Le procès de la Carte de France. A propos de la cartographie alpine - article ; n°94 ; vol.17, pg 289-301

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Annales de Géographie - Année 1908 - Volume 17 - Numéro 94 - Pages 289-301
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1908
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Paul Girardin
Le procès de la Carte de France. A propos de la cartographie
alpine
In: Annales de Géographie. 1908, t. 17, n°94. pp. 289-301.
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Girardin Paul. Le procès de la Carte de France. A propos de la cartographie alpine. In: Annales de Géographie. 1908, t. 17,
n°94. pp. 289-301.
doi : 10.3406/geo.1908.18234
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/geo_0003-4010_1908_num_17_94_1823494. — XVIIe année. 15 juillet 1908. №
ANNALES
DE
GÉOGRAPHIE
I. — GÉNÉRALE
LE PROCES DE LA CARTE DE FRANCE
A PROPOS DIS LA CARTOGRAPHIE ALPINE1
I. — LES CARTES-ESQUISSES RECTIFICATIVES.
Notre Carte d'État-Major, depuis sou apparition feuille par feuille
(la dernière a été terminée sur le terrain en lKHb", en gravure en 1880),
a été l'objet, en particulier dans les régions montagneuses, Alpes et
Pyrénées, de nombreuses critiques et retouches, de la part de topo
graphes de carrière ou d'alpinistes. Les critiques n'accompagnent pas
forcément les retouches; car, à pratiquer soi-même la topographie en
haute montagne, on sh rend compte des difficultés qu'ont éprouvées
les officiers qui en firent les premiers le levé. II faut lire dans la
Notice du colonel Blondel la vie de ces 20 officiers qui, en 1853?
furent envoyés dans les hautes Alpes, entre Grenoble, Briançon, Gap
et Die : <« Dans cette région solitaire et désolée, au milieu des torrents,
des glaciers, des éboulements et des précipices, ils ont vécu plusieurs
mois sous la tente à 2o00 et 3 0()0 m. de hauteur », et l'on comprend
cet éloge : <• actifs comme des missionnaires, ardents <-omme des
apôtres, laborieux des bénédictins »2. Si le nom de quelques-
1. Л propos de : II. 13. [Général II. Нептнапт', Les erreurs- de la Carie de France
[Cahiers du červíce <iéo graphique de l'Armée, n° ï:>h Paris, Imprimerie du Service
Géographique de l'Armée, lílUíi. [n-8, [i] 4- V3 p., 2(i pi. cartes, phot., profils, etc.
|non dans le commerce). Nous donnons plus loin en note la série des titres de
l'ouvrage de Mr F. Ans au», qui a été l'occasion de la publication de ce 2ii* cahier.
2. G1 Tir.ONbEL, Notice sur la grand? Curie topo graphique de la France, par le
Directeur du Dépôt de la Guerre, Paris, 1 S .*; 3 , p. 2S.
ANN. DE OÉOlř. XVIIe ANNÉE. 10 290 GEOGRAPHIE GÉNÉRALE.
uns d'entre p.ux, un Durand, un Mieulet, a. survécu, la plupart
n'auront reçu que cet élo^e collectif. On pourrait dire de toutes nos
Alpes ce que MMrs.l. et II. Vallot disent du Mont-Blanc : « II n'est pas
étonnant ([lie. les ascensionnistes, qui consacrent depuis nombre,
d'années leurs ell'orts à fouiller tous les coins du massif, aient
trouvé sur bien des points des divergences entre la nature et sa
représentation; celle-ci a été entièrement exécutée, en deux cam-
pannes, tandis qu'ils ont eu un quart de siècle pour en découv
rir les défauts1 ». Qu'on ne perde pas de vue. que, dans lahaute mont
agne, chaque oflicîer avait à lever environ 241) kmq. par campagne,
c'est-à-dire en quelques semaines de beau temps.
