Anticléricalisme et politique dans l'Ouest de la France à la fin du XVIIIe siècle - article ; n°2 ; vol.9, pg 243-258

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Histoire, économie et société - Année 1990 - Volume 9 - Numéro 2 - Pages 243-258
Abstract : Long before 1789, the «bourgeois élites» in the Western part of France, had partly sided with the anticlerical, not to say antichristian movement. Public figures, such as Volney and La Revellière-Lépeaux, had prepared for a long time what was eventually to lead to the great political and religious break : the «constitution civile» of the clergy. Their writings, along with those of André Collinet and Mercier du Rocher attest to that deep-seated hostility against Catholicism in the years before and durintgthe Revolution. Thus can we aptly question the existence of a so-called «slippage» which might supposedly have led the protagonists of the first revolution to get involved against their own will, as it were, in the process leading to the setting-up of the «Constitution civile».
Résumé : Bien avant 1789, les élites bourgeoises, dans l'Ouest de la France, sont en partie gagnées à l'anticléricalisme, voire à l'antichristianisme. Des personnages comme Volney et La Revellière-Lépeaux ont préparé, de longue date, ce qui constituera la grande fracture politique et religieuse : la Constitution civile du clergé. Leurs écrits, comme ceux d'André Collinet et de Mercier du Rocher, témoignent de cette profonde hostilité au catholicisme, avant et pendant la Révolution. On peut donc légitimement douter de l'existence d'un prétendu «dérapage» qui aurait contraint les acteurs de la première révolution à s'engager, comme malgré eux, dans le processus menant à la Constitution civile.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1990
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Yves Durand
Anticléricalisme et politique dans l'Ouest de la France à la fin du
XVIIIe siècle
In: Histoire, économie et société. 1990, 9e année, n°2. pp. 243-258.
Résumé : Bien avant 1789, les élites bourgeoises, dans l'Ouest de la France, sont en partie gagnées à l'anticléricalisme, voire à
l'antichristianisme. Des personnages comme Volney et La Revellière-Lépeaux ont préparé, de longue date, ce qui constituera la
grande fracture politique et religieuse : la Constitution civile du clergé. Leurs écrits, comme ceux d'André Collinet et de Mercier
du Rocher, témoignent de cette profonde hostilité au catholicisme, avant et pendant la Révolution. On peut donc légitimement
douter de l'existence d'un prétendu «dérapage» qui aurait contraint les acteurs de la première révolution à s'engager, comme
malgré eux, dans le processus menant à la Constitution civile.
Abstract : Long before 1789, the «bourgeois élites» in the Western part of France, had partly sided with the anticlerical, not to say
antichristian movement. Public figures, such as Volney and La Revellière-Lépeaux, had prepared for a long time what was
eventually to lead to the great political and religious break : the «constitution civile» of the clergy. Their writings, along with those
of André Collinet and Mercier du Rocher attest to that deep-seated hostility against Catholicism in the years before and durintgthe
Revolution. Thus can we aptly question the existence of a so-called «slippage» which might supposedly have led the protagonists
of the first revolution to get involved against their own will, as it were, in the process leading to the setting-up of the «Constitution
civile».
Citer ce document / Cite this document :
Durand Yves. Anticléricalisme et politique dans l'Ouest de la France à la fin du XVIIIe siècle. In: Histoire, économie et société.
1990, 9e année, n°2. pp. 243-258.
doi : 10.3406/hes.1990.2382
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1990_num_9_2_2382ANTICLERICALISME ET POLITIQUE DANS L'OUEST
DE LA FRANCE A LA FIN DU XVIIIe SIECLE
par Yves DURAND
Résumé :
Bien avant 1789, les élites bourgeoises, dans l'Ouest de la France, sont en partie gagnées à
l'anticléricalisme, voire à l'antichristianisme. Des personnages comme Volney et La Revellière-Lépeaux
ont préparé, de longue date, ce qui constituera la grande fracture politique et religieuse : la Constitution
civile du clergé. Leurs écrits, comme ceux d'André Collinet et de Mercier du Rocher, témoignent de cette
profonde hostilité au catholicisme, avant et pendant la Révolution. On peut donc légitimement douter de
l'existence d'un prétendu «dérapage» qui aurait contraint les acteurs de la première révolution à s'engager,
comme malgré eux, dans le processus menant à la Constitution civile.
