//img.uscri.be/pth/c1d01e94149b589da8ccec666c1feba112c382f6
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Voyage de S.M. Napoléon III en Algérie, contenant l'histoire du séjour de S.M. dans les trois provinces... avec des notices géographiques. (Signé : F. [10 Juillet 1865].)

371 pages
Bastide (Alger). 1865. Algérie (1830-1962). France -- Colonies. In-18.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Voir plus Voir moins

VOYAGE
NAPOLÉON III
EN ALGÉRIE
SE VEND EN ALGÉRIE AUX LIBRAIRIES CI-APRÈS.
BUDA MAUGUIN.
RONE CAUVY.
BOUGIE BIZIOU.
CONSTANTINE. .. ALESSI ET ARNOLET.
MASCARA Vve GILLOT.
MÉDÉA BONIFAY.
MILIANA BIÉ ET GUILLAUME.
MOSTAGANEM. .. Mme GÉRARD.
ORAN MARCHAND.
PHILIPPEVILLE. . CLARA ROUCHAS.
SÉTIF MERCIER.
SIDI-BEL-ABBÈS. ROIDOT.
VOYAGE
DE S. M.
NAPOLÉON III
EN ALGÉRIE
CONTENANT
LA RELATION DU SÉJOUR DE SA MAJESTÉ
DANS LES TROIS PROVINCES
LE TEXTE DES PROCLAMATIONS, DISCOURS, ADRESSES, ETC., ETC.
Qui se rattachent à ce mémorable voyage
AVEC
DES NOTICES HISTORIQUES ET GÉOGRAPHIQUES
ALGER
BASTIDE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
CONSTANTINE
ALESSI et ARNOLET, Imprim.-Libr.
RUE DU PALAIS
PARIS
CHALLAMEL aîné, Libraire-Éditeur.
30, RUE DES BOULANGERS
1865
PREFACE.
L'auteur de ce volume n'a pas prétendu
faire une oeuvre d'imagination ou de style.
Encore moins a-t-il voulu opposer un
système à tant de3 systèmes, ajouter une
solution à tant de solutions que le pro-
blême algérien a eu, de tout temps, le
privilège de faire imaginer.
Il s'est borné à raconter simplement, sin-
cèrement, ce qu'il a vu, ce qu'il a en-
VI
tendu. Là seulement où les impressions
personnelles lui ont fait défaut, il a re-
produit celles des tiers, en s'attachant à
les contrôler les unes par les autres.
Il a pensé, d'ailleurs, que, pour une
oeuvre de ce genre, il importait de se te-
nir en garde contre l'esprit de parti ou
de système; il s'agissait, avant tout, de
rapporter des impressions, d'exposer des
faits, de réunir des documents, en laissant
au lecteur le soin d'en déduire lui-même
les conséquences.
Que si tel ou tel de ces documents parais-
sait n'offrir qu'un intérêt relatif, — il ré-
pondrait que, dans sa pensée, le principal
mérite d'un recueil comme celui-ci doit
consister surtout à être complet. C'est dire
qu'on s'est attaché à ne passer sous si-
lence aucune des manifestations de l'esprit
public, pendant ce mémorable voyage, ap-
pelé à exercer une influence si décisive
VII
sur les destinées de l'Algérie. Chacun
voudra, d'ailleurs, conserver la trace de
la part qu'il a pu prendre à ces démon-
strations ; à un moment donné, chacun
voudra retrouver le récit de tel ou tel
incident, sans être obligé de s'astreindre
à de fastidieuses recherches dans les col-
lections des journaux.
Aussi, bien, rien ne saurait être indif-
férent de ce qui touche à un événement
aussi important que le voyage de l'Empe-
reur Napoléon III dans les parties les plus
reculées de l'Algérie, au milieu de ces
ovations populaires d'un caractère si sai-
sissant, si enthousiaste et parfois si étrange,
dont nous nous sommes efforcé de repro-
duire fidèlement la physionomie.
Nous nous sommes donc laissé dominer
par ce désir d'être complet, au risque de
devenir monotone. ,
VIII
Ce n'est pas cependant que tous les
incidents de ce voyage présentent, aux
yeux de l'auteur, une égale importance.
Il n'a pas laissé que d'entrevoir, çà
et là, quelques points d'un relief plus
nettement accusé, se détachant, en traits
lumineux, sur le fond du tableau.
Si donc, il avait à faire la synthèse
de celte vaste et solennelle Enquête en-
treprise par le Souverain, il en résume-
rait les résultats les plus saillants dans
ces trois noms :
BOUFARIK, — MÉDÉA, — BlSKRA ,
représentant eux-mêmes
Trois races (les Européens, les Arabes,
les Berbères),
Trois régions parallèles ,(le' Tel, les
Hauts-Plateaux, le Sahara),
et Trois climats bien distincts.
IX
A BOUFARIK, c'était la colonisation triom-
phante, l'Européen vainqueur de la fièvre
et du palmier-nain, fier de ses succès, et
s'admirant dans son oeuvre.
Ils étaient là 10,000 colons, — des ou-
vriers de la première heure, de glorieux
survivants de cette armée de pionniers
morts à la peine, dont les ossements ont
comblé les marais, dont les cendres ont
fertilisé les plaines.
L'Empereur était au milieu d'eux ; —
l'Empereur qu'ils avaient, en quelque sorte,
fait juge de leurs travaux et qui voyait,
s'étalant sous ses yeux, leurs moissons
déjà mûres, leurs jardins, leurs vergers,
leurs luxuriantes plantations, jalonnant et
protégeant de leur ombrage le territoire
conquis sur l'inculture.
Le spectacle de cette immense plaine
verdoyante, de cette végétation vigoureuse,
émergeant du fond d'un marais jadis em-
X
pesté, était par lui-même plein d'éloquence.
Visiblement ému, à l'aspect de cette ma-
gnifique affirmation des forces vives de la
colonisation, l'Empereur avait hautement
exprimé son admiration pour cette trans-
formation merveilleuse et, comme pour en
donner, aux yeux de tous, un éclatant té-
moignage, il venait d'attacher, de sa propre
main, la décoration de la Légion-d'Honneur
sur la poitrine de deux colons.
L'Empereur était donc là, seul au milieu
de la foule, sans gardes, sans escorte, en-
touré de colons, encourageant leurs espé-
rances, glorifiant leurs travaux, en commu-
nion intime de sentiments et d'émotions
avec ce peuple, dont les acclamations se
confondaient dans une immense explosion
d'enthousiasme.
