Du nouveau sur un vieux thème. Les origines de la noblesse et de la chevalerie - article ; n°1 ; vol.129, pg 186-200

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Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres - Année 1985 - Volume 129 - Numéro 1 - Pages 186-200
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1985
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Langue Français
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Monsieur Karl-Ferdinand
Werner
Du nouveau sur un vieux thème. Les origines de la "noblesse" et
de la " chevalerie"
In: Comptes-rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 129e année, N. 1, 1985. pp. 186-
200.
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Werner Karl-Ferdinand. Du nouveau sur un vieux thème. Les origines de la "noblesse" et de la " chevalerie". In: Comptes-
rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 129e année, N. 1, 1985. pp. 186-200.
doi : 10.3406/crai.1985.14253
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1985_num_129_1_14253COMMUNICATION
DU NOUVEAU SUR UN VIEUX THÈME.
LES ORIGINES DE LA « NOBLESSE » ET DE LA « CHEVALERIE »,
PAR M. KARL FERDINAND WERNER
Disserter même sur une seule des notions de « noblesse » ou de
« chevalerie » demanderait en principe des heures. Comment pour-
rais-je réussir la gageure de vous présenter en quarante minutes
les changements importants intervenus dans nos connaissances au
sujet de l'une et de l'autre ? La brièveté requise aura l'avantage de
vous épargner un long bulletin de recherches. Elle m'autorise à suivre
la trame de mes propres expériences en la matière, sans oublier de
rendre hommage à ceux qui indépendamment de moi sont arrivés à
des conclusions proches.
La noblesse a mauvaise presse en France. L'abolition de ses pré
rogatives ayant été la condition même de la naissance d'une France
moderne et républicaine, il en est resté la tentation de trop garder
les vues d'une période durant laquelle la noblesse était un danger à
combattre ou un ennemi récemment vaincu dont on se moquait des
vanités. La force brutale au début, le privilège injuste à la fin, tel
pouvait être le résumé de l'évolution politico-sociale d'une strate
qui devait être, dans cette vue, une classe essentiellement militaire
avant de devenir une classe inutile. Quant à ses origines, perdues dans
les ténèbres, on les rattachait ou à l'anarchie causée par les Bar
bares, ou à celle imputée à la féodalité — de toute façon, on y voyait
comme le résultat du règne du plus fort. Comparée à ce bilan
sinistre, la chevalerie, née surtout en France, pouvait représenter un
progrès relatif de civilisation. On y voyait volontiers une institution
par laquelle, sous l'influence de l'Église, ces bêtes brutes recevaient
enfin les premiers éléments d'idéaux plus élevés : les vertus de la
piété, de l'honneur, du respect devant la faiblesse de la femme, voire
du pauvre. Cela ne modifiait guère le jugement global qu'on portait
sur une période où l'on aurait vécu, comme d'autres sociétés primit
ives, à l'échelle de la famille et de la tribu — période dominée par
les liens du sang et complètement dépourvue du sens de l'État, de
l'administration, de toute chose publique. Certes, des manifestations
curieuses de cette noblesse militaire — armures brillantes et blasons,
châteaux forts et croisades — ont pu émouvoir les romantiques. Mais
les historiens sérieux, regardant en face les dures réalités d'une vie NOBLESSE ET CHEVALERIE 187
basée sur l'exploitation brutale des populations soumises à un
pouvoir personnel, n'hésitent pas : l'Europe de ces siècles-là avait
perdu, à part quelques débris ramassés et sauvés par l'Église, tous
les acquis de l'Antiquité ; elle était redevenue barbare jusqu'à l'essor
pénible vers l'État et la civilisation modernes.
Qui fréquente un peu le « Premier millénaire » observera que les
vues citées sur le Moyen Âge ne résistent pas à l'examen sur un point
précis : il n'est pas admissible de séparer les hommes d'Église des
grands laïques. Les uns sont les frères et les cousins des autres,
appartenant à la même strate. Parfois il s'agit même d'identité, en
décalage chronologique : au Bas Empire comme sous les Méroving
iens et Carolingiens, la dignité épiscopale ou abbatiale couronne
fréquemment le cursus honorum. Aussi bien une dame noble, après
avoir eu des enfants, pouvait-elle devenir Deo sacrata ou abbesse.