Abstract :
Long before 1789, the «bourgeois élites» in the Western part of France, had partly sided with the
anticlerical, not to say antichristian movement. Public figures, such as Volney and La Revellière-Lépeaux,
had prepared for a long time what was eventually to lead to the great political and religious break : the
«constitution civile» of the clergy. Their writings, along with those of André Collinet and Mercier du
Rocher attest to that deep-seated hostility against Catholicism in the years before and durintgthe
Revolution. Thus can we aptly question the existence of a so-called «slippage» which might supposedly
have led the protagonists of the first revolution to get involved against their own will, as it were, in the
process leading to the setting-up of the «Constitution civile».
Le débat sur les rapports entre les Lumières et la Révolution française n'est pas
prêt de s'achever. Pour les uns, la Révolution est le fruit du complot des philosophes
conjurés : «De Diderot jaillit Danton». La presque totalité des Français aurait conservé
une foi catholique fervente à la veille de la Révolution et l'Ancien Régime serait mort
assassiné.
Pour d'autres, la Révolution ne dépend en rien des philosophes, puisque Voltaire,
Rousseau, d'Alembert, Diderot, Condillac, Mably et d'Holbach sont morts avant son
explosion, que jacobins et royalistes se sont ensemble réclamés de la pensée de Rous
seau et que beaucoup de disciples des philosophes eurent à pâtir des événements ré
volutionnaires, que certains enfin émigrèrent comme Rivarol et Suard, quand ils ne
montèrent pas sur l'échafaud, tels André Chénier et les Girondins1. A l'appui de cette
thèse, on peut ajouter les déclarations de d'Holbach sur le peuple dangereux2,
l'admiration de Saint- Just en 1791 pour la nouvelle constitution monarchique, forme
parfaite résultant de la conjonction des trois formes pures de gouvernement, enfin
plusieurs conversions au catholicisme de voltairiens persécutés par la Révolution. 244 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
C'est ainsi que La Harpe, le «premier lieutenant de Voltaire» achèvera sa vie en
traduisant les psaumes. A l'inverse Robespierre n'eut que mépris pour les encyclopéd
istes, des « charlatans ambitieux [...] fiers dans leurs écrits et rampants dans les
antichambres».
Cette vision des choses peut se combiner avec la théorie moderne du «dérapage»
de la première révolution, dont le moment capital reste l'adoption de la Constitution
civile du clergé en juillet 1790. A partir de ce tournant, la grande rupture est consom
mée ; des provinces entières vont basculer dans la contre-révolution et la spirale terro
riste se met en place.
Les tenants du dérapage soutiennent que les pères de la Constitution civile n'ont
pas souhaité de tels bouleversements, qu'ils ont seulement engagé un processus dont
les conséquences leur ont échappé. C'est l'opinion de François Furet : «La Constitu
tion civile du clergé n'a pas été l'œuvre d'anticléricaux acharnés à détruire l'Eglise
catholique [...] Si elle est bien le point à partir duquel la Révolution et se
séparent et vont devenir des adversaires sans merci, les hommes du printemps 1790
ne le savent pas encore»3. Jacques Godechot l'avait naguère exprimé d'une façon
quasi identique : «II est fort probable qu'aucun constituant n'avait, en juillet 1789,
l'intention de modifier en quoi que ce fut l'organisation de l'Eglise de France. Mais les
réformes politiques, économiques et sociales que l'Assemblée entreprit dès le début
d'août rejaillirent automatiquement sur l'Eglise»4.