Voilà le point de vue auquel il faut se placer pour juger la Carte do
France, et alors on lui sera plus indulgent que certains alpinistes,
déçus de la trouver incomplète ou en défaut. Il était inévitable que,
venant la première de toutes les cartes du continent, elle dût avoir
ses imperfections, surtout dans la montagne, à laquelle, on était loin
d'attacher l'importance que nous y attachons aujourd'hui.
Voici, pour produire toutes les pièces du procès, quelques-unes
ties imperfections qu'on lui reproche.
D'abord, des cotes d'altitude manifestement fausses, qui ne sont que
des erreurs d'impression. Quelques-unes ont eu leur célébrité, et en
des points très éloignés. Dans le massif du Pelvoux, par exemple,
nous citons ici le Guide Joan n? de 1 S 7 7 , d'après MMrs Coolidire, Сох,
(Jardiner et Pendlebury, le. Pic d'Olan (.°> 578 m.; serait notablement
plus élevé que l'Aiguille d'Olan, au N, cotée 'Л xx:-! m. sur la Carte
d'E. M. Il faut lire 3 3X3 au lieu de 3 X83*.
Ensuite, des interversions de noms, auxquelles les alpinistes sont
plus sensibles que. les topographes, — avec raison! Sur la seule
feuille de Boimeval (I7i) Ai.v), l'Ai baron est appelé Chalanson, et
réciproquement. La « PtP de Bessan » désiune la PtK de Bonneval. Le
pis est que. les guides s'habituent à employer les termes de la Carte,
et il devient de plus en plus difficile de reconstituer la nomenclature
véritable.
Enfin, la géodésie elle-même est sujette à caution. Dans le massif
du Mont-Blanc, elle était si défectueuse que Miouletdutse construire
1. Joseph et Henri Vali.ot. Note sur la Cari? du massif du Monl-Dlnnc ù
Uécfirlle du -20 00(1' pt élude <!** Aii/uillps-Rouf/es 'Annuaire Ciitb Alpin Fr., XIX,
1S92. p. 1].
2. La faute d'impression, sur le Mont Maudit (1771 ui. au lieu de Í 171 in... qui
en faisait le rival du Mont Шапс. eut à son heure autant de célébrité. Vinci com
ment elle s'explique: le capitaine MiEULETdut partir pour le Mexique avant d'avoir
revu lui-même la gravure de sa carte à 1 : 40 000. Voir II. Vallot, Le capitaine
Mieulet et la Carte du Mont-Blanr (La Montagne, I, 1904-1У05, p. 217-232;. Sur les
jréodésiens qui out établi la triangulation de la Carte d'État-Major et sur le capi
taine Durand, voir le recent livre de II. Bekaldi, lïala'itous et Veloout. Notes sur les
officie/s de la Carte de France. Paris. l'JO". in-3. [vil + 207 p., 13 %. cartes et
dessins, 17 pi. tours d'horizon, vues, etc. [non d.ins le commerce'. PROCÈS DE LA CARTE DE FRANCE. 2У1 LE
un canevas à son usage avant de commencer le levé du terrain : les
points de troisième ordre de la triangulation n'ont pas été stationnés:
ils ont été obtenus par recoupement et comportent des fautes por
tant sur l'emplacement et l'altitude, par suite de confusions dans les
visées. On se rappelle les polémiques qu'a suscitées la Cime d'Oin,
entre Maurienne et Tarentaise, point de troisième ordre de la trian
gulation, indiqué avec ses Л ol-í m. comme le sommet lu plus import
ant entre Levanna et Tsanteleina, et qui correspond à un simple
renflement dans les crêtes dominant le placier des Sources de l'Isère.
C'est évidemment la Grande Aiguille Rousse (3482 m.1!, à 1 km. de
là, que les officiers ont dû viser, et l'exagération de la cote [:]•} m. en
trop) correspond à l'allongement fautif de la visée l.
