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Vie de Mgr J.-A.-V. de Morlhon : évêque du Puy / par Ch. Calemard de Lafayette

De
403 pages
impr. Marchessou (Le Puy). 1863. Morlhon, Joseph Auguste Victorin de (1799-1862). Eglise catholique. Diocèse (Le Puy-en-Velay). 393 p. ; in-18.
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VIE
DE
M™ J.-A.-V. DE MORMON
ÉYÊQUE DU PUY
PAR
CH. CALEMARD DE LAFAYETTE
LE PUY
IMPRIMERIE M.-P. MARCHESSOU
1863
VIE
DE
MGR J.-A.-V. DE MORLHON
Ouvragas de l'Auteur
L ENFER DE DANTE ALIGHIERI
Traduit en vers français avec le texte italien en regard.
2 vol. in-8". (Epuisé.)
DANTE, MACHIAVEL, MICHEL-ANGE
1 vol. in-18. (Epuisé.)
ENQUÊTE SUR LE TRAVAIL AGRICOLE ET INDUSTRIEL
Réponses aux questions posées par M. le Ministrede l'agriculture et
du commerce, en vertu du décret du 25 titars 1848.J
Suivi d'un Programme d'agriculture progressive. (Epuisé.)
VIE DE M. AUGUSTIN PEALA
Prêtre de Saint-Sulpice,
Supérieur du séminaire et vicaire général du diocèse du Puy.
PETIT-PIERRE OU LE BON CULTIVATEUR
Grand in-18.
Troisième édition. — Paris, Hachette et Comp., éditeur?.
Ouvrage approuvé par Son Exe. M. le Ministre de l'instruction publique
et honoré de la souscription de Son Exe. M. le Ministre de l'agriculture.
Sous presse t
(Pour paraître en octobre prochain)
LE POÈME DES CHAMPS
Ouvrage couronné par l'Académie française
(Prix Monthyon.)
Troisième édition, revue et corrigée.
Le Puy, imprimerie M.-P. MABCHKSSOU.
VIE
DE
MGR J.-A.-V. DE MORLHON
ËVÊQUE DU PUY
PAR
CH. CALEMARD DE LAFAYETTE
LE PUY
IMPRIMERIE M.-P. MARCHESSOU
1863
I
L'épiscopat a, dans l'institution chrétienne, une
grandeur à part.
L'exercice de cette fonction surhumaine, où ré-
side toute la plénitude du sacerdoce, s'accomplit
au- dessus des niveaux terrestres et pour ainsi dire
dans l'exception. Celui qui, entre tant de rares pri-
vilèges, reçut mission de créer ici-bas le prêtre,
d'imposer, avec sa main mortelle, les délégations
de Dieu même, aura d'autres fardeaux à porter,
mais aussi d'autres secours à attendre d'en haut,:
que le commun des âmes.
La vie d'un saint évêque n'est, il est vrai, et ne
peut être de la sorte que par incident, un modèle à
donner uniformément à tous. A tous il n'appartien*
— 2 —
dra pas de prétendre à l'ampleur des mêmes de-
voirs, à la majesté des mêmes vertus ; mais, s'il est
dès lors manifeste qu'une telle existence ne convie
pas également le plus grand nombre à l'imitation
absolue, elle impose du moins au plus grand nom-
bre ce bienfaisant exercice de l'âme en quête de
progrès moral, — l'admiration.
L'admiration, une admiration affectueuse, une
généreuse sympathie pour le bien, pour la charité,
pour le dévouement que rien n'épuise et que rien
ne lasse, voilà le naturel effet d'une vie auprès de
laquelle on se laisse pénétrer, comme à son insu,
d'une vertu d'amour. Admirer le bien c'est l'ai-
mer; c'est aspirer à lui, c'est faire un premier
pas pour y atteindre ; admirer c'est monter, c'est
grandir ; c'est se sentir déjà plus apte à devenir
meilleur.
Et pour qu'elle soit digne au plus haut degré de
provoquer ce noble sentiment de l'admiration, il
n'est même pas nécessaire qu'une carrière ait eu là
splendeur et l'éclat en partage, qu'elle ait conquis,
comme son auréole, le prestige des grandes oeuvres
accomplies sur un vaste théâtre, sur un théâtre lar-
gement en vue pour le monde, pour la renommée,
pour l'histoire; la sainteté, même la plus modeste,
la charité surtout, une charité vivante, agissante,
féconde toujours, bien que souvent cachée, voilà
qui suffit amplement à susciter la vénération émue
des consciences.
De là une première convenance bien visible et
qui n'a pas à se démontrer, de mettre en pleine lu-
mière, de défendre autant qu'il est en nous dés
effacements de l'oubli les vertus auxquelles la ma-
jesté de la mort a donné leur suprême et indéfec-
tible éloquence.
Saxa loquuntur; la pierre du sépulcre doit aux
vivants une dernière prédication. Il est donc bon
de faire dire à une tombe vénérée tout ce qu'elle
peut contenir de précieux enseignements.
Mais ce n'est pas seulement aux âmes toutes pré-
parées pour l'édification qu'il y a lieu de montrer
ce qui édifie ; à ceux qui doutent encore, à ceux qui
se posent à eux-mêmes avec sincérité les pourquoi
infinis de la destinée humaine, à ceux qui, sans
parti pris hostile, résistent cependant aux sugges-
tions intimes de la croyance, il convient aussi de
montrer une fois de plus cet attachant spectacle, ce
témoignage persuasif d'une vie toute consacrée au
bien par cela seul qu'elle fut une vie émiriemment
chrétienne ; il convient de montrer, aussi sou-
vent qu'on le peut faire et que l'heureuse occa-
sion s'en trouve, combien toute vie chrétienne est
naturellement conforme aux lois du devoir selon
la philosophie la plus pure, selon les prescriptions
— 4 —
austères et parfois stoïques de la beauté morale ; de
telle sorte que les plus difficiles à convaincre soient
cependant amenés à se dire que cette abnégation
touchante, ce dévouement sans borne dans le sens
de la seule vraie fraternité, de cette fraternité dont
toute âme élevée se crée un idéal sacré, sont le fait
naturel, essentiellement pratique, essentiellement
accessible, l'état normal, pour ainsi dire, d'une âme
qui emprunte à l'Evangile l'inspiration supérieure
de ses actes, d'une âme qui demande à sa foi et
qui obtient par elle ce que le christianisme appelle
la- grâce, c'est-à-dire le secours proportionné à
l'exigence des plus grands et des plus difficiles de-
voirs.
II
Ainsi, susciter l'admiration de ceux qui croient
par le spectacle des plus douces vertus, donner à
méditer aux autres le haut enseignement qui ré-
sulte pour tous de ce fait que la vraie vertu, que la
vertu complète n'est que là, dans la loi religieuse,
dans l'accomplissement du devoir chrétien ; tel est
le double but dont on ne saurait détourner ses yeux,
en écrivant une vie qui doit appartenir à l'édifica-
tion commune.