C'est peut-être oublier que certains ont annoncé - et voulu - des transformations
religieuses profondes, dès le milieu du XVIIIe siècle. En 1754, le marquis
d'Argenson avait prophétisé en ces termes :
«L'on assure que tout se prépare en France à une grande réforme dans la religion, et
sera bien autre chose que cette réforme grossière, mêlée de superstition et de liberté,
qui nous arriva d'Allemagne au XVIe siècle. Toutes deux sont venues par les excès de
tyrannie et d'avarice des prêtres mais, comme notre nation et notre siècle sont bien au
trement éclairés que celui de Luther, on ira jusqu'où l'on doit aller : l'on bannira tout
prêtre, tout sacerdoce, toute révélation, tout mystère...»5
Les responsables de la première révolution sont-ils donc étrangers à la conception
et à l'adoption de la Constitution civile du clergé ? Certains d'entre eux n'avaient-ils
pas, avant 1789, une telle hostilité envers l'Eglise qu'ils ne pouvaient que chercher à
détruire ses structures traditionnelles ? Ont-ils affiché leurs intentions avant la Révolut
ion ? Ont-ils agi, par la suite, conformément à ces intentions ?
Nous pouvons joindre au dossier quatre témoignages de révolutionnaires origi
naires de l'Ouest de la France, deux angevins et deux bas-poitevins. Il s'agit d'un ar- ANnCLEMCAUSMEETTOIJTIQUE 245
mateur sablais, André Collinet, d 'un administrateur jacobin de la Vendée, Mercier du
Rocher, et de personnalités mieux connues : Volney et La Revellière-Lépeaux.
Nous ne prétendons naturellement pas généraliser, à partir de ces quelques
exemples, à l'ensemble de la bourgeoisie urbaine de l'ouest atlantique. On sait bien
que dans le monde médical de cette même région, Michel Duboueix à Clisson, ou
Jean-Gabriel Gallot dans le bocage vendéen, le premier maire de sa ville sous la révo
lution, le second député aux Etats-Généraux, furent des médecins des Lumières, mais
que certains de leurs collègues montrèrent, dès le départ, leur aversion pour les pre
miers événements révolutionnaires6. Ce fut le cas de Charles Boucher, un chirurgien
de la Flèche, un inoculateur, se disant «ministre de l'humanité», mais très ami des jé
suites et très favorable à l'ancien régime, comme à la chouannerie locale7.
Cependant, les quatre exemples retenus permettent d'aborder la question des
antécédents de la grande fracture et d'analyser les composants de l'anticléricalisme
bourgeois dans l'Ouest du royaume.
Le premier, André Collinet est né à La Chaume, aux Sables d'Olonne, en 1729. Il
vivra jusqu'en 1806. Armateur, d'une famille de marins, il descend d'un lignage pro
testant du XVIIe siècle, allié à beaucoup de familles réformées du consistoire des
Sables avant la Révocation, passés au catholicisme au siècle suivant, ayant toutes des
intérêts dans le commerce maritime et la pêche lointaine8. André Collinet est fils et petit
fils de capitaines de navire. Il épouse en 1764 une créole de Saint-Domingue dont il
aura quatre enfants. Il a d'abord multiplié les voyages sur les bancs de Terre-Neuve
pour y pêcher la morue, entre 1751 et 1767, avec de gros bénéfices, de l'ordre de
200% en 1752-1753. Après 1767, il cesse lui-même de naviguer, pour se consacrer à
l'armement. Il est successivement marguillier de sa paroisse, second puis premier
échevin des Sables. Sous la Terreur, il refusera toutes les fonctions, bien que sincè
rement républicain, mais en brumaire an IV, figurera au septième rang sur la liste des
cinquante noms présentés par le Conseil des Cinq-Cents pour y choisir les cinq direc
teurs.
Collinet nous a laissé 19 cahiers de notes et mémoires pour la période 1740-
18049. A partir de 1774, ces notes sont prises au jour le jour. Pour l'époque anté
rieure, il s'agit de souvenirs reconstitués. L'auteur mêle des réflexions sur la product
ion et le trafic du sel, la pêche à la morue, le commerce du port des Sables, celui du
vin local, avec sa propre généalogie, des éphémérides, des jugements sur ses contemp
orains, sur les événements politiques et religieux, avec surtout des analyses ou des
copies d'ouvrages et de gazettes. Le mépris pour le «bas peuple» transparaît dans ces
cahiers, comme le caractère auguste de la bourgeoisie. Collinet a la dent dure pour ses
adversaires. Il exécute ainsi le directeur des aides : «Cet homme brutal était un de ces
petits tyrans que le roi met en ses fermes. Il était haut, laid, et d'une figure sinistre. 246 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
Dur, inexorable et ne considérant personne. Avare et avide ďor [...] Enfin, Dieu a
délivré les Sables de ce ministre qui aurait égalé les Néron et les Caligula, s'il eut eu
plus ďautorité».