Les alpinistes demandent, en outre, à la Carte, ce que l'échelle de
1 : 80 000 ne peut évidemment leur donner, de désigner nommément
et par leurs cotes toutes les pointes d'une arête. Or, dans le massif
du Mont-Blanc par exemple, les deux pointes de l'Aiguille du Dru
sont distantes de M.ï m. (environ un millimètre et un quart); celles
de l'Aiguille, du Géant, de 25 m. (environ un quart de millimètre).
Pourtant, chacune a sa célébrité. Plus fréquentes encore que ces
pointes jumelles sont celles qui vont par trois : les Trois OEillons, ou
Aiguilles d'Arves, les Trois Pics de Relledonne, les Levanna, les
Trois Dents d'Amhin, les Trois Aiguilles centrales de Pélens, les Rois Mages, dans le massif du Tabor, les Trois Ëvêchés de
Barcelonnette, et, par suite de cette sorte de loi qui fait que les
sommets d'un même massif sont de. hauteur à p<ju près équivalente,
chacune de ces trinités «l'aiguilles a donné lieu à d'interminables pol
émiques pour savoir quelle était la plus haute, mettant toujours la
Carte en cause, soit qu'elle donnât des coles, — dans ce cas on les
contestait, — soit n'en donnât pas. La plupart de ces discus
sions sont encore pendantes; ce n'est que tout récemment que
Mr P. Helbronner a tranché la question en laveur de l'Aiguille méri
dionale d'Arves2, et Mr F. Arnaud est en procès avec le Service Géo
graphique au sujet des Trois Évêchés \ Ce sont là les « contestés »
de la chronique alpine.
I. Sur les erreurs île dénomination «le cette partie «le la chnine-frontière, voir :
A. CiimiVNiEK et ("ai. Hamot, Ascensions dans les Alpes Grniet Méridionales
(Annuaire Club Alpin Fr., VI, 1879, p. It2-i."8.et l'esquisse, p. i:,H , H W. A. B. Coo-
ши,е (Alpine Joum., XI, ÎSS3, p. 338 et suiv.1. La faute ^ur la Ciuie d'Oin a
été <i<rnalée par II. Feurand, La Cime d'Oin {-'1-277 mètres', dans Annuaire Club
Alpin /'V.,XV, 1x88, p. ."ÍS-II3. Le Dépôt fie la Guerre avait d'abord confirmé l'exac
titude de In cote et du point. (Lettre du О Погну, dans Annuaire Club Alpin Fr.,
IV, 1877, p. 3(54.)
•2. Voir Annales de НеоцтрЫк. XVI' Dïhl. l'JO'i, n° 3Í!) C.
3. De même pour la hauteur relative des sommets de l'Aiguille Л? Péclet, dis
cussion entre Iî. (ioDEFBOY, W. A. H. CooLIDiïE, Bo/.A.NO et UlESTA, encore penrlanf.fi
dans La Monřnpie. — Sur les Aiguilles de Pélens (Alpfis-Jfaritinie*., voir l'excellente 292 GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE.
Que les plaintes des alpinistes soient souvent fondées, c'est ce
qu'il est aisé d'établir en rappelant que, sur la frontière italienne, les
différences d'appellation et les divergences de cotes sont telles que,
dans les monographies relatives t\ la région frontière, il est nécessaire
de dresser des tableaux de. concordance des noms et des altitudes
pour arriver à s'y reconnaître. Or « contradiction est mauvaise
marque de vérité », et, à moins de soutenir que la Carte italienne est
constamment fautive, force est bien d'admettre que la nôtre est sou
vent en défaut, au moins dans les parties où nous pouvons établir,
sinon un contrôle, au moins une comparaison. Dans les Alpes G raies,
les différences de SO m. ne sont pas rares (Piccola Ciamarella,
3 505 ou 3420 m., etc.).
Le Service eût passé condamnation sur ces reproches, souvent
justifiés, si les alpinistes n'y avaient joint des « tracés rectificatifs »
de la Carie, qui prêtaient trop à. la critique, pour cette raison qu'il est
plus facile de faire une carte nouvelle que d'en corriger une ancienne.