Au début du siècle, Aloïs Schulte découvrit l'appartenance à la haute
aristocratie de la presque totalité des évêques, chanoines, abbés et
moines du Saint-Empire, des Carolingiens au xme siècle. Depuis,
d'autres ont montré comment les évêques des Gaules, du ve au
vme siècle, étaient plus nobles encore, si possible. Le cliché d'hommes
d'Église appartenant plutôt au monde gallo-romain, de grands
laïques originaires plutôt du monde germanique disparaît également.
En effet, les Romains sont gouverneurs de province, voire chefs
militaires dès le milieu du vie siècle. Dans les poèmes de Fortunat,
on les voit à la cour d'Austrasie côtoyer les grands d'origine franque.
Peu après, les fils de ces derniers deviennent de pieux évêques et
abbés — puis, plus aucune distinction d'origine précise n'est poss
ible, tant est complète la symbiose des deux aristocraties.
Il faut donc éviter un procédé rétrospectif profondément ahisto-
rique, souvent usité en ce xixe siècle pourtant critiqué pour son
historicisme. On y jugeait sévèrement des périodes ne disposant pas
des mêmes richesses morales et intellectuelles. On s'accrochait trop
aux notions modernes, au lieu d'examiner l'évolution de la signif
ication des notions aux époques étudiées. Aujourd'hui, on attend de
ceux qui s'occupent — en commun avec les archéologues — du
haut Moyen Âge, d'avoir fréquenté les sources du Bas-Empire. Du
coup, tout change. Les institutions, la société, l'État qui ont précédé
en Gaule le royaume franc, font apparaître les dures réalités du
monde romain. On constate que des phénomènes « typiquement
médiévaux » proviennent du Bas-Empire, comme Vadscriptio glebae
des paysans, ordonnée par la législation impériale du ive siècle, ou
l'hérédité forcée des métiers urbains — tous victimes des soucis
fiscaux de l'administration romaine. Pourquoi n'y aurait-il pas des
racines comparables de l'aristocratie ? Poser cette question se heurt
ait à une quasi-certitude : l'Empire d'Occident avait été détruit COMPTES RENDUS DE L'ACADEMIE DES INSCRIPTIONS 188
par les Germains. S'il y avait une aristocratie, elle devait donc être
profondément germanique et appartenir à un univers différent.
P. Guillermoz, auteur en 1902 du premier grand ouvrage sur L'ori
gine de la noblesse en France au Moyen Âge admettait l'existence
sous le Bas-Empire d'une noblesse héréditaire avec ses trois strates
des clarissimi, spectabiles et illustres, la « classe sénatoriale ». Mais il
était formel quant à son sort : « Les conquérants barbares lui enle
vèrent l'existence juridique, et après s'être survécu quelques temps
comme aristocratie, elle disparut sans laisser de trace. » Marc Bloch
devait souscrire à ce verdict, et récemment encore, un éminent spé
cialiste, André Chastagnol, évoquait la célèbre phrase de Sidoine
Apollinaire : iam remotis gradibus dignitatum... solum erit posthac
nobilitatis indicium litteras nosse. S'appuyant sur les travaux de
Karl Friedrich Stroheker, il soulignait le tarissement de la source
de nouvelles nominations de clarissimi, de sénateurs en Gaule : il
n'y avait donc plus rien que des « héritiers » se perdant dans l'aristo
cratie franque.