Mercier du Rocher a également des origines protestantes. Son père avait été
conseiller au présidial de La Rochelle. La famille avait donné des maires à la ville. Elle
s'était considérablement appauvrie à la génération de l'aïeul d'André Mercier. Malgré
ces revers, on ne parlait dans la famille que de l'antiquité du lignage. Né en 1753, or
phelin à 13 ans, André Mercier fit des études de droit qui lui déplurent profondément.
Plutôt que d'être avocat, il se retira dans sa maison des champs de Vouvant, près de
Fontenay-le-Conte, pour imiter dans l'érudition et la littérature les «vertueux républi
cains de l'antiquité». En 1789, il monte à Paris, se fait recevoir au club des Jacobins.
Il est élu député suppléant à la Législative, puis entre au directoire du département de
la Vendée, est député suppléant à la Convention. Au moment du soulèvement
vendéen, il est commissaire pour la levée en masse ; envoyé en mission, il épure la
municipalité de Fontenay. En l'an III, dans un tableau des citoyens en fonction, on le
qualifie «d'ami constant de la liberté, ayant également détesté les modérés et les
hommes de sang». Avec le Consulat et l'Empire, sa carrière s'arrête. Il séjourne à
Paris et témoigne de son hostilité au nouveau régime. Mercier du Rocher meurt en
1816. Ses attaches sociales à Fontenay semblent correspondre à la bourgeoisie des
propriétaires et des professions libérales, beaucoup plus qu'au commerce. Il nous a
laissé des Mémoires arrêtés au 5 septembre 1793 et un journal couvrant la période
mars 1793-février 18 16. La partie achevée des Mémoires a été rédigée entre floréal an
II et le 9 thermidor de la même année. Les érudits et les historiens «bleus», au XIXe
siècle, ont connu et utilisé ces Mémoires : Benjamin Fillon, Dugast-Matifeux, Michelet
et Louis Blanc10. Ce fut le cas pour plusieurs manuscrits du même genre, comme la
topographie médicale de Clisson du Dr Duboueix, dont le texte tomba entre les mains
de Volney qui le donna à son ami Huet de Coetlizan, secrétaire général de la préfecture
de la Loire-Inférieure, avant de passer à Dugast-Matifeux qui le publia.
Avec La Revellière-Lépeaux et Volney, nous abordons des personnages beaucoup
mieux connus. Le fils de La Revellière, Ossian, a édité les mémoires du conventionnel
en 1873 et 1895. Louis-Noël de La Revellière-Lépeaux est né en 1753, d'une «famille
de bourgeois de campagne». Son bisaïeul était fabricant d'étoffes près de Cholet, son
aïeul notaire près de Montfaucon, dans les Mauges, son père juge des traites et maire à
Montaigu. Un oncle était médecin, un frère conseiller au présidial d'Angers.
La Revellière étudia au collège de Beaupréau, puis à l'Oratoire d'Angers. Il
semble y avoir acquis très tôt une solide haine contre ses maîtres ecclésiastiques. Les
coups donnés par un curé de Montaigu l'auraient rendu définitivement difforme et les
oratoriens auraient témoigné leur partialité en faveur d'élèves moins doués mais de
bonne noblesse ; quant aux études : «la morale ne consistait que dans une théologie
pitoyable, la métaphysique ne valait guère mieux». Il fit ensuite son droit à Angers où
l'on achetait les diplômes ; il aurait préféré étudier les sciences naturelles. En 178 1, La
Revellière épouse la sœur d'un conseiller au présidial d'Angers. Quelques années plus
tard, il rédige le cahier de doléances de la paroisse de Faye. Avec son frère et un mé- ANTICLERICALISME ET POLITIQUE 247
decin, il donne un projet de cahier qui sert de base à celui de l'assemblée de bailliage.