On connaît le caractère algérien, ardent
XI
au plaisir, mais dur à la peine, enthousiaste
et mobile, impressionnable au possible,
prompt à l'espérance comme à la crainte.
En ce moment, ce fut comme l'effet
d'une commotion électrique : toutes les
âmes vibraient à l'unisson ; la joie débordait
de tous les coeurs, — une joie éclatante,
communicative, tenant du délire.
C'était là une scène pleine de grandeur
et bien faite pour produire une profonde
impression sur l'esprit du Souverain....
A MÉDÉA, c'est autre chose :
Peu ou point de colons proprement dits ;
seulement des industriels, des commer-
çants ;
Mais, en revanche, les spahis et les
goums sont là, réunis au nombre de 5 ou
6,000.
XII
Voici d'abord les spahis, avec leurs selles
à dossier, leurs larges manteaux rouges,
leurs haïks serrés autour de la tête. Vien-
nent ensuite les goums — les goums de
Titteri, — le fusil au poing et montant leurs
incomparables chevaux caparaçonnés de
housses éclatantes, précédés de leur mu-
sique stridente et de leurs enseignes mul-
ticolores. En tête, sont les caïds, vêtus de
leurs burnous écarlates. Puis, vient le flot
des cavaliers. Ils s'avancent bruyamment,
en rangs pressés et tumultueux. Les voilà
qui passent, comme un torrent, sous la fe-
nêtre d'où l'Empereur les regarde défiler.
Ils saluent le Sultan; les bras s'agitent,
les bannières s'inclinent, le cliquetis des
armes redouble; des clameurs étranges,
des cris gutturaux retentissent, les che-
vaux se cabrent, les rangs se confondent...
Puis, ils s'éloignent et disparaissent comme
une apparition fantastique.
xm
Spectateur inaperçu et. perdu dans la
foule, ils nous a été donné d'assister à cet
imposant défilé et il nous a vivement im-
pressionné.
Tandis que le regard de l'Empereur
s'attachait fixement sur cette immense va-
gue humaine, roulant, à ses pieds, ses
flots sans cesse renouvelés, sa physionomie
a revêtu brusquement une expression de
grave et profonde méditation. Sa pensée, se
repliant, en quelque sorte, sur elle-même,
a paru s'absorber dans la contemplation
d'une idée intérieure.
Quels projets ont alors agité cet esprit
habitué aux larges conceptions? — Quels
plans l'Empereur a-t-il ébauchés pour la
régénération de ce peuple de guerriers,
amoureux de la poudre et du bruit des
armes, habitués aux privations, sobres,
XIV
hospitaliers ; en un mot, capables des plus
grandes choses et-, en même temps, acces-
sibles aux plus redoutables passions, élé-
ment de force et de puissance militaire
ou instrument de désordre et d'aveugle
destruction, susceptibles enfin de tous les
entraînements, héros aujourd'hui, demain
coupeurs de têtes ?
Nous ne saurions le dire; mais il est
des heures solennelles, où les grandes
pensées descendent dans les coeurs et illu-
minent les intelligences, et nous croyons
que, là comme à Boufarik, des résolutions
décisives ont dû germer dans l'esprit de
l'Empereur.
Au voyage de BISKRA se rattachent des
impressions d'un autre ordre. La question
de l'occupation des points extrêmes du Sud
a dû naturellement s'y poser.
XV
Mais, en présence du spectacle gran-
diose dont nous essayons ailleurs de donner
une idée, l'imagination réclamait ses droits
et la poésie du désert, avec ses éblouisse-
ments et ses mirages, devait l'emporter sur
les préoccupations de la politique.
C'est la partie en quelque sorte artisti-
que du Voyage et les impressions qu'elle
a éveillées, ont été assez vives, assez vi-
siblement ressenties pour que nous nous
soyons cru autorisé à y insister et à les
classer au nombre des incidents les plus
intéressants du voyage impérial.
F.
Alger, le 10 juillet 1865.
VOYAGE
DE S. M.
L'EMPEREUR NAPOLÉON III
EN ALGERIE
Depuis longtemps l'Algérie faisait reposer ses
espérances sur la réalisation d'un événement qui,
sans cesse annoncé, aussitôt démenti, semblait
toujours à la veille de s'accomplir, en dépit de
toutes les difficultés.
Cet état d'anxieuse attente durait depuis plu-
sieurs mois déjà, lorsqu'enfin on put lire dans
le Moniteur universel du 30 avril 1865. l'entre-
filet suivant, qui excita, d'un bout à l'autre de
l'Algérie, un immense tressaillement de joie.
« L'Empereur est parti ce matin 29 avril, à
huit heures du matin pour son voyage d'Algérie,
accompagné du général de division Fleury, séna-
teur, son premier écuyer; du général Castet-
nau, du colonel comte Reille, ses aides-de-camp ;
du capitaine de Ligniville et du comte d'Es-
peuilles, ses officiers d'ordonnance ; de M. F. Pié-
tri, son secrétaire particulier, et de M. le baron
Corvisart, médecin ordinaire de Sa Majesté.
« Le Prince Impérial a conduit Sa Majesté
jusqu'à la gare de Lyon.
« S. M. l'Impératrice a accompagné l'Empe-
reur jusqu'à Fontainebleau. »
Le lendemain, le même journal venait con-
firmer, sous une autre forme, cette grande
nouvelle, en publiant, dans sa partie officielle,
les lettres patentes dont nous donnons ci-après
la teneur :
« NAPOLÉON,
« Par la grâce de Dieu et la volonté nationale,
« Empereur des Français,
« A tous présents et à venir, salut :
" Voulant donner à Notre bien-aimée Epouse
l'Impératrice, des marques de la haute confiance
3
que Nous avons en Elle ; attendu que Nous som-
mes dans l'intention de Nous rendre en Algérie,
et qu'il est nécessaire que, pendant Notre ab-
sence , les affaires de l'État n'éprouvent aucun
retard, Nous conférons, par ces présentes, à
Notre bien-aimée Épouse, l'Impératrice, le titre
de Régente pour en exercer les fonctions, pen-
dant notre absence, en conformité de Nos ins-
tructions et de Nos ordres, tels que Nous les
aurons fait connaître dans l'ordre général de
service que nous aurons établi et qui sera trans-
crit sur le Livre d'État.
