Un commentaire de Philippe Askenazy Une étude innovante, des résultats probablement surestimés

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La réflexion sur la hausse des inégalités de revenu entre niveau de qualification ou sur le déplacement de la demande de travail vers les salariés les plus qualifiés demeure un domaine théorique comme empirique extrêmement vivant.

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COMMENTAIRE
UNE ÉTUDE INNOVANTE, DES RÉSULTATS PROBABLEMENT SURESTIMÉS
Philippe Askenazy, CNRS et Cepremap
La réflexion sur la hausse des inégalités de « conditions de travail 1998 » qui indiquent si les
revenu entre niveau de qualification ou sur le salariés utilisent ou non Internet. Cette technolo-
déplacement de la demande de travail vers les gie alors naissante, utilisée seulement par une
salariés les plus qualifiés demeure un domaine frange des travailleurs, et plus généralement
théorique comme empirique extrêmement l’informatisation intense apparaissent fortement
vivant. Du point de vue empirique, de nom- biaisées en faveur des qualifiés. Dans ce contexte
breux travaux ont porté sur le rôle des technolo- scientifique, l’article de P. Biscourp, B. Crépon,
gies de l’information et de la communication T. Heckel et N. Riedinger représente un apport
(TIC), en particulier de l’informatique. Un fais- substantiel à l’évaluation de l’impact des techno-
ceau d’évidences s’est ainsi forgé de Berman et logies sur les performances des entreprises et sur-
al. (1994) à Bresnahan et al. (2002) pour le cas tout sur la demande relative de travail.
américain. Des données individuelles, d’entre-
prises ou sectorielles, ont été mobilisées. Mal-
L’impact de la baisse des prix des TICgré les problèmes récurrents d’endogénéité et
est la problématique pertinenteune grande variance quantitative, la cohérence
pour la Francequalitative des résultats laisse peu de place au
doute. La diffusion des technologies de l’infor-
mation est biaisée en faveur des professions qui Tout d’abord, les auteurs se sont posés, à mes
demandent un niveau élevé de qualification ou yeux, la question pertinente. À nouveau, la
plus directement en défaveur des moins diplô- France n’est pas un leader en production de
més. Parallèlement, l’impact de ces technolo- TIC. Le canal principal de transmission du pro-
gies sur la croissance ou la productivité des fac- grès technologique aux entreprises françaises
teurs reste difficile à quantifier (Quinet, 2000). est donc incorporé aux biens qu’elles acquièrent
à l’extérieur. Or, la quasi-totalité de ce progrès
se transforme, du fait d’une concurrence exacer-En revanche, les travaux portant sur la France
bée entre les acteurs producteurs, en une baissedes années 1980 et du début des années 1990
équivalente des prix qui est généralement éva-offraient un tableau plus contrasté. Le biais
luée à 15 % par an pour le hardware. C’est donctechnologique semble avéré en première esti-
bien la réaction des entreprises françaises à cemation. Mais une fois les biais de sélection
choc d’offre exogène qui doit être étudié. Un telcorrigés, les technologies « informatiques »
travail est loin d’être statistiquement évident. Iln’entraînaient qu’un déplacement limité de la
convient de traiter simultanément les choixdemande vers les plus qualifiés. Plusieurs fac-
d’investissements des entreprises et de compo-teurs pouvaient expliquer ce décalage entre la
sition de la main-d’œuvre, c’est-à-dire estimerFrance et les États-Unis. L’activité propre de
conjointement l’impact sur les coûts et sur laproduction des technologies de l’information
demande relative de travail. Il faut ainsi dispo-est bien plus restreinte en France. Les entrepri-
ser de données suffisamment riches et procéderses françaises investissent nettement moins que
de manière rigoureuse.leurs homologues américaines dans les nouvel-
les technologies. La France accuse ainsi un
« retard » dans la diffusion de ces technologies. La première condition est globalement remplie
Enfin, les entreprises françaises pouvaient inté- dans l’article. L’appariement des Déclarations
grer différemment les ordinateurs dans leur dis- annuelles des données sociales (DADS) avec la
positif organisationnel. source fiscale des entreprises soumises au BRN
permet de disposer pour plus de 4 500 entrepri-
Les études basées sur des données récentes sug- ses de 1994 à 1997, à la fois d’informations sur
gèrent que la France des années 1990 s’est alors la composition des emplois et sur les immobili-
comportée comme les États-Unis ou le sations corporelles des entreprises. En particu-
Royaume-Uni, marquant donc une rupture par lier, le poste « matériel de bureau, mobilier et
rapport à la précédente décennie. Ainsi, Goux et informatique » permet de donner une mesure du
Maurin (2002) ont exploité l’enquête Emploi, capital informatique. Cette source présente
notamment les informations du supplément cependant trois défauts. Premièrement, on est
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contraint à se limiter à cette seule technologie que d’allégements des charges sociales ciblée
alors que les TIC sont également incorporés sur les bas salaires et de réduction du temps de
dans d’autres équipements. Deuxièmement, la travail pour contrecarrer cette évolution techno-
notion de qualifié renvoie en fait à des profes- logique naturelle. L’avenir pour l’emploi non
sions – cadres et professions intermédiaires. qualifié serait donc bien sombre. Réduction du
Enfin, par construction, l’échantillon ne com- coût et de la durée du travail ne peuvent être
porte que peu de petites entreprises. menées indéfiniment alors que la loi de
Moore (1) devrait rester valide pendant encore
une décennie et alors que les nouvelles généra-La deuxième condition est également assurée.
