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Vie de la Mère Thérèse, fondatrice de la Miséricorde de Laval ; par le P. Marc Nurit,...

De
365 pages
Bray et Retaux (Paris). 1869. Rondeau, Thérèse. In-16, 370 p..
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VIE
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MÈRE THÉRÈSE
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LE R. P. MARC NURIT
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PARIS
LIBRAIRIE AMBROISE BRAY.
RRAY ET RETAUX, SUCCESSEURS,
RI E BONAPARTE, 82
1869
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MÈRE THÉRÈSE
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CAMBRAI. — IMPRIMERIE DE R E GNI ER - F A R E Z.
VIE - - l --
DE LA
MÈRE THÉRÈSE
FONDATRICE
DE LA MISÉRICORDE DE LAVAL
PAR
LE P. MARC NURIT
VK LA COMPAGNIE DE JliSUS.
PARIS
LIBRAIRIE AMBROISE BRAY.
BRAY ET RETAUX, SUCCESSEURS,
RUE BONAPARTE, 82.
TOUS DROITS RiSERYig.
1869
PRÉFACE
Dans une modeste bourgade de la Judée,
une jeune fille venait d'expirer. Etendue sur
un lit funèbre, entourée de sa famille en
pleurs, on la regarde comme à jamais per-
due, et déjà les funérailles se préparent.
Mais voici Jésus avec sa parole toute puis-
sante. Cette jeune fille n'est point morte,
elle n'est qu'endormie, s'écrie-t-il, et la
prenant par la main, il la rend pleine de vie
à sa famille consolée.
Image touchante d'une œuvre qui a vu,
elle aussi, de pauvres filles mortes à l'estime
et au bonheur revenir loin des passions
6 PRÉFACE.
corruptrices à la vie chrétienne qu'elles
n'auraient jamais dû quitter.
La charité est venue; elle a dit : Tout
n'est pas mort dans ces âmes rachetées par
le sang d'un Dieu, et aussitôt des femmes
généreuses se sont rencontrées qui, prenant
en pitié la faiblesse humaine, ont refait sous
les inspirations de l'Eglise et la bénédiction
du Ciel, un vêtement d'honneur et de vertu
au désordre et à la misère.
Laissant la philanthropie contempler d'un
œil froidement résigné ces plaies humi-
liantes, la religion offrira à ces coupables
deshéritées de l'estime publique et du vé-
ritable amour, un asile et un foyer où elles
trouveront auprès de directrices dévouées et
de compagnes repenties, des mères, des
sœurs leur apprenant à gagner par un tra-
vail honnête, un pain qui ne fait plus rougir.
Nous venons d'esquisser en peu de mots
l'œuvre de la Miséricorde, œuvre sublime
comme tout ce qui vient de Dieu, œuvre
vivante comme tout ce qui demande à la
PRÉFACE. 7
religion le principe de son existence et la
loi de sa fécondité.
A l'exemple du bon pasteur poursuivant
les brebis égarées, et tendant une main
secourable à celles que l'abîme est près
d'engloutir, elle les replace avec une joie
mêlée de tendresse et d'amour dans le ber-
cail de J ésus-Christ.
Tous comprennent le dévouement hé-
roïque et la religieuse abnégation que de-
mande une telle œuvre.
Ce zèle, cet esprit de sacrifice, toujours
vivant au sein de l'Eglise, nous le retrouve-
rons dans la vie de la mère Thérèse Rondeau
fondatrice de la Miséricorde de Laval.
Nous devions à l'estime de ses compa-
triotes, à la reconnaissance de ses filles pé-
nitentes, à l'affection de ses sœurs, à la
gloire du cœur miséricordieux de Jésus, d'é-
crire cette notice pour conserver le souvenir
de ses vertus et des bienfaits perpétuels de
son œuvre.
Deux ans déjà nous séparent de sa mort.
8 PRÉFACE.
Mais vivant toujours dans les cœurs, son
nom béni de tous entoure sa maison de res-
pect et d'affectueuses sympathies.
Pour écrire cette biographie, nous avons
puisé aux sources les plus authentiques. Et
si des faits merveilleux ne se trouvent pas
dans nos pages, ne croyons pas cependant
que la mère Thérèse fut une femme ordi-
naire. Faire de grandes choses pour Dieu,
créer des œuvres utiles à la société, fut dans
tous les siècles le cachet d'une âme d'élite.
Mais chacune des actions de cette vie trop
courte et pourtant si remplie, respire un
- parfum de simplicité qui en fait tout le
charme et toute la grandeur.
La mère Thérèse n'est plus, mais du
, haut des cieux, elle protège, par ses prières,
sa chère maison de Laval. Son œuvre vit,
elle vivra toujours. Notre Seigneur ne per-
mettra pas que se tarisse la source des lar-
gesses, et des cœurs généreux répondront
toujours nous en avons la confiance,, aux
appels de sa miséricorde ! Inclinés comme
PRÉFACE. 9
1*
lui vers là misère des âmes pour les instruire
et les sauver ils trouveront dans son amour
avec le germe d'une vocation sublime le
courage de l'accomplir.
Qu'arriverait-il en effet si les aumônes ou
les ouvriers manquaient à cette partie de la
vigne du Seigneur? d'autres jeunes filles se
présenteraient pour abriter leur infortune.
Elles ont vu leurs devancières, leurs com-
pagnes recevoir dans cet asile du repentir
l'accueil bienveillant, l'appui nécessaire pour
recommencer une vie honnête et selon Dieu.
Si l'espace était trop étroit, les ressources
insuffisantes, ce monument qui leur était
apparu comme une espérance ne devien-
drait-il pas une affreuse déception?
Loin de nous ce malheur. Dieu qui a jeté
la semence de cet arbre dont les rameaux
étendent au loin leur ombre bienfaisante, -
pourra bien lui faire porter des fruits nom-
breux de grâce et de salut.
Puisse cette vie faire mieux connaître la
mère Thérèse et avec la connaissance de
10 PRÉFACE.
son œuvre en faire croître l'estimeet l'amour
dans toutes les âmes jalouses de la gloire
de Dieu.
VIE ,
DE LA
, MÈRE THÉRÈSE
FQIf DlTBIGB
DE LA MISÉRICORDE DE LAVAL
CHAPITRE I.
-<W>-
ENFANCE DE THÉRÈSE.
-cgfc-
Le 6 octobre 1793 dans une modeste maison
d'un des faubourgs de Laval venait au monde
l'enfant de bénédiction dont nous entreprenons
d'écrire la vie.