Il est élu député du Tiers d'Anjou en compagnie de Volney. Avec les gardes nationaux
d'Angers, il tentera d'empêcher les processions contre-révolutionnaires de la région de
Beaupréau par des «missions patriotiques», sans succès. Comme Mercier du Rocher,
il réprouve - a posteriori, il est vrai - le serment à la Constitution civile exigée des
prêtres, source de leur alliance avec la noblesse pour agiter les campagnes. Le soulè
vement fut ensuite alimenté, selon La Revellière, par «le gouvernement révolutionnaire
et des agents corrompus (qui) trouvaient leur compte à l'entretenin>. Au fond, La Re
vellière est un fédéraliste et se dépeint dans ses Mémoires comme très hostile à la Ter
reur, au jacobinisme et à Robespierre, bien qu'ayant lui-même voté la mort du Roi. Il
fut élu Directeur, et participa à la fondation de la théophilanthropie. Membre de
l'Institut, il refusa de prêter serment à Bonaparte, «le plus orgueilleux des hommes».
En proposant la création d'une liturgie civique, La Revellière a conscience que «la
multitude [...] ne peut s'élever à ces idées d'ordre et de convenance qui supposent un
esprit exercé à la méditation et un goût délicat ; il faut lui donner un point d'appui pos
itif, un dogme ou deux qui servent de base à sa morale. . .»1 1.
Volney est né en 1757. Son père était sénéchal et avocat de la baronnie de Craon.
Son véritable nom : Chassebeuf. On trouve dans la famille des huissiers et des no
taires. Le grand père était procureur syndic et maire de Craon. Au total, d'assez riches
propriétaires. Volney écrira plus tard : «Nous autres roturiers, notre noblesse est
l'estime publique [...] moitié terriens, moitié robins, qui rêvent de la particule comme
d'un acheminement vers la noblesse, cumulent les émoluements de leurs fonctions de
judicature avec les revenus de leurs terres et tâchent de faire de leurs fils des magist
rats, et si possible des gentilshommes». Volney perd très jeune sa mère et souffre
beaucoup du despotisme paternel. Pensionnaire au collège d'Ancenis, pourtant réputé,
puis à l'Oratoire d'Angers, c'est un enfant triste, mélancolique comme son condisciple
La Revellière- Lépeaux. En 1775, il se rend à Paris, fait son droit, puis tâte de la mé
decine, avant d'étudier le grec et l'arabe. Il se lie avec Cabanis et fréquente le salon du
baron d'Holbach. De 1782 à 1785, il voyage en Egypte et en Syrie ; le récit de son
séjour oriental le fait immédiatement connaître. En 1788-1789, Volney participe très
activement à Rennes à toutes les luttes politiques. Il multiplie les libelles, dont le plus
efficace est certainement «La Sentinelle du Peuple», et se fait élire député du Tiers
d'Angers aux Etats généraux. A Paris, il s'inscrit aux Jacobins, intervient peu à
l'Assemblée, mais publie, en septembre 179 1, Les Ruines ou Méditations sur les Ré
volutions des Empires qui auront un très grand succès, une sorte de poème en prose,
abrégé de la philosophie matérialiste du baron d'Holbach et tableau de l'évolution de
l'humanité. A cette époque, Volney est l'un des familiers les plus assidus du salon de
Madame Helvétius, le fameux salon d'Auteuil, qui rassemble tous ceux que l'on
qualifiera un jour d'Idéologues12. HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE 248
Le trouble dans l'Eglise '.jansénisme et gallicanisme dans l'Ouest
La contestation anti-chrétienne s'est abattue sur un terrain religieux fragilisé par
les débats autour du jansénisme et du gallicanisme. Même si les prêtres appelants
étaient minoritaires dans tous les diocèses de l'Ouest, les querelles ont empoisonné
l'atmosphère pendant un demi-siècle.
Les formes de piété faisant appel à l'enthousiasme, aux cérémonies populaires et
colorées, à la distribution généreuse ttes sacrements, trouvaient également des advers
aires dans un clergé non janséniste mais de sensibilité rigoriste ; le curé de Piriac s'en
prend ainsi, dans son registre paroissial, aux missions des disciples du Père de Mont-
fort : «Ces pieux spectacles s'avilissent par l'accoutumance [...] ces laborieux évan-
gélistes qui meurent de faim à Saint-Laurent-sur-Sèvre, et qui viennent en ce moment
au nombre de 8 ou 9, dévastent nos paroisses et, au fond, que gagnent-ils avec leur
zèle ? Ils tonnent et ils effraient par leurs machines spirituelles, ils tournent les têtes ;
convertissent-ils ? Nous savons sur cela à quoi nous en teniD>13.