Ces tracés rectiiicafifs, connus sous le nom de « cartes esquisses >-
orohydrogruphiques, ont paru pour la plupart dans la Ilevue Alpine
publiée, par la Section lyonnaise du Club Alpin Français. Ils n'avaient
d'abord pour but, ceux de W. A. B. Coolidge en particulier, que de
schématiser la direction des crêtes, sans prétendre la rectifier, afin de
mettre en place la masse de noms nouveaux, pics, aiguilles, cols, etc.,
dont .s'enrichit chaque jour la nomenclature de la haute montagne,
qui e^t ou voie de devenir la plus chargée, après avoir longtemps été
si pauvre. Peu à peu, les alpinistes ont louché au figuré même de la
Carte et « corrigé ». l'orientation des crêtes, la situation respective
des sommets et des cols, etc. De même que, dans les archives des
vorps d'armée du Sud-Est, on tenait la carte à jour, en ce qui touche
ies chemins de montagne, sous la forme île. cartes-itinéraires de sec
teurs à l'échelle uniforme de 1 : 50 000, de même, certaines Sections
du Club ont constitué, pour chaque massif alpestre, un dossier tenu à
jour au moyen des corrections des membres de la Section, que l'on
reportait sur des cartes-esquisses en noir à la même échelle que la
Carte d'État-Major. Chaque dossier, une fois constitué, était publié,
sous forme do monographie, d'après le type consacré par W. A. 13.
Coolidge,qui a donné le modèle de ces monographies de massifs (oro
graphie, nomenclature, concordance des noms et des altitudes entre
les différentes cartes, historique, des ascensions, revue cartographique
rétrospective, bibliographie, etc.), toujours accompagné de la carte-
esquisse. Aux monographies de W. A. B. Coolidge vinrent s'ajouter
celles de Maurice Paillon, Henri Ferrand, etc., et des collaborateurs
du Dictionnaire gítHjrtiphique et administratif de la France de P. Joanne,
monographie du ohev.-ilier V. de Cessole, Les A-lf/ntlles 'le Velena. Pí -entières ascen
sions [Le Mordofjne, III. li)t)7, p. 1Я7-223, -253--27^. '.} iits., f. pi. phot., 1 pi. carte). ■
LE PROCÈS DE LA CARTE DE FRAiNCE. 4M
dont- les articles relatifs aux massifs alpestres furent conçus sur ce
type. A la suite de la Revue Alpine, Y Annuaire des Touristes du Dau
phine, La Montagne, le Bollettino del СЫЬ Alpinu llaliano publièrent
des monographies et des cartes-esquisses, les unes simplement sché
matiques, comme celles dť \ hi: Zeitschri ft des Deutschen und Os ter- -
reichischen Alperwereins, les autres présentées par leurs auteurs
comme des «■ rectifications » de la Carte.
De cette prétention à corriger la Carte est né le débat actuel. Le
Service (iéographique avait accueilli de bonne grâce Y Esquisse tr'ujo-
nométritp/e au J : 20 000 des massifs du Puy Gris, des Sepl-Laux et de
la Belle- Étoile, rectification du tracé fie la Carte d'État-Major (le tracé
correct des crêtes est en noir; celui.de l'État-Major, en roiij^e) par
Mr P. Ilelbronner, dans YAnniwire du Club Alpin Français1, laquelle
s'inspirait de la « manière •> de MMrsJ. et Il.: Vallot dans leurs esquisses
rectificatives ou « revisions partielles » des Aiguilles Rouges de Cha-
monix à 1 : 40 000 2 et des Aiguilles de Chamonix3 et leurs corrections
autrement importantes 'altitude et •position du. Puy (Iris, sommets
imaginaires tels que la « Fausse Floriaz », etc.). Mais il a pris en mauv
aise part les esquisses de Mr F. Arnaud, auxquelles leur auteur dénie
<l'ailleurs toute prétention rectificative4.