« Entendons qu'il soit donné connaissance à
Nos Ministres et aux Membres du Conseil privé
desdits ordres et instructions, et qu'en aucun cas
l'Impératrice ne puisse s'écarter de leur teneur
dans l'exercice des fonctions de Régente.
« Voulons que l'Impératrice préside en Notre
nom le Conseil des Ministres et le Conseil privé,
toutefois, Notre intention n'est point que l'Im-
pératrice Régente puisse autoriser par sa signa-
ture la promulgation d'aucun sénatus-consulte,
ni d'aucune loi de l'État, autres que ceux qui
sont actuellement pendants devant le Sénat, le
Corps législatif et le Conseil d'État, Nous réfé-
rant à cet égard au contenu des ordres et ins-
tructions mentionnés ci-dessus.
« Mandons à Notre Ministre d'État de donner
communication des présentes lettres patentes au
4
Sénat, qui les fera transcrire sur ses registres,
et à Notre garde des sceaux, Ministre de la jus-
tice et des cultes, de les faire publier au Bul-
letin des lois.
« Donné au Palais des Tuileries, le 26
avril 1865.
« NAPOLÉON. »
Par l'Empereur :
Le Ministre d'État,
E. ROUHER. »
A peine la bonne nouvelle avait-elle eu le
temps de se répandre dans la population, que
les habitants d'Alger voyaient entrer clans leur
port la corvette à vapeur la Reine Hortense (1),
(1) Parmi les personnes faisant partie de la suite de
Sa Majesté l'Empereur, et qui se trouvaient à bord de la
Reine-Horiense, nous devons citer M. Gudin, peintre
de marine.
M. Gudin est presque un Algérien par ses travaux ;
c'est à lui qu'on doit Un coup de vent dans la rade
d'Alger et l'Explosion du fort l'Empereur près d'Alger,
deux des oeuvres les plus justement appréciées de la
peinture française.
M. Gudin devait, quelques jours après, commencer la
belle série de croquis qu'il a recueillis, par une esquisse
du débarquement de Sa Majesté dans le port d'Alger,
que le boulevard de l'Impératrice encadre aujourd'hui
d'une manière si grandiose et si monumentale.
Nous devons citer également M. Durand-Brager, un
5
précédant l'escadre d'évolutions désignée pour
accompagner S. M. l'Empereur à Alger.
Cette escadre, placée sous le commandement
supérieur de M. le Vice-amiral Comte Bouet-
Villaumez, était composée ainsi qu'il suit :
SOLFÉBINO , — vaisseau cuirassé à vapeur ,
commandé par M. Robinet de Plas, capitaine de
vaisseau, 1000 chevaux, 786 hommes, 52 ca-
nons.
LA PROVENCE , — frégate cuirassée à vapeur,
commandée par M. de Surville, capitaine de
vaisseau, 1,000 chevaux, 580 hommes, 34 ca-
nons.
LA COURONNE, — frégate cuirassée à vapeur,
commandée par M. de Rosencoat, capitaine de
vaisseau, 900 chevaux, 747 hommes, 36 ca-
nons.
LA NORMANDIE, — frégate cuirassée à vapeur,
commandée par M. Dangeville, capitaine de
des élèves de M. Gudin, embarqué à bord de la Nor-
mandie. M. Durand-Brager a recueilli, de son côté, de
nombreux croquis qui se convertiront prochainement
en toiles dignes de son talent.
6
vaisseau, 900 chevaux, 609 hommes, 28 ca-
nons.
LA GLOIRE , — frégate cuirassée à vapeur,
commandée par M. Miquel de Riu, capitaine de
vaisseau, 900 chevaux, 569 hommes, 34 ca-
nons.
L'INVINCIBLE , — frégate à vapeur cuirassée,
commandée par M. Chevalier , capitaine de
vaisseau, 900 chevaux, 570 hommes, 32 ca-
nons.
L'AIGLE, yacht à vapeur, commandé par
M. le contre-amiral de Dompierre d'Hornoy,
monté par 109 hommes d'équipage et de la force
de 200 chevaux, portait au grand mât le Pa-
villon Impérial.
ARRIVÉE DE S. M. L'EMPEREUR
A ALGER
Le mercredi, 3 mai, dès 5 heures 1/2 du
matin, une salve d'artillerie annonçait que l'es-
cadre d'évolutions, escortant le yacht impérial,
était en vue du port d'Alger.
Un quart d'heure après, l' Aigle, entièrement
pavoisé, faisait son entrée dans le port, au
bruit d'une nouvelle salve d'artillerie et aux
acclamations des équipages de tous les bâtiments
sur rade.
8
Autour du kiosque préparé sur le quai pour
recevoir le Souverain, se trouvaient déjà réunis
M. le Général de division Desvaux, Sous-
Gouverneur, le Conseil de Gouvernement, les
diverses autorités civiles et militaires, MM. les
Consuls des puissances étrangères, la magistra-
ture en robe, les corps constitués, les chefs et
employés supérieurs des Services administratifs,
les membres du Conseil général, les Chambres
consultatives d'agriculture et de commerce, un
grand nombre de maires, d'adjoints et de con-
seillers municipaux des communes des arron-
dissements d'Alger et de Blidah , la Société
impériale d'Agriculture ; les principaux chefs
indigènes de la province.
Les médaillés de Sainte Hélène occupaient
la place spéciale qui leur avait été réservée.
On remarquait également un nombre consi-
dérable de membres des Sociétés de secours
mutuels, qui étaient venus, bannière en tête,
s'échelonner sur le parcours du cortège impé-
rial.
A sept heures et demie, Sa Majesté montait
sur le pont de l' Aigle; Elle était acclamée de
nouveau par tous les équipages des navires et
par ceux de l'escadre , dont chaque bâtiment se
pavoisait à son entrée dans le port.
A 7 heures 3/4 , Sa Majesté débarquait sur le
quai d'Alger, accompagnée de S. A. le Prince
Murat, qui était allé La saluer à bord du yacht
impérial, de S. Exc. le Maréchal de Mac-Manon,
Duc de Magenta, Gouverneur général de l'Al-
gérie, qui s'était porté à sa rencontre, de M. le
général de division Fleury, sénateur, son premier
écuyer, de M. le général Castelnau , et des au-
tres personnes faisant partie de la Maison de
l'Empereur.
Un immense cri de Vive l' Empereur ! sorti de
toutes les poitrines, saluait Sa Majesté au mo-
ment où Elle posait le pied sur le sol algérien.
