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Les grands problèmes actuels du droit pénal - article ; n°1 ; vol.1, pg 39-53

De
16 pages
Revue internationale de droit comparé - Année 1949 - Volume 1 - Numéro 1 - Pages 39-53
15 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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A. Molinario
Les grands problèmes actuels du droit pénal
In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 1 N°1-2, Janvier-mars 1949. pp. 39-53.
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Molinario A. Les grands problèmes actuels du droit pénal. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 1 N°1-2, Janvier-mars
1949. pp. 39-53.
doi : 10.3406/ridc.1949.18833
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1949_num_1_1_18833GRANDS PROBLÈMES ACTUELS LES
DU DROIT PÉNAL*
A. MOliINARIO
Profeweur à l*UniT«rHté de Bu«no«-Airei
Les questions qui attirent l'attention des juristes sont extrême
ment variables suivant les. époques. Elles dépendent de la parution
d'un livre de valeur exceptionnelle ou de l'examen de certaines ques
tions par un congrès d'hommes de droit. L'attention des savants est
attirée sur ces sujets, la bibliographie correspondante s'enrichit et
ceux-ci deviennent les problèmes de leur temps.
Dans les temps actuels, les problèmes qui passionnent le plus les,
spécialistes de droit pénal sont la méthode à employer dans l'étude
de ce droit et la détermination de la nature et de la fonction de la
peine. Je m'efforcerai de présenter un bref résumé des solutions que
les différents courants de laAdoctrine ont apportées a ces deux pro
blèmes.
I. — La méthode dans la science du droit pénal
On sait que dans toutes les branches de l'encyclopédie juridique
se fait sentir, de temps à autre, le besoin de soumettre à une révision
critique les méthodes de base suivant lesquelles on a travaillé jusque
là. Les aspirations spirituelles de l'humanité changent à travers les
âges, et les hommes de science sont amenés, pour les satisfaire, à mod
ifier leur système de travail pour arriver à de nouvelles conclusions
et à des résultats plus en rapport avec les exigences du moment.
Le problème de la méthode est donc un problème qui se renouvelle
périodiquement dans toutes les sciences de l'esprit. Cependant, en
droit pénal, ce problème est pour ainsi dire permanent, surtout
depuis le dernier quart du xtx* siècle.
a) La révolution positiviste
Le mouvement que l'on peut appeler à juste titre, en raison de
sa nature et de la portée de ses conséquences, la révolution du positi
visme criminel, fut le premier à poser cette question de la méthode.
* Conférence faite le 3 mars 1949 sons les auspices de l'Institut de Droit Comparé et de
la Société de Législation Comparée à la Salle des Actes de la Faculté de de l'Université
dé Parts. . LES (HANDS PROBLÈMES ACTUELS DÛ DROIT PÉNAL 40
Oe .courant d'idées eut son origine dans les travaux d'un méde
cin aliéniste, César Lombroso ; il était donc logique que ses défen
seurs ne vissent dans le délit qu'un fait bio-psychique susceptible
d'être étudié comme les autres phénomènes de la même espèce, par le
y..v. procédé propre aux sciences naturelles ; plus précisément, par la
méthode inductive avec ses quatre temps : l'observation, l'hypothèse,
l'expérimentation et l'induction proprement dite. Cette position n'a
pas varié, même lorsque Henri Ferri a fait observer que si le délitl
était un phénomène bio-psychique, la « délinquance » est, en plus, un
fait social. C'est que la sociologie, fille de la , pensée puissante d'Au
guste Comte, apparut elle aussi aux yeux de ses premiers adeptes,
comme une science inductive et d'observation.
Ainsi, les travaux de statistique de Guerry et Quételet ont ins
piré les fameuses études de/ Ferri sur la criminalité en France de 1826
à 1878. Cet auteur, en faisant remarquer que chaque fait délictueux
est le résultat de trois facteurs : biologiques, cosmotelluriques et so
ciaux, n'a pas changé la position primitive du problème de la mé
thode, car il continuait à voir dans le délit un phénomène susceptible
d'être étudié par les procédés qui servent à connaître les phénomènes
t naturels.