Des jours tristement célèbres s'étaient levés sur
la France ; l'esprit révolutionnaire s'était introduit
dans tous les rangs, et avec le respect dû à l'au-
torité, il avait banni le culte de Dieu. Bien rares
étaient alors les familles chrétiennes.
12 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
Gabriel-Julien Rondeau et Thérèse Deslières
avaient su au milieu des égarements de cette
époque lamentable se préserver des doctrines per-
verses, et à défaut des biens de ce monde, et de
l'honneur attaché à un grand nom, ils voulaient
léguer à leurs enfants le noble héritage de leurs
ancêtres: i et la pratique de la vertu.
Les prêtres restés fidèles à leurs devoirs sacrés
devaient chercher leur sûreté dans l'exil ou dans
d'obscures retraites. Un de ces hommes généreux
obligés de se cacher pour faire le bien, fut amené
en secret dans la maison de Julien -Rondeau. Il
baptisa l'enfant, et lui donna les noms de Thérèse-
Agathe.
Les paroisses de la ville étaient confiées à des
prêtres assermentés. On sait le mépris qui s'atta-
chait à la personne de ces ministres coupables. Les
patriotes étaient obligés de recourir à des manœu-
vres odieuses pour gagner les vrais fidèles à la
cause de ces intrus.
« Quand un enfant venait au monde, dit l'au-
« teur des mémoires ecclésiastiques, il survenait
« quelquefois une bande de patriotes qui le pre-
ENFANCE DE THÉRÈSE. 13
« naient de force et le portaient au prêtre consti-
« tutionnel pour le faire baptiser. Les familles
« essayaient vainement de dérober à la connais-
« sance du public la naissance d'un enfant ; on
« vit des hommes pousser le zèle de la persécution
« jusqu'à faire sentinelle jour et nuit à la porte de
« certaines maisons, pour attendre le moment de
« la naissance de l'enfant afin de s'en emparer. »
M. et Mme Rondeau ne purent échapper à la
surveillance des patriotes) et la petite Thérèse
fut portée à l'église au son du tambour.
La cérémonie schismatique du baptême eut lieu
dans l'église Sainte-Catherine. Le curé intrus
M. Thulot qui crut baptiser l'enfant, était un an-
cien vicaire-général de l'évêque de Chartres. Il
remplaçait M. Gourdin, curé légitime, resté fidèle à
son poste jusqu'à la veille de l'installation de
M. Thulot. Devenue grande, Thérèse apprenant le
nom de celui qui l'avait baptisée, en fut toute dé-
solée, et conj ura ses parents de la faire rebaptiser.
Je ne veux pas disait-elle du baptême de Thulot.
Sa pieuse mère calma ses inquiétudes en lui disant
la vérité.
14 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
L'enfance de Thérèse s'écoula douce et tranquille
entourée de l'affection de sa famille. Affable et
caressante pour tous, je ne sais quel charme secret
attirait vers elle les autres enfants de son âge, sur
qui sans le savoir elle exerçait une sorte de supé-
riorité.
Son père et sa mère secondèrent admirablement
les desseins de Dieu sur elle. Thérèse ne les quit-
tait que pour aller à l'école, et son père savait lais-
ser le travail pour l'y conduire le matin et la
ramener le soir. Le cœur de cette enfant était trop
bien fait pour ne point rendre amour pour amour
à-ses heureux parents. Elle les chérissait, les véné-
rait ; leurs ordres et leurs désirs étaient sacrés pour
elle. Jamais elle ne fit couler de leurs yeux que des
larmes de joie. Il serait trop long de rapporter ici
tous les témoignages d'affection que Thérèse leur
prodiguait. Cet amour ira toujours grandissant
dans son cœur, et plus de soixante ans après les
heureux jours de son enfance, on ne pourra lui
faire plus de plaisir qu'en lui donnant l'occasion
de parler des qualités admirables de son père et
des douces vertus de sa mère.
ENFANCE DE THÉRÈSE. 15
Si la petite Thérèse avait beaucoup reçu du côté
du cœur, le Seigneur ne fut pas moins généreux
pour orner des dons de l'esprit cette enfant privi-
légiée. Son intelligence active lui faisait saisir ra-
pidement ce qu'on lui enseignait ; douée d'une
mémoire surprenante elle conservait toujours
gravé dans son esprit ce qu'elle avait une fois ap-
pris, et si les ressources de sa famille lui eussent -
permis de recevoir une éducation plus complète et
plus étendue, peu de femmes lui auraient été su-
périeures. Ainsi en ont jugé des hommes éminents
appelés à traiter avec la fondatrice de la Miséricorde
les affaires les plus délicates et les plus épineuses.
Mais son étude de prédilection était le caté-
chisme ; elle en savait la lettre d'un bout à l'autre
et en comprenait admirablement le sens. Elle ai-
mait à en entendre l'explication, et se montrait
pleine de reconnaissance pour toutes les personnes
quil'aidaient à compléter son instruction religieuse.
Une femme pieuse et instruite, Mme Lacroix,
amie et voisine de Mme Rondeau y eut une bien
large part. Elle prit cette enfant en grande affec-
tion, et Thérèse de son côté ne voyait après ses
16 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
parents rien au-dessus de Mme Lacroix. Si celle-
ci se faisait un plaisir d'apprendre et d'expliquer
les vérités de la religion à sa petite voisine, l'in-
dustrieuse charité de Thérèse trouvait le moyen
de témoigner à cette bonne dame infirme son af-
fection et sa reconnaissance par les soins qu'elle lui
prodiguait. C'était une fête pour elle d'assister aux
sermons de la paroisse ; un sens pratique, un sé-
rieux au-dessus de son âge, lui faisait comprendre
et goûter la sainteté de nos dogmes chrétiens.
Un dimanche, au prône de la grand'messe, le
prédicateur développa éloquemment ce texte de
l'évangile : Il est plus difficile à un riche d'entrer
au ciel qu'à un cable de passer par le trou 'd'une
aiguille.
Thérèse avait écouté attentivement l'orateur. Son
front ordinairement si serein était devenu soucieux,
le sourire avait disparu de ses lèvres. A peine sor-
tie de l'église, elle dit à son père : Papa sommes-
nous riches? — Pourquoi cette demande, ma fille ?
—pour savoir si nous sommes riches. — Mais enfin
que nous le soyons ou non, que t'importe mon en-
fant? —Ah! mon père, vois-tu, j'aurais peur si nous
ENFANCE DE THÉRÈSE. 17
l'étions de ne pas aller au ciel. Il est si difficile, a
dit le prédicateur, de faire un bon usage des riches-
ses. - Rassure-toi, ma fille, nous ne le sommes pas
et ne le serons jamais. — Oh! tant mieux, et la
joie reparut sur le visage un moment attristé de
Thérèse.