Prise à ce point de vue, envisagée de si haut, la
tâche demanderait, il est vrai, une réelle supériori-
té, une autorité acceptée d'avance ; et celui qui écrit
ces lignes se considérerait certainement comme
bien insuffisant à tenter une telle oeuvre ; mais un
— 6 -
troisième mobile peut guider encore la plume qui
s'y dévoue.
La vertu sur la terre, c'est la bienfaisance en
action. La vie d'un saint évèque, nous y insisterons
encore, n'a pas droit seulement à la stérile admira-
tion des âmes. Elle a été tout à la fois, et en même
temps qu'une longue édification, elle a été charité,
dévouement, abnégation, dépouillement de soi au
profit des autres. Et c'est ainsi qu'il lui est dû plus
qu'une impartiale constatation de ses oeuvres, plus
que cette froide justice. Il lui est dû plus que l'ad-
miration même ; il lui est dû la gratitude du coeur,
c'est-à-dire l'amour.
Et s'il se trouve qu'au dévouement, au zèle, à
l'abnégation, à la charité, un prélat ait su joindre
la haute intelligence de tous les besoins et de tous
les intérêts, non-seulement des besoins spirituels,
non-seulement des intérêts moraux, mais encore
des besoins terrestres, des intérêts matériels ; si "en
aimant, en sauvegardant, avant tout, le progrès re-
ligieux de toute une région, il s'est en même temps
et de coeur associé à toutes les légitimes espérances,
à toutes les aspirations utiles, à toutes les entrepri-
ses fécondes; s'il a eu, enfin, cette merveilleuse
fortune qu'une inspiration de sa piété, traduite dans
une oeuvre grandiose, soit devenue, pour le pays de
son adoption, un monument glorieux, un titre
splendide à la pieuse curiosité du monde chrétien,
le nom en qui se personnifient de tels actes ne
commande-t-il pas, avec cette reconnaissance pour
ainsi dire privée, qui est l'hommage intime de la
conscience individuelle, une gratitude collective,
devenue la dette sacrée, le tribut public d'une cité,
d'un pays tout entier?
Pour énumérer, dès lors, les titres de celui qui
n'est plus, ses titres à un impérissable souvenir
parmi les populations qu'il aima, qu'il bénit, qu'il
voulut servir partout et toujours dans leurs in-
térêts les plus précieux comme les plus divers,
que faut-il à l'écrivain, même incertain de sa
force? Ne lui suffit-il pas de porter énergique-
ment en lui le sentiment du juste et du vrai, de
conserver pieusement mémoire du bien accompli,
de se pénétrer enfin des universels regrets laissés
à tous les malheureux par un grand bienfaiteur
disparu?
Au seuil même de l'oeuvre que j'aborde aujour-
d'hui, j'ai besoin sans doute de me sentir ainsi raf-
fermi, j'ai besoin d'être convaincu que dans le pays
surtout pour lequel j'écris plus particulièrement ces
pages, le lecteur suppléera plus d'une fois par son
émotion propre, par ses propres souvenirs, à ce que
j'aurais trop insuffisamment exprimé ; j'ai, enfin,
besoin de savoir, et je sais que les actes du moins
— 8 —
seront éloquents dans le récit auquel est consacré
ce livre.
Puissé-je, encouragé par les considérations qui
précèdent, soutenu par le plus affectueux respect,
par le plus profond dévouement à une sainte mé-
moire, ne pas rester trop au-dessous du sujet, .en
racontant comme je vais le faire la vie de Monsei-
gneur de Morlhon, évoque du Puy, doux pasteur
des âmes, vrai père des pauvres.
III
Joseph-Auguste-Victorin de Morlhon , fils aîné
de Joseph de Morlhon et de dame Adélaïde-Thérèse
Molinier de Lescure, naquit à Yillefranche-de-Pa-
nat, dans l'Aveyron, le 18 décembre 1799.
Son père, avant la révolution, était devenu le
chef de la branche des seigneurs de la Rosière,
de l'antique famille des Morlhon, famille d'origine
chevaleresque, dont le nom se trouve mêlé aux
glorieux souvenirs des croisades, et qui a brillé,
durant une période neuf fois séculaire, au premier
rang de la noblesse militaire du Rouergue.
Certes, les temps sont loin de nous où la nais-
sance seule, la naissance même dénuée de mérite
personnel, semblait pouvoir donner un prestige. Un
— 10 —
grand nom ne pèse, ne doit peser désormais quel-
que chose, qu'autant que l'homme qui le porte en
sent tout le premier la valeur, c'est-à-dire en sou-
tient noblement le fardeau. Plus les ancêtres ont
multiplié, au livre d'or d'une famille, les pages écla-
tantes, et plus leur descendance est tenue, sous
peine d'être moralement reniée par le passé, dj»
marcher ferme et droit dans les sentiers laborieux
du devoir.
La naissance, réduite à elle seule, est donc peu,
puisque, seule, elle ne suffit à rien. Elle est impuis-
sante à valoir par elle-même, puisque pour com-
mander, dans quelque mesure que ce puisse être,
la considération et lé respect, il faut qu'elle soit
mise en oeuvre, qu'elle soit complétée, si on peut le
dire, au moins par l'élévation du coeur, par l'hon-
neur et la dignité de la vie; puisque, en un mot, qui-
conque prétend à se parer du lustre des aïeux, doit
se rattacher aux aïeux par une visible continuité de.
vertu, comme par la seule solidarité méritoire.
D'un autre côté, ce n'est certainement pas en
écrivant la vie d'un pieux évoque, d'un saint prêtre,
qui savoura chaque jour au pied dé là croix les hu-
milités de la prière, qu'on peut se laisser aller à
faire une part aux préoccupations de la vanité hu-
maine.
Et néanmoins, sans prétendre ajouter de la sorte
— 11 —
un rayon de plus à une auréole, je trouve cependant
quelque chose de touchant, quelque chose de vrai-
ment noble, dans le sens le plus général et le plus
élevé de ce mot, à voir parfois le descendant d'une
de ces vieilles races rudement entamées par les vi-
cissitudes des temps, recommencer une illustration
déjà voilée d'oubli, et reconquérir, à son insu peut-
être, une portion de ce prestige ou de cette gran-
deur que le souffle orageux des révolutions sem-
blait avoir effacée pour toujours?
Il y a là, sans doute, un exemple pour plusieurs,
pour ceux-là surtout qui, sans orgueil, mais non
sans légitime fierté, peuvent garder et gardent
pieusement la tradition des services, des hauts faits,
des vaillances passées, à la condition d'y puiser le
sentiment d'obligations plus sévères.
