, en forme de
damier, offrait un ensemble agréable à l'oeil par sa dis-
position et sa variété ; elle n'était percée que d'une croi-
sée basse, mais très-large, et d'une porte d'entrée élevée
de quelques marches au-dessus du sol, encaissée dans
un perron grossier formé par des quartiers de roc, comme
un ouvrage avancé destiné à la couvrir. Un mur d'en-
ceinte, construit, comme le manoir, de poutres reliées
entr elles, garnies de terre et de grosses pierres, et adossé
aux. troncs des grands arbres, descendait jusqu'à la
Seine.
Des bâtiments plus simples, servant d'écuries et d'ha-
bitations aux serviteurs, étaient relégués dans la partie
basse ; au midi, une large entrée aboutissait' à un pont
de bois grossier, le seul qui reliât l'île à la rive gauche,
à peu près au même endroit que le pont Saint-Michel.
Les autres lies, de même que la plaine en face du petit
8 VERCINGETORIX, LE ROI DE LA GUERRE
pont, étaient cultivées par les Gaëls, dont les travaux
s'étendaient, en longeant le cours de l'eau, depuis l'em-
placement de la vallée et de la rue Dauphine, jusque par
de là le champ de Mars et la plaine de Grenelle. Mais à
gauche du pont, la forêt commençait avec la pente de la
colline, et montait jusqu'au point que couronne aujour-
d'hui la coupole du Panthéon.
Ce monticule, prédestiné à-devenir le point central d'où
la civilisation romaine rayonnerait dans la Celtique, .et
sur lequel, les Francs, devenus chrétiens, devaient élever
leurs plus brillantes basiliques, l'église des saints Apô-
tres Pierre et Paul, et de sainte Geneviève, avait déjà
un caractère sacré. A sa base, hors de l'atteinte du flot,
le culte des morts et le respect filial avaient placé plu-
sieurs rangées de ces tombeaux, dont la forme simple et
presque naturelle, quoique très-variée, a si longtemps
exercé la sagacité des antiquaires.
Dans celte nécropole primitive, se trouvait d'abord, et
en plus grand nombre, le modeste tumulus ou simple
tertre de gazon, ombragé par les touffes irrégulières des
charmes et des châtaigniers. De loin en loin, un menhir
bizarrement sculpté élevait son bloc informe, à la hauteur
des jeunes sapins, indiquant que sous sa base reposait
un puissant guerrier. Plus haut dans les clairières, le
galgall, amas de roches dressées et symétriquement ali-
gnées en .demi-cercle, représentait peut-être le tombeau
PREMIÈRE NUIT 9
d'une famille entière, dont les membres, couchés sous
chaque bloc, étaient venus d'âge en âge se grouper autour
d'un père vénéré, pour l'entourer jusque dans l'éternité,
comme ils le faisaient vivants dans la bataille. A mesure
que la futaie devenait plus haute, les Grom-lechs, ou
monuments funèbres, offraient des formes plus massi-
ves, plus bizarres, et s'isolaient davantage.
Quelques sentiers étroits, vraies traces d'animaux sau-
vages, serpentaient à travers les ronces et les rejetons
des vieux troncs, pourris sous la couche épaisse des
mousses et des fungus aux teintes sinistres. Bientôt la
forêt prenait un aspect mystérieux. Le versant incliné
au sud-est plongeait brusquement sur un petit ruisseau
aux eaux dormantes et profondément encaissées sous les
buissons, qui devait être la Bièvre.
Enfin la montagne se couronnait de chênes dont les
troncs noueux, tapissés à hauteurd'homme, et d'un seul
côté, d'une mousse noirâtre, cachaient leurs racines vi-
vaces sous un rideau de myrtiles au vert tendre, entre-
coupé de bouquets de fougère ou de bruyères aux fleurs
violacées.'
Là se trouvait le sanctuaire d'Esus, Dieu suprême,
souverain créateur de toutes choses, maître absolu des
Dieux, aussi bien que des hommes. Cette terrible divi-
nité n'avait point d'idoles ni de temples, construits par
une main mortelle. Son symbole était le grand chêne ;
10 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
son temple, la forêt impénétrable, inaccessible au vul-
gaire. Aussi le simple et naïf enfant des Gaëls était-il
glacé d'une terreur superstitieuse, lorsqu'il était obligé de
pénétrer sous la voûte redoutable. « Il tremblait de se
trouver en face du maître du lieu. » (Lucain).
Deux sentiers y conduisaient, l'un venant de la cité, à
travers la nécropole gaëlique, l'autre de la plaine, au
midi. Le premier, après des méandres prolongés, moins
peut-être dans le but d'adoucir la raideur de la pente,
que pour ménager, par des contrastes heurtés de lumière
et d'ombre, une impression plus profonde, arrivait à un
taillis plus épais, sur la lèvre orientale du plateau supé;
rieur. Là se dessinait dans l'obscurité la masse imposante
du dolmen.
Plusieurs rochers énormes avaient été dressés paral-
lèlement de manière à former un carré allongé. Au-des-
sus de ces murailles natives, une force inconnue,
effrayante à penser, avait superposé de monstrueuses
. dalles ; cette sorte de cabane paraissait close par un
autre rocher, mais un étroit passage, perdu dans l'inten-
sité des ombres, échappait à l'oeil profane placé en face
de l'entrée. — Tous ces blocs, dans leur état primitif,
étaient simplement assemblés, sans autre souci que l'ob-
servation des lois de l'équilibre, garanti d'ailleurs par le
poids énorme de leur masse. Au fond de cette bizarre j
construction, un trou circulaire s'ouvrait dans l'épais- j
PREMIÈRE NUIT 11
seur du rocher de face, un peu au-dessus du sol, et assez
grand pour que la tête et le corps d'un homme pussent
y passer sans peine.