Ces réflexions naïves s'échappaient de la bouche
d'une enfant de 10 ans n'ayant qu'une crainte,
celle de ne point plaire à Jésus-Christ. Elle aimait
déjà d'avance cette pauvreté dont elle portera un
jour les livrées avec bonheur.
Mme Rondeau avait prévenu sa fille qu'elle de-
vait se préparer à sa confession et cette pieuse
mère qui de bonne heure lui avait inculqué l'hor-
reur du péché, s'attacha à préparer son âme à rece-
voir dignement le sacrement de la miséricorde et
du pardon. Thérèse écouta avec attention et respect
les paroles de sa mère, la remercia avec effusion;
seulement, ajouta-t-elle, vous me permettrez de
choisir moi-même mon confesseur. Mme Rondeau
le lui promit. L'occasion de faire ce choix se pré-
senta bientôt.
Depuis 1790 la procession de la Fête-Dieu (du
18 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
sacre) n'avait pas eu lieu à Laval. Notre Seigneur
voulut reprendre cette année-là même, possession
de la cité autrefois si chrétienne. Il fut porté par
les mains d'un vénérable prêtre entouré de nom-
breux fidèles, à travers les rues jonchées de fleurs.
Thérèse était trop jeune encore pour se mêler à la
foule recueillie et heureuse. Maman, dit-elle à sa
mère, place-moi sur une chaise bien haute, quand
la procession passera devant notre porte, je verrai
tous les prêtres et choisirai parmi eux un confes-
seur bien saint. Madame Rondeau consent à son
pieux désir. L'enfant considère tous les prêtres.
Tout-à-coup elle s'écrie : Maman, regarde, c'est
celui-là, c'est un saint ; et le lendemain elle allait
s'agenouiller aux pieds de ce confesseur dont elle
avait en effet deviné la sainteté.
Elle aura désormais pour ce guide éclairé de sa
conscience la plus tendre vénération. Ses conseils
seront des ordres. Sous la" douce parole du prêtre
croîtra dans son âme le désir de faire le bien ; et la
vertu s'épanouissant dans son cœur portera des
fruits, à un âge où le germe en est à peine déposé
dans celui des autres enfants.
ENFANCE DE THÉRÈSE. 19
Cependant arrivait pour elle ce jour si dé-
siré par tout cœur chrétien, le jour de la première
communion. Thérèse eut le bonheur d'approcher
de la sainte table le 20 mai 1804. Cette touchante
cérémonie eut lieu dans l'église Saint-Vénérand.
Nous regrettons que sa pieuse mère ne nous ait
pas laissé de détails sur les douces joies, les saints
enivrements de cette radieuse journée. Une enfant
d'un jugement si droit, d'un cœur si pur dut esti-
mer de tout son prix le don de l'éternel et son
âme se consacra dès lors tout entière au Seigneur.
Elle reçut son Jésus des mains de M. Guérin de la *
Roussardière, curé de Saint-Vénérand avant la ré-
volution, et revenu dans sa paroisse après avoir
souffert les rigueurs de la prison et de l'exil.
Ce fut aussi un bien beau jour pour ces parents
chrétiens. Le ciel les récompensait de leur vigi-
lante tendresse et leur mettait au cœur le désir
de garder toute à Dieu cet ange, leur orgueil et
leur joie.
M. et Mme Rondeau laborieux et honnêtes de-
vaient demander à un travail assidu, à des fatigues
journalières, la douce aisance dans laquelle ils vi-
20 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
vaient. N'ignorant point la vérité de cette parole :
qui donne aux pauvres prête à Dieu, tous les jours
ils faisaient la part de l'indigent. Cette suave vertu
de charité, ils l'imprimaient dans le cœur de leur
enfant, et lui apprenaient de bonne heure à avoir
compassion des malheureux si nombreux à cette
époque de calamiteuses ruines. Thérèse se forma
vite à leur exemple.
Elle allait tous les jours à l'école avec une petite
fille dont la tristesse, répandue sur son pâle visage
l'avait frappée. Cette enfant avait perdu sa mère,
et son père s'était remarié. Une marâtre cruelle lui
refusait le pain nécessaire à sa frêle existence.
Thérèse en est informée ; touchée de compassion,
elle prend la résolution de faire accepter à la jeune
orpheline son petit goûter. Pour ne pas l'humilier
en le lui mettant dans la main comme une au-
mône, elle dépose son pain recouvert d'un beurre
appétissant sur une borne du chemin près de la-
quelle sa compagne devait passer, elle se blottit
elle-même derrière une porte pour surveiller le
petit trésor et le dérober à une main indiscrète et
étrangère. L'enfant passe, prend le morceau de
ENFANCE DE THÉRÈSE. 21
pain, véritablement descendu, du ciel pour elle,
et se met à le dévorer. Tous les jours Thérèse était
heureuse de recommencer ce petit manège, elle
avait fait du bien à une infortunée et croyait
n'avoir été aperçue que de son bon ange et de
Dieu.
Mais ce n'était là que le prélude des actes de
charité qui rempliront cette longue vie. Citons-en
quelques-uns.
Non loin de la maison de Thérèse habitait une
pauvre femme paralysée de tous ses membres ;
privée de secours, elle devait rester seule de lon-
gues heures de la journée. Quelques âmes chari-
tables venaient à l'heure des repas lui apporter sa
nourriture et la servir de leurs mains. Les amies
du bon Dieu se devinent et se connaissent bientôt.
Plusieurs fois déjà le nom de Thérèse avait été
prononcé devant la malade. Celle-ci exprima le
désir de voir cette aimable enfant. Tous les jours
à sept heures du matin lui répondit-on, elle passe
devant votre porte, appelez-la, elle se fera un plai-
sir de venir vous consoler. Le lendemain, la mal-
heureuse infirme aperçoit en effet une jeune en-
22 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
fant, elle la reconnaît à sa démarche modeste; et se
met à l'appeler. Thérèse entre aussitôt ; émue de
compassion à la vue d'une si grande infortune, elle
s'informe avec intérêt de toutes les circonstances
de l'état de la malade. Encouragée par tant de
bienveillance, la paralytique verse de douces lar-
mes, elle lui fait connaître le grand besoin qu'elle
aurait de pouvoir se lever un peu ; depuis si long-
temps elle endure sur sa couche un martyre con-
tinuel. La chère enfant ne consultant que sa cha-
rité et sa confiance en Dieu, s'offre à rendre à la
malade le service demandé. Celle-ci regarde un
instant sa compatissante visiteuse, et à la vue d'une
si jeune enfant, elle craint en tombant de lui faire
mal et de se rendre elle-même plus infirme. Thé-
rèse comprend son hésitation, devine ses craintes ;
elle lui dit aussitôt d'une voix émue : Courage, le
bon Dieu nous aidera ! passez votre bras sur mon
cou, et attendez ainsi que je repose par terre vos
jambes engourdies. La malade obéit et quelques
instants après elle était doucement assise à côté de
son lit pendant que l'étonnante petite fille accom-
modait un peu le pauvre grabat.