Le positivisme criminel lutta vigoureusement contre l'abus des
'formules abstraites et de la logique syllogistique ; cet abus carac
térisa les derniers travaux des auteurs de la vieille et glorieuse école
classique. Donc, le positivisme constitua une réaction heureuse con
tre la façon traditionnelle d'interpréter la loi ; pour cette raison, il
peut être mis en parallèle avec le renouvellement, préconisé par Franç
ois Qény, Raymond Saleilles et Léon Duguit, de la méthode d'étude
du droit privé et du droit constitutionnel et administratif .
Malheureusement pour lui, le positivisme orthodoxe ne voulut
pas ou ne sut pas voir que si le délit, à l'origine, est un fait bio-psy
chique et social, aussitôt que le droit le saisit il se transforme en un
phénomène juridique.
En effet, aussi bien l'incrimination d'une certaine forme de
conduite que la sanction pénale appliquée à celui qui l'a adoptée, sont
des phénomènes réels et positifs mais dont la nature absolument par
ticulière ne permet pas de les ramener à la catégorie des phénomènes
naturels. H est donc vain de prétendre employer, pour les connaître,
la même méthode. .
Cette erreur fondamentale dans l'étude du droit pénal, cette
lamentable confusion entre le fait délictueux, d'une part, et ce qu'il
a de contradictoire avec la loi, d'autre part, ont eu naturellement des
conséquences regrettables ; la plus immédiate fut, sans contredit, de
tenir pour condition secondaire ou dérivée l'étude juridique de la loi
pénale. En effet, Henri Ferri soutenait que le Droit pénal ne pouvait
constituer une science autonome, mais qu'il devait se limiter à être
un chapitre de la Sociologie Criminelle. A cause de ce courant d'opi
nion, le droit pénal proprement dit fut envahi par un ensemble Uli (HUNDS PROBLÈMES ACTUELS DU DROIT PÉNAL 41
bigarré de notions meta juridiques de l'espèce la plus variée : biolo
giques, psychologiques, sociologiques et politiques, et tout cela au
détriment, non seulement de l'efficacité, mate encore du sérieux du
droit pénal.
b) Le technicisme juridique
Nous n'ignorons pas que le positivisme pénal n'a jamais pris
racine ni en France, ni en Allemagne. Les écrivains mêmes qui
accueillirent individuellement quelques-unes des prémisses fonda
mentales de ce mouvement — Tarde et von Liszt entre autres —
furent beaucoup plus prudents sur le terrain des conclusions.
Entre temps, les spécialistes allemands du droit pénal, forcés de
faire de véritables prouesses interprétatives afin de maintenir l'eff
icacité ..d'un Code pénal aussi imparfait que le Code prussien de 1871,
se livrèrent à un travail de virtuoses d'où surgit la fameuse dogmat
ique formaliste. Ainsi prit naissance une tendance dénommée tech-
nico- juridique dans laquelle militèrent la plus grande partie, pour
ne pas dire la totalité, des spécialistes germaniques, car même les-
adeptes de l'école de la politique criminelle ou, jeune école, à la tête
de laquelle se trouve von Liszt, rendirent hommage à la méthode
logico-abstraite de la dogmatique formaliste.
D'autre part, la tendance technico- juridique se vit considérable
ment renforcée par les apports de la philosophie du droit, où Laband
d'un côté, et Kelsen et l'école dite viennoise de l'autre, commencèrent
à réagir fortement contre la prétention positiviste d'introduire dans
la contexture scientifique du droit pénal les éléments métajuridiques
auxquels nous nous sommes référés plus haut.
Le technicisme juridique domine sans conteste, non seulement
en Allemagne, mais aussi en Italie, où il a fait des adeptes, dont
Arthur Rocco devint le chef virtuel, à partir de sa fameuse « Pro-
lussione », lue à l'Université de Sassari à l'ouverture de son courç
de droit pénal.