N'est-ce pas justice d'ailleurs? N'est-il pas équita-
ble de restituer aux vieilles races souvent bien
amoindries, lorsqu'elles ne sont pas totalement dé-
chues, l'honneur des oeuvres noblement et laborieu-
sement accomplies par les leurs?
Et enfin, à l'heure où sur cette noble terre de
France, l'Eglise se sent à bon droit si fière de la
merveilleuse fécondité avec laquelle toutes les cou-
ches sociales lui donnent à l'envi tant de serviteurs
illustres, quand nulle part n'apparaît mieux que là,
mieux que dans les rangs du clergé de France cette
— 12 —
touchante égalité chrétienne, la seule, avec notre
belle égalité militaire, la seule au monde qui, sans
distinction de classes ou d'origines, appelle à son
glorieux principat les plus dignes, n'est-il pas bon
de montrer au sein de cette majestueuse phalange
de l'épiscopat, par exemple, les vieux noms de
notre histoire mêlés à tant de noms nouveaux que
des mérites éminents font plus grands et plus vé-
nérés chaque jour?
Ainsi, disons-nous, sur la terre de France; toujours
catholique, quoi qu'on en puisse croire, qui con-
serve la vie et la force dans tous les rangs, dans
les débris épars d u patriciat aussi bien que dans le
robuste milieu des masses, aussi bien que dans ces
populations rurales où abonde toute sève; ainsi
apparaît, je le répète, la permanente fécondité de
l'Eglise recrutant partout, et dans la mesure de tous
les besoins de son apostolat, ces glorieux instru-
ments de l'action chrétienne, le génie, le talent, la
vertu.
IV
Je ne crois donc froisser en rien les délicates
convenances de ma tâche, en donnant ici quelques
lignes à l'illustration historique de la famille qui
devait compter un jour au nombre de ses plus
éminents représentants le saint Evèque dont le
diocèse du Puy veut garder désormais le durable
souvenir.
La notoriété du nom de Morlhon remonte, ai-je
dit, au temps des premières croisades et au-delà.
Du onzième au douzième siècle, ce nom apparaît
dans des actes et transactions tant avec les évoques
dcRhodez qu'avec les maisons seigneuriales les plus
considérables du Rouergue, et aussi dans des dona-
tions ou legs pieux à des établissements monas-
— 14 —
tiques. Dès lors, la famille dont nous nous occupons
se recommande à l'histoire locale par les hommes
distingués qu'elle produit en grand nombre, plus
particulièrement dans les armes.
Le château de Morlhon, où fut sans doute son
berceau, s'élevait dans un site grandiose et sévère,
à peu de distance et au sud de Villefranche. Sur un
sommet solitaire dominant une gorge profonde, où
de vastes ombrages épaississent çà et là leurs masses
sombres, le vieux manoir était puissamment assis,
regardant en face, par-delà la gorge dont les tor-
rents se précipitent dans l'Aveyron, une riche et
riante vallée ouverte entre deux montagnes. Cette
puissante construction féodale, plutôt forteresse que
château, conforme aux habitudes batailleuses du
temps, appartenait pour ainsi dire d'avance aux
rudes destinées de la guerre. Elle ne resta pas,
d'ailleurs, bien longtemps le fief de ses posses-
seurs primitifs : dès le XIIIe siècle, elle passait par
échange entre les mains de l'évêque de Rhodez ; et
un siècle plus tard, occupé par une garnison an-
glaise durant les premières invasions de nos vieux
ennemis, le château de Morlhon prenait le nom de
château des Anglais, qui devait lui rester dans les
traditions populaires.
Au moment où elle quittait cette première rési-
dence, la maison de Morlhon se divisait en deux
— 15 —
grandes lignées principales, qui se distinguèrent
par l'appellation des fiefs et châteaux devenus leur
habitation héréditaire respective. De là, les deux
branches-mères de Morlhon Veuzac et Morlhon
Sanvenza, auxquelles se rattachent tous les rameaux
postérieurs.
L'une et l'autre continuèrent à fournir, dans la
carrière des armes, et, plus tard, dans l'église, la
diplomatie et la magistrature, des personnages
illustres qui tous ne sauraient trouver place dans ce
rapide aperçu.
Qu'il suffise d'indiquer ici : plusieurs illustrations
dans l'ordre de Malte, plusieurs chevaliers des or-
dres du roi, deux sénéchaux de Quercy, et surtout
nombre de renommés capitaines dont les titres
les plus glorieux apparaissent dans la lutte patrio-
tique et sanglante du Rouergue assailli par l'An-
glais.
Parmi ces derniers, un Pierre de Morlhon, dès
1337, — vers 1386 et années suivantes, Jean III et
son fils Bertrand de Morlhon à qui, en récompense
de leurs beaux faits de guerre, Charles Y accorda
d'importants témoignages de sa faveur.
Plus tard, à de nouveaux et marquants services
rendus dans l'église, dans les gouvernements mili-
taires, la diplomatie, les hautes magistratures, la
maison de Morlhon doit encore un éclat soutenu.
— 16 —
Sans qu'il nous soit possible de mentionner ici tous
ceux du même nom qui, dans ces temps de guerre,
eurent, leur épée aidant, un rôle considérable, non
plus que ceux qui se succédaient concurremment
avec honneur dans les grandes charges de magis-
trature, il faut citer encore, en passant, Jean de
Morlhon IIIe du nom dans la branche des Sanvenza,
chevalier des ordres du roi, capitaine de cinquante
hommes d'armes de ses ordonnances, sénéchal et
gouverneur du Quercy, lequel représenta la noblesse
de sa province aux états-généraux de 1596. Celui-là
avait été l'un des plus vigoureux champions de la
ligue dans le Rouergue, et il dut à l'estime des ad-
versaires mêmes qu'il avait combattus de garder sa
grande position après leur victoire.
Enfin, avant lui, et parmi ces conseillers clercs ou.
laïques, parmi ces premiers et deuxièmes prési-
dents qui marquent tour à tour, particulièrement
au parlement de Toulouse, il est une figure que
nous nous reprocherions de passer entièrement
sous silence, et sur laquelle il nous est certaine-
ment permis de nous arrêter un instant, puisqu'elle
eut une réelle importance historique. Nous voulons
parler ici d'Antoine de Morlhon Ier du nom, cheva-
lier, seigneur de Sanvenza, de la Ronquette, de
Castelmary et autres places, chevalier de l'ordre du
roi, chambellan de Sa Majesté, ambassadeur du roi
— 17 —
Louis XI et président à mortier au parlement de
Toulouse.