Par de là l'orifice mystérieux, existaient d'immenses
souterrains, inconnus du vulgaire ; les profondeurs té-
nébreuses, qui se ramifiaient dans les flancs de la mon-
tagne, servaient à la fois de retraite aux Druides, de
dépôts d'armes et de vivres ; au besoin d'asile aux dé-
bris des armées vaincues, ou des peuplades fuyant de-
vant l'ennemi. Les entrées, dissimulées avec soin, étaient
placées au loin dans les plaines, au milieu des taillis
épais, dans le fond d'une vallée obstruée. Telle fut sans
doute l'origine des catacombes.
Le monument était tourné au levant, de manière à ce
que les rayons de la pleine lune pussent pénétrer sous sa
voûte sombre, et l'inonder de leur clarté morne et im-
mobile, à l'heure désignée pour la réunion des concilia-
bules sinistres et les cérémonies des terribles mystères.
L'entrée béante, n'offrant, aucune trace de porte ni de
barrière,. était encadrée par les touffes de clématite, et
de giroflées sauvages, implantées dans le roc même. —
Au-devant s'étendait une étroite esplanade recouverte
d'une herbe fine, purifiée de toute plante parasite.
Ce dolmen était l'un des plus renommés de la Celtique.
Sa construction remontait aux temps des invasions pri-
mitives. Une tradition, religieusement transmise de père
12 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
en fils, le représentait comme un débris vénérable d'un
'temple antique de la déesse Isis, du nom de laquelle on
faisait dériver celui des habitants de la contrée, les
Parisis, ceux qui habitaient auprès d'Isis, ôi n«p 'io-tv,
élymologie d'autant plus admissible, qu'elle rattache
le rameau celtique à la grande race pélasgique. Le
dolmen des Parisis était un centre religieux et politique,
une sorte de conclave des Druides, en même temps
qu'un arsenal rempli d'armes et d'objets sacrés. C'était.
une grande succursale des collèges Bretons, où venait se
former la jeunesse destinée à maintenir et à propager
les sévères doctrines de la religion d'OEsus. Il servait alors
de séjour à un prince des Druides, te doyen des savants
et des sages. Virdumar, en langue Gaëlique, le grand
homme noir, était presque centenaire. Sa haute taille,
sa longue barbe blanche et sa physionomie empreinte
d'un calme puissant, auraient suffi pour imposer le res-
pect ; mais son front chauve, entaillé de rides mobiles,
ses sourcils épais, rabattus sur l'orbite profondément
creuse d'Un oeil plein de feu, et plus encore la teinte
bronzée de ses joues lui donnaient un aspect farouche et
terrifiant.
Vêtu d'une ; robe de lin, serrée à la ceinture par une
tresse bleu et or, il portait un manteau de laine bleue
à la bordure étoilée d'or, rattaché autour du cou par
une agraffe faite d'une figurine mystérieuse. Une capuce
PREMIÈRE NUIT 13
ou coiffe, entourée d'une bandelette étoilée en forme
de diadème, était ramenée sur le front.
A son côté pendait le croissant d'or attribut des Drui-
des; sur sa poitrine se croisait un large baudrier émaillé
et incrusté de figurines bizarres, taillé en scapulaire
et portant, à chaque bout, le double poignard au manche
d'ivoire replié en croissant, à la lame large et recourbée
brusquement vers la pointe. C'était l'attribut des rois
et des chefs renommés. Ses jambes étaient nues, ses
pieds garnis de sandales de cuir épais, rattachées par
des courroies d'écorce, entrelacées au-dessus de la
cheville.
Le grand homme noir était assis au pied d'un chêne,
à l'entrée de l'esplanade, du côté où le soleil couchant
dardait ses derniers rayons, avant de disparaître par delà
le mont Valériën. Près de lui, était le bâton sceptre,
terminé par la main d'or au poignet refermé sur le
pouce, à l'index dressé vers le ciel ; debout à quelques
pas, se tenait Luern, un Evhage, accolyte du prêtre, le
confident discret de ses pensées, le fidèle et inébranlable
exécuteur de ses ordres. Luern, ce nom veut dire le
renard, portait le bouclier rectangulaire, sombre comme
l'écorce, et d'une main il tenait la hache gauloise* de
l'autre une gèse, ou gataie* sorte de javelot pesant, armé
d'un fer à double tranchant, que les Romains avaient
adopté depuis la première invasion des Brënns en Italie.
14 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
Sur sa tête une calotte d'acier, terminée en pointe,
recouvrait la capuce de sa caracalle brune ; le sabre"
recourbé, à lame de cuivre, sans fourreau, pendait à
son côté près du poignard à forme grecque ; sa tunique
verte était courte ; des braies flottantes recouvraient ses
jambes et rentraient, en se resserrant, dans des brode-
quins de peau. Immobile et les yeux fixés sur le prêtre,
il paraissait le gardien de l'enceinte sacrée.
Virdumar contemplait attentivement les noeuds et les
entrelacements de trois branches de saule, de frêne et
de bruyère d'égale longueur, liées par des brins de
troène et garnies de feuilles de chêne. Puis, en les faisant
tourner autour de sa main gauche, il murmura un tercet
bardique !
La pointe du chêne, du saule, et du frêne.
Et la bruyère signifient rêve brisé.
Les joues ne cacheront point l'angoisse du coeur.
L'automne touchait à sa fin. Les grandes masses de
feuillage qui se découpaient dans la vallée, avaient pris
les teintes rouges et oranges, tristes stigmates que la
brise glaciale sème sur la verdoyante parure des bois.
Les rayons affaiblis du • soleil éclairaient vaguement les
hauteurs à demi-effacées. Le brouillard montait du fond
où s'épaississait l'ombre.