I. Annuaire С lu h Alpin Fr., XXX, 1903, p. i:5'.)-."10.
l\ Ibid., XIX, i8!)2, p. :î-28.
3. Ibid., XXf. 1894. p. 3-Я).
4. Par suite d'une méprise sur les intentions de M' F. Arnaud, que lui-même a
bien voulu nous confirmer. On aurait tort de voir une u;uvre de polémique dans
son très consciencieux et très utile Appendice complémentaire et rectificatif de la
Carte d'État-Major des bassins île l'Ubaye et du Haut-Venlon, Mâcon, Protat, l'J04.
in-8, 216 p. On remarquera d'ailleurs que la couverture porte simplement : LSUbaye
et le Haut-Verdun. Essai r/eor/rnp/ùque, Chez l'auteur, à Barcelonnette (Basses-
Alpes), 1005, et que le faux titre ne mentionne pas davantage la Carte de l'État-
Maj'or : Toponymie des bassins de l'Ubaye et du Haut-Verdon. .Avant' : d'être
« rectificatif и, cet essai est un « Appendice », c'est-à-dire un dossier de '200 pages
et de 14 croquis de situation renfermant 1 250 noms nouveaux, «lont 600 de cours
d'eau, 300 de sources, 100 de culs et de passages, chacun avec sorx sens, sa locali
sation topographique, sa description. Seul Mr Arnaud, qui parcourt le pays depuis
quarante ans, pouvait fournir sur «a vallée une enquête «aussi complète et au<si pré
cise, et la meilleure preuve qu'il n'y avait dans sa publication aucune arrière-pensée
contre personne, c'est que la Société de Géographie de Paris et Га Société <ïe Géo
graphie Commerciale l'ont couronnée et que le Club Alpin Français en a fait en
partie les frais. L'Appendice e^t rectificatif de la nomenclature de la Carte d'État-
Major et non de la Carte elle-même, à part cinq critiques en tout, «l'ordre plutôt
topographique. Oiiant aux 14 « esquisses typographiques » en noir qui a< com-
pagnent le texte, il s'agit île s'entendre sur le sens du mot « typographique ».
Elles n'avaient, dans l'esprit «le Mr F. Arnaud, qu'une valeur fujuralim pour le
placement de la nomenclature, non une valeur rectificative du tracé de la Carte
d'Etat-.Major. L'auteur le déclare expressément dans sa Réponse aux « Erreurs de
la Carie de France » du f/énéral Henri Berthaut Bai'celonnette, 1У07, in-8, V.\ p.) :
« pour y situer les renseignements complémentaires que donne mon texte, et que
figurent schéma ti'/uement mes quatorze esquis-es topngraphiques ■>. C'est à ce point
de vue que nous nous sommes placé, tenant en égale estime l'ouvrage du général
Berthaut et celui île Mr F. Arxaiii. Nous passerons sous silence le Rapport du
capitaine Bataille non publié, dont la brochure dug* Hehtiiaut donne des extraits, -29-Í GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE.
Ce n'est pas I;i première fois que la Carte d'État-Major est prise à
partie, et, (Fans ce procès de la Carte de France, les discussions au
sujet des Trois Évèchés et de Siolane Haute n'ont fait que suivre
d'autres discussions au sujet du Bonnet Carré et du col de la
Tourne. Mais c'est la première fois que le Service Géographique prend
lui-même en mains la défense de la Carte. Dans l'intervalle, le plan
directeur de la vallée de l'Ubaye a été levé à 1 : l'OOOO, avec une préci
sion quasi définitive, et la possession de ce document explique en
partie ce changement d'attitude.