M. Sarlande, Maire d'Alger, à la tête du
Conseil municipal, après avoir présenté à l'Em-
pereur les clefs de la ville, lui adressait le dis-
cours suivant :
SIRE,
« Je viens présenter à Votre Majesté les clefs
de la ville d'Alger.
10
« Permettez-moi, Sire, de lui offrir en même
temps l'hommage du respectueux dévoûment de
ses habitants.
« Que Votre Majesté daigne porter les yeux
sur cette foule accourue à sa rencontre : la joie
peinte sur tous les visages, l'enthousiasme qui
anime tous les regards, les acclamations de tout
un peuple avide de voir son Souverain, Lui di-
ront, plus éloquemment que je ne saurais le
faire, combien la ville d'Alger est heureuse et
fière de posséder l'Empereur dans ses murs.
« La visite d'un Souverain est toujours une
haute laveur. Celle de Votre Majesté est plus
qu'une faveur, elle est un bienfait, et la recon-
naissance est une des vertus algériennes.
« Il y a cinq ans, Votre Majesté, Sire, nous
a laissé pour consolation de son trop prompt
départ, l'espérance d'un retour prochain. Depuis
lors, nos regards n'ont point quitté l'autre
rivage, et nous avons appelé de tous nos voeux
le retour espéré.
« Vous êtes revenu, Sire, nous en remercions
Votre Majesté avec toute l'effusion de nos
coeurs.
« La Providence, qui règle le sort des Empi-
res, avait marqué le jour où la France glorieuse
reprendrait parmi les nations le rang qu'elle lui
a assigné.
« Ce jour est venu a son temps.
11
« Le jour où l'Algérie doit occuper sa place
dans le monde est également marqué.
« Votre Majesté a traversé les mers pour poser
les bases de sa grandeur future.
« Le jour providentiel est arrivé aussi pour
nous. »
L'Empereur a répondu :
« Qu'il était heureux de se retrouver sur
« cette terre à jamais française. Des circons-
« tances malheureuses L'avaient empêché, il y
« a cinq ans, de voir comme Il le désirait, ce
« beau pays. Mais Il avait promis de revenir et
« Il revenait.
« Quant à ces hommes courageux qui sont,
« venus apporter dans cette nouvelle France
« le progrès et la civilisation, ils doivent avoir
« confiance, et toutes ses sympathies leur sont
« assurées. »
Au surplus, a daigné ajouter Sa Majesté :
« J'ai, dès à présent, la satisfaction de leur
« annoncer qu'une puissante compagnie se
« propose de faire ici de grandes choses, ou plu-
« tôt de continuer les grandes choses qui y
" ont été commencées. »
12
De vives accclamations, plusieurs fois répétées,
ont répondu à ces généreuses paroles
Sa Majesté est ensuite montée à cheval, ayant
à sa gauche S. Exc. le Maréchal Gouverneur
Général, et suivie d'un nombreux et brillant
état-Major.
Le cortège allait au pas.
La milice et les différents corps de troupes
de la garnison formaient la haie, sur le parcours
du cortège, à partir du quai jusqu'au palais du
Gouvernement.
Depuis le pied de la rampe du boulevard
jusque sur la place du Gouvernement, s'éche-
lonnaient, en rangs pressés, les élèves du Lycée
impérial, du Collège impérial arabe-français, et
des milliers d'enfants appartenant aux écoles
communales et privées, portant des banderolles
et faisant entendre, sur le passage de l'Empe-
reur, de vives acclamations, que Sa Majesté a
daigné accueillir avec une bonté toute particu-
lière.
Une foule innombrable se pressait sur toute
l'étendue de la place et dans les rues qui y
débouchent, sur le Boulevard et dans ses gale-
13
ries, sur les terrasses de la mosquée et des mai-
sons avoisinantes.
Les fenêtres et les balcons, pavoises aux
couleurs nationales, étaient garnis de dames en
brillantes toilettes.
Arrivée devant la cathédrale, Sa Majesté a mis
pied à terre et a gravi les marches du parvis,
où l'attendait Mgr l'Évêque revêtu des ornements
pontificaux et entouré de tout son clergé.
Après la présentation de l'eau bénite et de
l'encens, Mgr Pavy s'est exprimé ainsi :
« SIRE,
« L'Évêque et le clergé d'Alger ont l'honneur
et sont heureux de présenter à Votre Majesté
leurs plus respectueux hommages.
« Il y a bientôt cinq ans, vous preniez per-
sonnellement, au nom de l'Empire, possession
d'une terre proclamée depuis longtemps à ja-
mais française; et, tandis que, au dehors de cette
enceinte, l'enthousiasme des populations vous
saluait de ses démonstrations les plus ardentes,
ici, la Religion vous offrait une gratitude, un
encens , une prière qu'elle était heureuse de
partager entre vous, Sire, et Sa Majesté l'Impé-
ratrice.
" Aujourd'hui, par un retour inespéré, vous
venez étudier de plus près encore, et clans les
trois provinces, le problème de notre situation,
nos travaux, nos besoins, nos aspirations ; en un
mot, toutes les conditions de la prospérité reli-
gieuse et matérielle de l'Algérie. Quel souverain
se proposa jamais une pareille tâche ? Et qui ne
serait ému d'une telle sollicitude, se dégageant,
par un long et pénible voyage, de tant de pré-
occupations d'un ordre supérieur ?
« Déjà, Sire, vous nous aviez donné, par la
nomination d'un illustre Maréchal, la preuve de
votre entier dévouement à nos intérêts du pré-
sent et de l'avenir; vous mettez le comble à ce
haut témoignage d'une bienveillance non sus-
pecte, en faisant rayonner une seconde fois, au
sommet de nos plus légitimes espérances, un
sceptre également décoré de l'olivier de la paix,
du laurier de la victoire et de celui des lettres.
« Aussi, tout en remerciant Votre Majesté,
demandons-nous au Tout-Puissant de la couvrir
de sa protection souveraine et de répandre, en
notre faveur, sur Elle, un rayon de son infaillible
sagesse.