« Cet illustre magistrat, dit l'auteur estimé, con-
sciencieux et sévère auquel nous avons emprunté
la plupart des détails généalogiques ici consignés,
fut élevé comme l'étaient alors tous les jeunes sei-
gneurs qui se destinaient soit à l'Eglise, soit à la
magistrature. Il suivit les cours des plus célèbres
universités de France et d'Italie. Il y acquit par de
fortes études cette érudition profonde et variée qui
en fit un homme si supérieur. Aussi Louis XI le
chosit-il pour être le chef et l'orateur de l'ambas-
sade qu'après la conjuration des Pazzi ce prince
fit partir pour Milan, pour Florence et pour Rome
(1478), afin de pacifier l'Italie.
» Antoine de Morlhon se surpassa dans cette im-
portante mission; il se montra partout, mais prin-
cipalement à la cour de Rome , aussi profond et
habile diplomate que brillant orateur (1).
Le rôle du président de Morlhon, dans son am-
bassade, est apprécié de la môme manière dans
l'Histoire générale du Languedoc.
« Louis XI voyant l'Italie mena ée par le Turc,
(1) M. de Barreau : Documents historiques et généalogi-
ques sur les familles et les hommes remarquables du
llouergue.
— 18—
nomma, au Plessis-les-Tours, en septembre 1478,
des ambassadeurs pour aller auprès du pape
Sixte IVetdes autres princes de l'Italie qui étaient en
guerre, et les solliciter de convenir de la paix, afin
de tourner ensuite leurs armes contre les infidèles.
Le roi choisit, pour cette ambassade, Gui d'Arpa-
jon, -chevalier, vicomte de Lautrec et seigneur
d'Arpajon, son chambellan ; Antoine de Morlhon,
seigneur de Gastelmary, deuxième président au
parlement de Toulouse ; Jean de Morlhon, avocat au
même parlement, et quelques autres.
» Les ambassadeurs, munis d'amples instructions,
se mirent en chemin et arrivèrent à Milan le 27
décembre de l'an 1478. Ils eurent audience de la
duchesse et du duc de Milan, qui entrèrent dans les
vues du roi et approuvèrent toutes ses démarches.
Le président de Morlhon portait la parole, et il en
fit de même partout ailleurs, durant le cours de
celte ambassade.
» On voit dans le procès-verbal qui existe encore
tous les discours que le président de Morlhon, qui
était fort éloquent et plein d'érudition, prononça en
plein consistoire. Du reste, les négociations, qui se
prolongèrent jusqu'à l'année suivante, eurent un
heureux résultat (1). »
(1) Hist. générale du Languedoc, 1. v, p. 165. — LHistoire
— 19 —
Dans des temps beaucoup plus rapprochés de
nous, la famille de Morlhon nous offre encore un
magistrat éloquent, renommé pour son savoir, et
dont il convient sans doute aussi de dire un mot
rapide.
Cet homme distingué était, au siècle dernier,
lieutenant-général, juge-mage et président premier
en la cour présidiale de Toulouse.
On lui doit notamment un éloge très-noblement
écrit du chancelier d'Aguesseau, souvent reprodui
en tête des oeuvres de ce dernier. L'éloquence et la
conscience du magistrat ont rarement parlé un lan-
gage plus élevé, d'une pensée plus juste et d'une
forme plus digne de la pensée.
de France de Garnier donne in extenso les discours pro-
noncés par le président de Morlhon.
V
Mais c'en est assez, c'en est plus même qu'il
n'était peut-être nécessaire, pour montrer par une
rapide excursion à travers les divers âges d'une
famille, quelle place elle a tenue dans la vieille
France, quels mérites et quels services rendus ont
fait son honorable notoriété et conquis à son profit
une illustration réelle.
Nous ne saurions du reste regretter de nous être
laissé entraîner un instant au-delà même du cadre
sévère où nous enserre notre sujet. Si k patrie
n'est pas d'hier, si l'oeuvre de sa grandeur ne fut
pas l'improvisation d'un jour, mais bien le travail
lent et continu des siècles, le travail d'une longue
et souvent douloureuse histoire, si c'est du sang des
— 21 —
aïeux, d'un sang largement prodigué, si c'est de
leurs efforts, comme de leurs vertus, de leur
souffrance et de leurs larmes que notre sol géné-
reusement fécondé a hérité sa puissance, nul à
coup sûr n'a le droit de dédaigner, dans un passé
dont nous sommes tous solidaires, ce qui fit, bien
avant nous, la patrie.
La France nouvelle qui, si elle le veut, aura, elle
aussi, ses gloires éclatantes, n'est pas, il faut le
répéter, le produit d'une génération spontanée. La
France nouvelle a une mère, et qui donc lui dirait
qu'elle ne doit pas honorer sa mère ?
Rien que d'équitable, dès lors, lorsqu'une occa-
sion s'en présente , lorsque nous voulons, par
exemple, rendre justice à une vie qui s'est écoulée
de nos jours, rien que d'équitable à tourner d'abord
un regard vers la source dont elle sort.
Au livre où nous voulons faire revivre le souve-
nir d'un contemporain, une page ne messied pas,
une page sympathique et qui soit en l'honneur des
ancêtres.
D'ailleurs, à s'arrêter un moment pour contem-
pler le labeur patient et implacable du temps, il
y a un attrait mélancolique où celui qui écrit ces li-
gnes s'est complu toujours. Avec ou sans les grands
cataclysmes, par eux surtout, mais encore sans eux,
l'oeuvre de l'effacement, le labeur des destructions.
— 22 —
s'accomplit ; ce qui fut grand s'amoindrit, ce qui fut
nombreux diminue ; ce qui fut éclatant, s'éteint;
ce qui fut vivant, activement et puissamment vi-
vant, meurt. C'est là, dans les vicissitudes humaines,
un spectacle éternellement émouvant.
Tout édifice ne s'élève que pour crouler un jour.
Tout monument est le commencement d'une ruine.
De même, et combien plus visiblement encore ! les
familles de l'homme sont une proie toujours pro-
chaine, assurée à la tombe. Ces races aux branches
multipliées, fût-ce les plus fortes, les plus touffues,
si on peut le dire, les plus vivaces en apparence,
sont nées vassales de la mort; du tronc le plus vi-
goureux, de siècle en siècle, ou de jour en jour,
quelque rameau se détache et disparaît.
C'est ainsi qu'à la fin du siècle dernier, de toutes
ces résidences féodales, successivement ou simul-
tanément possédées par la famille de Morlhon,
édifiées par elle ou par elle acquises en suite de
brillantes alliances, parmi lesquelles, au milieu des
noms de Vezins, de Murât, de Roquefeuil, nous
remarquons particulièrement celui de Montalem-
bert, c'est ainsi que de tous ces châteaux et fiefs
puissants, Morlhon, la vieille forteresse antérieure
au XIIe siècle, est depuis longtemps un vaste amas
de décombres que domine à peine le donjon déca-
pité; Veuzac est un débris; Foissac, une appella-
- 23 —
tion vague et pas même un débris ; de même
Laumière. De Sanvenza, le château gothique aux
puissantes assises, il reste un tronçon de tour; de
Peyrolles et de sa tour, aussi moins qu'un tron-
çon, un pan de murailles et un vigoureux fourré
de ronces, étouffant jusqu'aux lierres.