Cette tendance limite et réduit la science du droit pénal à l'étude
de la législation positive en vigueur, qu'elle présente comme la seule
réalité fournie par l'expérience. De là son nom de « positivisme juri*
dique ».
Pour les partisans de cette orientation, le droit pénal n'est pas
un droit rationnel, hypothétique, naturel ou idéal, antérieur et supé
rieur à la législation positive. Ce n'est pas non plus le droit que l'on
sanctionnera un jour, c'est-à-dire le « jus condendum », mais unique
ment le droit en vigueur ; la tâche propre du juriste est d'étudier les
concepts qui expriment les dispositions du droit positif, d'organiser
les institutions juridiques et de grouper le tout en une reconstruct
tion harmonieuse. Avoir su établir avec netteté la distinction entre
la science juridico-pénale ou dogmatique du clroit pénal et l'anthro
pologie, la sociologie et la politique criminelle est un mérite incon
testable de cette orientation méthodologique.
Malheureusement, les technico- juristes tombèrent dans des exa- LM GRANDS PROBLEMES ACTUELS DU DROIT PéNAL 42
gérations non moins graves que celles que nous avons reprochées an
positivisme orthodoxe.
La réduction à la législation positive de la science du droit
pénal eut pour conséquence d'assigner à l'expression verbale de la
loi une valeur prédominante sur l'esprit qui anime cette loi. Ainsi
naquit une Véritable idolâtrie de la lettre de la loi, qui, dans la pra
tique du forum, ne pouvait que donner lieu à de terribles injustices.
D'autre part, dé la différence entre les prénotions meta juridiques
du droit pénal et la législation positive — point de départ dont on
ne pourrait discuter l'exactitude — on passa bientôt à l'oubli total
des principes et l'on finit par omettre la "considération de tout él
ément éthique, politique, sociologique ou historique, c'est-à-dire tout
ce qui constitue la substance même du droit, et son véritable et pro
pre contenu.
Et sous prétexte que le « jus condendum » ne peut être l'objet
de la science du droit pénal, on arriva à déclarer étrangères à l'œu
vre du juriste la critioue de la loi en vigueur et la proposition de sa
réforme. De la sorte, le technicisme juridique — peut-être sans se le
proposer, mais aussi sans pouvoir l'éviter — donna lieu à cette aber
rante conclusion soutenue par quelques théoriciens que les hommes
de loi ne sont pas précisément les mieux placés pour préparer et réa
liser les réformes législatives.
Enfin, la prétention de convertir la science du droit en une
espèce de mathématique de l'expérience juridiaue conduisit à la
déformation, sinon à la mutilation, de l'objet réel de l'étude, c'est-à-
dire de la loi pénale. En effet, celle-ci n'est pas constituée par des
éléments rationnels exclusivement. Le pouvoir qui sanctionne la loi
doit tenir compte des coutumes sentimentales de la communauté à
laquelle s'adresse la norme ; il est alors évident que, quelque con
cession que l'on fasse à ces coutumes dans la rédaction du texte légal,,
il sera absolument impossible de ramener la loi à l'unité rationnelle
et à un système logique de purs concepts.
c) La réaction àntiratiohaliste
Cette dernière circonstance fut précisément celle qui amena la
formation d'un autre courant doctrinal que nous appellerons l'an-
tirationalisme, dont le fondement théorique est dû à l'écrivain russe
Anossov et qui a entraîné l'adhésion des adeptes de la fameuse école
de Kiel.