ENFANCE DE THÉRÈSE. 23
Pendant plusieurs années elle viendra régulière-
ment deux fois le jour rendre à sa vieille amie ce
même service. Cet acte de charité elle le dérobera à -
la connaissance de sa mère, crainte d'être privée
de la consolation de faire du bien. L'infirme ne
savait assez remercier sa petite servante qui l'aidait
avec tant d'adresse et de grâce. On eût dit à voir
la joie de Thérèse qu'elle recevait ces services au
lieu de les rendre.
Dans la mauvaise saison, elle fit plus encore, elle -
obtint d'aller passer près de la malade une grande
partie des longues veillées d'hiver, elle savait les
rendre agréables et saintes en parlant de Dieu, en
se faisant chanter de vieux cantiques populaires,
alors oubliés.
Soixante ans plus tard dans un des ateliers de
la Miséricorde, Thérèse versera des larmes de
joie en entendant répéter par ses filles, ces canti-
ques naïfs et pieux de Noël appris par elle au
chevet d'une paralytique.
Notre Seigneur la récompensait de ces ac,
tes de dévouement en déversant sur son âme
des flots de grâce, de consolation et de paix.
24 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
Tous les jours un zèle plus grand s'allumait dans
son cœur et lui suggérait mille industries pour
échapper aux regards d'une mère bien bonne et
bien pieuse, mais inquiète de la santé de son en-
fant. N'en citons qu'un seul fait.
Mme Rondeau voyant sa fille déjà grande re-
mit à neuf tout son vestiaire : Thérèse ne témoi-
gna pas cette joie ordinaire à toutes les petites
filles de son âge. Elle ne put voir sans pitié d'au-
tres enfants de son quartier plus pauvres qu'elle
obligées de porter des vêtements malpropres et
déchirés. Son cœur éprouva le besoin de leur
passer secrètement quelques-uns de ceux qu'on
venait de lui donner. Elle trouve moyen de les
soustraire l'un après l'autre de son armoire et
donne à celle-ci une robe, à celle-là un tablier.
En peu de jours tout avait disparu. Pourquoi ne
portes-tu jamais ta robe neuve, disait souvent
Mme Rondeau à sa fille? celle-ci éludait agréa-
blement ces questions. Un jour enfin, la mère
soupçonnant la vérité, se décide à ouvrir l'armoire.
Quel n'est pas son étonnement de trouver place
vide. Trop bonne et trop compatissante pour se
ENFANCE DE THÉRÈSE. 25
2
fâcher, elle se contente de répéter à Thérèse ces
paroles qu'elle lui avait déjà dites plus d'une fois :
Mais mon enfant nous ne sommes pas riches, nous
ne pouvons pas faire de si fortes aumônes. Thérèse
embrassa sa mère, et lui promit que le Seigneur
lui rendrait au centuple ; elle ne put lui pro-
mettre de ne pas recommencer à la première
occasion.
Comme cette âme si belle, si grande devait être
agréable au cœur de Dieu ! Notre Seigneur s'était
plu à la préserver de l'ombre même du mal.
Thérèse entendit un jour cette conversation de
ses pieux parents : Voilà notre fille déjà grande.
Le bon Dieu nous a fait la grâce de la bien élever,
elle est bonne et sage. Quel malheur si elle allait
maintenant rencontrer de -mauvaises compagnes,
et se perdre. Me perdre ! se dit intérieurement la
candide enfant, que veut dire cela? Pourquoi ne
serais-je pas toujours ce que je suis aujourd'hui?
Et le lendemain elle fit part de ses appréhensions
à son père et à sa mère. Ceux-ci profitèrent de cet
aveu naïf pour lui donner des conseils dictés par
la prudence et par l'amour. Thérèse les comprit et
26 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
dès ce moment elle ne sera pas une jeune fille
ordinaire. Ses parents seront justement fiers et
heureux d'entendre les témoignages d'estime pro-
digués à l'objet de leur tendresse. Sérieuse au
dessus de son âge, les joies mondaines, les plaisirs
frivoles seront incapables de captiver son imagina-
tion et son cœur. A cette âme si grande il-faut Dieu
et Dieu seul. Aux réjouissances fugitives de la
terre elle sait préférer les consolations de la reli-
gion. Aux jours de fête on la trouve toujours à
l'église ou au chevet d'un pauvre malade. Elle ne
voit qu'une chose : Dieu et les pauvres. Dès ce mo-
ment l'ange de la charité compte tous ses pas; il
est beau de voir tant de vertus dans le cœur d'une
jeune fille de seize ans !
CHAPITRE II.
@:>-
L'ATELIER.
Les parents de Thérèse songèrent alors à lui
faire apprendre un état. Son entrain, sa douce
gaieté lui rendirent faciles les premiers ennuis de
l'apprentissage, et son activité au travail en fit
bientôt une des meilleures ouvrières de l'atelier.
En peu de temps on la connut et elle put se faire
pour son propre compte une clientèle de choix.
La probité de ses parents, son excellente conduite,
lui gagnèrent l'estime des familles les plus nobles
de Laval ; dans toutes les classes de la société on
cherchait à avoir quelques rapports avec cette
modeste et laborieuse jeune fille. Douée du tact le
plus exquis, elle n'était déplacée nulle part.
28 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
Le travailabondait. Elle ne pouvait plus suffire
toute seule à une tâche trop lourde. Devenue maî-
tresse dans son état, il lui fallait des ouvrières et
des apprenties. Il s'en présenta en grand nombre
dans son atelier. On sortait à peine de la révolu-
tion. Beaucoup de familles aisées, instruites par
une triste expérience, voulaient être prêtes à parer
aux revers de la fortune par un travail honnête et
toujours utile. Ces sages parents trouvant dans
Mlle Rondeau l'habileté unie à la vertu, lui con-
fiaient sans crainte leurs enfants.