De La Ronquette, de Mezières, plus rien. De Mu-
rasson, le fier château fort, rudement assailli, rude-
ment défendu, pris et repris encore dans les guerres
de religion, les débris du moins servent à quelque
chose. Plusieurs familles de laboureur ont leur
asile obscur dans les dépendances du château; la
colonie rustique voit s'élancer au-dessus de ses de-
meures deux tourelles blasonnées, deux vestiges
attardés, qui n'ont pas achevé de mourir. Tout le
reste est ruine. Oui, ruine partout ! Combien de
ruines n'est-ce pas là, dont un seul nom évoqué
fait bien souvent en vain chercher la trace, interro-
ger également en vain le souvenir ?
Et de même, de ces branches si nombreuses de
la maison de Morlhon, Morlhon Veuzac, Morlhon
d'Asprières, Morlhon de Laumière, Morlhon de
Sanvenza, Morlhon-d'Auteyrac, Morlhon de Bons-
sac , etc. vers la fin du siècle dernier, un seul
rameau subsistait encore. Le rameau des seigneurs
de la Rozière, de la Branche des Morlhon Laumière,
dans la tige principale et la première d'origine, des
— 24 —
Morlhon Veuzac, en 1799, après les grands orages
de la révolution, le rameau des de la Rosière, seul,
disons-nous, survivait encore, représenté par An--
dré-Etienne-Antoine, né à Villefranche-de-Panat,
le 12 octobre 1753, et par Joseph, son frère, seul
destiné à continuer leur nom.
André-Etienne-Antoine, vicaire-général et offi-
ciai du diocèse de Clermont, avant 1789, devait oc-
cuper plus tard le siège archiépiscopal d'Audi.
Sacré archevêque le 13 juillet 1823, il fut nom-
mé pair de France, au titre de comte, par or-
donnance du 5 novembre 1827, et décéda, entouré
de la vénération publique, le 15 janvier 1828.
Joseph de Morlhon, allié, comme nous l'avons dit
dans l'un des chapitres qui précèdent, avec Adélaïde-
Thérèse Molinier de Lescure, en eut huit enfants
L'aîné de ces enfants fut celui dont nous avons à
écrire la vie, Joseph-Auguste-Vietorin, le vénéré
prélat que la mort, par une brusque surprise, de-
vait frapper sur son siège bien-aimé, en l'arrachant
à la fois à la tendre affection des siens, à la pieuse
gratitude de tout un diocèse.
VI
Nous sommes au commencement du siècle. La
plupart des anciennes et illustres familles de nos
provinces, celles-là mêmes dont les membres ont
pu échapper aux formidables colères de la révolu-
tion, plus ou moins rudement éprouvées dans leur
fortune, cherchent alors, au sein du calme et de la
médiocrité de la vie rurale, à reconstituer autour
de leur demeure un humble patrimoine, en re-
cueillant patiemment quelques débris du grand
naufrage. Le châtelain n'est, le plus souvent, désor-
mais, qu'un modeste propriétaire. Le château se
confond déjà avec la ferme. Les jeunes générations
qui croissent en face de l'inconnu ont à se préparer
pour un avenir tout nouveau, où chacun doit être
avant peu l'artisan de sa propre destinée.
— 26 —
Ainsi en était-il au château de la Rosière. Là comme
ailleurs, les splendeurs seigneuriales n'étaient plus
qu'un douteux souvenir; mais à défaut de l'éclat
des anciens jours, les vertus de famille, les vertus
surtout d'une sainte femme, épouse et mère selon
le coeur de Dieu, suffisaient à conserver au vieux
nom son prestige.
C'est là, au milieu des habitudes de la vie pa-
triarcale, et dans une saine et vivifiante intimité avec
le inonde des champs, c'est sous l'oeil de celle qui
devait tour à tour prodiguer à huit enfants égale-
ment et tendrement aimés, les soins les plus éclairés
et les plus précieuses leçons, c'est sous l'oeil de
madame de Morlhon sa mère, que le jeune Auguste
allait grandir, studieux et bon, intelligent et doux
plus reconnaissant chaque jour de l'amour dont
se sentait comme enveloppé.
Qui dira jamais assez pour quelle part, et ce:
nement la meilleure, la féconde incubatior
exemples donnés à l'enfance est entrée di
formation des vertus de l'homme ?
Pour celui qui eut le bonheur de voir s'épanouir
le germe de la conscience sous la tiède chaleur
des baisers maternels, ne sent-on pas que ce qu'il
y aura de plus doux dans une mâle bonté, ce qu'il
y aura d'attendri dans le dévouement, ce qu'il y
aura d'accessible encore dans une sévérité austère,
— 27 —
tout cela c'est l'écho vivant du passé, ce sont des ré-
miniscences sacrées; c'est la mystérieuse et sublime
hérédité de l'esprit qui transmet à l'enfant aimé
un rayon jailli de l'âme de sa mère.
Et quelle plus douce école pour le coeur, autant
et plus encore que pour l'intelligence ? quel plus
puissant enseignement des hautes notions du devoir,
du labeur obligé, de la lâche que les nécessités de
la vie commandent, que la loi chrétienne sanc-
tionne et fait aimer !
Où comprendrait-on mieux que là, mieux que
dans les joies et les peines simples et salutaires de
la vie des champs, les belles disciplines de la fa-
mille, l'autorité majestueuse du père, le conseil plus
irrésistible encore de la mère, les traditions de cor-
diale hospitalité, l'exemple enfin, le doux et persua-
sif exemple de toutes les charités ?
VII
Voyez ce noble emploi des jours, cette suite m
notone peut-être mais non pas, à coup sûr, san
attrait, cette suite d'oeuvres bienfaisantes à accom-
plir !
Dès avant l'aube, le maître, c'est-à-dire le père,
le chef de la tribu rurale est le premier debout. Il
donne aux serviteurs ses ordres ; il détermine le
service des animaux, proportionnant aux forces de
chacun la peine et l'effort. Plus lard, le travail en
train, quand la sainte et indispensable besogne du
laboureur s'accomplit sous le ciel, le maître appa-
raît de nouveau. Il est là, surveillant sur place ; il
donne à l'un l'encouragement mérité, à l'autre le
stimulant nécessaire, parfois une promesse et par-
— 29 —
fois un reproche non moins respectueusement ac-
cueilli.
Et les heures s'écoulent rapides et fécondes ; et il
ne se peut que dans une existence à ce point con-
forme aux volontés sacrées, il ne se peut que le
regard de l'homme ne s'élève pas souvent vers
l'auteur de tout bien.