Sous la feuillée, les oiseaux criards se disputaient
PREMIÈRE NUIT 15
l'abri le plus touffu contre la fraîcheur de la nuit : une
myriade de corbeaux tournait sur elle-même, en croas-
sant lugubrement ; à l'horizon les bandes des échassiers
voyageurs se plongeaient dans la brume, et formaient en
tournoyant le triangle du voyage. Dans les profondeurs
du bois, des murmures lointains, des glapissements
sourds, et par échappées des hurlements sonores,
venaient ajouter leur effroi irrésistible à l'aspect gran-
diose de la nature.
En cet instant, une jeune fille parut à l'entrée du sen-
tier qui venait de Lutèce. Elle s'avançait dans la verdure
à.travers la vapeur humide du soir, semblable à l'un de
ces esprits tutélaires, que les Gaëls, dans leur imagination
naïve, voyaient aux-premiers reflets de la lune voltiger
en souriant au-dessus de leurs moissons.
C'était Nadda, la vierge aux cheveux d'or, la fille de
Kamm, le vergobret de Lutèce, le vieux compagnon
d'armes et l'ami du prince des Druides.
Riche de tous les dons de la nature, Nadda, non moins
bonne que belle, étaiat dorée de la peuplade entière. C'était
une nature simple et aimante, mais énergique et forte,
type de ces femmes si rares, qui s'illustrent, sans le sa-
voir, par les vertus modestes et le dévouement soutenu.
Autour de sa taille souple et élancée comme le
pin des forêts, une tunique 'bleue descendant au-des-
sous du genou, était serrée par une ceinture d'or, à la-
16 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
quelle se rattachait sa serpe de demi-druidesse. Un voile
blanc encadrait son front pur, sans cacher les tresses de
ses blonds cheveux, et retombait sur son cou et ses bras
blancs comme l'albâtre ; par-dessus, une couronne de
verveine faisait ressortir l'azur éclatant de ses yeux.
Bondissant avec la légèreté de la biche inquiète, elle
vint se jeter aux genoux de l'homme noir.
« 0 mon père, dit-elle, pardonne-moi, j'ai voulu te
voir avant la nuit, j'ai peur!... Je pressens un événe-
ment funeste ; — toi qui connais les secrets d'QEsus, o
mon père,rassure mon coeur... Dis-moi ce qu'il faut faire,
ta fille obéira.
Le Druide se leva tenant les mains de la jeune fille
dans les siennes, et la regarda avec tendresse. Il répondit
d'une voix grave : Ma fille, ton coeur ne t'a point trom-
pée ; mais il sera à la hauteur de tous les sacrifices. Sou-
viens-toi de ta mère : c'est à ton père, au chef de la fa-
mille, que tu dois obéir. Tu es sa joie et sa consolation.
Laisse-toi guiderpar ceux qui t'aiment; aimer, être aimée,
même au prix de la souffrance, c'est le plus beau rôle, el
c'est la gloire de la tille des Gaëls.
Puis se penchant vers elle, il lui mit autour du cou un
simple collier, auquel était attachée une amulette con-
sacrée à Arduina, la chaste déesse des forêts.
Le soleil venait de s'éteindre. L'obscurité s'épaissit tout
d'un coup. Un bruit retentissant parti du fond des bois
PREMIÈRE NUIT 17
frappa l'écho sur trois points opposés. Le vieillard fit un
signe et Nadda disparut.
Trois fois le bruit se fit entendre en se rapprochant.
Au fond dû dolmen une lueur rougeâtre s'alluma. Luern
répondit à l'appel, en frappant trois fois de la lame de son
large sabré sur le bouclier d'airain.
Presqu'aïussitôt trois hommes émergèrent brusquement
du taillis sur l'esplanade. En s'apercevantdans la pénom-
bre, ils échangèrent un regard plein de méfiance et de défi
farouches, mais après le premier coup d'oeil ils marchè-
rent l'un à l'autre, leurs mains se lièrent d'une étreinte
vigoureuse, et tous les trois parurent ensemble devant
l'homme noir dans le cône lumineux projeté sur la pe-
louse ; c'étaient trois enfants de la grande famille gaéli-
que, les plus illustres peut-être de ses guerriers. Chefs
reconnus de tribus distinctes, ils représentaient parfaite-
ment les types des principales branches delà race celtique.
Le premier, par rang d'âge et de taille, était un géant
auxlargesépaules, àla structure massive,un peu courbée
sur de longues jambes. Son'teint blanc et coloré, ses yeux
bleus, sa barbe blonde et rare indiquaient clairement
son origine purement gaëlique. Sa chevelure, teinte en
rouge par la mixture de graisse et d'eau de chaux, roulée •
d'abord en tresses autour du front, retombait en touffes
flottantes sur chaque épaule. Il était vêtu d'une braie ou
pantalon large et flottant, serré par uu cordon au-dessus
18 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
delacheville,àlatailleparunelargeceinturedecuir,garnie
de crochets et d'anneaux d'acier. Le buste et les épaules
étaient couverts d'une saie ou bourgeron agraffé sous le
menton, ouvert sur la poitrine. Ce vêtement s'appelait la
cérampeline, ou-habit couleur de brique. Il portait par-
dessus le linn, sorte de manteau, ou pièce d'étoffe carrée,
doublée en dehors par des morceaux de fourrure de di-
verses couleurs ; un bonnet de peau d'ours, des bottines
d'aurochs, à la ceinture un arsenal de poignards, de
haches et de gataies, au bras gauche le bouclier oblong,
aux couleurs éclatantes, à la main droite une longue
lance semblable à celle des Kosaks ; tel était le farouche
Ambiorix,jadis roi des Eburons belges,(le pays de Liège)
maintenant sans états et sans soldats ; mais le plus terri-
ble ennemi' des Romains. Pendant les cinq premières
années de la guerre de l'indépendance, il avait soutenu
la lutte avec avantage. Il avait même obtenu un succès
éclatant en exterminant, à nombre égal, deux légions
romaines, 12,000 hommes : mais comme il agissait isolé-
ment, attaqué et cerné par des forces supérieures, il
avait vu son armée détruite, son pays ruiné. Obligé de
chercher un asile chez des voisins encore indépendants, il
offrait le service de sa force extraordinaire et de sa bra-
voure aveugle, à quiconque voudrait relever retendait
contre les Romains. C'était un rude soldat, et rien de
plus.