Nous ne prendrons pas parti dans celte polémique outre le Service
et Mr Arnaud, puisque la question de fait ne peut être utilement
débattue que sur le terrain, dans le fond de la vallée de la Blanche. Le
débat durera pour le fond tant qu'on n'aura pas posé, de part et d'autre,
la question comme on doit la poser. Celle-ci n'e^t pas de savoir si la
Carte d'État-Major est parfaite et à l'abri de tout reproche : et, tant qu'on
la posera ainsi, ses adversaires et ses partisans auront beau jeu de
l'attaquer ou de la défendre, parce qu'elle prête, selon l'endroit consi
déré, à l'éloge ou à la critique. On devrait bien plutôt se demander si
dans les conditions de temps, d'argent, dans l'état d'esprit et avec les
moyens par lesquels elle a été conçue et réalisée, elle pouvait être
autrement et valoir beaucoup mieux, dans la montagne en particulier,
dans la Savoie surtout, où les officiers ne disposaient pas d'un cadastre
régulier, comme dans le reste de la France, et où ils avaient tout à
faire, planimétrie et nivellement : ils eurent à exécuter en Savoie et
dans l'ancien comté de Nice un levé proprement dit, et de toutes
pièces, tandis que, là où le cadastre existait, ils n'avaient qu'à en
juxtaposer les morceaux1.
D'autre part, les contradicteurs se sont émus, un peu à tort, et
inépris sur la pensée de l'auteur des livreurs de la Carie de Franc?, à
qui sa situation officielle imposait certaines réserves et qui n'a pas
écrit cette juslilication de la Carte à l'usage exclusif des topographes
non professionnels. Ce qui domu; aux Erreurs (1<> la Carte de France
leur vrai sens, c'est cette phrase, qu'on n'a pas assez remarquée :
<( Beaucoup d'ofiiciers, et surtout de jeunes officiers, ne sont que trop
disposés à la trouver défectueuse plutôt que d'avouer qu'ils n'en ont
pas une pratique suffisante et qu'ils ne savent pas s'en servir2 ». Si la
leçon pouvait porter ses fruits et si l'enseignement de la topographie
dans nos Écoles pouvait s'en ressentir, tout le monde saurait gré à
l'auteur d'avoir signalé cette lacune.
qui témoigne d'un parti pris évident, et dont le ton explique la vivacité dont est
empreinte la Réponse de Mr Akxaud.
1. G*' Berthaut, La Carte île France, Paris, IX!»!), II. p. ">(',.
2. Id., Lea Errevrs île la Carie de France, p. i'J. LE PROCÈS DE LA CARTE DE FRANCE. 2i)5
IL — LES TYPES RÉCENTS Л PLUS (1RANDE LCIIELLE DELA CARTE DE FRANCE.
Ce serait restreindre la portée «les Ei rears de la Carie de France-
que d'y voir seulement la réponse à la double préface de MMrsM. Paillon
et F. Arnaud. Si cette a suscité des contradicteurs, le point
de vue du Service est indiscutable quand il montre, non pas que les-
types à plus grande échelle dont la Carte de France s'est enrichie en
ces dernières années sont irréprochables, mais pourquoi ils ne peuvent
pas l'être. Pour beaucoup de gens, échelle plus grande est synonyme
de carte plus exacte. C'est de ce point de vue, historique et non pas
dof/matiqur, qu'on doit répondre aux trois ordres de critiques adres
sées à la Carte :
1" L'échelle de 1 : N0 000 est insuffisante pour les besoins actuels;
2° Insuffisantes sont les amplifications à 1 : oOOOO, qui reproduisent
en les exagérant les erreurs du 1 : 80()()(j;
o" les revisions, corrections et mises à jour.
1° L'insuffisance de lu Carte. — La Carte d'Ëlat-major est, avant
tout, une carte militaire, comme l'indique son nom qui rappelle celui
de la Carte anglaise : Ordnance Survey Map ï« Carte du Service de.
l'Artillerie »). C'est une carte tactique, et, à ce titre, elle doit donner
des ensembles : une échelle moyenne est préférable à la grande
échelle, et la hachure à la courbe.