Cependant, dans l'intérieur dont elle est la vie,
dont elle est la grâce, le charme et le génie même,
l'épouse, de son côté, se dévoue non moins active-
ment au devoir. Elle a déjà groupé son troupeau
charmant, du plus graud jusqu'au plus petit (le plus
petit passant avant tous les autres); chacun a eu
sa part des matinales caresses, sa part d'un premier
sourire et d'un premier baiser, et, sans retard, tous
ensemble, agenouillés devant l'humble oratoire, ont
pieusement répondu la prière maternelle; puis à
chacun sa page ou son livre, l'étude impose à tous
ses exigences sans rigueur. L'un, penché vers le gros
volume ouvert sur le giron de sa mère, épèle la
vieille Histoire-sainte aux angles enroulés, où sesaî-
nés ont avant lui fait leur première lecture. Les aînés
à leur tour abordent avec un sérieux qui déridera le
père, l'orgueilleux ennui du latin, tandis que les
fillettes essayant leur habileté sur un canevas qui a
déjà cessé d'être irréprochable, jalousent à la plus
grande l'ambitieux honneur de l'aiguille à broder.
- 30 -
Le devoir terminé, les jeux bruyants sur la pe-
louse, les luttes animées, les courses et les haltes
essoufflées sous les grands ombrages, conduisent
bien vite à l'heure du repas.
Le repas, simple et frugal encore dans sa rus-
tique abondance, s'égaie de l'épanouissement de
tous les affectueux sourires, et l'assaisonnement du
plaisir et de l'exercice salutaire qui l'ont précédé
donne à tous les mets un succès égal devant des
appétits avivés par l'air salubre des ce
montagneuses.
Après le repas, la joyeuse nichée, précé
parents, prend capricieusement sa volée'
cours. Dans les cours, des pauvres pour la
connus, assis çà et là sur le banc de pierre
des billots d'arbres récemment, abattus, attendent à
leur tour une part du festin, dont les reliefs abon-
dants leur sont réservés chaque jour.
Dans une familiarité, respectueuse d'un côté,
affectueuse et encourageante de l'autre, mais éga-
lement touchante, contre le don offert, contre le
pain qu'accompagne un bienveillant sourire, l'in-
digent donne par un doux échange une bénédiction
que le ciel ratifie, et dans le sentiment de la famille
chrétienne, ce n'est pas l'indigent, à coup sûr, qui
est le principal obligé.
Puis viennent les longues promenades, et les
— 31 —
leçons vivantes, pour ainsi dire, que donnent à
l'enfance les grands spectacles de la nature, les
mille manifestations de la vie universelle, dans
lesquelles le commentaire du père de famille, com-
mentaire simple, accessible, facile, qui se rompt et
qui se renoue à tous les hasards et suivant les ren-
contres fortuites de la journée, peut montrer à
pas la main de Dieu visible, agissante, créa-
paternelle toujours et semant partout le
t. Ou bien encore la mère, après avoir admis,
e faveur signalée, les plus grands, les plus
i devenir les aides-de-camp de ses bonnes
s'achemine vers la cabane où la vieillesse
ladié réclament un pressant secours,
De la petite caravane, c'est à qui portera le plus
diligemment ou le plus précautionneusement, et le
linge à panser le blessé, et le médicament pour le
fiévreux, le sucre et la fleur desséchée pour la tisane
du valétudinaire, le bouillon et la fiole de vin vieux
pour le convalescent. Alors, au retour de ce pèle-
rinage auprès de toutes les souffrances, la mère
explique à son auditoire charmé, quel honneur
c'est là pour des enfants chrétiens d'avoir été jugés
dignes de secourir ce misérable qui sera peut-être
quelque jour glorieux entre tous, au ciel, et qui
dès à présent sur terre est la chair vivante de Jésus-
Christ.
VIII
On rentre à la maison, les mains vides mais l'âme
joyeuse, le corps fatigué peut-être, mais l'âme lé-
gère. Cependant le soir est venu. Les serviteurs,
lassés du poids du jour, prennent place au dernier
repas. Le repas terminé, la prière en commun réu-
nit serviteurs et maîtres. La mère de famille, au
milieu de son troupeau ainsi accru, élève encore
elle-même la voix, pour rendre, avec les effusions
d'un coeur tout plein de la pensée des autres, une
fervente action de grâces au Créateur.
Sans doute, il peut arriver parfois que des indif-
férents passent à côté d'un pareil spectacle sans en
comprendre la beauté. Quelques-uns entendront
comme un vain bruit, comme un oiseux murmure,
— 33 —
peut-être comme une puérile et routinière expan-
sion, sans but et sans portée, ces pieux élans de
l'âme humaine, exprimant dans un langage com-
pris de tous, exprimant pour toutes les faiblesses,
pour toutes les misères, un souvenir, une sollici-
e, une bienfaisante espérance.
outons cependant ce qu'ils disent en commun,
eurs simples, ces maîtres, ces serviteurs, cette
et tous ses enfants humblement agenouillés
crucifix.
disent, c'est d'abord la plus belle entre
les formules, la plus sainte entre toutes les
prières, la prière tombée, pour l'usage des hommes,
de la bouche d'un Dieu, la prière qui contient tout
en si peu de paroles, tout ce que des enfants peu-
vent demander à leur père :
« Notre Père, qui êtes aux deux que votre
nom soit béni.... que votre volonté soit faite
donnez-nous le pain de chaque jour pardon-
nez-nous comme nous pardonnons..... »
Et pour finir, pour condenser comme dans une
essence le parfum de toutes les charités, quelle est
l'oraison dernière? C'est celle où les bénédictions
de Dieu sont invoquées pour tous, où sont réunis à
la fois, où sont compris dans une même sollicitude
émue, « les parents, les bienfaiteurs, les amis et les
ennemis ; les maîtres, tant spirituels que temporels,
— 34 -
les pauvres, les prisonniers, les affligés, les malades
et les agonisants; les hérétiques, les infidèles... »
Qu'on veuille donc nous le dire, où la fraternité
humaine eut-elle jamais un accent plus tendre, une
effusion plus sympathique, une plus vigilante et
plus généreuse universalité?
Qui donc est oublié, qui donc est négligé dans ce
Mémento pour toutes les souffrances ?
Notre ennemi lui-même, et le méchant lui-même
sauraient-ils se défendre d'un attendrissement su-
bit, s'ils se savaient de la sorte aimés de loin, s'ils
se sentaient de la sorte recommandés, protégés, pa-
tronés devant Dieu par l'innocence qui prie ?