" PREMIÈRE NUIT 19
Le second, Komm l'Atrébate, roi deNémétacenne, ville
principale de l'Artois,—blessé traîtreusement, dans une
entrevue avec un lieutenant de César, avait fait serment
de ne plus voir la face d'un Romain que pour le tuer.
C'était un Kymris aux yeux noirs, au corps ramassé,
aux membres courts, trapus et vigoureux. Il portait une
saie quadrillée de couleurs vives, dans le genre d'une
tunique écossaise. Sa braie serrée ne descendait pas au-
dessous du genou ; il avait pour manteau une caracalle
rayée de rouge et blanc, retombant jusqu'au talon, vête-
ment qui fut adopté à Rome .après la conquête, et fort
recherché sous le nom de chlamyde de l'Artois. Sa che-
velure brune, rejetée au hasard, était recouverte d'une
sorte de casque à pointe, en cuivre brillant, orné d'une
touffe de plumes ; il était aussi armé de toutes pièces, et
comme Ambiorix, son digne ami, dans la force de l'âge.
Le troisième guerrier, type de la race arverne, était un
jeune homme à la haute stature, portant sur de larges
épaules une noble tête dont les traits réguliers offraient
un mélange attrayant de douceur et de fermeté. Des che-
veux chatain-clair, séparés au milieu du front, retom-
baient sur son col en touffes largement ondulées ; une
barbe brune encadrait sa figure calme, dont le tçint
annonçait la force et la santé. Des sourcils épais don-
naient à ses yeux pleins de feu une expression hautaine ;
le nez était long et mince; et la bouche légèrement ar-
%
20 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
quée, les lèvres serrées et mobiles, dénotaient une vo-
lonté opiniâtre, aussi bien que le plus ironique dédain.
Il portait le costume des bardes gaéliques, relevé par
l'élégance grecque que les trafiquants de Massalie im-
portaient en Gaule avec leurs marchandises. La saie,
taillée en juste au corps, était d'un bleu vif, fermée au-
tour du cou par une agraffe d'argent, et serrée à la
taille par une ceinture noir et or. La braie, collante et
de couleur sombre, se perdait sous le rebord saillant de
bottines de cuir imprimé, dont la forme révélait l'élé-
gance massaliote. Au bas, de la jamb.e gauche il avait
un iarge anneau de fer poli, indice d'un serment terrible.
Un anneau d'or cerclait son bras nu, symbole de paix
et de fraternité-! jll portait aussi un collier d'or (torques),
semblable au hausse-col de nos officiers. Un riche bau-
drier soutenait son double poignard. A sa ceinture était
suspendue une large épée à poignée ciselée, et la lourde
hache gaélique. Une toque légère, en forme de bonnet
phrygien, mais ceinte d'une couronne de chêne, paraissait
plutôt destinée à retenir ses cheveux. Ses épaules étaient
couvertes d'un manteau court, en laine blanche, garni
d'un capuchon, que Martial a décrit, sous le nom de Bar-
docuculle. Enfin sur son dos, à côté d'un léger bouclier,
était attachée la lyre d'ivoire, la compagne fidèle du
barde voyageur.
C'était Etorix, fils de Keltill, guerrier jadis puissant
PREMIÈRE NUIT 21
dans la puissante tribu des Arverneâ, mais tombé victime
d'un soulèvement populaire que l'histoire constate sans
en expliquer les causes. Ce.jeune homme avait gardé
dans son pays des clients; quelques biens peut-être, et un
prestige réel qu'il devait à sa briUantenature,nonmoins
qu'à l'activité et au dévouement par lui déployés pour la
défense de la patrie: Il avait, dit-on, passé à Borne à
titre d'otage, quelques années ; et comme Philippe de
Macédoine, à l'école d'Épaminondas,il avait appris à con-
naître ceux contre lesquels il était revenu Combattre.
Mais combien son sort devait être différent!
Etorix avait déjà conquis un grand renom de vaillant
guerrier dans toute la Celtique.
La mânièrej dorit il futaccuëilli par ses frères d'armes,
et par le Druide du dolmen des Parisis, prouvait quelle
haute idée avaient de lui tes typ'és incarnés cië là résis-
tance contre l'invasion étrangère.
Les trois hommes s'inclirièrent avec respect devant
l'homme noir : Braves enfants du chêne, dit le vieux
prêtre, vous avez fait votre devoir. Esus a guidé vos pas :
vous voici de retour. L'instant suprême approche, étes-
vous toujours prêts à pousser le cri de gUèffe, à marcher
les premiers ?
— Nous sommes prêtSj dit une triplé voix, qui fit
vibrer l'écho: .
—' Avez-vous fait l'appel aux braves?
22 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
— Oui ! répéta l'écho.
— Après trois nuits, le cycle sacré recommence. Nous
cueillerons le gui dans le sanctuaire de Karn, aux pre-
miersrayons de l'oeil d'argent.Quels gages,pourrons-nous
offrir à la grande déesse? Que répondrons-nous à la
grande voix de Teutatès ?
— Ceux qui n'auront pas mordu la terre, dit Etorix, of-
friront des aigles romaines, et raconteront que l'Italien
a repris le chemin des Alpes. J'arrive du midi : partout
le chant de la patrie a fait battre les coeurs.
— Moi, ditKomm, j'ai vu mes frètes du nord et de l'ou-
est. Ils sont prêts à marcher sur la Loire. Ceux qui n'au-
ront pas mordu la terre seront présents au dolmen de Karn.
— Nous y serons tous, dit à son tour Ambiorix, tous les
proscrits sont réunis chez Kamm dans l'île de Lutèce.