La phrase de Sidoine Apollinaire ne contient-elle pas un argument
irréfutable de la profonde séparation des deux mondes ? Le moyen
de l'ascension politique dans l'Empire avait été une excellente
formation surtout rhétorique, reçue dans les écoles. Dans le monde
médiéval, ne trouve-t-on pas, sous l'influence germanique, un idéal
tout à fait différent, celui du guerrier ? La chevalerie, n'en est-elle
pas l'expression vivante ? Quand la vie pour cette classe était la
chasse et la guerre, ne reflète-t-elle pas la vie des Germains ? Si enfin
Richard van Diilmen, spécialiste du passage aux Temps modernes,
constate : « la cour est irremplaçable dans l'éducation propre à faire
de la noblesse guerrière une noblesse servant l'État », ne peut-on pas
dire que la boucle est bouclée et le temps de la domination du guer
rier est terminé ? Les questions essentielles me semblent être ainsi
posées : d'où vient cette noblesse ou aristocratie ? Quelles sont ses
bases juridiques, ou, au moins, les justifications de ses prérogatives ?
Quelles sont ses « Leitbilder und Wertvorstellungen » (Karl Bosl) ou
ses « motivations réelles » (André Joris qui oppose déjà à l'exagéra
tion de l'aspect militaire chez la noblesse « une volonté ferme
d'acquérir, d'assurer et d'agrandir pouvoirs et prestiges ») ? Enfin la
question capitale : la noblesse est-elle la négation de l'État, le sym
bole du pouvoir privé, ou bien l'émanation et l'instrument de
l'État ?
En étudiant à la fin des années 50 les origines de « l'État des
Robertiens » et en découvrant la stabilité des strates aristocratiques
du ixe au xie siècle, j'étais frappé par la précision de l'emploi du
mot princeps chez Flodoard de Reims. Il réservait ce titre à ceux qui
exerçaient le pouvoir effectif sur un regnum carolingien (Aquitaine, NOBLESSE ET CHEVALERIE 189
Bourgogne, Neustrie/Francie) ou sur un peuple (Normands). Voyant
ce terme, ainsi que celui de dominus qui lui est étroitement lié,
appliqué vers la fin du xe siècle à de simples comtes, aux xie-
xne siècles à des châtelains prenant le titre de princeps ou dominus
castri, je m'appliquai à étudier l'histoire de ces notions. J'observai
— comme je l'ai dit dans le résumé d'une communication faite en
1974 devant la Société d'histoire du droit — le passage du princeps/
dominus, empereur du Bas-Empire et source unique de tout pouvoir
public, au princeps /dominus royal : tel Clovis reconnu rex selon la
hiérarchie romaine par l'empereur Athanase, établissant aussitôt
à Paris sa cathedra regni selon le modèle de Ravenne. Le roi franc
est désormais reconnu pius princeps par les évêques dont il convoque,
à l'instar des empereurs, les synodes généraux dans un de ses palais.
Régnant sur les Francs, Romains, Burgondes et les autres popula
tions de la Gaule, il est la seule source du pouvoir qu'il fait exercer,
par délégation du bannus royal, à des fonctionnaires nommés par lui.
Malgré des influences germaniques — surtout dans le droit privé et la
procédure juridique — l'État mérovingien n'est donc point la prolon
gation d'une quelconque royauté germanique, mais bien d'éléments
essentiels des institutions romaines, la notion même de la chose
publique, le terme publicus apparaissant un peu partout. Notons que
le tribunal royal ne pouvait se réunir que dans une villa publica,
dont le nom (ou celui du palatium qui s'y trouvait) devait obligato
irement figurer dans l'acte contenant le jugement. Il existe même une
notion étatique spécifiée exprimant la focalisation de tout pouvoir
et de toute légitimité dans la personne du princeps /roi, celle de
principalis polestas (dans la Loi Burgonde, on dit potestas terrenae
dominationis). Cette principalis potestas, ce principatus se retrouvent
à un niveau non royal vers 700 chez le maire du palais qui devient
princeps héréditaire à côté du princeps royal, mais aussi chez les
ducs gouvernant d'une façon autonome et héréditaire un regnum,
comme l'Aquitaine ou la Bavière. Nous voyons le duc de ce dernier
pays prendre le titre de princeps et convoquer des synodes de « ses »
évêques. Après une reprise en main du pouvoir par la royauté caro
lingienne, le processus de nivellement reprend fin ixe-début xe siècle.