A un rare bon sens, à une grande fermeté,
Mlle Rondeau joignait une sainte amabilité qui lui
gagnait les cœurs. Profitant de son ascendant sur
les jeunes personnes pour les attirer à Dieu, les
soutenir ou les ramener dans les voies du bien,
elle savait trouver mille industries pour les mettre
à l'abri des occasions dangereuses. Le dimanche et
les jours de fête elle les conduisait à la campagne,
se mêlant à leurs jeux, à leurs chants. Son atelier
ressemblait à une petite communauté. Unies les
unes aux autres par le lien de la charité, et la pra-
tique de la vertu, ces jeunes ouvrières seront le
L'ATELIER. 29
2*
noyau de cette association par laquelle bientôt
Thérèse fera les premiers essais de l'œuvre de la
Miséricorde.
Qu'an nous permette encore de citer un fait qui
nous montrera la confiance qu'inspirait à des
personnes plus âgées cette jeune ouvrière de dix-
huit ans.
Une dame très-recommandable se trouvant un
jour à l'église de Saint-Vénérand éprouva au com-
mencement de la messe des inquiétudes de con-
science qui l'empêchaient d'approcher de la sainte
table. Elle était dans cet état d'angoisse quand elle
aperçoit son amie Thérèse Rondeau. Elle s'ap-
proche d'elle, la prie de sortir un instant et lui
fait part du sujet de son trouble. Thérèse lui con-
seille de ne point communier sans s'être confessée
et la pénitente volontaire accepte cet avis comme
un oracle.
Cependant la direction d'un nombreux atelier,
ne pouvait faire oublier à Thérèse ses œuvres de
charité. Il en est une à laquelle son zèle se porta
avec ferveur. N'écoutant pas les mille répugnances
qui se soulèvent dans le cœur d'une jeune fille à
30 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
la vue d'un cadavre, elle se fit un bonheur d'aider
à ensevelir les morts. Il ne se passait pas de se-
maine qu'elle n'eût à remplir deux et trois fois ce
ministère pénible à la nature mais consolant aux
yeux de la foi. Vainement le démon chercha-t-il à
jeter dans son âme des appréhensions et des scru-
pules. Vainement à deux ou trois reprises sentit-
elle tout son être frissonner de frayeur en voyant
ces cadavres s'agiter convulsivement. Forte de
l'autorisation de son directeur, rien ne put la
décourager Les familles aimaient à la voir
rendre à leurs chers défunts ce pieux devoir, et
elle-même était heureuse de s'agenouiller la nuit
auprès de ces couches funèbres et de prier pour
ces âmes dont elle venait d'ensevelir la dépouille
mortelle.
La vie de notre ouvrière s'écoulait ainsi douce et
saintement partagée entre le travail, la prière et
1 Quelques personnes ont cru reconnaître dans ces mouvements
nerveux une intervention diabolique. La mère Thérèse n'a
jamais voulu s'expliquer à ce sujet. J'ai eu peur trois fois, disait-
elle simplement, en ensevelissant le corps de personnes mortes
sans sacrements.
L'ATELIER. 31
l'aumôae. Ses jours étaient vraiment pleins et
heureux.
Mais le ciellui préparait une épreuve cruelle. Nous
ayons déjà dit toute son affection pour son père.
D'uie santé florissante, M. Rondeau pouvait encore
se promettre de longues années. Un accident terri-
ble vint le ravir à sa famille. Un coup de pied de che-
val, reçu en pleine poitrine., occasionna unehémor-
rhagie, puis une congestion cérébrale, qui en quel-
ques heures le conduisit au tombeau. Dieu pourtant
ne refusa pas à ce fervent chrétien les secours et
les grâces des derniers sacrements. Thérèse n'avait
pas quitté le lit de son père, elle avait reçu son der-
nier soupir. Qu'elle fut triste pour son cœur cette
heure où cette enfant si aimante put se dire je n'ai
plus de père ! sa foi la soutint, sa foi lui montra
le tabernacle et c'est aux pieds de Jésus qu'elle vint
chercher la consolation et puiser assez de courage
pour en donner à sa pauvre mère écrasée sous le
poids d'une mort si imprévue et si douloureuse.
Désormais la fille et la mère resserreront encore
les liens de leur mutuelle et si tendre affection.
Thérèse travaillera davantage s'il le faut pour éviter
32 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
à sa mère un surcroit de fatigue, et si quelquefois
ses aumônes dépassent ses ressources, le Sei-
gneur donnera à Mme Rondeau un tel esprit
d'ordre et d'économie que le pain ne manquera
jamais.
Dès ce moment aussi Thérèse s'oubliera entière-
ment elle-même pour sauver des âmes et faire du
bien aux pauvres de Jésus-Christ. Assurée du con-
cours actif de sa mère, aucune œuvre de charité ne
lui restera étrangère. 1
Sous l'Empire de nombreux prisonniers de guerre
étaient expédiés sur Laval. On les entassait dans les
prisons, dans les granges, et jusque dans les égli-
ses. Ces malheureux arrivaient dans l'état le plus
pitoyable; la tristesse au fond du cœur, la souf-
france peinte sur le front, ils portaient presque
tous le germe d'une maladie qui exerçait bientôt
ses terribles ravages et décimait leurs rangs.
L'église Saint-Michel avait été transformée en
ambulance, et ces infortunés avaient pour lit une
poignée de paille étendue sur le pavé humide. La
fièvre les dévorait, la faim se faisait sentir, car la
nourriture qu'on leur donnait était mauvaise et in-
L'ATELIER. 33
suffisante. Tout le monde dans la ville parlait de
Ja misère de ces pauvres gens et cherchait le moyen
de les soulager. Le cœur de Thérèse s'émut de
l'état des prisonniers. Elle parvient à recueillir
quelques aumônes et les fait passer aux mala-
des. Elle veut faire plus ; forte de sa confiance en
Dieu, elle a résolu d'aller distribuer elle-même aux
plus souffrants du bouillon et une nourriture qui
répare leurs forces épuisées.
M"6 Rondeau fit bien quelques observations
à la demande de sa fille, mais elle dut se rendre
aux raisons de Thérèse, raisons que la charité seule
sait trouver. Le soir, en effet, Thérèse accompagnée
d'une de ses apprenties, un panier rempli de pro-
visions au bras, se dirige vers l'église Saint-Michel.
Il était déjà tard. Le geôlier refuse d'ouvrir, il doit
céder lui aussi aux instances de cette jeune fille.