S'il n'a point encore parlé, c'est qu'il n'a pas encore reçu
le poignard, mais on peut compter sur lui.
Le Druide leva les yeux et les mains au ciel, dans une
sombre contemplation. Il prit ensuite le croissant d'or à
sa ceinture, et en dirigeant les pointes du côté des guer-
riers, il s'écria : — Esus, Teutatès, Dis, divinités redou-
tables, ont donné à garder à l'homme la patrie, la liberté
et la famille. La patrie, la famille, et la liberté sont me-
nacées ! Enfants du chêne, répondez !
Les trois Gaëls tirèrent leur poignard, et croisant les
lames l'une sur l'autre, ils en appuyèrent les pointes sur
PREMIÈRE NUIT 23
le croissant, et étendant la main gauche à la hauteur du
front vers le Druide, ils répondirent ensemble :
— A la guerre, enfants du chêne! celui qui ne peut
sauver la patrie et la liberté doit savoir mourir.
— L'enfant du chêne saura mourir !
L'écho de la forêt murmura lugubrement - mourir.
Les guerriers remirent leur lame au fourreau, en s'in-
clinant sous le croissant du Druide ; puis, sur un signe
de lui, entrelaçant leurs bras, ils le suivirent au fond du
dolmen. Luern resta immobile à l'entrée ; tout rentra
dans l'ombre et le silence.
PREMIÈRE NUIT

SECOND TABLEAU
LA FAMILLE
L'action se passe à Lutèce, sur les bords de la Seine, dans l'habi-
tation de Kamm, vergobret des Aulerquès Parisis.
Le théâtre représente une enceinte fortifiée, sorte de place d'ar-
mes. Le manoir forme façade en angle, sur l'un des côtés. Au
milieu — dans le fond — une large entrée, fermée par une simple
claie, à travers laquelle on aperçoit le fleuve et la colline boisée. De
Vautre côté, un hangar s'appuie au mur d'enceinte et aux troncs
des grands arbres. En avant s'élève un étroit perron, où l'on monte
d'un seul'côté pàr^ifélqu'éB marchés, et clos par une balustrade
rustique de troncs d'arbre, A côté de l'entrée, s'ouvre une croisée
sans vitraux, avec un volet en, auvent, fait de rondins unis.
Sous lehâhgard, sont accrochés aux troncs et au mur d'enceinte,
dès armes, des hàfnais, des bannières; sur lé sol sont étalés delà
paille, des peaux d'bùrs et d'aurochs. —De chaque côté de la grande
entrée sontpiantés ènface l'un de l'autre les deux étendarts mili-
taires des Parisis, le sanglier sculpté sur la hampe, Bellicils Surbur.
et la bannière du taureau aux trois coqs, le Tarvos trigaranos.
'Pardessus lermir d'enceitité, on 'aperçoit les huttes du village.
Au lever du rideau,le jour commence à poindre. Des ambactes, en-
veloppés de leur caracalle, ou d'un simple linn, sont groupés ou
couchés soùs le 'hahgàfd. Ô'n entend le chant du coq et les aboie-
ments des chiens.
SCÈNE PREMIÈRE.
AUKIÀL, et deux toiles, KÔPlLLet AMBACTES, couchés sous le hangar
puis ERIC, foule d'allants et \enants, au-'dedahs et'àii-dèhors.
La porte de la maison s'ouvre, les trois bardes, portant la lyre, s'approchent de la
balustrade du perron, et fout entendre le prélude du chant du matin.
AUBIAL
Gaëls, fils aîhës de la terre,
Du travail et delà prière
26 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
L'heure s'annonce avec le jour :
De Belenn, dieu de la lumière,
Gaëls, devancez le retour.
Esus, père des dieux, et créateur du monde,
Teutatès, souverain de la terre et de l'onde,
Kamul, défenseur des guérets,
Arduina, reine des forêts ;
Puissantes déités qui lisez dans les âmes,
Protégez nos guerriers, nos enfants et nos femmes.
Debout ! Gaëls, voici le jour
De Belenn salut au retour !
Les bardes rentrent. La trompe de chasse éclate en fanfares, les ambactes
s'éveillent, se lèvent, courent à leurs armes. Une partie sort.
KOPILL, s'est levé le premier, et va ouvrir la claie de l'entrée.
Au bois! piqueurs, au bois! sus, voici la fanfare!...
Il s'adresse aux Gaëls, laboureurs et paysans qui paraissent au dehors.
Alerte, compagnons, un beau jour se prépare.
Il se rapproche du perron et appelle.
Eric!-..
ERIC bondissant hors de la maison, l'arc en main, le carquois sur l'épaule.
Présent I... Encore aujourd'hui, tu le vois :
Pour m'éveiller il n'est plus besoin de ta voix.
KOPILL.
Bon ! Je voudrais déjà te voir porter la lance,
Avec le collier d'or...
ERIC.
Je l'aurai!... Patience!...
J'ai quinze ans dans trois jours 1...
Les ambactes se groupent autour d'eux, regardant Eric avec intérêt.
PREMIÈRE NUIT 27
KOPILL.
C'est pourtant vrai!... Quinze ans!...
De les voir se former à peine on a le temps !
ERIC.
Dans trois jours, je pourrai suivre partout mon père :
Toi-même tu l'as dit: —je veux aller en guerre.
KOPILL.
Voyons, en attendant, si le bras et les yeux,
Chez toi, sont aussi bons que la langue ?...
ERIC
Encor mieux...
11 saisit une hache et la lance contre un tronc d'arbre, dans lequel elle
se fixe .. puis il prend son arc, le bande, et y place une flèche, ajuste
en l'air dans les arbres, et décoche vivement son trait:
Tiens, regarde!...
LES AMBACTES.
Bravo!...
Un ambacte sort et rapporte aussitôt un ramier percé delà flèche.
TOUS.
Bravo.
KOPILLjlui appuyant la main sur l'épaule avec satisfaction.