tions de TIC s’imposent. Dans le même temps,La baisse des prix informatiques est commune à
l’amélioration du niveau de formation initial detoutes les entreprises, il n’y a pas de variabilité
la main-d’œuvre plafonne. Si le scénario quiindividuelle. On se contente donc généralement
ressort des chiffres des auteurs est juste, lesd’estimer une équation à facteurs quasi fixes et
implications pour la politique de l’emploi et lad’observer les conséquences d’une hausse du
politique industrielle seraient conséquentes.capital informatique détenu par les entreprises,
Alors, peut-on croire en ces estimations ?considérée comme exogène. Ici, les achats
informatiques sont endogénéisés grâce à l’esti-
mation d’une fonction de production translog à
... mais un impact sur les coûtsquatre facteurs (capital standard, informatique,
et un biais surestimésqualifiés, non-qualifiés). On peut donc simuler
l’impact de la baisse du prix des ordinateurs.
Une première interrogation naturelle porte sur la
notion restreinte de « qualifiés » retenue, pour
Un message spectaculaire... des raisons de disponibilité des données : cadres
et professions intermédiaires. Une lecture opti-
Selon les estimations de l’article, une baisse miste du résultat précédent serait une requalifi-
annelle des prix informatiques de 15 % se tra- cation des salariés (Aghion et al., 1999). Un
duirait, à autres prix donnés, par une chute du employé à qui l’entreprise donne un ordinateur
coût marginal de 0,7 %. À ce rythme, les entre- serait formé et, in fine, par exemple par le jeu de
prises auraient économisé près de 8 % de leur conventions collectives, intégré à une profes-
coût en une décennie ! Dans un sens, c’est nor- sion intermédiaire. Ainsi, on n’observerait
mal que le prix d’un input baissant, les entrepri- qu’un artefact de classification. Cependant,
ses réalisent des gains. Mais : cette mécanique doit être négligeable. En effet,
sinon, on aurait dû constater au moins une cer-1) l’ampleur est énorme pour un facteur de pro-
taine stagnation du taux de déclassement pourduction assez marginal ;
les travailleurs dont les diplômes sont charniè-
2) les économies ne sont pas là où on pourrait res dans le passage d’employés (ou d’ouvriers)
les imaginer. qualifiés à qualifié au sens des auteurs, même si
l’offre de travail diplômé a fortement progressé.
En effet, les entreprises semblent maintenir Or, c’est le contraire que l’on a observé lors de
l’enveloppe des dépenses d’équipement infor- la dernière décennie. Les bacheliers et les tra-
matique ; la baisse du prix de 15 % s’accompa- vailleurs de moins de 29 ans issus d’une filière
gne d’une hausse du volume similaire. La supérieure courte ont connu un quasi-double-
réduction des coûts vient en fait d’une diminu- ment de leur taux de déclassement (2)
tion des effectifs. Plus précisément, l’emploi (cf. graphique).
non qualifié (employés, ouvriers) se contracte.
L’ampleur du biais induit par ce mécanisme est Deuxième interrogation, la France aurait été
important. La baisse de 15 % s’accompagne durant la période 1994-1997 en phase de rattra-
d’une augmentation de 3,7 % du ratio de
l’emploi qualifié sur l’emploi non qualifié.
1. Énoncée par un dirigeant de Intel, cette loi empirique stipule
que les performances des microprocesseurs doublent tous les 18Le progrès dans le domaine informatique per- mois.
mettrait ainsi d’expliquer bien plus que les 2,1 à 2. Gautié et Nauze-Fichet (2001) construisent un taux de déclas-
sement à partir de l’enquête Emploi ; un salarié est déclassé s’il2,2 % de hausse du précédent ratio observée
est sur un emploi qui requiert a priori un diplôme inférieur à celui
dans la décennie 1990. Il aura fallu une politi- qu’il possède.
