Le « beach-rock » ou grès de plage - article ; n°378 ; vol.70, pg 113-125

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Annales de Géographie - Année 1961 - Volume 70 - Numéro 378 - Pages 113-125
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1961
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André Guilcher
Le « beach-rock » ou grès de plage
In: Annales de Géographie. 1961, t. 70, n°378. pp. 113-125.
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Guilcher André. Le « beach-rock » ou grès de plage. In: Annales de Géographie. 1961, t. 70, n°378. pp. 113-125.
doi : 10.3406/geo.1961.15487
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1961_num_70_378_15487378. — LXXe année. Mars-Avril 1961 №
ANNALES
DE
GÉOGRAPHIE
LE « BEAGH-ROCK (Pl. » III-IV.) OU GRÈS DE PLAGE
Ce qui est connu en morphologie littorale sous le nom de beach-rock
est un sédiment de plage consolidé par un ciment calcaire, qui se rencontre
couramment dans les mers coralliennes. Cette consolidation intertidale est
un phénomène actuel. Le morphologue non averti des mers chaudes peut,
en voyant un grès à coquilles marines ou fragments coralliens affleurer
sous le sable d'une plage, croire au premier abord qu'il s'agit d'une forma
tion ancienne qu'un enlèvement temporaire du sable actuel a révélée :
interprétation qui serait la bonne dans la plupart des cas sur des côtes de
mers tempérées. Mais un examen plus attentif montre que c'est là une
erreur. Le beach-rock englobe souvent des produits de la civilisation la plus
contemporaine, tels que, dans les îles du Pacifique, des bouées de verre
de filets japonais et des bouteilles de Coca-Cola. Cela ne veut pas dire, et on
y reviendra, que tous les beach-rocks soient exactement du même âge.
Du fait même que c'est une formation continuant à s'élaborer, il y en a de
plus ou moins anciens dans l'Holocène, et même dans le Pleistocene.
Il nous paraît utile de donner plus spécialement le nom de beach-rock
aux grès de plage à ciment calcaire, et de ranger sous une autre rubrique
les grès de à ferrugineux1. Ceci, parce que les problèmes de
genèse ne sont pas les mêmes, ni non plus l'aspect et la répartition. Les grès
de plage ferrugineux sont plus banaux que le beach-rock calcaire. Des fer
railles d'épave gisant sur une grève tempérée ou tropicale dans la zone
intertidale entraînent rapidement une cimentation du sable et des galets
voisins par l'oxyde de fer2. Les consolidations ferrugineuses de formations
alluviales ou éluviales à la base de falaises sont fréquentes sur les côtes
1. Certains auteurs, comme G. A. Kaye, Shoreline features and Quaternary shoreline changes,
Puerto Rico [U.S. Geol. Survey, Prof. Paper 317 B, 1959, p. 49-140 .: cf. p. 66-79), appellent
pourtant beach-rock les deux formations.
2. Voir par exemple Kaye, ouvr. cité, p. 71.
ANN. DE GÉOG. LXXe ANNÉE. 8 114 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
tempérées ; et Rivière les explique par « une précipitation quasi totale du
fer amené en solution par les eaux d'infiltration continentales, en raison
du pH des eaux marines et dans les conditions de pH liées au contact de
l'atmosphère w1. Les Bactéries peuvent jouer un rôle important. Mais il
peut exister des consolidations mixtes, et, lorsque le carbonate de calcium
entre pour au moins une part dans le ciment, on peut, pensons-nous, parler
de beach-rock.
Le beach-rock des mers chaudes
II est probable qu'au moins 95 p. 100 des vrais beach-rocks se forment
dans les mers chaudes, et avant tout les mers coralliennes, qui débordent
les tropiques en certains cas (Floride et mer Rouge par exemple). Les obser
vations, depuis Darwin et sans doute d'autres avant lui, sont innombrables
et il n'est pas question de toutes les recenser ici : il suffît d'en citer quelques-
unes, réparties dans les trois océans et leurs mers bordières2. Archipels
d'Indonésie et du Pacifique tropical, mer Rouge, Madagascar, Gomores,
région caraïbe, autant de lieux où le beach-rock abonde.