Comme nous l'avons vu chez Flodoard, ce sont d'abord les ducs
gouvernant un regnum qui portent de nouveau le titre de princeps :
Hugues le Grand est appelé princeps Francorum dans une lettre
pontificale. A la fin du xe siècle, le comte de Nîmes évoque dans le
préambule d'un de ses actes le mot de saint Paul sur l'origine divine
de toute potestas sur terre, donc de la sienne. Loin d'être un titre
vague, moins officiel que rex, dux, cornes, comme on l'a cru, prin
ceps /dominus contient l'élément décisif qui fait, ajouté autitre d'une
fonction publique, d'un magistrat/fonctionnaire, agent à temps de
1985 13 COMPTES RENDUS DE L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 190
la chose publique, le maître incontesté et héréditaire des hommes
soumis à sa potestas. Cela est illustré par le fait que le territoire autour
de la dominatio (« le donjon ») d'un dominus castri fut appelé potestas
(« potée »). L'origine et l'essence publiques de ce pouvoir me semblent
être évidentes.
Pour en savoir plus, nous pouvons interroger les titres, les noms
et les notions. Quant aux premiers, très bien étudiés par Herwig
Wolfram et d'autres, il importe de noter l'autorité dont ils émanent,
et leurs conséquences politiques et sociales. Les noms constituent le
vaste champ de la « prosopographie » et permettent de situer les
personnes dans leur cadre social et dynastique. Pour faire mieux
connaître les noms, les hommes et les familles de toute provenance,
du Bas-Empire à la fin du monde carolingien, j'ai commencé en 1967,
avec mes collaborateurs à Mannheim, puis continué à Paris à l'Insti
tut historique allemand, la Prosopographia Regnorum Orbis Latini
(PROL). J'ai pu profiter de ses premiers résultats encourageants,
mais aussi des travaux fondamentaux menés, à Fribourg et à Munst
er, par Karl Schmid et Joachim Wollasch. Parmi les notions, enfin,
pour élargir et confirmer les résultats de l'étude sur princeps, j'ai
choisi des termes techniques d'une valeur institutionnelle et sociale
évidente : nobilitas, militia, cingulum militiae, honor. L'emploi de
nobilitas par les contemporains, confirme-t-il ou non la thèse de la
disparition d'une noblesse authentique ? Ayant observé que le haut
fonctionnaire du Bas-Empire est obligé pour entrer en fonction, de
ceindre après sa nomination le cingulum militiae et d'entrer ainsi
dans la militia, le Service administratif hiérarchisé et discipliné selon
le modèle militaire, je constatai — indépendamment des observa
tions excellentes de Johanna Maria van Winter et de Jean Flori et en
les complétant pour la très haute époque — que cet usage demeure
après « la fin de l'Empire d'Occident ». Il faut toujours sumere
cingulum. La retraite ou la déposition (mot dérivé de cingulum
deponere ?) est encore marquée de ce geste quand Louis le Pieux est
condamné à prendre l'habit monastique — ce mot, habitus, étant
également le terme technique romain appliqué aux signes extérieurs
du statut d'un homme, le cingulum exprimant Yhabitus militaris.
Il était donc évident pour moi qu'on avait fait fausse route en étu
diant le terme purement militaire de miles pour comprendre les
origines de la chevalerie. Il fallait suivre l'évolution de militia, et,
bien sûr, celle de cingulum militiae. Il n'était pas difficile de
reconnaître dans sumere cingulum le geste « médiéval » qui fit le
chevalier (en allemand Schwertleité) longtemps avant qu'il ne fût
remplacé d'abord en France — au xive siècle seulement en All
emagne — par celui de l'adoubement. La question était donc, au
moment où j'étais certain que le concept de « chevalerie » était NOBLESSE ET CHEVALERIE 191
romain, de savoir si l'institution l'était également et s'il y avait
continuité jusqu'aux Carolingiens, comme je croyais l'avoir entrevu
pour nobilitas. Je pouvais espérer que le faisceau de plusieurs notions
concomitantes pourrait donner une densité de preuves qu'une seule
ne pouvait fournir, vu l'état des maigres sources conservées. Le
résultat de mes recherches, dont je ne puis vous donner ici qu'un
résumé, a été de prouver une cohérence extraordinaire du monde
institutionnel « tardo-romain » et « post-romain ». Il a été confirmé de
la façon la plus encourageante, ces derniers temps, par des recherches
d'autres historiens et de philologues. En voici l'essentiel.