Bien !...
La trompe de chasse et les cris delà meute retentissent dans la forêt-
ERIC, courant a l'entrée.
C'est la Chasse !... Il revient.
Elle part : tu l'entends !.,. oh ! laisse-moi, de grâce,
Les suivre...
28 VERCINGÉTORIX, LE ROI DÉ LA GUERRE
KO PILÉ.
Dans" trëiS jours Mouvement de l'enfant.
Pour l'égayer lecteur,
Dis-nous en attendant la ronde du piqueur.
ERICj s'avance au milieu et se pose fièrement. On l'entoure.
Au bols ! voici l'aurore!
Au bois, joyeux piqueur !
Que la trompe sonore
Appelle le chasseur !
Les bois, noirs royaumes
Des loups, des fantômes,
S'emplissent de bruit
Là huit !...
Au loin dans l'espace,
Comme un point qui passe,
Le chevreuil bondit,
La nuit.
La triste hulotte
De sa voix grelotte ;
Le renard glapit ;
La nuit. —
Le loup hurle et passe,
Le sanglier fracasse,
Et l'aiirdch mugit,
La nuit.
Au fond du val sombre,
Quand s'épaissit l'ombre
Au coup dé minuit,
La nuit.
Surl'ëau de la mare,
Un reflet bizarre
PREMIÈRE NUIT 29
■ Un feu bleu surgit
La nuit.
Aussitôt des gnomes,
Des pâles fantômes
La bande bondit
La nuit.
Mais le cor sonore
Appelle l'aurore,
fantômes et nuit
'Tout fuit.
Au bois ! voici l'aurore !
Au boisl joyeux piqueur,
Que la trompe sonore
Appelle le chasseur !
TOUS, applaudissant.
Bravo !...
KOPILL, confidentiellement a Eric.
Ton père ici .dans l'instant va .descendre : —
h. le voir en public tu ne peux pas prétendre,
Avant trois jours : — Pourtant je connais un moyen
D'obtenir... Allons yqir si Nadda le yeut bien.
Ils sortent tous les deux. Les ambactes reculent et se rangent au fond
a l'aspect de deux 1 personnages qui paraissent l'un à l'entrée, l'autre
sur le perron, sortant du manoir.
30 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
SCÈNE It.
AMB10RIX, L1TAV1C,mi-costume romain, casque brillant, large glaive, avec
baudrier doré, la tunique, le pallium, et l'arc gaulois en main, ÀMBAClLS.
LITAVIC, allant au-devant d'Ambiorix.
Salut au vaillant roi des Belges 1 A la chasse
Avec nous viendras-tu ?
AMBI0R1X.
Non ! ce n'est plus ma place.
LITAVIC.
Tes goûts sont bien changés.
AMBIORIX.
Oui !... Chaque âge a les siens.
Fais la cour, pour ton compte, au roi des Parisiens.
Parmi les prétendants dont sa maison fourmille,
Étale tes grandeurs pour éblouir sa fille :
Pour une femme, moi ! je ne suis pas ici,
Et quoique moins galant, j'ai mon projet aussi.
LITAVIC
On le connaît...
AMBIORIX, avec amertume.
Tu crois !..
PREMIÈRE NUIT 31
LITAVIC, se détourne affectant l'indifférence.
On dit la forêt pleine
De loups...
AMBIORIX.
C'est bon pour vous: — Moi, c'est l'aigle romaine,
Que je chasse !...
LITAVIC.
Encore !
AJIBIORIX.
Oui !... toujours !... Prince d'Aulun,
A chacun ses amours, — ses haines à chacun !...
Fils des Gaels, ton enfance à Rome s'est passée ;
Du sang Kymris en toi la trace est effacée,
Tu sers César !..
LITAVIC
César est mon hôte... sa foi
Est, quoiqu'on puisse dire, un noeud sacré pour moi.
Contre mes ennemis il a pris ma défense,
Et c'est à son appui que je dois ma puissance.
AMBIORIX.
Honte et malheur à qui, ne pouvant se venger,
Ose dans sa patrie appeler l'étranger I... . ...
LITAVIC, se modérant à peine.
Mais si cet étranger, aussi grand que terrible,
Voulait te tendre un jour celte main invincible,
82 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
Oubliant le passé, si Gésar te rendait
Le pays que jadis ton père possédait,
Voudrais-tu...
AMBIORIX.
Rien de lui !... guerre à l'étranger; guerre
Sans pitié ni merci !... Nous étions rois naguère ;
Des brigands sont venus, qu'on nomme des-Romains ;
Ma richesse a tenté leurs insolentes mains : -
Car ils vont au hasard, vrais enfants de la louve,
Flairant et dévorant ce que leur gueule trouve ; —
Mais s'ils croient qu'un vieux Celte aurapeur de leur nom,
Et baisera la main qui veut l'asservir !... Non !...
Non !... J'en ai vu de près bien d'autres... de plus braves !...
Des Chérusques, des Katts, des Suèves, des Bataves.
Plus d'un envahisseur, par ce fer égorgé,
A mordu le terrain qu'il s'était adjugé ;
Et du Romain, deux fois, les corps, sans sépulture,
A nos corbeaux du nord ont servi de pâture !
LITAVIC, dépité.
Ils te l'ont bien rendu...
AMBIORIX.
Tant pis! C'est le destin
Des combats, — je puis tout leur reprendre un matin.
S'ils m'ont battu jadis, — c'est grâce à leur tactique,
Art du brave inconnu, qu'un Romain seul pratique ;
Mais ma haine a sauvé, pour braver mon vainqueur,
La force de ce bras, des armes et du coeur !...
LITAVIC.
Si tu connaissais mieux le héros que tu braves ?...
C'est un grand coeur, il sait apprécier les braves ;
PREMIERE NUIT 33
Tu n'as qu'à dire un mot, — tout peut être oublié, -
Et César, dès ce jour, devient ton allié.