Sa cump3gne n'ose pas la suivre, le gardien reste
à la porte; Thérèse fait un grand signe de croix,
et s'avance toute seule au milieu de ces deux cents
prisonniers étendus sur leur paille froide. Mais
comment reconnaître les plus souffrants ? Et cepen-
dant ses provisions ne peuvent suffire à tous. Elle
34 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE*
s'arrête et dit tout haut : Voyons mes amis, quels
sont les plus malades ? Et tous de s'écrier : Moi,
Madame, moi. Quelques-uns n'avaient pas eu la
force de se soulever sur leur grabat et d'implorer
la pitié de la charitable visiteuse. Voilà les plus
malades se dit Thérèse et elle commence par eux la
distribution, elle leur soutient elle-même la tête
et leur fait avaler quelques gouttes d'un bouillon
réparateur. Elle avait parcouru toute la salle.
Tout-à-coup sa lumière s'éteint. Son cœur pousse
un soupir vers son ange gardien, elle appelle le"
geôlier et en un instant elle se trouve à la porte de
l'église. Son bon ange l'avait gardée ; pas un de
ces hommes n'avait eu la hardiesse de dire à cette
jeune fille un mot inconvenant.
Plus tard Thérèse racontera elle-même ce fait,
et taisant tout ce qu'il y avait de charitable, elle
fera ressortir uniquement les dangers auxquels s'ex-
posent les jeunes personnes en écoutant davantage
les inclinations de leur zèle que les conseils de la
prudence.
Il en coûte souvent beaucoup à des âmes timides
de fouler aux pieds les sarcasmes du monde pour
L'ATELIER. 35
L'ATELIER. 3O
faire une bonne action. Thérèse était trop grande
pour ne pas s'oublier entièrement elle - même
quand il s'agissait de plaire à Dieu et d'exercer
la charité.
Les voitures cellulaires amenèrent un jour à La-
val de malheureux forçats. Le nombre en était con-
sidérable, et l'on se vit obligé de les échelonner le
long d'une des rues de la ville. Une femme triste et
voilée se présente ce soir-là même à Thérèse, la
conjure avec larmes de remettre à l'un de ces mal-
heureux un petit paquet et de lui prononcer un
nom. La vertueuse jeune fille accepte, se fait indi-
quer la chaîne du forçat, part, fend cette foule de
misérables au milieu des quolibets et des risées de
la populace. Elle s'approche de l'infortuné, lui dit
quelques mots en lui remettant le paquet, et revient
le sourire sur les lèvres, la joie dans le cœur. Elle
avait versé le baume dans l'âme de ce condamné à
l'oreille duquel elle avait peut-être glissé ces mots :
Votre mère, votre épouse pensent à vous et vous
aiment.
Nous ne nous lasserions pas de multiplier les
traits de ce genre. Nos lecteurs nous permettront
36 VIE DE LA JVLÈRE THÉRÈSE.
de terminer ce chapitre par un fait prélude de la
vie que la future supérieure de la Miséricorde mè-
nera pendant plus de 40 ans.
Un dimanche, à une heure avancée de la nuit,
Thérèse rentrait à la maison. Elle venait d'assister
une pauvre agonisante. Au bas de l'escalier du
perron qui menait à sa chambre, son pied se heurte
contre une jeune fille déguenillée et grelotant de
froid. La malheureuse fondait en larmes. Thérèse
lui tend la main; cette infortunée que la misère
avait conduite au crime, et que le crime rendait à
la misère, lui raconte avec franchise ses fautes et
son malheur. Thérèse l'embrasse, mêle ses larmes
aux siennes, l'introduit dans sa chambre, lui cède
son lit, lui fait promettre de revenir sincèrement à
Dieu par le repentir, le travail et la pénitence. La
Magdeleine émue et convertie promit tout. Le lundi
au point du jour elle quittait la chambre de sa bien-
faitrice.
La Providence permit que ce jour là même
Mme Rondeau vînt passer en revue les objets de toi-
lette de sa fille; elle s'aperçoit bientôt que sa plus
belle robe a disparu; ce vêtement neuf avait sans
- L'ATELIER. 37
3
doute pris le chemin ordinaire. Thérèse s'écrie-t-
elle qu'as-tu fait de la robe que tu avais hier ? —
Maman, je l'ai donnée à quelqu'un qui en avait
plus besoin. Dieu me la rendra !
Notre Seigneur, on le voit, formait d'avance la
future fondatrice, en inclinant son cœur à la pitié et
à l'aumône.
CHAPITRE 111.
VOCATION.
Au printemps de 1816, les Révérends Pères
Jésuites vinrent donner une mission à Laval ; les
conversions furent nombreuses, les fruits de la
grâce abondants. Plusieurs malheureuses femmes
livrées aux plus honteux désordres revinrent de
leurs égarements. Si les missionnaires étaient
heureux d'avoir ramené au bercail de Jésus-Christ
tant de pauvres brebis égarées, ils ne pouvaient
sans crainte envisager l'avenir. La conversion
avait été sincère. Mais les dangers, les piéges du
démon, les séductions du monde, allaient se dresser
de nouveau devant ces âmes repentantes, et une
rechute plus redoutable qu'une première faute ne
40 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
viendrait-elle pas bientôt attrister le cœur de
Dieu?
A ces converties de la veille, il fallait un appui,
un soutien, une consolation. Les Pères songèrent
à les mettre sous la conduite d'une personne
charitable qui pût tout à la fois les surveiller et les
instruire. Nombreuses étaient alors comme aujour-
d'hui ces âmes dévouées qui dans la retraite et la
prière exercent autour d'elles un fructueux aposto-
lat par l'ascendant de leurs vertus et de leurs
exemples. Bien des noms furent mis en avant,
réunissant à la fois l'expérience de l'âge, l'éclat de
la richesse, le charme de la piété.
Mais Dieu, nous l'avons vu, avait déjà formé dans
le silence le cœur d'une jeune ouvrière, dénuée il
est vrai, des dons de la fortune, mais joignant à
une piété éclairée, à un zèle ardent, cet esprit
sérieux, cette charité industrieuse qui viennent à
bout des entreprises les plus difficiles.
C'était Thérèse, alors âgée de 23 ans.
Grâce à la généreuse initiative de M. l'abbé
Morin, les Pères missionnaires avaient pu fonder
une résidence à Laval, et l'antique collégiale de
VOCATION. 41
Saint-Michel avait été confiée à leurs soins. Le
Père Chanon avait remarqué Thérèse parmi les
chanteuses de la mission, et il avait consenti volon-
tiers à devenir le directeur de cette âme d'élite que
le ciel lui confiait. Après avoir éprouvé sa conduite
et s'être assuré de sa précoce sagesse, le Père ne
craignait pas de mettre sous la direction de sa péni-
tente trois malheureuses filles nouvellement con-
verties.