— Au-delà de l'Empire romain, il y a eu en Occident un monde
romain qui n'a pas disparu du jour au lendemain. Il a imprégné à
jamais l'histoire intellectuelle aussi bien que l'évolution institutionn
elle, non seulement par l'intermédiaire souvent évoqué de l'Église,
mais également par celui de l'État et des concepts de pouvoir public.
— Le mot nobilitas représente dans nos sources « médiévales » non
seulement un terme latin, mais une institution romaine qui n'a pas
disparu. Celle-ci doit sa hiérarchie à celle des hauts fonctionnaires
du Bas-Empire, et sa naissance, non pas à la simple force, ni à l'héré
dité des fonctions (plus tardive), mais à l'hérédité du rang atteint
par un haut fonctionnaire. Cette hérédité du rang a été créée par des
lois impériales des ive-ve siècles. Or, une fonction correspondant au
rang de vir illuster aura, au vme siècle comme au ve, pour consé
quence que l'épouse du titulaire est illustris matrona, et que les
enfants sont d'une naissance très noble fpernobilis), notée par
exemple dans les textes hagiographiques anciens, avec une précision
que les historiens, longtemps, n'ont pas su exploiter.
— La nobilitas d'origine romaine, procédant d'une nomination par
le princeps dans une haute fonction — ayant pour conséquence l'en
trée dans les rangs du Sénat — a continué d'être reconnue dans sa
spécificité. La Loi Burgonde distingue le Romanus nobilis de Voptimas
burgonde, et Grégoire de Tours, les nobiles appartenant aux familles
sénatoriales des maiores natu francs.
— Contrairement à ce qu'on a affirmé, les rois barbares, complè
tement intégrés en la seule hiérarchie des dignités romaines présidée
par l'empereur à Constantinople, parce qu'ils étaient les successeurs
des magistri militum barbares tels que Ricimer, ont continué à
procéder à des nominations dans les plus hautes charges romaines
qui restaient pour une large part en vigueur, et dont le rang conti
nuait également à être héréditaire. Reconnu rex selon la hiérarchie
romaine, installé dans son palatium, le princeps burgonde ou méro
vingien a nommé les hauts fonctionnaires à la cour (maior domus,
domesticus, etc.) et dans les provinces (palricius, dux, cornes — le
texte de la nomination correspondant au codicille impérial nous est COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 192
conservé). On trouve dans la correspondance de saint Avit (révéla
trice pour notre sujet) le propre fils de Sidoine Apollinaire à la cour
du roi des Burgondes dans le rang d'un vir illustrissimus : la phrase
pessimiste de son père ne s'est pas révélée juste. Mais on trouve aussi
très tôt des hommes au nom barbare nommés dans la hiérarchie dont
nous parlons : dès 538, Modericus vir illuster est ambassadeur de
Theudebert Ier auprès du pape et nous connaissons grâce à un texte
de Fortunat, Attila vir inluster ac regalis aulae domesticus, à la cour de
Sigebert Ier, roi d'Austrasie. Les Formulae Andegavenses nous
montrent vers 579 le cornes, vir illuster, entouré de viri magnifia qui
l'assistent au tribunal, et l'évêque, apostolecus vir, entouré de viri
venerabiles, prélats de l'église cathédrale et abbés. Au xe siècle, le
titre de venerabilis cornes permet encore de savoir que ce comte
est abbé (laïque !). S'il était normal qu'un rex en Gaule ne nomme
plus des sénateurs de Rome ( !), le roi franc n'a donc pas laissé
s'interrompre les nominations dans un rang qui correspondait à
celui de la première classe des sénateurs : vir illuster. Ce titre, décerné
par le princeps /roi, devait donc donner accès à une nobilitas authen
tique et héréditaire, ce qui fut effectivement le cas. La noblesse
d'origine romaine n'a donc pas disparu institutionnellement. L'inté
gration de la noblesse gallo-romaine et de l'aristocratie d'origine
barbare ne s'est pas faite par le seul connubium et dans le cadre
d'un simple souvenir d'une descendance aristocratique, mais sur un
plan strictement institutionnel dans une continuité parfaite d'une