Dans cette doctrine, le point de départ semble indiscutable. La
loi, ainsi que lès antirationalistes le mettent en évidence, n'est pas
seulement une construction logique. En effet, quoique l'auteur du
projet originaire se soit appliqué à le rédiger comme un tout harmonparties'
ique, dont les gardent entre elles et avec l'idée fondament
ale une concordance parfaite, il est certain que sur le terrain à par
courir jusqu'à la transformation de cette idée en loi, des facteurs
infinis viennent jouer et modifient, parfois substantiellement, l'idée LIS ÛBAKDS PROBLÔMEfl ACTUBL8 DU DROIT PÉNAL
première au point même de détruire l'harmonie avec laquelle fut
conçu et réalisé le projet primitif.
En réalité, dans l'état actuel de nos coutumes parlementaires,
la loi n'est souvent que l'expression d'un engagement transaction
nel entre les tendances politiques plus ou moins contraires.
Aussi bien dans les pays de régime autoritaire que dans les pava
de gouvernement démocratique, où un certain parti politique compte
sur une majorité tellement grande qu'elle lui permet d'ignorer l'op
position, le noyau gouvernemental est toujours obligé de faire des
concessions à ses propres partisans, dans le but de consolider, sa
force politique.
Tout cela nous démontre que, dans le choix entre la rigueur de
la conséquence logique et l'obtention des buts pratiques, le pouvoir
qui sanctionne la loi n'hésite pas à sacrifier la conséquemce logique
aux buts qu'il veut atteindre. Il est d'ailleurs explicable qu'il le
fasse, car l'exercice du pouvoir politique signifie action et non pas
simple pensée. Cependant, toutes ces considérations — dont en
somme on devrait conclure que l'interprétateur de la loi doit tenir)
compte des éléments irrationnels qu'elle contient et non pas les
sacrifier à l'harmonie idéale du texte — toutes ces considérations
servirent uniquement à justifier l'arbitraire le plus irritant.
Du très légitime respect des coutumes sentimentales du peuple
auquel doit s'appliquer la loi, et que celled doit consacrer, on passai
aussitôt à l'invocation de ce que pour les besoins de la cause on a
appelé la « saine conscience du peuple », et l'on donna ainsi les appa-j
rences de la justice aux pires abus et aux débordements les plus
monstrueux du pouvoir.
C'est que toutes les directions méthodologiques ont un inévita
ble « substractum » politique : tandis que le dogmatisme formaliste
s'inspire des principes de l'individualisme libéral, l'orientation anti
rationaliste sert les exigences des éléments directeurs des Etats
autoritaires. Le technicisme juridique se mit au service du courant
politique qui sacrifie tout à la sécurité et au bien-être de l'individu
tandis que sous le prétexte de vouloir considérer les éléments irra
tionnels de la loi, les antirationalistes firent cause commune avec
ceux qui subordonnent tout à l'autorité et à la sécurité de l'Etat.
Les uns et les autres ont oublié qu'en toutes choses, la vérité ne se
trouve pas aux extrêmes mais plutôt en une juste et prudente
moyenne. Le Code pénal ne doit pas être la « Magna Charta » du
délinquant, suivant l'expression adéquate et consacrée de von Liszt,
mais il ne doit pas non plus se convertir en un instrument d'oppres
sion et de persécution politique. Sa finalité suprême est la défense
de la. Société et celle-ci n'exige jamais, pour être effective et effi
cace, le sacrifice d'aucun droit ni d'aucune garantie individuelle.
d) L'orientation réaliste
La science du droit est un effort incessant vers la rationalisai
tion de ce sentiment de justice qui est inné dans Pâme humaine. LBS «MUNDS PROBLÈMES ACTUELS DU DROIT PÉNAL 41
C'est pourquoi si l'interprète de la loi ne doit pas négliger les élé-ï
ments irrationnels contenus dans celle-ci, il ne doit pas non plus!
sacrifier à ces éléments les principes rationnels dont s'inspire toute
législation, et dont les conséquences logiques constituent la plus
grande et la plus importante partie de cette législation.
Cette considération serait suffisante pour démontrer la néces
sité dans laquelle se trouvent tous ceux qui, comme nous, cultivent
le droit pénal, de trouver une nouvelle méthode qui nous permette
d'éviter le Scylla de l'arbitraire sans tomber dans le Charybde de
l'idolâtrie devant la lettre de la loi.