Ainsi, quand les Services des Administrations ou des entreprises
privées se plaignent de l'insuflisance d'échelle de la Carte, sur laquelle
ils ne peuvent établir de projet précis, ces plaintes ne sont pus fondées,
puisque la Carte n'a pas été faite en vue de ces besoins. La Carte des
Services publics, topographique et statistique, carte prévue, par l'O
rdonnance royale de 1<S17, est encore à faire; il y a une carte militaire,
faite par des officiers, principalement pour des officiers. C'est, pour
cette raison que les Ministères de l'Intérieur et des Travaux publics
ont reconnu la nécessité de posséder chacun leur carte pour la France
entière.
-2" Les « aiviilificalions ». — Pourtant, le Service (îéographique a
voulu donner à ces besoins une satisfaction provisoire. Il a prêté les
minutes de la Carte à ceux qui en avaient besoin, et, comme cette
communication présentait des dangers pour leur conservation, il a eu
recours à diverses publications, qui revenaient soit à meltre entre les
mains du public une copie des minutes elles-mêmes, soit à agrandir
purement et simplement le 1 : NOOOO, de manière à le rendre, non pas
plus exact, mais plus lisible. Ces « amplifications >■ sont au nombre de
trois : 296 GÉOGRAPHIE GÉNÉRALE.
a) Une carte à l : o() 000 en courbes de niveau relevées à l'estompe,
tirée des minutes elles-mêmes, donc une réduction des minutes, carte
en couleurs, très lisible et d'effet artistique, entreprise par le général
Farre en 1881, dont 7o feuilles seulement ont vu le jour dans la région
des Vosges ;
b) Une carte à 1 : 3OO0O en noir, tirée, non plus des minutes, mais
de la Carte gravée à 1 : 80 000 en hachures, par agrandissement photo
graphique. Cette carte est donc une amplification pure et simple du
1 : 80 000; elle en exagère les imperfections, mais elle est très lisible,
et c'est ce qui en explique la vente considérable. Cette carte,. publiée
à une échelle voisine des minutes, en diffère pourtant beaucoup, parce
qu'il y a entre elle et les minutes un intermédiaire, la Carte gravée,
obtenue par un travail de simplification des levés originaux qu'on
appelle la généralisation et qui consiste à supprimer tous les détails
que ne comporte pas l'échelle d'une carte quatre fois moindre en
surface. Ainsi une photographie réduite au quart des minutes diffère
sensiblement de la Carte gravée ;
n Eniin, pour l'Exposition Universelle de 1900, parut un panneau
de 22 feuilles des Alpes ù 1 : oOOOO en hachures, qui n'était autre que
Y amplification en couleurs dul : 80 000. Cette carte, qui, pour l'effet
artistique, ne surpassait pas le 1 : .'>0 000 en couleurs et en courbes,
lui était très inférieure pour l'exactitude, puisqu'elle ne dérivait pas
des levés originaux. Elle ne fut pas continuée. On pourra voir à la
Bibliothèque du Club Alpin Français les feuilles publiées, qui s'étendent
du Léman à la Maurienne.
3° Les revisions. — Nous passerons condamnation, avec le Service
lui-même, sur le reproche, en rappelant ce qu'il faut entendre par
« revision » et en renvoyant pour l'historique de la revision, qui a
passé par 3 phases bien différentes, ce. qui explique sa valeur inégale,
à l'opuscule du général Berthaut. Les officiers qui en furent chargés
n'étaient pas tous des topographes, et ils ajoutèrent quelquefois des
erreurs : c'est qu'il est plus facile de lever une carte nouvelle que de
corriger une carte existante. Certaines feuilles, trop souvent « re
visées », devinrent tout à fait mauvaises, et, quand le Service se
décida à charger de la revision des topographes plus expérimentés et
à la. prendre à son compte, leur tâche fut principalementd'élaguer
toutes les corrections inexactes dont on avait surchargé la Carte.