hiérarchie maintenant romano-germanique sous la présidence du
princeps /roi. Celui-ci fait partie lui-même de la hiérarchie du monde
romaine, donne à l'empereur le serenissimus qui lui était réservé et
l'appelant même parfois pater, et reconnaît à l'exarque de Ravenne
les titres officiels de vir excellentissimus et gloriosissima eminentia
vestra qui le font l'égal des rois. Le « gloriosissimat » des rois en
Occident, dont celui des Burgondes était le premier titulaire, a été
créé par l'empereur au début du vie siècle seulement, comme l'a
montré Herwig Wolfram. Autour de 600, la correspondance de
Grégoire le Grand donne précisément les titres correspondant au
rang du correspondant sans faire de différence entre les hauts fonc
tionnaires de Rome, de l'empereur, ou du roi lombard, franc ou
visigoth. Il est évident que le loi franc est reconnu dans son rang
« romain » au-dessus du leur par les nobiles gallo-romains, reconnus
eux-mêmes par le roi dans leur dignitas jamais contestée. Le sens
hiérarchique du Bas-Empire, très développé, a donc eu un effet décis
if dans la continuité des institutions et de la légitimité politique.
Nous pouvons ainsi affirmer l'origine romaine de la noblesse en
Occident et sa continuité institutionnelle dans la noblesse « franque »,
c'est-à-dire du regnum Francorum. NOBLESSE ET CHEVALERIE 193
— Le résultat est le même pour militia, l'institution indispensable
pour que le noble, né pour diriger les hommes, puisse effectivement
exercer cette direction au service du princeps. Un gouverneur de
province des Goths d'Italie est illustris cinguli dignitate praecinctus;
en Espagne, un praefedus est discinctus, c'est-à-dire déposé en 529
par un synode ; le patrice de Provence, dans le royaume franc des
vie-vne siècles porte patricia cingola selon une inscription ; le iudex
franc — encore un terme romain maintenu pour le fonctionnaire-
magistrat — est dans les formules d'immunité iudiciaria potestae
accinctus. Un hasard heureux nous a conservé le mot germanique
signifiant cingulum militiae dans une glose du ixe siècle : werelt-
gegarawi. Militia est rendu en allemand ancien par milizza, mais aussi
par dionost (« Dienst », service), ce qui ne laisse pas le moindre doute
sur le fait que cette militia-lk, dont l'essence n'était pas purement
militaire, était aussi bien connue en Germanie carolingienne qu'en
Gaule. Il faut donc abandonner l'idée d'une origine purement mili
taire de la chevalerie, pour ne pas parler de son origine germanique.
Cette dernière a été suggérée encore en 1972 par notre éminent col
lègue Josef Fleckenstein : la remise d'armes, comprise comme rite
initiatique d'origine germanique au moment de la puberté, devait
même expliquer gladium accingere, formule dont nous connaissons
maintenant le sens. « Ans der alten Wehrhaftmachung ist im 12. Jahr-
hundert die Aufnahme in... den Ritterstand geworden », cette phrase,
M. Fleckenstein ne l'écrirait plus aujourd'hui, après la brillante Fest-
schrift qui lui a été consacrée en 1984 — cela donne une idée du pro
grès rapide de la recherche dans ce domaine. Karl Leyser, notre
collègue d'Oxford, y donne des remarques judicieuses sur l'impor
tance des textes canoniques d'époque carolingienne pour la militia,
dont les fonctions sont interdites au pénitent, comme d'ailleurs la vie
conjugale. Mais nous ne partageons pas son opinion selon laquelle
cette militia serait l'expression « of the warrior's profession » ou du
« military status in Frankish and post-Frankish society ». La militia
et le port du cingulum concernent le statut d'homme éminent dans
le service de l'empereur /roi et de la chose publique, non pas celui
d'un combattant qui peut être un simple soldat (miles). Même
l'archéologie arrive au constat que l'épée (et avec elle cingulum et
balteus richement ornés) semble avoir été plus encore signe de rang
qu'arme. (Wilfried Menghin). Rappelons ici Childéric, le père de
Clovis, portant dans sa tombe le ceinturon et le baudrier d'un général
romain (Kurt Bôhner).