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page après des années de non-adaptation de la France ne serait pas alors particulièrement fai-
composition de la main-d’œuvre à la technolo- ble. Les externalités réseau liées aux TIC sont
gie. Ce point est difficilement identifiable mais en revanche probables, ce qui « conduit à une
souligne le risque d’une généralisation à toute surévaluation de l’élasticité de la production au
période. En outre, les estimations obtenues sont capital informatique ». Avec les données dispo-
dans le haut de la fourchette des travaux sur les nibles, leur identification est malaisée.
États-Unis et disons cinq fois supérieures à la
médiane des résultats (voir les nombreuses réfé-
Le point le plus délicat est « que l’effet que l’onrences données dans l’article).
interprète comme résultant de la baisse du prix
Une troisième interrogation proche de la précé- des ordinateurs, résulte[rait] en fait d’autres
dente est discutée dans l’article. Les rendements variables inobservées et corrélées avec l’accu-
marginaux des investissements informatiques mulation de capital informatique, telles que les
sont particulièrement élevés : cinq fois plus que logiciels [...] ou encore les pratiques organisa-
celui du capital standard. Les auteurs passent tionnelles complémentaires de l’informatisa-
rapidement sur cette question même s’ils abor- tion. Si tel est le cas, les résultats doivent s’inter-
dent les grandes lignes du débat sous-jacent. préter non pas en termes d’élasticité au prix des
Regardons donc de plus près ce résultat que l’on ordinateurs, mais à un indice de prix faisant
retrouve dans certains travaux américains. Il intervenir les prix de tous les facteurs [inobser-
serait d’abord « le signe d’un sous-investisse- vés] dont l’effet est capté par l’utilisation
ment en matériel informatique ». Cette hypo- d’ordinateurs ». Or, c’est certainement le cas.
thèse, évoquée à plusieurs reprises par les Les travaux démontrent théoriquement comme
auteurs, me semble peu crédible. Le ralentisse- empiriquement la nécessité pour les entreprises
ment actuel du secteur producteur de TIC vient de changer leur organisation du travail pour
en grande partie de la prise de conscience s’adapter au changement technologique que ce
d’un surinvestissement dans ces technologies soit par des canaux directs, compétitifs ou
aux États-Unis ; le niveau d’investissement en macro-économiques (Thesmar et Thoenig, 2000
Graphique
Évolution du taux de déclassement des salariés de 18 à 29 ans
Lecture : voir note de bas de page (2) pour la définition du taux de déclassement.
Source : Gautié et Nauze-Fichet (2001).
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et Askenazy (2002) pour une revue bibliogra- tillons sont sujettes à une forte imprécision,
phique sur ce thème). mais il est frappant que pour aucun des quartiles
des services, la baisse du prix des ordinateurs ne
semble significativement biaisée en faveur desOn pourrait toutefois affirmer que les TIC per-
mettent de réduire le coût d’implémentation des professions qualifiées. En outre, les élasticités
pratiques organisationnelles innovantes. L’indice obtenues pour l’industrie manufacturière ne
des prix incorporant l’organisation serait alors sont pas plus importantes que pour l’ensemble
proche de celui de la technologie elle-même. de l’échantillon. La rupture de l’hypothèse forte
Mais rien n’est moins sûr. Dans leur analyse d’homogénéité de la fonction de production
prospective de l’impact d’Internet sur les entre- donnerait donc, après pondération par le poids
prises, Amable et al. (2002) montrent comment relatif du tertiaire et du secteur manufacturier,
la diffusion des TIC peut se traduire par une un impact trois fois plus faible de la baisse des
course en avant des entreprises. Loin du coût prix informatiques.
nul, le maintien de la compétitivité passerait par
une innovation permanente et une amélioration
Au total, l’article est particulièrement innovantcontinue et de plus en plus onéreuse de la qualité
par la pertinence de son interrogation – l’effetdes biens et des services. La logique induite par
de la baisse du prix des TIC – et par son appro-les TIC entraînerait les entreprises dans une spi-
che. Néanmoins, je serais nettement plus pru-rale de coûts fixes irrécupérables (endogenous
dent dans l’interprétation des élasticités obte-sunk-costs à la Sutton (2001)) alors que le coût
nues. De nombreux arguments plaident pourmarginal deviendrait négligeable. Ainsi, l’indice
considérer les chiffrages de cet article commedes prix des changements organisationnels
pourrait bien être strictement positif ! des maxima absolus ; il conviendrait de les divi-
ser par un facteur 3 ou 5 pour obtenir l’impact
Une dernière interrogation est soulevée par les probable de la baisse des prix des ordinateurs.
résultats obtenus lorsqu’on sépare l’industrie et En fait, une deuxième étape devient nécessaire :
les services. Certes, l’ingénierie économétrique quel indice des prix composite de l’innovation
utilisée requiert un grand nombre d’observa- technologique et organisationnelle doit-on
tions et donc les estimations sur des sous-échan- retenir ? ■
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