C'est une mère, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus
divinement aimant, qui parle ainsi, qui enseigne
ainsi, qui prêche ainsi la foi, la charité, l'amour
au milieu de ses enfants, c'est-à-dire au milieu de
ce qu'il y a de plus aimé, de ce qu'il doit y avoir de
plus tendre ici-bas? Comprend-on quelque part
quelque chose de plus touchant que ce naïf apos-
tolat? Comment, si l'on y veut bien réfléchir, en
méconnaître le prix? Comment n'en pas deviner la
puissance? Comment, enfin, n'être pas convaincu
que sous ce regard chargé de toutes les forces de
l'amour le plus pur, sous ce regard d'une mère qui
récompensera par un sourire, qui punirait par une
simple larme, comment n'être pas convaincu que
— 35 —
l'enfant fait là le plus sûr, le plus durable appren-
tissage du bien ? et que les ans auront beau s'accu-
les mauvais jours venir, les orages de l'âme
il en restera toujours quelque chose ?
IX
Telle est, dans bien des manoirs obscurs, comme
dans bien des rustiques demeures, pour le salut et
la régénération permanente de notre société, telle est
fréquemment, Dieu merci, dans le château comme
dans la chaumière, la vie normale, la vio de cette
France agricole et chrétienne, la vraie France à
coup sûr, celle en qui se conserve dans sa pureté,
dans sa fierté, dans sa force et son énergie primi-
tives, l'âme de la patrie.
Qu'on ne s'étonne donc pas de nous avoir vu met-
tre ici quelque complaisance à décrire cet aspect
sans éclat, trop souvent ignoré, trop souvent mé-
connu ou dédaigné peut-être, de notre existence
sociale. C'est là, dans le milieu salubre et vivifiant
— 37 —
entre tous, que se développent toujours, sûres de
se rester à tout jamais fidèles à elles-mêmes, les
belles vocations pour le sacerdoce et ses renonce-
ments, pour cette autre carrière, presque égale-
ment vouée au sacrifice, la carrière des camps ;
pour celle, enfin, toujours sévère et faite encore à
bien des abnégations, du labeur rural et de ses
oeuvres, dénuées presque toujours de tout autre en-
couragement que celui de la conscience.
C'est là d'ailleurs, on peut bien l'affirmer, que
le jeune Auguste de Morlhon put imprégner sa
précoce intelligence et son âme pieuse de ce -pre-
mier arôme de toutes les charités dont il conserva
toujours l'enivrement sacré. C'est là qu'il puisa
ces effusions de tendresse chrétienne murmurées
parla voix du coeur à l'oreille de l'enfant, qui'lui
font savourer, pour ainsi dire, comme un second
lait plus bienfaisant encore, les premières leçons
de vertu sur les lèvres souriantes de sa mère.
Plus tard, quand le doux professorat maternel
commença à ne plus suffire, quand il fallut l'assi-
duité et les spécialités d'un enseignement classique
et d'un guide viril, la famille de Morlhon eut l'heu-
reuse fortune de trouver sous la main, comme par
une prévision de la Providence, de trouver tout
auprès, pour continuer l'éducation de ce fils aîné,
l'objet des plus prochains espoirs, un digne et saint
— 38 —
Prêtre dont la haute piété, le caractèie et le talent
ont laissé parmi ceux qui avaient eu le bonheur de
le connnaître, un vif et précieux souvenir.
Le vénérable abbé Jany, dont il est ici question,
proscrit pendant la tourmente révolutionnaire après
avoir refusé le serment qui blessait sa foi, avait dû
chercher un refuge à l'étranger. Mais dès que les
jours meilleurs étaient venus, il avait voulu repren-
dre en hâte l'oeuvre laborieuse du sacerdoce, oeuvre
pour laquelle manquaient alors bien des ouvriers.
Il fut heureux de pouvoir en même temps former
au savoir et confirmer dans la vertu l'adolescent
déjà si bien préparé, en qui il lui devenait bientôt
facile de pressentir une précieuse recrue pour
l'Eglise.
L'élève répondit en effet, d'une merveilleuse ma-
nière, aux efforts de son nouveau maître et, en
1816, après avoir terminé avec un succès marqué
son cours d'études classiques, le jeune de Morlhon,
dont la précoce maturité et la piété constante révé-
laient de jour en jour la vocation plus ferme et plus
définitive, entrait, âgé de dix-sept ans à peine, au
séminaire de Rhodez.
X
Le séminaire de Rhodez répondait par son vieux
renom au renom d'un diocèse toujours exception-
nellement fécond en théologiens, en philosophes,
en penseurs et en orateurs chrétiens du premier
mérite, qui ne semble pas se lasser de produire, et
qui, par une sorte de filiation morale continue,
n'a cessé de donner à l'épiscopat, à l'enseignement
supérieur, à la haute administration ecclésiastique
tant de sujets de haute distinction. Les maîtres
éminents abondaient au séminaire de Rhodez, et
particulièrement en ce moment-là même où cet
établissement venait de recueillir les épaves de
l'émigration, réunissant ainsi, par un heureux
concours, des hommes dont le nom n'est certaine-
ment pas encore oublié du monde religieux.
— 40 —
Parmi ces hommes on peut citer pour la solidité
avérée de leur doctrine et leur forte science, les
abbés Cassagne, Malrieu, Marars, Marty, etc. Ces
dignes vétérans étaient appelés à faire germer de
belles moissons dans les générations nouvelles du
sacerdoce, et leurs leçons allaient promptemen.t
fructifier parmi de nombreux disciples.
Le tout jeune abbé de Morlhon, bientôt distingué
pour son zèle, son aptitude rare, et ses progrès
hors ligne dans l'étude de la théologie, devint
immédiatement l'objet des attentions, des prédilec-
tions et de la sollicitude toute particulière de ces
hommes savants et vertueux dont il devait s'ho-
norer toujours d'avoir été l'élève, et qui devaient
eux-mêmes applaudir de tout coeur à sa rapide
élévation, comme à une éclatante justice.
Ses progrès avaient été si rapides que son âge lui
avait à peine permis de faire un premier pas dans
les ordres lorsqu'il arrivait déjà au terme de l'en-
seignement théologique. Il n'était encore que clerc
minoré quand ses supérieurs jugèrent que la sûreté
de son savoir, la gravité de sa conduite, la sagacité
de son jugement le rendaient capable d'enseigner
les autres. Le jeune séminariste ne tarda pas en
effet à être désigné pour occuper une chaire de
théologie au petit séminaire de Belmont, dans
l'AveyrOn.
— 41 -
Ce professorat tout nouveau eut le plus éclatant
succès, à un tel point que l'abbé de Morlhon vit
plusieurs de ses condisciples, ses aînés pour la
plupart, n'ayant pas entièrement terminé leur
cours au séminaire de Rhodez, venir à Belmont
compléter sous lui leurs études.