— Heureusement, nous pouvons suivre la carrière d'hommes
appartenant à la militia mérovingienne et carolingienne, pour être
tout à fait certains de son caractère dépassant, comme sous le Bas-
Empire, les seules activités militaires. Il fallait d'abord présenter COMPTES RENDUS DE L* ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS 194
le jeune homme d'origine noble à la cour, au roi — si possible en
profitant du patronage d'un haut personnage bien en cour. C'est
ainsi que saint Arnoul, dont la carrière séculière est à l'origine de
l'essor des Carolingiens, a été présenté à la cour de Metz par Gun-
dulfus, parent de Grégoire de Tours d'origine sénatoriale malgré son
nom burgonde. La carrière de saint Ermeland à la fin du vne siècle,
racontée sur ordre d'Angilram, ami de Charlemagne, à la fin du
vme, nous offre un exemple frappant. Ermeland est né de nobilis-
simis parentibus. Ces derniers, le voyant litterarum dodrinis magna ex
parte instrudum regalibus miliciis ( !) aptum, ab scolis eum recipientes,
regiam introduxerunt in aulam, régi Francorum eum magno cum
honore militaturum (!) commendaverunt, quatenus per tramitem
huius militiae (carrière dans la militia) ad debitum (!) progenitorum
pervenit honorem (!). Voilà un texte qui se passe de commentaires.
L'exigence des grandes familles au sujet des postes envisageables
pour leurs fils, dont même un Charlemagne a dû tenir compte, en
ressort aussi bien que l'intérêt évident d'une certaine formation en
vue d'une carrière en laquelle le métier d'armes n'est pas tout.
Pierre Riche a corrigé mainte idée fausse sur une aristocratie du
haut Moyen Âge prétendument ignorante, et chez laquelle on trouve,
pourtant, des livres concernant le droit, les lois, l'art militaire
(important pour le chef, non pas pour le soldat) et la piété.
— Or, précisément, cette strate privilégiée qui dominait la vie
publique au haut Moyen Âge, avait aussi des idéaux, et même une
« idéologie ». La belle phrase de Jacques Fontaine — « rares sont les
écrivains du ive siècle qui n'ont pas porté à quelque moment la
fibule et le ceinturon dans l'une des deux milices », vaudrait aussi
pour Merobaudes, poète latin du ve siècle et magister militum, fils
homonyme d'un autre magister militum d'origine franque, ainsi que
pour les hommes des siècles suivants qui, servant d'abord le monde
et la cour, puis l'Église, ont leur place dans l'histoire des lettres et
des idées. Martin Heinzelmann a même su dégager la persistance
des anciennes virtutes romaines dans l'épiscopat de la Gaule post
romaine — vertus mélangées bien entendu à de nouvelles vertus
chrétiennes, comme celle d'un ascétisme compris comme une vie
sage, modérée, consacrée au service des autres par des hommes
riches et puissants, fiers de leur famille. Cette vertu-là était à la base
de la sainteté de beaucoup d'évêques mérovingiens de naissance
noble. Heinzelmann nous permet de connaître les véritables sources
du « charisme » de la noblesse européenne dans l'union de la nobilitas
et de la virtus exprimée dans la formule nobilis génère, nobilior virtute.
Le comparatif n'est pas hostile à la noblesse, comme on a cru parf
ois, au contraire, le chemin de la vera nobilitas, une perfec
tion supplémentaire, sera longtemps essentiellement réservé aux