Il n'y est pourtant pas universel, et les consolidations s'étendent rar
ement à toute une plage. Cela peut arriver, et nous connaissons par exemple
un tombolo double à Dzaoudzi (Mayotte, îles Gomores) qui est à peu près
complètement grésifié, avec seulement une mince pellicule de sable ou gravier
sur le grès, cette pellicule étant elle-même en cours de grésifîcation. Mais il
y a presque toujours des plages sans beach-rock à côté d'autres qui en
comportent, et, dans celles où il existe, il se présente en général sous une
forme discontinue, avec de vastes étendues sans consolidation. Il est com
mun d'observer plusieurs bancs superposés et distincts (pi. III, A), chacun
ayant une épaisseur de 10 à 60 cm environ, et l'épaisseur totale pouvant
dépasser largement un mètre. Les dalles ont la même pente que la plage,
et, quand elles sont mises à nu par un « démaigrissement » du sable, elles
donnent des micro-cuestas faisant front vers le haut de l'estran. Elles sont
1. A la suite de la communication de P. R. Giot et A. Guilcher. Les formations littorales
anciennes du Ri près de Douarnenez {Finistère) [Bull. Soc. Géol. Fr. [6], t. 3, 1953, p. 809-816 :
cf. p. 816).
2. Ch. Darwin, Les récifs de corail (traduction française de la 2e édition), 1878, 347 p.
(cf. p. 19 : atoll Keeling). — Ph. H. Kuenen, Geology of coral reefs. The Snellius expedition,
vol. 5, part. 2, Leyde, 1933, 126 p. (Indonésie. Cf. p. 87-88). — N. D. Newell, Reefs and sed
imentary processes at Raroia, Tuamotu Islands (Atoll Res. Bull., n° 36, 1954, 35 p. : cf. p. 32-33).
— K. O. Emery, J. I. Trace y Jr. et H. S. Ladd, Geology of Bikini and nearby atolls. Part. I :
geology (U.S. Geol. Survey, Prof. Paper 260 A, 1954, 265 p. : cf. p. 44-45). — K. O. Emery et
D. C. Cox, Beach-rock in the Hawaiian Islands (Pacific Sc, oct. 1956, p. 382-402). — P. E. Gloud
Jr., Geology of Saipan, Mariana Islands. Part. 4 (U.S. Geol. Survey, Prof. Paper 280 K, 1959,
p. 361-445 : cf. p. 405). — G. A. Kaye, ouvr. cité. — R. N. Ginsburg, Beach-rock in South
Florida (Journ. Sedim. Petrol., vol. 23, 1953, p. 85-92). — R. J. Russell, Carribean beach-rock
observations (Zeit. fur Geomorphol., vol. 3, 1959, p. 227-236). — W. Nesteroff et A. Guilcheb,
Géomorphologie du Nord du Banc Farsan, Mer Rouge (Ann. Inst. Océanogr., vol. 30, 1955,
p. 1-100). — A. Guilcher, L. Berthois, R. Battistini et P. Fourmanoir, Les récifs coralliens
des îles Radama et de la baie Ramanetaka (côte Nord-Ouest de Madagascar) (Mém. Inst. Se.
Madagascar, série F, vol. 2, 1958, p. 117-200). «BEACH-ROCK» OU GRÈS DE PLAGE 115 LE
fréquemment déchaussées, et, de ce fait, se brisent, ce qui conduit à des
blocs ou galets libres accumulés en levées par les vagues (pi. Ill, B). Le
beach-rock restant en place est couramment corrodé comme tous les cal
caires intertidaux, s'il affleure assez durablement hors du sable meuble.