AMBIORIX.
Mon allié!... César!.... comme le tien, peut-être.!...
Tu t'abuses, jeune homme... il faut dire ton maître.
LITAVIC, d'un lonmenaçant.
Que veux-tu dire !■•■
AMBIORIX.
Enfants !... vous êtes des Gaulois,
Vousl... Nous, les vieux Kymrjs, nous voulons être rois
Sans maître.,. Tu m'entends i...
LITAVIC,
Par Teutatès, rends grâce
A l'hospitalité!...
AMBIORIX, allant s'asseoir au pied d'un arbre, contre lequel il dépose
ses armes.
Pour compagnon de chasse
Que ne prends-tu Darès le phocéen?...
LITAVIC
Sans lui,
Comme sans toi, je puis chasser...
-AMBIORIX.
Est-ce aujourd'hui,
Que Nadda se décide à'faire un choix ?
34 VERCINGÉTORIX, LE KOI DE LA GUERRE
LITAVIC.
Peut-être !
AMBIORIX.
Darès est un rival dangereux : il dit être
Le préféré.
LITAVIC
Darès !... le fils d'un portefaix
De Massalie !...
AMBIORIX.
Il est presque sûr du succès.
Sa richesse est immense, et ses aïeux...
LITAVIC.
Mensonge !
AMBIORIX.
Grand ami de César...
LITAVIC.
Il ne l'a vu qu'en songe !...
AMBIORIX.
Il est spirituel, beau, brave...
LITAVIC exaspéré.
On le verra!...
Et ce point aisément du moins s'éclaircira.
PREMIÈRE NUIT 35
AMBIORIX.
Depuis assez longtemps sa bravade me gène.
Et si j'étais...
LITAVIC, se rapprochant de lui, comme pour l'engager à se taire-
On vient...
Ambiorix reste a moitié couché.
SCÈNE III.
AMBIORIX, LITAVIC, KAMM, DARÈS, PRINCES, SEIGNEURS,
BARDES, ÉCUYERS et PEUPLE GAÉLIQUE au fond.
Kamm et ses hôtes sortent du manoir. Le vieux roi porte a la main un
bâton blanc a poignée recourbée, sorte de boulette pastorale, sa tunique
est bleue, à ceinture de cuir, avec la dague recourbée; il a lo chaîne
d'or avec le donble poignard sur la poitrine • Le manteau et la coiffe
blancs, comme sa longue barbe; ses pieds nus dans des sandales à co
th urnes de cuir.
Darès porte un riche costume mi-grec, mi-romain. Un esclave noir le
suit portant son casque d'or et ses armes. — Les Brenns se rapprochent
de Litavic, et forment groupe à part de Darès, qui marche sur les tracés
du roi.
KAMM, à Darès.
Ton insistance est vaine:
Car te coeur de ma fille échappe à mon pouvoir. '
De respecter son choix tout me fait*un devoir.
À toi de la gagner. — Mais' crois en ma franchise,
Sur la'femme chez nous l'orgueil a peu de prise.
36 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
Sous le rustique toit où. s'ouvrirent ses yeux,
Elle garde les moeurs de ses pauvres aïeux ;
De l'or et des bijoux elle, ignore l'usage.
Et n'a d'autres atours que sa vertu sauvage.
L'homme, dans ce pays, ne s'occupe de rien
Que de se battre, boire ou chasser ; — et c'est bien
La juste part de l'homme ici-bas. — Pour la femme,
Le soin de la maison et des champs la réclame..
Mère de nos enfants, compagne du guerrier,
Doux et chaste génie, elle veille au foyer ;
Modèle de tendresse, et de foi conjugale,
On l'aime, on la vénère, et sa part est égale.
Esclave ailleurs, sa force est de dissimuler : --
Mais la fille des Gaëls est libre, comme l'air.
Il se retourne vers le groupe des jeunes gens
Ma Nadda choisira celui qu'elle préfère.
C'est son droit : — Vous saurez le respecter, j'espère !
Le plus faible en ce cas est l'égal du plus fort...
Mais, quel que soit l'élu, nous resterons d'accord.
Ceci soit dit pour tous.
DARÈS, s'iuclinant.
- Il faut donc s'y soumettre...
Je n'en parlerai plus.
11 se rapproche du groupe. Le roi remonte vers ses écuyers
LITAVIC, à Darès.
N'es-tu pas passé maître
Dans le bel art de vaincre une jeune beauté ?...
DARÈS.
Aussi ne suis-je pas tout-à-fait rebuté.
PREMIÈRE NUIT 37
LITAVIC.
Quiconque a beaucoup;vu,,saitbeaucoup : —les voyages
T'ont formé ?...
DARÈS.
Je perds ici mes avantages
De l'antique Milet j'ai connu les Saphos,
Les fileusesde Tyr, les filles de Paphos,
Sirènes aux seins nus, nymphes voluptueuses,
Aux regards enivrants, aux voix harmonieuses!...
Ici, quel changement I... Vénus garde ses traits : —
Mais c'est Vénus pudique et voilant ses attraits :
C'est la candeur du lys, et le teint de la rose,
C'est la fleur de beauté I... hors une seule chose !...
Leur coeur est fait de marbre, et l'éclat de leurs yeux
Est froid, comme l'azur qu'il emprunte à vos cieux.
Mouvement de surprise parmi les Gaëls.
LITAVIC, avec dépit.
A l'entendre parler, on dirait, sur mon âme,
Qu'on doit passer sa vie à contempler la femme !...
DARÈS, avec feu. .
Oui!... l'aimer, la servir !... — Ce qui n'empêche pas
De voir un homme, en face, et sans céder d'un pas.
LITAVIC
Un guerrier, parmi nous, pour prouver ses mérites,
Compte des hommes morts, non des femmes séduites.
DARÈS.
A ceux que j'ai vaincus, sans daigner les compter,
Dans l'un et l'autre cas, j'espère en ajouter.