Remarquez bien que, la législation en vigueur étant l'objet
indiscutable et indiscuté de la science du droit pénal, il est élément
aire que la première et la principale question de méthode soit celle
qui se rapporte à l'interprétation de la loi.
Même dans les cas où la finalité de cette opération est purement
scientifique, rédaction d'un traité ou d'une monographie, elle ne
constitue jamais un simple exercice académique, dépourvu de toute
valeur pratique. Au contraire, l'interprète doit se rappeler que les
résultats qu'il obtiendra peuvent fournir, et de ,fait fournissent
aux juges et à ceux qui collaborent à l'administration de la justice,
un critérium directeur ou du moins des points de vue susceptibles
de les aider à accomplir leur tâche délicate.
Le dogmatique lui-même ne doit pas oublier que la science du
droit a pour objet la connaissance de la loi, dont le sort pratique
est d'être appliquée, et que par conséquent il est impossible de sépa
rer la connaissance de la loi de son application au sein du forum.
Nous ne voulons pas dire par là que l'étude théorique de la
loi ne peut constituer un objet en soi, Nous nous proposons simple
ment de faire remarquer que la seule existence de la loi suppose celle
des activités humaines qu'elle doit régir. Par conséquent, personne
•ne pourrait se vanter de connaître à fond la loi, s'il n'a pas; tenu
compte, en étudiant les concepts qui l'expriment, des modes de
conduite qu'elle décrit ou de ceux auxquels font allusion les disposi
tions de son texte.
C'est donc une erreur de concevoir le droit eü tant que simple
forme, comme une simple superstructure, et c'est également une
erreur de circonscrire son étude à une analyse logique formelle des
normes de la législation en vigueur. Bien au contraire, la connais
sance du droit présuppose comme indispensable la connaissance
de la réalité sociale à laquelle se rapportent les normes légales.
C'est cette réalité sociale qui engendre le droit ; c'est en elle
que le droit aspire à réaliser les objets que s'est proposés le légis
lateur en la sanctionnant. La loi est toujours une expression de
volonté et, comme telle, suppose un état de choses préalable, dans!
lequel le pouvoir qui sanctionne la loi veut produire une conséquence
juridique. On ne peut donc connaître la loiv lorsque l'on ignore
l'état de fait qui la précède et la fin que l'on poursuit qui est sa
conséquence. GRANDS PROBLÈMES ACTUELS DU DROIT PÉNAL 45 LBS
L'orientation réaliste réclame de l'interprète de la loi qu'il
tienne compte du fait social qui détermine la sanction et qui est}
appelé généralement « ratio legis », ainsi que de la fin que cherche)
à obtenir le législateur. Remarquons, en passant, que l'objet de la
loi, au point de vue, si je puis dire, herméneutique, avait déjà été
mis au par un, courant d'opinion qui remonte au fameux livre
de Rodolphe von ïhering, « Le but dans le Droit ». Ce courant, que
l'on dénomma orientation téléologique, constitue une des premières
formes du réalisme juridique.
Pour ceux qui la préconisent, l'objet de la loi comporte un
élément d'une importance capitale dans le travail d'interprétation.
Ce but est un véritable rayon de lumière que l'interprétateur doit
projeter sur la norme légale qu'il étudie, afin d'en éclairer tous les
angles et d'en percevoir les applications les plus secrètes.
Mais la conception intégrale du réalisme juridique à laquelle
nous nous rallions exige que l'on attribue une égale importance au
fait social, qui nécessite la sanction de la loi et dont elle tire sa rai
son d'être.