Cette corrosion donne communément des lapiés littoraux (pi. Ill, C), et
peut aussi conduire à l'élaboration des autres formes zonales de corrosion
des mers chaudes, telles que les vasques étagées à étroites cloisons séparat
rices1. Il y a donc, sur une même plage et dans le même sédiment, conso
lidation et corrosion non mécanique simultanées. Le beach-rock se forme
sur des plages de granulométries très variées, et il peut passer à des conglo
mérats englobant des galets ou des blocs. Il englobe aussi fréquemment
des éléments de fragmentation de beach-rocks antérieurs.
On a vu qu'il s'agit essentiellement d'un phénomène associé aux récifs
coralliens, c'est-à-dire affectant les plages formées en arrière de coraux cons
tructeurs (plages adossées à une terre non corallienne, par exemple volca
nique, ou bien cayes et îles couronnant des récifs construits). De fait, sur la
côte occidentale d'Afrique, nous n'en avons jamais vu au Sénégal, en Guinée,
ni au Dahomey, où il n'y a pas de récifs. Mais cela ne signifie pas que le
sédiment doive être très calcaire pour qu'il s'agglomère en beach-rock.
Ainsi, à Porto Rico (Kaye, ouvr. cité, p. 69-70), on trouve du beach-rock
aussi bien dans des sables purement calcaires que dans des sables presque
purement siliceux, à part le ciment ; et, aux Antilles comme aux îles Hawaï,
à Madagascar et à Mayotte, on voit des poudingues de plage à ciment cal
caire dont les éléments grossiers et une grande partie du remplissage sableux
sont fournis par des roches volcaniques (pi. IV, A).
La dureté du beach-rock au choc du marteau est le plus souvent grande.
Mais elle ne l'est pas toujours, et il y a des beach-rocks sableux qui s'effritent
à la main, et qui forment le revêtement superficiel de bancs plus profonds
et beaucoup plus durs : ainsi à Dzaoudzi (Mayotte). Dans ce cas, il semble
que ce soit une question d'ancienneté, le faciès sableux superficiel étant une
forme de cimentation en cours. Mais Emery et Сох observent aussi aux
îles Hawaï que, dans le beach-rock bien constitué, la dureté de chaque banc
est plus grande la partie supérieure que dans la partie inférieure. C'est
certainement pour cette raison que le beach-rock mis à nu présente un relief
de micro-cuestas, et la très grande fréquence de cette topographie hors des
îles Hawaï montre que la remarque de Emery et Сох doit avoir une valeur
générale. Nous en avons vérifié la justesse en Nouvelle-Calédonie.
Bien entendu, plus la masse consolidée est longue, large et épaisse, et
moins facilement elle se fragmente; si la ligne de rivage, matérialisée par
le haut de plage non consolidé, subit un recul, un vaste affleurement de beach-
rock peut subsister en arrière, et servir de témoin de l'ancienne position du
rivage. Russell a récemment montré l'intérêt que présente à cet égard le
1. Photo d'une plate-forme à vasques dans du beach-rock à Kauaï, îles Hawaï, dans Emery
et Сох, ouvr. cité, p. 389. — Sur la zonation des formes de corrosion littorale du calcaire, voir
A. Guilcher, Annales de Géographie, vol. 62, 1953, p. 161-179. 116 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
beach-rock aux Antilles, et Emery et Сох l'ont également dit pour les îles
Hawâï. On peut encore citer la caye de sable de Marmar, en mer Rouge au
Sud de Djeddah, qui migre vers le SE sous l'influence de la houle dominante,
de sorte que sur sa face NW elle s'est décollée de son beach-rock (pi. IV, B),
tandis que dans le SE le beach-rock est dans la masse même de la caye. Il
arrive de trouver des bancs de beach-rock superposés discordants, avec des
pendages orientés différemment, ce qui permet de reconstituer des dispo
sitions anciennes de la plage, par exemple à l'île d'Antany Mora devant la
côte NW de Madagascar1, ou encore à Nosy Foty dans la même région
(pi. IV, G). Ce sont là des possibilités qu'on n'a pas les régions sans
beach-rock.