38 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
AMBIORIX, se levant, en riant.
Si la langue tuait, la sienne est bien trempée...
DARÈS, de même.
Je la crois moins à craindre encor que mon épée...
Veut-on le voir?... Je suis sans bravade, et sans fiel...
Je n'ai pas même peur de la chute du ciel !...
Il rit aux éclats. Mouvement général parmi les Gaëls
LITAVIC, marche à Darès, et d'un ton menaçant.
Défends-toi, Phocéen !...
Le roi Kamm s'interpose.
DARÈS, h Kamm.
Si, pour me faire place,
Il ne faut que frapper l'un d'eux , — de bonne grâce,
Qu'il parle, — me voilà!...
LITAVIC.
Libre sous peu de jours,
Ailleurs soutiendras-tu tes bravades ?...
DARÈS.
Toujours !...
LITAVIC.
Ta main !...
Il lui tend la main. Darès lui donne la sienne. Tous se rap
pruchent avec un vif intérêt.
LITAVIC, lui secouant la main avec force.
Tu m'appartiens... et tu deviens mon frère,,
Jusqu'à ce qu'un des deux cède à l'autre la terre.
PREMIÈRE NUIT 39
DARÈS.
Quand tu voudras!...
AMBIORIX.
C'est dit!...
On se dit quelques mots, comme pour prendre jour et
désigner les témoins...
DARÈS, se rapprochant de amm . ,
Enfin!... de bonne foi,
Mes seigneurs, serez-vous plus aimables pour moi?...
On dit, sous d'autres cieux, que le Celte .révère
De l'hospitalité la loi sainte et sévère ;
On dit, que de la mort méprisant les douleurs,
Il combat demi-nu, mais couronné de fleurs ; —
Quand parfois l'incendie éclate en sa demeure,
Il s'assied, disait-on, en chantant, et demeure,
Et se riant du feu qu'il dédaigne de fuir,
Peut mêler un sourire à son dernier soupir ; —
Héros des temps passés, dont le courage brille,
Généreux comme Hector, indomptés comme Achille!...
Voilà ce qu'on disait... Or, pour voir de mes yeux,
Je suis venu trouver ces nouveaux demi-dieux...
KAMM.
Et tes yeux étonnés n'ont trouvé que des hommes?...
DARÈS.
Ai-je droit de' parler, au point où nous en sommes ?...
KAMM.
Parle, sans flatterie.
40 VERCINGÉTORIX, LE ROI DE LA GUERRE
DARÈS.
On peut compter sur-moi.
Vous êtes sans pareils, gens d'honneur et de foi,
C'est vrai ! Mais votre humeur pour vous seuls a des charmes.
Vous êtes querelleurs, rogues, sans cesse en armes,
Prêts à vous égorger au plus léger propos,
Ennemis du travail, ennemis du repos,
Hospitaliers par goût, galants par aventure,
Généreux par instinct, fanfarons par nature...
Mouvement général.
KAMM, brusquement.
Est-ce tout?...
DARÈS.
Au moral, — oui !... vous n'êtes, d'ailleurs,
Guère mieux partagés... un climat sans chaleurs,
Des plaines sans moissons,—des coteaux sans vendange,
Des bois mal habités, — des vallons pleins de fange,
Des huttes pour maisons, — et des repas, enfin,
Je l'ai vu, — des repas sans cuisine, — et sans vin !...
Eh ! c'est de là que vient cet affreux caractère !...
Vous bannissez le vin... Quoi donc pourrait vous plaire !. ..
Vous dédaignez la danse, et l'art ingénieux
De parvenir au coeur, en séduisant les yeux; —
Vous ignorez la scène et ses brillants prestiges ; —
Vous proscrivez les arts et leurs divins prodiges,
Et pour être en tous points un peuple original,
Vous étouffez d'ennui... par droit national I...
0 belle Massalie, ô ma noble patrie!...
Qu'on sait vivre autrement sur ta plage fleurie l...
Rivale de l'Asie aux superbes cités,
Tes palais sont de marbre aux dômes argentés ;
PREMIÈRE NUIT 41
Ton ciel est chatoyant, et ta mer étincelle l...
Là, comme le pêcheur, qui chante en sa nacelle,
Sur la vague en suspens mollement balancé,
Le coeur insouciant bat, doucement bercé.
Tout aime, tout sourit sur ce riant rivage;
Le myrthe et l'olivier confondent leur feuillage;
Les ris et les amours dévorent les instants ;
Enivré des splendeurs d'un éternel printems,
De la danse et des jeux tout un peuple idolâtre,
Accourt avec l'aurore au vaste amphithéâtre,
Et passe, confondant la nuit avec le jour,
Du théâtre au festin, de la table à l'amour !...
Venez à Massalie... Oui ! c'est là qu'on sait vivre !...
C'est là qu'au vrai bonheur le vrai sage se livre ;
Et que du sol natal perdant le souvenir,
L'exilé, sans regrets, s'endort pour l'avenir !...
Les Gaëls s'agitent et murmurent d'impatience. Kamm élève son sceptre
rustique avecautoritê, pour indiquer qu'il varépondre, puisavec gravité
et une chaleur croissante.
KAMM.
Exalter sa patrie est un tort qu'on pardonne, —
Blâmer celle d'autrui ne 'convient à personne.
Vante-nous ton pays, —bien ! - Mais parle plus bas,
Quand tu juges des moeurs que tu ne connais pas.
Le Celte est libre, et fort : — Ses compagnes fidèles
Sont ses armes : — la gloire et le bien qu'il tient d'elles.
Le Celte aime la guerre, — et sobre en ses loisirs,
Des autres nations dédaigne les plaisirs.
De danses, de festins, il ne fait point parade,
Et fuit les voluptés où le coeur se dégrade.
Il n'aime que la gloire!... aux heures du repos,
Nos bardes put la lyre, et nos bois des échos