« Grâce à Dieu, grâce à Vous, Sire, nous ver-
rons bientôt de nos yeux le libre et complet épa-
nouissement de la Colonie. Plus confiant que
jamais dans son avenir, le colon dilatera joyeu-
sement ses entreprises, son travail et sa modeste
15
fortune; désabusé du.jeu sanglant des insurrec-
tions, l'indigène trouvera dans une soumission
honorable, dans le partage de la fraternité civi-
que, en attendant celui de la fraternité religieuse,
et dans la paisible jouissance de sa propriété,
désormais incommutable, les plus fortes garan-
ties de sa sécurité ; la Religion, enfin, voyant son
doux empire s'accroître, ses enfants se multi-
plier, ses temples devenir moins indignes du
Dieu qu'elle adore, le siège d'Augustin se re-
dresser peut-être à Constantine; et, à Oran, se
couronner l'oeuvre sainte de Ximénès, tressail-
lera d'une reconnaissance égale à sa joie.
« Il est doux, Sire, de faire bénir son nom par
les hommes ! Combien ne l'est-il pas davantage
de le faire bénir par le Ciel ! ! !
Sa Majesté a daigné répondre dans ces termes
à l'allocution épiscopale:
« C'est à moi de remercier le clergé de l'Algé-
« rie et vous, Monseigneur, de tout le bien que
« vous faites ici depuis longtemps, car, dans les
« pays lointains surtout, la Religion seule répand
" la véritable civilisation. Aussi je compte beau-
« coup sur vos prières ; elles me porteront bon-
« heur, ainsi qu'à la Colonie. »
16
Après le Te Deum, Sa Majesté est entrée au pa-
lais du Gouvernement, toujours suivie des accla-
mations de la foule, et les réceptions officielles
ont eu lieu immédiatement.
M. Pierrey, Premier Président de la Cour impé-
riale, a adressé à Sa Majesté le discours suivant :
« SIRE,
« Il y aura seize ans bientôt, le Prince que
déjà les acclamations de la France se disposaient
à faire Empereur, parlant dans une solennité
judiciaire de la magistrature, disait :
« Il est consolant de songer qu'en dehors des
" passions politiques et des agitations de la so-
« ciété, il existe un corps d'hommes n'ayant
« d'autre guide que leur conscience, d'autre
« passion que le bien, d'autre but que de faire
« régner la justice. »
« Ces paroles, Sire , votre Cour impériale
d'Alger emploie ses efforts de chaque jour à en
mériter l'application. Dans l'accomplissement
de sa tâche, elle n'a d'inspiratrice que sa con-
science, de visée que le bien public, de mobile
et de but que la justice.
« Qu'il me soit permis, toutefois. de le dire
à Votre Majesté : étrangers aux agitations de la
politique, nous ne le sommes pas, nous ne
17
saurions l'être, aux sentiments civiques : Il en
est un qui, chaque jour, grandit en nous et pé-
nètre plus profondément nos coeurs , c'est celui
du respect et du dévouement, de la fidélité et de
l'admiration pour le Souverain qui a fait la
France si grande et si prospère, si glorieuse dans
la guerre, si sagement progressive dans les
oeuvres de la paix.
« Votre Majesté revient sur cette terre, qui est
la France aussi, pour étudier ses ressources et
ses besoins, ce qu'elle a été, ce qu'elle est, et ce
qu'elle peut devenir. Grands problêmes, dignes
de l'Auguste explorateur qui a voulu en chercher
sur place la solution ! Sire, Votre Majesté verra
et entendra, puis sa haute et toujours sereine
intelligence jugera. Ces garanties nous suffisent;
elles assurent entière justice aux efforts du pas-
sé, à l'oeuvre accomplie par la vaillance de notre
armée, par les hardis labeurs de nos colons, par
les glorieuses mains auxquelles a été confié suc-
cessivement et auxquelles est confié aujourd'hui
le gouvernement du pays.
La civilisation ne procède pas par bonds;
« elle suit une marche plus ou moins prompte,
« mais toujours régulière et graduée. »
« Cette haute et philosophique pensée est de
Vous, Sire ! C'est d'elle que s'inspireront les
18
actes de Votre Majesté pour la graduelle assimi-
lation des races juxta-posêes sur cette terre, pour
leur fusion à venir dans une même nationa-
lité.
« Aux esprits impatients qui veulent devancer
l'heure des opportunes réformes, Napoléon ler
avait répondu déjà : « On ne détruit que ce
« que l'on remplace. » Napoléon III leur a
répondu à son tour et avec plus de justesse en-
core : « On ne détruit sans retour que ce que
« l'on remplace avantageusement. »
« Aux esprits disposés à semer l'antagonisme,
Votre Majesté a fait cette autre et généreuse
réponse : « L'idée napoléonienne ne procède
« pas par exclusion, mais par réconciliation ;
«. elle réunit, au lieu de diviser. »
« Concilier et réunir, faire la conquête des
esprits après la conquête du sol : voilà le grand
oeuvre à réaliser dans ce pays. La Magistrature
de l'Algérie y coopère et continuera d'y coopérer
de tous ses efforts. Chargée de distribuer la jus-
tice aux Indigènes, elle sème d'une main pru-
dente les germes de perfectionnement moral, se
gardant, avec le même soin, des trop hâtives
innovations et des assoupissements de l'immo-
bilité. »
« L'empressement chaque jour plus marqué
des populations musulmanes vers nos prétoires
nous est, Sire, la preuve que nous atteignons
19
le but de notre ambition la plus chère, celle de
faire aimer la justice que nous rendons au nom
de l'Empereur. »
L'Empereur a daigné approuver cette manière
élevée de comprendre la mission de la Magistra-
ture. Il a remercié la Cour de ses persévérants
efforts pour faire aimer la justice dans ce pays
que, Lui aussi, appelle la France, et où son
séjour apportera, Il l'espère, quelques bien-
faits.
M. le Préfet d'Alger a présenté ensuite à Sa
Majesté les membres présents du Conseil général
de la province.
Après avoir rappelé en quelques mots les ex-
cellents services rendus par celte institution et
ceux que garantissent pour l'avenir le bon es-
prit qui anime ses délibérations, il a fait res-
sortir la parfaite entente qui règne entre les
membres de diverses origines composant ce corps
délibérant.
M. le Préfet a ajouté « que le Conseil appor-
tait dans la mission qu'il tient de l'Empereur,
20
un dévouement absolu et consciencieux ; — que
ses membres comprenaient ainsi Ses bienveillan-
tes intentions pour l'Algérie : développement de
la colonisation, assimilation progressive des in-
digènes à la civilisation européenne et protection
de leurs droits ; — que, dans la sphère d'attri-
butions du Conseil, il s'appliquait à se pénétrer
de la pensée souveraine et à la réaliser ; — mais
que la pauvreté de budget provincial paralysait
ses efforts, en retardant la création de ces tra-
vaux, de ces améliorations, qui hâtent la marche
du progrès et en sont le complément indispen-
sable.