Le même jour, M. Lambrond vicaire de Saint-
Vénérand, venait de son côté en confier deux au-
tres à Thérèse, et M. Langlois vicaire de la Trinité,
la priait d'en recevoir une sixième. Ces trois
hommes, conduits uniquement par l'esprit de cha-
rité, sans s'être communiqués leurs pieux projets,
concouraient à l'œuvre de Dieu ; en quelques semai-
nes, la modeste ouvrière se voyait chargée de la
direction d'une douzaine de filles repenties.
Comprenant toute la responsabilité de sa mis-
sion et le dévouement qu'elle exigeait, Thérèse se
mit en quête pour trouver du travail à ces ouvrières
improvisées, et se procurer toutes les choses néces-
saires à leur nourriture et à leur entretien.
42 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
Plus occupée encore de leurs intérêts spirituels
que des nécessités du corps, Thérèse songea à ins-
truire ces âmes ignorantes souvent des premiers
éléments de la doctrine chrétienne. Elle les réu-
nissait donc une fois le jour pour leur expliquer le
catéchisme. Trois fois la semaine ellê parcourait les
différents ateliers où elles travaillaient, et donnait
à chacune un mot d'encouragement, une parole
de charité. Elle surveillait leurs démarches, diri-
geait leur conduite. Bientôt toutes ses filles l'aimè-
rent comme une mère et la vénérèrent comme une
sainte. Ensemble elles assistaient le dimanche aux
offices de l'église. Thérèse n'était heureuse qu'au
milieu de son petit troupeau.
Ses amies d'autrefois tout en lui conservant leur
affection et leur estime, mais n'ayant pas le cou-
rage de se mêler à ses nouvelles compagnes que
Thérèse s'était choisies pour ses promenades du
dimanche, épiaient le moment où elle était seule
pour aller lui serrer la main, et s'édifier un mo-
ment auprès de celle qu'elles regardaient toutes
comme un modèle de vertu. Souvènt notre jeune
ouvrière prenait plaisir adonner un pieux rendez-
VOCATION. 43
vous à ses timides amies, leur promettant d'être tout
entière à elles. On s'y rendait avec empressement.
On l'entourait, on se disputait d'être à ses côtés.
Tout à coup par un autre chemin arrivaient les
enfants de Thérèse, comme elle aimait déjà à les
appeler. Voyez comme elles sont bonnes leur di-
sait-elle alors. Elles ont deviné le but de notre pro-
menade. Venez causer avec elles, vous trouverez
à vous édifier ; et Thérèse joyeuse, rejoignait
son troupeau chéri, heureuse d'avoir donné une
leçon profitable à ces âmes pusillanimes qui
craignaient les critiques du monde et les sar-
casmes de la foule.
La multitude de ses occupations ne purent ja-
mais lui faire oublier ses exercices de piété.
Elle savait prendre une heure sur son sommeil
pour la donner à Dieu. Tous les matins avant le
jour, elle se rendait à Saint-Michel pour assister
à la première messe ; dans la journée elle trou-
vait quelques minutes pour aller adorer le très-
saint sacrement. La récitation du chapelet, une
pieuse lecture faite au chevet d'un malade, don-
naient à son âme cette énergie, cette force surna-
44 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
turelle qui la soutenait au milieu des épreuves
inséparables d'une vie de dévouement et de cha-
rité. Cette force elle la puisait surtout dans la
communion fréquente.
Le Père Chanon., ce zélé missionnaire qu'elle
avait choisi pour guide spirituel de son âme, la
faisait avancer à grands pas dans le chemin de la
vertu, et près de lui Thérèse trouvait lumière et
appui. Le saint directeur s'absentait quelquefois
de Laval. Thérèse se trouvait par là même obligée
de changer de confesseur. Un jour elle s'adresse au
Père Cahier. Celui-ci après l'accusation de sa péni-
tente, lui demande combien de fois on lui permet-
tait la communion par semaine. Deux fois, répond
Thérèse. C'est trop, reprend le confesseur, désor-
mais vous ne la ferez que le dimanche. Thérèse
ravie, comme elle le disait plus tard avec une naï-
veté charmante, d'avoir trouvé un prêtre qui la con-
nût si bien, remercia le père et se promit de conti-
nuer à s'adresser à lui. Elle y revint en effet, mais
cette fois le confesseur lui ordonna de communier
trois fois la semaine. Il avait voulu éprouver l'hum-
ble obéissance de sa pénitente. Je m'étais bien
VOCATION. 45
3*
trompée ajoutait Thérèse, ce Père ne me connais-
sait pas mieux que les autres.
L'oeuvre si laborieuse des filles repenties ne l'em-
pêchait point de se dépenser encore auprès des
malades abandonnés et d'assister les mourants. Sa
charité active et ingénieuse lui faisait trouver le
moyen de suffire à tout. Elle avait un tact mer-
■ veilleux pour parler de Dieu, pour le faire aimer.
Qu'on nous permette de rapporter ici avec quel-
ques détails une de ces conversions opérées par
Thérèse. Nous y admirerons le zèle industrieux
et entreprenant de cet ange du bon Dieu. -
Un pauvre vieillard que de honteuses débauches
avaient réduit à la misère gisait sur la paille ; couvert
d'ulcères, manquant de tout secours humain, il n'y
avait au fond de son cœur que la haine de Dieu, et
le mépris de la religion. Révoltées de cette impiété,
les âmes les plus charitables l'avaient abandonné.
Ces grandes misères du corps et de l'âme étaient
autant de titres au zèle et au dévouement de notre
charitable Thérèse. Toujours au reste pendant les
longues années de sa vie religieuse les difficultés
ne feront qu'exciter son courage et donner un nou-
46 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
vel élan à son grand cœur. Quel bonheur s'écria-
t-elle en entendant parler de ce vieillard, quel bon-
heur si je pouvais gagner cette âme à Dieu. Et aus-
sitôt elle accourt auprès du malheureux, lui parle
avec son affectueuse bonté, panse ses plaies, purifie
ses ulcères, lui apporte ce dont il a le plus besoin.
Le vieillard regardait Thérèse avec étonnement, et
le blasphème expirant sur ses lèvres, pour la pre-
mière fois il crut à la charité et remercia sa garde-
malade. Plusieurs jours de suite Thérèse revint
panser ses plaies, elle sut tendre la main aux per-
sonnes charitables et renouveler l'ameublement si
pauvre du vieillard. Le nom de Dieu, de religion,
n'avait jusque-là été prononcé que bien rarement
par Thérèse. Un jour le malade touché de ce qu'elle
faisait pour son corps, la remerciait avec larmes.