Cependant, en Droit pénal, le fait social antécédent à la norme
est la conduite humaine que l'on désire éviter et dont on veut punir
l'auteur lorsque la menace de la loi n'a pas suffi. La loi pénale
détermine, en le décrivant, ce mode de conduite, mais l'interprète
ne peut pas se contenter d'une simple analyse logique des notional
contenues dans la définition. La loi doit passer de ces concepts aux
faits qu'elle vise, car alors seulement pourront être saisies exacte
ment sa véritable portée et sa signification.
Cela est tellement vrai qu'en maintes circonstances la loi pénale
réduit toute sa définition à l'emploi du mot qui exprime l'action à
éviter ou à réprimer.
Ainsi l'article 95 du Code pénal argentin emploie les mots de}
« rixe » et d' « agression » ; l'article 118 parle de « la femme qui com
mettrait le délit d'adultère ». Dans ces cas-là, il est évident que la
seule analyse du concept exprimé dans la loi, analyse qui part for-»
cément du sens donné à ces mots par le dictionnaire, serait insuf
fisante à l'interprète qui voudrait saisir le sens complet et exact dq
la norme légale. Pour arriver à son but, il devra tourner les yeux
vers la réalité sociale à laquelle doit s'adapter la règle légale qu'il
cherche à interpréter, car c'est là, c'est dans cette réalité qu'il troui
vera le fait humain auquel le législateur a voulu se rapporter.
Là s'achève le rôle du dogmatique, mais cette connaissance est
encore insuffisante pour le juge, qui non seulement doit interpréter
le texte légal, mais encore l'appliquer dans les cas concrets qui se
présentent à sa décision. Il devra donc connaître le fait délictueux
dans toute son individualité, en comprenant le fait en lui-même, son
auteur et le milieu dans lequel a été commise l'infraction. A ce
sujet, la loi pénale argentine est catégorique, et dans son article 41
elle oblige le juge à tenir compte, au moment où il fixe la peine, de
l'âge, de l'éducation, des coutumes et de la conduite antérieure du LÉS GRANDS PROBLÈMES ACTUELS DU. DttOtT P&JAL 46
sujet, des raisons qui Pont conduit à commettre le délit ; à recher
cher spécialement s'il a été poussé pair la misère ou par la diffi
culté de gagner sa propre subsistance et celle des siens, quel rôle
il a joué, dans le fait délictueux, s'il est une ou plusieurs fois réci
diviste, quelles ont été sur son acte les diverses incidences, ainsi
que les liens de parenté, les circonstances de temps, de lieu, de
mode et d'occasion, en un mot tout ce qui peut révéler le degré de
danger plus ou moins grand présenté par le délinquant.
Remarquez que' cette exigence légale ne procède pas d'une pré
occupation purement doctrinale, puisque la loi donne aux magist
rats la faculté de fixer la sanction applicable à chaque coupable
entre un minimum et un maximum qu'elle détermine, mais elle
devrait forcément leur fournir un critérium dominant auquel cha
cun pourrait se référer.
Ce ne sont pas là les seules questions sur lesquelles la méthode
réaliste a pris position. La brièveté du temps dont je dispose et le
besoin d'être mesuré me privent du plaisir de m'étendre davantage.
De toute façon et pour finir, je dois vous dire, qu'à mon humble
avis, on ne peut attendre que des résultats féconds de l'application
de cette méthode. Avec le critérium réaliste, les spécialistes du droit
pénal éviteront de se noyer dans l'examen de questions purement
théoriques, dont la pratique des tribunaux est très éloignée. Ils se
maintiendront en contact permanent avec la réalité sociale dans
laquelle et pour laquelle ils remplissent leur mission doctrinale et
d'enseignement. Ils ne courront pas le grave risque de sacrifier les
exigences de la justice à la rigueur de la conséquence logique ou à
l'harmonie des systèmes idéaux. Ils feront tous leurs efforts pour
que la magistrature répressive puisse accomplir sa haute mission
dans un sens profondément humain et en prenant toujours et simul
tanément en considération les nécessités de la défense sociale et les
droits et garanties de la liberté individuelle.