A côté des reproches qu'on adresse avec raison à la revision, il y a
une confusion sur son objet véritable. Le réviseur ne doit pas toucher
au fond de carte, c'est-à-dire au ligure du terrain, qui, bien ou mal
levé, doit rester intact jusqu'à, ce qu'on refasse la^ carte. Le reviseur,
d'après les instructions actuelles, se borne à signaler les parties où la
représentation en hachures est défectueuse, et, lorsqu'il s'agit de LE PROCÈS DE LA CARTE DE FRANCE. i>97
grandes surfaces, le Service envoie spécialement un topographe pour
faire un « levé nouveau ».
La revision n'a donc, en principe, à s'occuper que de la planimé-
trie : voies de communication, eaux, constructions, forêts. Même res
treinte à ce rôle partiel, cette prétendue « revision -, celle d'avant la
réforme de 1891, aurait fini par défigurer la Carte et la rendre fantai
siste. En fait, la Carte gravée n'a fait qu'empirer depuis sa publication
jusqu'à ces dernières années, où le Service a produit des éditions de
feuilles qui ont été en réalité dos « réfections » d'après des levés nou
veaux {liriannm, Tarbes, Fiijmc'. La carte a donc perdu de sa valeur,
non seulement par le fait de la gravure, — les premiers tirages sur
cuivre sont très supérieurs, comme fini artistique, aux différents
tirages sur pierre ou sur zinc qui ont suivi, — non seulement par la
fatigue des cuivres, mais par la détérioration du fond de carte, auquel
on s'est quelquefois permis de toucher, malgré le principe posé plus
haut, et surtout par des revisions maladroites1. Pour juger équilable-
ment la Carte de France, c'est toujours à l'édition sur cuivre qu'on
doit se reporter, et autant que possible aux tirages primitifs, si l'on
n'a en vue que le figuré du terrain. On ne sera parfaitement juste avec
elle qu'en se référant aux minutes, ou égard à tout ce que la général
isation a fait disparaître.
III. — LE PROCÈS DES CARTES DE SUISSE ET D'iTALIE.
Il nous a paru intéressant de rapprocher ces critiques adressées
à la Carte de France de reproches du même ordre adressés autrefois à la
Carte suisse de Dul'our, lorsque parurent les premières feuilles en
ISiti2. Il est caractéristique de, voir reparaître, à soixante ans de dis
tance, les mêmes critiques, en particulier celles relatives à la général
isation, c'est-à-dire à l'élimination des détails incompatibles avec
l'échelle à t : 100 000. Lorsque parurent les feuilles lť> i Lac Léman) et
17 [Sinn), le Schweizerisch.r Beubarhter publia une série d'articles J,
1. Dans cette appréciation de la « revision », nous ne dépassons pas la pensée
ni même les tenues de l'auteur des Erreurs de lu ('crie de France 'p. "AS' :
« Pendant trente ans, des rrct/'f entions aussi défectueuses que possible y ont été
pratiquées íá la Г* édition]... Ensuite, pendant seize ans, on a tente de substituer
à ces revisions notoirement mauvaises un travail inégal et irisuflisant, dirigé par
les bureaux topojiraphiques des corps d'armée. Les officiers envoyés sur le terrain
par ces bureaux... se trouvaient en présence d'une topographie déjà faussée par
des retouches incorrectes. » On voit combien peuvent être puériles les discussions
qui ne sont pas fondées sur l'examen île la lr* édition sur cuivre, et même des
minutes.
i. Ditfouh, Atlas lopogrti plaque de lu Puisse, iSiil.
'.'). St. u. Dcp.., Uui/tnxsr/eólicli'' liemerkuwjeii Uber die ei'lge?iiiss!scFi.t>ii triyimo-
jnelrischen .VUU'ïrkarten .\'r" XVI and XVII '.X'/weizerixclier Upubnclitrv, IS 4G,
n" 41, 12, И...