M. le Préfet a appelé sur cette situation la sol-
licitude Impériale; et il a terminé en priant
Sa Majesté de vouloir bien être convaincue que
le Conseil, dans l'avenir comme dans le passé,
saurait se montrer digne de la haute confiance,
dont il a été honoré, par sa fidélité, ainsi que
par son attachement à ses devoirs. »
Sa Majesté a daigné accueillir ces paroles avec
intérêt.
M. Arnould, au nom de la Société Impériale
21
d'Agriculture, a ensuite adressé à Sa Majesté les
paroles suivantes :
" SIRE,
« J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté
la Société d'Agriculture d'Alger, à laquelle l'Em-
pereur a donné une haute marque d'encourage-
ment en l'élevant au titre de Société impé-
riale.
« Dans les siècles derniers, les populations,
lorsqu'elles sentaient un malaise, disaient : « Si
le roi savait ! » Nous tous, colons de l'Algérie,
alors que nous étions parfois accusés d'impuis-
sance, nous ne cessions de nous dire : « Ah ! si
l'Empereur voyait ! »
« C'est donc avec une profonde émotion qu'est
acclamée la présence de Votre Majesté parmi
nous.
« Sire, pendant ce voyage, nous solliciterons
de l'Empereur, une audience, afin que quelques-
uns d'entre nous puissent lui exposer respec-
tueusement nos besoins et nos aspirations.
« Nous comprenons, du reste, que la coloni-
sation européenne, dont le large développement
doit donner à l'Algérie la richesse et la force,
doit avoir pour corollaire indispensable le bien-
être des indigènes. C'est la réunion des efforts
des deux races, dans les travaux de la paix, qui
22
permettra à l'Algérie d'apporter à la France un
surcroît de grandeur et de puissance, en retour
des sacrifices que la mère-patrie a faits pour la
Colonie, et nous n'oublions pas que cette grande
oeuvre aura été préparée, puis assurée par notre
glorieuse armée. »
Sa Majesté a daigné accueillir avec bienveil-
lance l'expression de ces voeux et répondre
qu'Elle recevrait volontiers la Société Impériale
d'Agriculture.
Au nombre des autres personnes qui ont, eu
l'honneur d'être présentées à Sa Majesté, nous
devons mentionner le Président de la Société
de secours mutuels la Famille, M. Robe, con-
duisant une députation composée de plusieurs
sociétaires, dont deux membres indigènes, un
musulman et un israélite.
Sa Majesté a daigné manifester à cette dépu-
tation l'intérêt tout particulier qu'elle porte au
développement de la mutualité, en ajoutant:
« les visites commes les vôtres sont celles que je
préfère. »
23
En même temps que ces réceptions officielles
avaient lieu, la population s'entretenait des di-
vers incidents parvenus à sa connaissance. On
racontait qu'au moment où Sa Majesté quittait
le yacht impérial pour se rendre à terre, Elle
avait remarqué un grand nombre de barques
surchargées de curieux, hommes, femmes et
enfants, et qui formaient un demi-cercle sur son
passage.
Sa Majesté, avec une gracieuse bienveillance,
avait fait dévier la marche du canot impérial
pour saluer la population embarquée sur cette
flottille, et dont les acclamations n'ont cessé
de La suivre, jusqu'au moment de son arrivée
à quai.
Les paroles si encourageantes prononcées par
l'Empereur, en réponse à l'allocution de M. le
Maire d'Alger, répétées par ceux qui avaient eu
le bonheur de les entendre, s'étaient rapidement
propagées dans le public, et avaient donné un
aliment nouveau à l'enthousiasme qui s'était
manifesté avec un élan si spontané, au moment
du débarquement de Sa Majesté.
Ces paroles confirmaient toutes les espérances
24
que l'Algérie avait fondées sur ce second voyage
de l'Empereur, dans ce pays, qu'il se plaisait
lui-même à appeler du nom de nouvelle France.
Dans la soirée, vers sept heures. Sa Majesté,
accompagnée seulement de deux aides-de-camp,
s'est promenée à pied dans les principales rues
de la ville et sur la place du Gouvernement.
La foule se pressait partout sur le passage de
l'Empereur; des cris enthousiastes se faisaient
entendre; l'ivresse était à son comble, et les ac-
clamations n'ont cessé de se faire entendre qu'a-
près la rentrée de Sa Majesté au Palais du Gou-
vernement.
Nous avons déjà dit. que la substance des pa-
roles prononcées par l'Empereur, en réponse au
discours de M. le Maire d'Alger, s'était commu-
niquée de bouche en bouche avec une rapidité
en quelque sorte électrique.
Une joie bruyante, une animation extraordi-
naire régnaient dans toute la ville.
Dans la soirée les maisons , brillamment pa-
voisées aux couleurs nationales, s'illuminent
25
spontanément et la ville présente bientôt un
aspect véritablement féerique.
La place du Gouvernement offre un coup-
d'oeil merveilleux : les illuminations, les pavil-
lons, les oriflammes et les verres de couleurs
donnent un aspect grandiose aux maisons envi-
ronnantes.
La mosquée de la Pêcherie, surtout, attire les
regards par la manière originale et gracieuse à
la fois dont elle est éclairée. C'est un spectacle
prestigieux, et toute la population se presse
pour le contempler.
Les navires de l'escadre ont allumé tous leurs
fanaux, et, pour compléter le tableau, on aper-
çoit au loin d'immenses feux de joie allumés
spontanément par les populations de la Maison-
Carrée, de la Rassauta et du Fort-de-l'Eau, sur
une étendue de plusieurs kilomètres le long du
littoral, entre l'embouchure de l'Harrach et le
cap Matifou.
Les deux trophées d'armes élevés par le ser-
vice de l'artillerie sur le boulevard de l'Impé-
ratrice, en face la Bosa, sont illuminés et exci-
tent une admiration générale.
Chacun de ces trophées se compose d'une
26
pyramide formée au moyen de trois grands ca-
nons dressés sur un massif en maçonnerie, sup-
portant également trois canons de campagne
montés sur leurs affûts et borné, aux quatre
angles, par quatre canons dont la gueule repose
sur le sol.