Les formations a aspect de beach-rock
des régions non tropicales
Un problème majeur est évidemment celui de la limite latitudinale du
beach-rock, s'il y en a une. Divers auteurs ont décrit, dans les régions sub
tropicales et même véritablement tempérées, des formations de plage re
ssemblant au beach-rock tropical.
En Méditerranée orientale (Crète, Salamine, Syra, Antipsara, Zéa), du
beach-rock a été signalé en plusieurs endroits par J. J. Blanc2. L'auteur
est bien au courant du problème, quoiqu'il n'ait pas travaillé personnellement
dans les mers coralliennes, et il ne semble pas y avoir lieu de penser que le
beach-rock ait été confondu avec une autre formation plus ou moins ana
logue. Il s'agit bien toujours d'une cimentation de sable de plage par du
calcaire, le sédiment meuble originel pouvant inclure, comme dans les régions
tropicales, plus ou moins d'éléments siliceux. Les affleurements s'observent
en général entre + 0,20 m et — 1 m. Des seiches, atteignant 1 m à 1,50 m,
peuvent suppléer à la grande faiblesse du marnage pour créer des conditions
analogues à celles des îles Hawaï ou des Antilles. A Zéa cependant, il y a du
beach-rock jusqu'à plusieurs mètres de profondeur, ce qui est anormal
(constitution antérieure à la fin de la transgression flandrienne, ou affaiss
ement tectonique ?).
Également en Méditerranée orientale, des beach-rocks viennent d'être
étudiés sur les côtes d'Israël, où ils affleurent en de très nombreux endroits3.
Ils sont absolument typiques, et bien distincts des grès dunaires de ce littoral.
Ils ont la même composition et la même disposition que les beach-rocks
tropicaux, remanient parfois des beach-rocks antérieurs, et contiennent par
endroits des fragments de briques, de poteries et de marbre (Césarée, Acre).
Ils sont souvent corrodés par des lapiès, et parfois par des vasques.
En Méditerranée occidentale, Mme Duboul-Razavet décrit, sur les bords
1. Guilcher, Berthois, Battistini et Fourmanoir, ouvr. cité, 1958, p. 142.
2. J. J. Blanc, Recherches géologiques et sédimentologiques en Méditerranée nord-orientale,
sept -oct. 1955 {Ann. Inst. Océanogr., vol. 34, 1958, p. 157-211 : cf. p. 195-198).
3. K. O. Ëmery et D. Neev, Mediterranean beaches of Israel (State of Israel, Div. of Fisher
ies, Bull. n° 28, and Geol. Survey, Bull. n° 26, Jerusalem, 1960, 24 p.). .
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LE «BEAGH-ROGK» OU GRÈS DE PLAGE .1.17
du delta du Rhône, des fragments gréseux dont le ciment est une pâte cal
caire ou argilo -calcaire très fine ; et, indépendamment d'elle, Van Straaten
a étudié aux Saintes-Mariés de la Mer des grès littoraux rejetés par les
vagues, qui semblent être les mêmes que ceux de Mme Duboul-Razavet,
car les deux descriptions concordent1. Là aussi, V&ge est actuel et subactuel :
outre des coquilles actuelles, on y trouve parfois des morceaux de faïence,
ou du fil de fer barbelé (Duboul), et une analyse au radiocarbone a donné un
âge de 785 ± 135 ans pour un échantillon (Van Straaten). Mme Duboul-
Razavet ne fait pas de rapprochement avec le beach-rock tropical.