En un mot, ils contribueront à rendre effective cette socialisa
tion du droit pénal que votre eminent Professeur Donnedieu de
Vabres plaçait au premier plan des réformes de structure réclamées
par lui dans la dernière des magnifiques conférences qu'il prononça
à l'Université de Damas, deux ans avant la grande catastrophe. Ha
contribueront également à rendre aux hommes leur foi dans le Droit,
cette force éternelle et inaltérable qui finit toujours par triompher
avec le temps des arbitraires des tyrans et de l'appétit désordonné
des multitudes.
II; — Nature et ponction de la peine
A l'époque actuelle, un autre problème qui préoccupe profondé
ment les criminalistes, c'est celui de la nature et de la fonction de
la peine.
Empressons-nous d'indiquer que nous partageons cette préoccu
pation avec les spécialistes de la science pénitentiaire, ce qui n'est GRANDS PROBLÈMES ACTUELS DU DROÎT PÉNAL 47 LES
pas étrange, puisque les peines privatives delà liberté, dont le
régime constitue l'objet de cette discipline, sont aujourd'hui de très
fréquente application dans le traitement de la délinquance.
Il est certain que la question n'est pas nouvelle. Les deux idées
fondamentales, dont l'antithèse constitue la matière du débat, se
trouvent déjà exprimées élégamment par un aphorisme que Sénèque
attribue à Platon : « Nemo prudens punit quia peccatum est sed ne
peccetur ». En effet, la peine, selon quelques-uns, doit être un châti
ment pour celui qui a violé la loi en commettant un délit dont la
peine est la compensation, tandis que suivant d'autres, elle doit être
un moyen préventif destiné à éviter de nouvelles infractions tant de
la part du délinquant que de la part des autre» membres du groupe
social.
Historiquement et dans l'ordre chronologique, la première ten
dance fut la tendance compensatrice. Cela était logique, du moment
que la réaction instinctive de la victime d'un délit n'était et ne pou:
vait être que la vengeance, c'est-à-dire une réaction qui visait le
passé, la faute commise, et la tenait pour sa cause et sa fin.
Beaucoup plus tard, les hommes comprirent qu'on ne gagnait
rien à ajouter au mal causé par la faute du délinquant celui de la
peine, et qu'il était plus utile de prévenir de nouvelles infractions
plutôt que de venger celles qui avaient déjà été irrémédiablement
commises.
En effet, l'homme qui sut trouver en son propre corps les modèl
es des premiers ustensiles, avec lesquels il s'adapta à la nature pour
la dominer ensuite, n'a pas su tenir compte dé ce modèle lorsqu'il a
forgé ses principes moraux. Cependant, le fait d'avoir ses yeux sous
son front, et non pas dans sa nuque, aurait dû lui enseigner dès les
premiers temps à mettre la finalité de sa conduite au futur et non
pas au passé.
Heureusement, la vérité peut, malgré les instincts contraires,
s'ouvrir un „chemin et, en contradiction avec les idées compensatrices
et expiatoires, surgirent les doctrines de la prévention générale et
spéciale, comprenant entre autres celle de la correction du délin
quant. Le meilleur exposé de cette notion a été fait par l'illustre
jurisconsulte et penseur allemand, Charles Boeder.
La controverse entre les deux tendances subsiste encore : cepen
dant la thèse de la peine préventive gagne chaque jour du terrain,
au détriment des défenseurs de l'idée opposée qui battent en retraite
avec une intrépidité digne d'une meilleure cause.
Naturellement, tout ce que nous venons de dire vaut seulement
sur le terrain de la pure doctrine, car dans les milieux législatifs,
la conception de la peine expiatoire inspire encore une grande par-s
tie des codes en vigueur. Il ne faut pas s'en étonner, car la législa
tion exprime les conceptions et les affections dominantes au sein
du peuple dans lequel persistent des sentiments, des idées et des
façons primitives de penser, que les hommes de science ont dépassé
depuis longtemps. Le drame du juriste réside justement en ce que