Chaque pyramide est couronnée par une
colonne cannelée formée à l'aide de mousquetons
et rehaussée de divers attributs militaires dis-
posés avec un goût tout particulier.
En face du pan coupé de la belle maison Lesca,
on admire également différents trophées d'armes,
tels que: un Globe surmonté du Soleil, deux
palmiers, une croix d'honneur et une médaille
militaire, le tout exécuté par le service de l'ar-
tillerie avec un soin et un art accomplis.
Parmi les inscriptions ressortant sur les trans-
parents disposés devant les maisons particulières,
principalement sur le boulevard de l'Impéra-
trice, on remarque celles-ci: — 1860-1865, —
L'Algérie régénérée; — Dieu protége l'Empe-
reur! — Vive le Prince Impérial, Roi d'Algérie!
— D'autres reproduisent en lettres de feu le
triple vivat qui s'est constamment fait entendre
27
sur le passage de Sa Majesté : Vive l'Empereur !
Vive l'Impératrice! Vive le Prince Impérial!
Dans la soirée, les journaux d'Alger publiaient
un supplément pour porter à la connaissance
des habitants la proclamation suivante qui ex-
cite partout des transports d'enthousiasme :
L'EMPEREUR
AUX HABITANTS DE L'ALGÉRIE.
" Je viens au milieu de vous pour connaître
« par moi-même vos intérêts , seconder vos
« efforts, vous assurer que la protection de la
« Métropola ne vous manquera pas.
" Vous luttez avec énergie depuis longtemps
« contre deux obstacles redoutables : une nature
« vierge et un peuple guerrier ; mais de meil-
« leurs jours s'annoncent. D'un côté, des sociétés
« particulières vont, par leur industrie et leurs
« capitaux, développer les richesses du sol, et, de
« l'autre, les Arabes, contenus et éclairés sur nos
« intentions bienveillantes, ne pourront plus
« troubler la tranquillité du pays.
Ayez donc foi dans l'avenir ; attachez-vous à
28
« la terre que vous cultivez, comme à une nou-
« velle patrie, et traitez les Arabes, au milieu
« desquels vous devez vivre, comme des compa-
« triotes.
" Nous devons être les maîtres, parce que nous
« sommes les plus civilisés ; nous devons être
« généreux, parce que nous sommes les plus
« forts. Justifions enfin, sans cesse, l'acte glo-
« rieux de l'un de mes prédécesseurs qui, fai-
« sant planter, il y a trente-cinq ans, sur la terre
« d'Afrique, le drapeau de la France et la croix,
« y arborait à la fois le signe de la civilisation,
« le symbole de la paix et de la charité.
« Alger, le 3 mai 1865.
« NAPOLÉON. »
Partout, cette proclamation est lue avec avi-
dité ; partout elle excite une vive satisfaction.
Voici dans quels termes l'Akhbar, le plus
ancien journal de la Colonie, après avoir repro-
duit cette proclamation, constate l'impression
profonde et universelle qu'elle a produite dans
Alger.
« L'effet, dit-il, sera le même dans toute la
29
colonie. Oui, de meilleurs jours s'annoncent
pour l'Algérie. La parole de l'Empereur nous en
est une sûre garantie. Nous n'oublierons jamais
dans notre reconnaissance, le Souverain à qui
nous devrons ce bienfait. Les instincts de la
population ne l'ont point trompée, lorsque, con-
fiante dans le génie de l'Empereur, elle l'ac-
cueillait à son débarquement avec un indes-
criptible enthousiasme. Ses voeux sont comblés.
Elle a foi maintenant dans l'avenir. Elle suivra
le conseil de l'Empereur, elle traitera les Arabes
comme des compatriotes.
« L'Algérie va renaître. Avec la protection de
la métropole, que leur assure les vives sympathies
de l'Empereur, les populations vaincront les
deux redoutables obstacles contre lesquels leur
énergie a toujours lutté : une nature vierge et un
peuple guerrier. Nos hardis colons savent tous,
d'une main tenir la pioche, et de l'autre le
fusil. »
30
EXCURSION DE L'EMPEREUR DANS L'ARRONDISSEMENT
D'ALGER.
Dès le lendemain et sans prendre le temps de
se remettre des fatigues de la traversée, l'Empe-
reur, accompagné de S. Exc. le Gouverneur
général, de M. le général de division Fleury
et de M. le général Castelnau, ses aides-de-
camp, de M. le général de Wimpffen, comman-
dant la province, et de M. le Préfet du dépar-
tement, est allé faire une première excursion
dans les environs d'Alger.
Après avoir traversé le village d'El-Biar, où la
population des campagnes et villas environnan-
tes s'était portée sur son passage, Sa Majesté s'est
arrêtée à Chéraga (1), où Elle a été reçue et
(1) CHÉRAGA. — Village de 2,200 habitants, à 12
kilomètres S. O. d'Alger, érigé en commune en 1856.
La salubrité de ce village a été assurée par des
31
acclamée avec le plus chaleureux enthousiasme,
M. le Maire de la commune, à la tête de son
Conseil municipal, lui a adressé le discours sui-
vant :
SIRE,
« Les habitants de la commune de Chéraga et
sa municipalité sont heureux d'être les premiers
à saluer votre passage dans notre belle colonie.
Le territoire que vous parcourez aujourd'hui, a
été arrosé le premier du sang de nos braves sol-
dats dans cette glorieuse étape, qui, par les vic-
toires de Sidi-Ferruch, de Staouëli et de Sidi-
Khalef, les conduisit jusque sous les vieux rem-
parts d'Alger.
« Peu après, il fut arrosé du sang d'hommes
non moins vaillants qui, par la charrue, vou-
laient fixer à jamais sur ce sol l'étendart de la
civilisation.
" Le glorieux Maréchal qui nous gouverne,
travaux de dessèchement effectués en 1845. Les habi-
tants s'adonnent avec succès à l'élève du bétail et à la
culture des céréales, du tabac, du coton, etc. La cul-
ture industrielle du géranium et autres plantes odori-
férantes, y a été introduite par des colons originaires
de Grasse et s'y est développée sur une large échelle.
32
les récompense aujourd'hui de leurs fatigues,
en les présentant également les premiers à Votre
Majesté.