Van Straaten (p. 208) fait une très brève allusion à ce dernier, mais sans
pousser la comparaison, qui nous paraît importante à faire. Van Straaten
attire cependant l'attention sur la similitude des grès calcaires actuels des
Saintes -Maries avec ceux décrits par Morgan et Treadwell sur la côte des
îles Chandeleur (Louisiane) : ces grès sont sur des plages qui remanient la
fraction sableuse du delta Saint Bernard, un des deltas holocènes du Mississipi,
et ont certainement moins de 2 700 ans d'âge2. Dans un cas comme dans
l'autre, là cimentation est faite par du carbonate de calcium ; on trouve
dans les grès des galets de vase, des coquilles et des fragments de bois ou de
feuilles. Les conditions thermiques peuvent être qualifiées de tempérées
chaudes sur le front du delta du Rhône, et de subtropicales aux îles Chandel
eur (moyennes thermiques mensuelles de l'eau oscillant, devant ces îles,
entre 18,5 °C et 29 °C). En outre, Nestérofî mentionne brièvement du beach-
rock dont le ciment calcaire consolide le sable quartzeux de plages des golfes
de Valinco et de Figari, en Corse méridionale3.
Sur la façade nord-orientale de l'Atlantique, on connaît aussi des conso
lidations littorales à ciment calcaire, sous des températures parfois bien plus
basses que celles du golfe du Mexique et de la Méditerranée. En allant du
Sud au Nord, il faut d'abord mentionner la découverte très récente par
Russell (renseignement verbal) d'un beach-rock très typique au Maroc, dans
la région de Rabat. Au Portugal, Berthois4 a décrit au cap Mondego un
poudingue à ciment calcaire qui ressemble beaucoup au beach-rock : il paraît
de formation actuelle, et se voit jusqu'à 5 ou 6 m au-dessus du niveau moyen.
Le sommet de la formation est atteint par les paquets de mer, car les vagues
sont ici très grosses. Le même auteur mentionne, dans l'estuaire de la Loire,
un grès flandrien à ciment de carbonate de chaux, qui existe en grandes
dalles « sous une couche d'environ 2 m de sédiments fluviatiles, à une pro-
1. G. Duboul-Razavet, Contribution à l'étude géologique et sédimentolo gique du delta du
Rhône (Thèse Paris et Mém. Soc. Géol. Fr., n° 76, 1956, 234 p. : cf. p. 188-192). — L.M.J.ÍJ. van
Straaten, Recent sandstones on the coasts of the Netherlands and of the Rhône delta (Geol. en
Mijnbouw, n, sér., t. 19, 1957, p. 196-213).
2. J. P. Morgan et R. С Treadwell, Cemented sandstone slabs of the Chandeleur Islands,
Louisiana {Jour n. Sedim. Petrol., voli 24, 1954, p. 71-75). ~
3. W. Nesteroff, Recherches sur les sédiments actuels de la région ď Antibes. Thèse Paris,
1958, un vol. ronéo (cf. p. 246).
4. L. Berthois, Note sur la formation ď un poudingue à ciment calcaire (beach-rpck) au
Cap Mondego (Bol. Museu Lab. Min. Geol. Fac. Ciencias Univ. Lisboax n° 24, 7e sér., 1956,
8 p.). .. .... ; ... 11.8 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
fondeur de 6 à 7 m au-dessous du zéro des cartes marines ». Ici comme en
certains lieux de Grèce (voir ci-dessus), le grès se trouve donc nettement
en dessous des plus basses mers ; mais il n'est pas impossible qu'il date d'un
moment où le niveau marin était un peu plus bas qu'aujourd'hui, auquel
cas il ne serait pas actuel, bien que tout de même holocène. Des grès à struc
tures cylindriques ont d'autre part été observés en voie de formation actuelle,
sur un banc découvrant du même estuaire, devant Donges1.
Les gisements les plus septentrionaux à notre connaissance sont ceux
étudiés par Van Straaten sur la côte des Pays-Bas, en de nombreux points
entre la Frise et Hoek van Holland2. Il est décrit plusieurs types de grès, non
in situ mais rejetés par la mer à l'état détritique. Certains sont des concré
tions autour d'objets de fer, ou des lits coquilliers cimentés par des oxydes
de fer : ils ne nous intéressent donc pas directement ici. Mais d'autres sont
des grès coquilliers à ciment calcaire. Une analyse au radiocarbone a donné
un âge de 2 400 ± 70 ans : ces grès sont donc récents, mais il n'est pas pos
sible de dire s'il s'en forme encore actuellement. Le plus vraisemblable,
d'après l'auteur, est que ces consolidations se seraient formées dans d'an
ciennes passes du cordon littoral, en dessous du niveau des basses mers :
mais ceci n'est pas sûr.