L'occasion étant trop bonne pour la laisser échap-
per. Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais
Dieu qui vous donne le pain de tous les jours.
Savez-vous votre Pater? Le pauvre avoue son igno-
rance. Eh bien" mon ami, poursuit Thérèse, je le
dirai tous les jours avec vous, ce ne sera pas long,
j'aime les dévotions courtes. Et le vieillard rede-
VOCATION. 47
venu enfant répétait avec sa garde-malade l'Orai-
son dominicale qu'il n'aurait jamais dû oublier.
Le Pater une fois appris, Thérèse lui enseigne le
catéchisme, peu à peu elle le prépare à la confes-
sion, mot terrible qui épouvantait le malade.
Elle lui amène elle-même un confesseur. Et en
quelques jours l'impénitent, le blasphémateur, est
devenu une victime d'amour pour Notre Seigneur.
Il ne songe plus qu'à réparer le scandale de sa
vie criminelle. Tous les jours, jusqu'à son dernier
soupir, il fit le chemin de la croix. Il vécut encore
plus d'un an heureux d'offrir ses atroces souf-
frances en expiation de ses fautes. Thérèse était
près de sa couche à l'heure de l'agonie. Sa mort
fut celle d'un prédestiné.
La direction des filles repenties n'avait jusqu'à
ce moment donné que de la consolation à Thérèse.
Si l'on en excepte les désagréments inséparables de
toute œuvre de zèle et de charité, tout semblait
sourire à la future supérieure de la Miséricorde.
Honorée de l'estime et de la confiance des personnes
- les plus recommandables de la ville et du clergé, elle
trouvait facilement aide, protection et secours. Son
- 48 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
influence déjà grande lui permettait de soulager
bien des misères cachées, de consoler bien des
cœurs. Loin de rapporter à elle-même ces marques
flatteuses d'estime, elleen rendaitgloireàDieu, etne
profitait de cette influence que pour le soulagement
des malheureux. Toujours aussi modeste et aussi
humble elle cherchait à dérober le plus possible
aux yeux d'un monde indiscret le bien qu'elle faisait.
Mais Dieu voulut bientôt semer quelques épines
sur son chemin et une fois de plus se réalisa pour
elle cette pensée d'un profond philosophe : Il faut
ici-bas se faire pardonner le bien que l'on fait.
L'œuvre prenait de jour en jour de plus grands
développements, et avec le nombre des pénitentes
augmentaient les charges, les besoins, les néces-
sités. Thérèse avait maintes fois dévalisé son ves-
tiaire, vidé sa bourse d'ouvrière pour venir en
aide à ses protégées. Mais elle ne pouvait suffire à
tout. Elle voulut pour y pourvoir former une asso-
ciation de charité. Tous les dimanches quelques
jeunes personnes se réunissaient chez elle. La lec-
ture de l'évangile du jour et de quelques pages
d'un livre de piété, la récitation du chapelet, quel-
VOCATIOft. 49
ques conseils échangés amicalement, partageaient
agréablement la soirée. La réunion se terminait
par une quête en faveur des filles converties.
Thérèse était à la fois la présidente et la trésorière
de cette société charitable qui compta bientôt plus
de il membres. Ce rapide accroissement fut cause
de sa ruine. La jalousie, la malveillance, n'épar-
gnèrent point à ces jeunes filles réunies pour faire
le bien, les quolibets, les sarcasmes et les calom-
nies. On avait commis la faute de ne point deman-
der l'autorisation de l'autorité ecclésiastique. L'as-
sociation vit peu à peu ses membres se séparer, et
elle allait se dissoudre lorsque Thérèse partit pour
fonder l'œuvre de la Miséricorde.
Cette épreuve ne fut pas la seule. Malgré ses
soins et sa prudente vigilance, Thérèse ne parve-
nait pas à mettre à l'abri de toutes les séductions
les pauvres filles arrachées au vice. Restant à peu
près libres dans le monde, elles voyaient les dan-
gers se multiplier sous leurs pas et n'avaient point
toujours assez de force pour y résister. Une ou deux
de ces filles revinrent avec scandale à leurs mau-
vaises habitudes et il en rejaillit une certaine dé-
*
50 VIE DE LA MÈRE THÉRÈSE.
considération et défaveur sur l'œuvre et sur la
directrice.
Thérèse était douée d'un caractère de fer, mais
son cœur était trop droit et trop bien fait pour ne
point sentir l'amertume de ces épreuves. Ces bri-
sements d'une âme toute dévouée, trahie, aban-
donnée par ses amis, Dieu les lui fera aimer un
jour ! mais cette jeune fille, de 24 ans à peine, sentit
alors un de ces moments de défaillance, de décou-
ragement qui anéantissent toutes les forces de
la volonté.
Persuadée que pour continuer l'œuvre et la ren-
dre durable, il faudrait abriter sous un même toit
les nouvelles converties, et ne pouvant le faire, elle
pria avec larmes le Père Chanon de la décharger
de ce lourd fardeau et elle indiqua à son confes-
seur plusieurs personnes recommandables qui
pourraient plus utilement se consacrer à cette
œuvre.
Et pour la centième fois peut-être elle conjura le
le Père Chanon de lui permettre de suivre la voca-
tion à laquelle elle se croyait appelée.
Dès ses plus jeunes années en effet Thérèse avait
VOCATION. 51
eu la pensée d'embrasser la vie religieuse et ce
désir n'avait fait que s'accroître et se fortifier avec
le temps. Chaque soir elle récitait trois Ave Maria
pour remercier Notre Seigneur, d'avoir gardé son
cœur libre de tout lien terrestre, et obtenir de lui
la grâce de consommer au plus tôt son sacrifice.
Son attrait la portait vers la communauté du Sacré-
Cœur. Elle avait mis humblement aux pieds de la
supérieure son désir et ses vœux ; admise à se ren-
dre à Paris, aussitôt qu'elle serait débarrassée de la
surveillance de ses filles, elle attendait ce moment
avec impatience, et cette pensée la rendait plus
hardie dans ses instances auprès de son directeur.
Celui-ci après avoir tout entendu promit d'y pen-
ser devant Dieu, et de prier pour que la volonté du
Seigneur se fît connaître à elle. Les lumières du ciel
étaient nécessaires en effet à cette âme pour la dé-
cider à suivre une autre voie que celle où l'entraî-
nait son attrait et son cœur.
Cette volonté, la Providence va la lui manifester
clairement avec autant de force que de suavité.
Vers le commencement de 1817, le Père Chanon
était absent pour une mission. Notre jeune ouvrière