On comprend sans doute que là encore le précoce
maître devint l'objet de la sympathie et de l'estime
de tous les professeurs, ses supérieurs en même
temps et ses collègues; parmi ces hommes d'un
sérieux mérite, il en était plusieurs dont le nom
eut dans l'enseignement une autorité considérable
et une réelle célébrité ; nous voulons parler des
abbés Lasbordes, Fonclare et Castelbon. Ceux-là
surent particulièrement apprécier l'avenir réservé
à l'abbé de Morlhon, et leurs clairvoyantes prévi-
sions ne furent pas, en faveur de ce dernier, un
médiocre témoignage.
C'est dès cette époque que les succès et le mérite,
déjà amplement constatés, de l'abbé de Morlhon fu-
rent plusieurs fois signalés d'une façon toute spé-
ciale à son oncle. Ce vieillard, entouré d'une si haute
considération et qui devait être prochainement ap-
pelé au siège archiépiscopal d'Audi, ne pouvai t pas
ne point éprouver le plus vif intérêt pour un fils de
son frère, déjà si visiblement digne de marcher sur
ses propres traces, et pour qui les hommes les plus
—42 —
autorisés d'un clergé éminent ne craignaient pas
de répondre, puisqu'ils lui assignaient avec toute
confiance les tâches les plus importantes.
Cependant, en rendant ainsi des services entière-
ment exceptionnels dans sa position, le jeune abbé
avait franchi successivement plusieurs degrés de
plus dans les ordres, et en prenant aussi, 'rapide-
ment, les divers grades secondaires, il devenait
docteur en théologie à un âge où les plus laborieux
sont bien souvent encore sur les bancs, et non pas
dans la chaire.
Mais les événements allaient lui commander bien-
tôt d'autres activités, une participation plus directe
et plus délicate encore aux oeuvres d'administration
ecclésiastique, en l'enlevant, au milieu de son cours-,
à l'affectueuse estime de ses maîtres et au respect
si volontairement prématuré de ses élèves, restés
pour lui des condisciples aimés.
XI
Après avoir pris possession de l'archevêché
d'Auch, Mgr de Morlhon, oncle, ne voulut pas se
priver du bonheur d'avoir auprès de lui, pour
appui de ses vieux ans et pour consolation dans
l'épreuve des plus grandes responsabilités, le jeune
parent dont le mérite suscitait un éloge à ce point
unanime. L'abbé de Morlhon fut donc appelé dans
le diocèse d'Auch, et c'est là qu'il reçut, des mains
de son oncle, le sous-diaconat et le diaconat. Bien-
tôt après il devait recevoir une consécration plus
émouvante encore.
Ainsi, en effet, plus pénétré chaque jour des im-
menses devoirs, mais aussi de la beauté du sacer-
doce, il toucha enfin à cette solennelle journée où
— 44 —
le lévite achève la dation de soi-même à son Dieu.
Il était prêtre. Et il suffit d'avoir pu comprendre et
par ce qui avait précédé, et par sa vie postérieure
tout entière, quelle idée sévère et grandiose à la
fois il s'était faite du caractère redoutable qui sem-
ble incorporer à l'homme une portion des pouvoirs
divins; il suffit d'avoir pu juger, soit alors, soit
avant, soit, depuis, à quelles hauteurs le sacerdoce
s'élevait dans sa pensée, pour sentir sous quel far-
deau sacré d'émotions plus qu'humaines l'ordina-
tion dut prosterner cette âme.
Prêtre! prêtre partout, et pour toujours! un
sceau indélébile au front! le charbon de feu du
commandement souverain sur la lèvre! l'autorité
inamissible; le pouvoir dont on ne peut plus —le
voulût-on — se dépouiller un seul jour; le pouvoir
de lier et de délier pour le compte de Dieu ! le pou-
voir d'appeler avec tremblement, avec toutes les
stupeurs de l'adoration infinie, d'appeler sur l'au-
tel du plus obscur des temples son Roi, son Créa-
teur, son Maître, le Maître des mondes ! 0 splen-
deur de l'oeuvre sacerdotale! ô faiblesse de l'hommei
à qui échoit cette mission sublime ! L'homme s
petit! la mission si grande ! tant de puissance aux
mains de tant d'infirmité !
Voilà ce que devait se dire, dans la plénitude de
son humilité, dans toutes les vénérations de la foi,
- 45 -
ce jeune homme de vingt-quatre ans qui était prê-
tre et qui avait la notion, la conscience, l'intelli-
gence supérieure de ce que c'est qu'un prêtre.
Et cependant, malgré l'émotion profonde qu'il
puisait dans ce complément définitif de sa destinée
sacerdotale, la volonté doublement respectable pour
lui à laquelle il devait une soumission sans réserve,
la soumission du devoir interprété par le dévoue-
ment, allait l'arracher, malgré ses méfiances exagé-
rées, au recueillement dans lequel il se fût si volon-
tiers complu, pour lui déléguer une part sérieuse,
une part qu'il trouvait bien lourde et bien hâtée
dans les préoccupations et les sollicitudes de l'ad-
ministration diocésaine.
L'archevêque d'Auch, convaincu qu'il ne pouvait
choisir de confident et de collaborateur plus sûr,
plus dévoué, et en même temps plus réellement ha-
bile au bien, par des insistances qui devenaient un
ordre absolu, lui imposait tout-à-coup les délicates
fonctions de secrétaire intime ; le prélat rehaus-
sait en outre bientôt l'autorité de cette position,
en y joignant le titre de chanoine honoraire, et
peu de temps encore après, celui de vicaire-gé-
néral.
A partir de cette époque, par une progression
continue et une sorte d'entraînement de la force
des choses, l'abbé de Morlhon devenait de plus en
— 46 —
plus le centre et l'âme de l'action diocésaine. L'ar-
chevêque, heureux du succès assuré de toutes les
affaires où son neveu mettait la main, une main
toujours pleine de la délicatesse, du tact ou de l'é-
nergie qu'exigeait chaque circonstance; l'arche-
vêque se plaisait à remettre à cette intervention
toujours bienfaisante la solution des questions les
plus graves. Et bientôt aussi le clergé, édifié sur les
grandes aptitudes, sur le zèle, sur les ressources
d'intelligence du jeune grand-vicaire, confiant en
son bon vouloir si ingénieux à bien faire, en sa
droiture sympathique, en son activité si prompte à
ne laisser aucun intérêt en souffrance, le clergé,
disons-nous, prenait et goûtait chaque jour davan-
tage l'habitude de chercher en lui l'interprète bien
inspiré de l'autorité vénérable à laquelle il devait
son mandat.
Ici nous pourrions craindre naturellement de
paraître suspect de quelque exagération, suspect de
donner à nos rapides énonciations le caractère d'une
de ces apologies de parti pris, où un zèle pieux se
plaît à ne montrer que la lumière, et dissimule les
ombres ; nous pourrions craindre de nous laisser
entraîner nous-même aux inexactitudes d'une af-
fectueuse et involontaire partialité, si nous n'avions
sous les yeux une foule de documents qui parlent
bien haut, sans passion que celle d'une justice à