En résumé, c'est au Maroc et en Méditerranée orientale, semble-t-il,
que ces consolidations littorales ressemblent le plus étroitement au beach-rock
tropical. Ailleurs, des embouchures de fleuves ou des passes dans des cordons
littoraux, où les conditions de salinité, de turbidité, de teneur en matière
organique, peuvent être nettement différentes de celles de la mer, semblent
être les sites de prédilection. A l'embouchure du Rhône, on en trouve à
l'état détritique, mais il ne paraît pas qu'on les ait vus jusqu'ici à l'état de
très grandes dalles en place, ni non plus aux Pays-Bas. De toute façon, il
est sûr que les grès de plage à ciment calcaire, de formation actuelle ou
subactuelle, sont infiniment plus rares dans les régions extra-tropicales que
dans les mers coraliennes ; même s'il se constitue de nos jours de vrais beach-
rocks extra-tropicaux, il reste que le beach-rock est un phénomène essen
tiellement tropical.
Structure et formation du beach-rock
La structure du beach-rock, qui doit être considérée d'assez près avant
qu'on envisage le problème de l'origine, a été examinée en plaques minces
au microscope par de nombreux chercheurs. Il résulte des descriptions
publiées que cette structure est très diverse. A côté des éléments macros
copiques que nous avons dits plus haut, le microscope montre une fraction
fine pouvant comprendre des éléments minéraux tels que des grains de
1. L. Berthois, Sur un banc consolidé flandrien dans Vestuaire de la Loire {Bull. Soc. Géol.
Fr. [6], 7, 1957, p. 539-544). — Id. Note sur la formation de structure cylindrique dans les grès
(Ibid., [6], 8, 1958, p. 315-324).
2. Van Straaten, ouvr. cité, 1957. «BEACH-ROCK» OU GRÈS DE PLAGE 119 LE
quartz, des fragments de roches volcaniques ou sédimentaires variées, et
des éléments organogènes comme des Foraminifères, des Algues, des débris
de Bryozoaires, des spicules de Spongiaires, etc.1. La variabilité des éléments
ne doit pas étonner : elle reflète simplement la diversité des milieux inter-
tidaux où le beach-rock se développe. Ce qui est plus important, c'est la
variabilité du ciment calcaire lui-même. Il est décrit comme étant constitué,
tantôt d'aragonite (prédominante dans les échantillons étudiés en Floride,
à Bikini, aux Bahamas), tantôt de calcite (prédominante dans les échantil-
Fig. 1. — Stades successifs de l'obturation des vides dans le grès calcaire
de l'estuaire de la loire.
(D'après L. Berthois, Bull. Soc. Géol. de France, 1957.)
Lumière naturelle. 1er stade : X 496 ; 2* stade : X 360 ; 3e stade : X 496 ; 4e stade
x 496 ; 5« stade : x 360.