« Vous avez voulu tout voir, Sire, tout toucher
par vous-même ; vous trouverez ici une popula-
tion qui, quoique de races et d'origines diffé-
rentes, s'est ralliée sous un seul drapeau, celui
de la France, et ne connaît qu'un Souverain
qu'elle acclame en ce moment; vous trouverez
des indigènes qui sont nos auxiliaires dans
tous nos travaux, qui ont accepté sans répu-
gnance les charges de la société communale,
et ne regrettent nullement un passé où tout
pour eux n'était qu'arbitraire et tyrannie.
« Vous pourrez comparer, Sire, près de nos
villages, les résultats du travail individuel du
père de famille, cherchant, au bout de sa pioche,
le pain de ses enfants, et, dans le magnifique
établissement de la Trappe de Staouéli, le succès
plus rapide du travail collectif animé par la
foi et la charité.
« Ce que vous verrez partout sur votre route,
ce sont de braves colons qui n'ont qu'un coeur
et qu'une voix pour crier avec nous :
Vive l'Empereur ! ! !
Vive l'Impératrice ! ! !
Vive le Prince Impérial ! ! ! »
33
Sa Majesté a répondu par quelques paroles
pleines de bienveillance et d'encouragement
pour les premiers colons du Sahel, dont Elle
avait sous les yeux les cultures variées, fruit
de l'union des diverses races dans le travail.
L'Empereur, après avoir fait remettre au maire
des secours pour les pauvres de sa commune,
est remonté en voiture et s'est rendu à la Trappe
de Slaouéli (1), où se trouvait déjà Monseigneur
l'Évêque d'Alger.
Sa Majesté a été reçue par l'Abbé de la Trappe,
venu à sa rencontre, mître en tête et suivi de
tous les membres de sa communauté.
L'Empereur a visité avec intérêt ce vaste
(1) STAOUÉLI.— Village annexe de Chéraga, situé à une
heure de Sidi-Ferruch. C'est dans la plaine de Staouéli
que fut livrée la bataille de ce nom, dont le gain ou-
vrit aux Français la route d'Alger.
En 1843, Les R. R. P. P. Trappistes y ont bâti, sous
le vocable de N.-D. de Staouéli, un monastère dont
la première pierre repose sur un lit de boulets ramas-
sés sur le champ de bataille. Les Religieux ont créé
à Staouéli de riches cultures et diverses industries
agricoles sur la concession qu'ils y ont obtenue, et
qui était primitivement d'environ 1000 hectares, au-
jourd'hui entièrement défrichés.
3
34
établissement; il a félicité l'Abbé des résultats
obtenus sur cette terre jadis inculte, si mer-
veilleusement transformée par le travail" de ses
religieux.
S. M. a daigné accepter une collation avant
de quitter le monastère, d'où Elle s'est rendue à
Sidi-Ferruch (1). Elle a visité avec une attention
particulière le fort construit à l'extrémité de la
presqu'île où s'effectua, il y a trente-cinq ans,
le débarquement de l'armée française.
S. Exc. le Maréchal de Mac-Mahon a rappelé,
sur le terrain, les divers épisodes de la bataille
qui suivit le débarquement, et l'Empereur a
écouté ce récit avec un vif intérêt.
A Staouéli, l'adjoint de la section commu-
nale s'est fait, dans ces termes, l'interprète des
sentiments de la population :
(1) SIDI-FERRUCH. — Presqu'île à 25 kilomètres Ouest
d'Alger. C'est dans la baie de Sidi-Ferruch qu'eut lieu
le débarquement des Français, le 14 juin 1830. Sidi-
Fevruch a emprunté son nom à un saint marabout, per-
sonnage légendaire, dont les restes étaient renfermés
dans une mosquée construite sur la presqu'île. On y
a érigé une colonne commémorative du débarquement
de l'armée française ; — on y a également terminé,
dans ces dernières années, la construction d'un fort qui
commande la baie.
35
SIRE,
" Mille grâces soient rendues à Votre Majesté
pour son auguste présence en Algérie.
" Elle n'y trouvera, parmi nos colons, que
des coeurs dévoués à Elle et à Son auguste dy-
nastie, La remerciant de lui avoir donné comme
son représentant l'illustre Maréchal Gouverneur
général de l'Algérie.
« Si nous avons tous un voeu à former, c'est
que Votre Majesté daigne avoir, dans chacune de
nos trois provinces, un Lamolhe-Beuvron.
« L'Algérie comptera un colon de plus.
« Vive l'Empereur !
« Vive l'Impératrice !
" Vive le Prince Impérial ! »
Sa Majesté est ensuite revenue à Alger, en pas-
sant par les villages de Guyotville et St-Eugène.
Partout elle a recueilli les témoignages de re-
connaissance des populations accourues sur son
passage et dont l'enthousiasme n'a cessé de se
manifester par d'unanimes acclamations.
Dans tous les villages, et même dans les fer-
mes isolées, les colons s'étaient empressés de pa-
voiser leurs maisons.
Dans toutes ces localités, Sa Majesté a daigné
36
questionner plusieurs habitants, notamment à
Chéraga, où Elle s'est entretenue avec un vété-
ran de la Grande-Armée, établi, depuis vingt-
ans, dans ce village, aujourd'hui si prospère.
En arrivant à Saint-Eugène (1), l'Empereur
a retrouvé Mgr l'Évêque d'Alger, qui l'avait de-
vancé et qui l'attendait à la tête des élèves et des
professeurs de sou petit séminaire.
Il est ensuite rentré dans Alger, au milieu des
flots de population accourus sur son passage, et
dont les acclamations unanimes et réitérées,
l'ont suivi jusqu'au palais du Gouvernement.
Cette excursion improvisée de Sa Majesté lais-
sera un souvenir durable parmi les habitants des
villages qu'Elle a daigné honorer de sa présence,
(1) SAINT-EUGÈNE. — Joli village situé à quelques kilo-
mètres d'Alger, sur le bord de la mer, au pied des
coteaux du même nom. Ces coteaux sont reliés par des
ravins dont la riante végétation abrite de nombreuses
habitations de plaisance.
Saint-Eugène est dominé par les constructions du
Petit-Séminaire et par la chapelle de N.-D. d'Afrique,
bâtie au sommet d'un mamelon élevé, que les navigateurs
aperçoivent de très-loin. La route Malakoff, qui conduit
d'Alger à Guyotville, en passant par Saint-Eugène, et
en suivant toutes les sinuosités du rivage, forme une
des promenades les plus pittoresques et les plus fré-
quentées des environs d'Alger.