1. Voir des descriptions détaillées de plaques minces de beach-rocks à éléments de basalte
ou de Crétacé dans Guilcher, Berthois, Battistini et Fourmanoir, ouvr. cité, 1958, p. 185-
190, et planches XXVIII à XXXI ; et dans Guilcher, Les récifs coralliens du Nord-Ouest de
Madagascar {Ann. Inst. Océanogr., vol. 32, 1956, p. 65-136 : cf. p. 112-114). Dans les deux cas,
les examens et descriptions sont de Berthois. 120 ANNALES DE GÉOGRAPHIE
Ions de Porto Rico), tantôt de l'une ou de l'autre (à Saipan, en mer Rouge),
tantôt de cristaux pour lesquels les mesures d'indice de réfraction donnent
des valeurs intermédiaires entre l'aragonite et la calcite (à Madasgacar) ;
en d'autres cas encore, le ciment est une boue calcaire cryptocristalline,
et peut garder cette structure même sous de très forts grossissements. La
calcite ou l'aragonite se présentent très souvent sous forme aciculaire,
c'est-à-dire en fines aiguilles. On voit aussi ailleurs la calcite constituer des
couronnes de granules autour des grains originels du sédiment ; et la calcite
grenue peut former un enchevêtrement en mosaïque entre les grains détri
tiques, comme au cap Mondego. Les vides entre les grains originels sont
plus ou moins comblés selon les échantillons. Il n'y a pas de différence
systématique de structure entre le ciment des beach-rocks tropicaux d'une
part, et celui des grès macroscopiquement analogues des régions tempérées
d'autre part, mais les seconds présentent la même variabilité que les premiers,
comme le montrent les descriptions de Van Straaten (beach-rocks des
Pays-Bas et du delta du Rhône : notamment, tantôt calcite et tantôt ara-
gonite. En Grèce, c'est de la calcite, d'après Blanc).
Il est concevable que cette variabilité de texture du ciment résulte d'une
évolution progressive. C'est ce que pense, en fait, Nestéroff1. Dans une série
d'échantillons prélevés sur une même plage de la mer Rouge, en des beach-
rocks à divers états de consolidation, le début de lithification lui apparaît
lié à un dépôt de carbonate de calcium amorphe ; puis se développe un réseau
d'aiguilles d'aragonite à partir du calcaire amorphe ; ce réseau aciculaire
s'étend de plus en plus dans les vides de la roche ; dans les vieux beach-rocks,
les aiguilles sont remplacées par des rhomboèdres de calcite ; et,
finalement, les grains de sable sont à leur tour recristallisés.
Une obturation progressive des vides est également décrite par Berthois
dans le grès calcaire de type beach-rock qu'il a recueilli dans l'estuaire de la
Loire2 (fig. 1). On constate d'abord un enduit de très petits grains de calcite
sur les grains minéraux ou organogènes ; puis un développement d'aiguilles
de calcite perpendiculaires aux éléments porteurs ; puis un allongement
des aiguilles ; puis un entrecroisement de ces aiguilles en entrelac ; et enfin
une obturation des vides originels par un feutrage général des cristaux.
Il y a des différences importantes entre les deux descriptions, mais dans les
deux cas on saisit une évolution dans un sens bien déterminé. Le développe
ment dans les vides des aiguilles, soit de calcite, soit d'aragonite, est égal
ement indiqué dans la description de Van Straaten (Pays-Bas), et la vraisem
blance d'un passage dans le temps de l'aragonite à la calcite est exprimée
par Kaye dans son mémoire sur Porto Rico. Là encore, on remarquera que
des observations analogues sont faites dans des beach-rocks tropicaux et
dans des beach-rocks tempérés, ce qui paraît indiquer que les ressemblances
d'aspect macroscopique correspondent à une réelle similitude de formation.
1. W. Nestéroff, Le substratum organique dans les dépôts calcaires ; sa signification (Bull.
Soc. Géol. Fr. [6], 6, 1956, p. 381-390 : cf. p. 386).
2. Berthois, ouvr. cité, 1957. Annales de Géo<;rapiuk. № .Ч7Я. Tome LXX. Pl. ill.
Illustration non autorisée à la diffusion
A. — - BHACH-ROCK RN DALLES PRÈS DE DIÉGO-SUAHRZ (MADAGASCAR).
BI.OCS Dli BKACIT-ROCK FRAGMENTÉ, ACCUMULÉS PAR LJiS VACUJIiS,
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С BEACH-ROCK LAPIAZÉ A MAJLAÏHU,
îl-li DE SABLE CORALLIEN DU BANC FARSAN (MEK ROUGE).
Marleau dormant l'écliiille.
Cliches A. Guilcher.