Par ailleurs, les oratoriens jansénistes, dans leurs collèges de Nantes et d'Angers,
ont eu pour élèves nombre de bourgeois patriotes de 1789. Ils leur ont probablement
transmis leur refus de la mystique propre aux montfortains et aux jésuites.
Les magistrats des présidiaux partageaient les mêmes idées. A Nantes, des fa
milles entières d'officiers de justice, avec la corporation des marchands de la Fosse,
furent des centres de protestation contre la bulle Unigenitus. Ils s'illustrèrent dans
l'affaire des refus de sacrements décidés par les évêques contre les appelants14. Opp
osition religieuse et opposition politique des cours de justice se mêlèrent de plus en
plus étroitement, dans l'Ouest comme dans le reste du royaume, après les épisodes
très agités de la suppression de la Compagnie de jésus.
Quinze ans plus tard, en 1778, éclate à Nantes une affaire caractéristique. Un
prêtre avait acquis une maison où les ci-devant jésuites organisaient, avant leur
dispersion, des retraites féminines. Il souhaitait la confier au clergé diocésain et la
rouvrir avec la même destination. Après des lettres patentes autorisant l'opération, le
parlement de Bretagne avait transmis le dossier pour avis au présidial de Nantes.
Les magistrats nantais se déchaînèrent contre le projet et supplièrent le Roi de
retirer son texte. Les attendus sont révélateurs d'une mentalité annonciatrice des prises
de position de 1789-1791.
L'argumentaire se déploie ainsi : la discipline de la primitive église ne connaissait
pas «ces assemblées particulières d'une portion du troupeau dans un lieu fermé aux
autres fidèles» ; on ne doit accepter d'autres lieux de prière que «l'église de l'évêque et
celle des curés» ; les retraites fermées sont des inventions des jésuites que l'on a heu
reusement fait disparaître : «ces petits troupeaux d'élite, où une société justement
proscrite par l'église et par l'Etat soufflait son esprit et fomentait ces divisions fu
nestes...» ; les prêtres seraient plus utiles dans les paroisses que pour diriger des re- ANTICLERICAL^ ET POLITIQUE 249
traitants ; il serait dangereux de faire appel à des prêtres étrangers, irlandais, espa
gnols, flamands ; enfin, toute assemblée particulière va à rencontre de l'unité et dis
tend les liens de la société civile.
De telles retraites auraient de néfastes conséquences sur l'esprit des femmes qui
les fréquenteraient. On ne peut résister à l'envie de citer un long passage plein de
misogynie et ďanti-mystique à l'état primaire :
«Cette inaction continuée pendant une semaine entière aura des effets bien plus dange
reux encore sur les femmes, après s'être livrées sans réserve à ce repos des facultés
corporelles, auquel la faiblesse de leurs organes les fait tendre avec tant (ď) attrait,
elles ne reprendront pas avec plaisir les soins multipliés du ménage et le mouvement
continuel qu'il exige d'elles. Après avoir goûté la tranquillité de la retraite, elle
souffriront avec moins de patience les jeux bruyans, les pleurs et les cris des enfans,
les contradictions domestiques : elles seront moins frappées de mille autres désagré
ments que l'habitude de les supporter avait rendu moins sensibles à leurs yeux. Ne
seront-elles pas portées comme malgré elles à faire des comparaisons ? Et dès que
l'imagination d'une femme se monte sur ces objets, l'union du ménage est perdue
sans retour, l'éducation des enfants en souffre et le public retentit bientôt des plus
scandaleuses divisions»15.
Dix ans avant la Révolution, l'attitude des magistrats gallicans et jansénistes du
Présidial préfigure la préparation de la Constitution civile du clergé. L'Eglise se trouve
réduite à sa dimension purement humaine, sociale et horizontale : tout ce qui vient de
l'étranger est mauvais, les femmes sont toujours tentées par la maladie du surnaturel
qui leur sert d'évasion. Si ce n'était succomber à l'anachronisme, on invoquerait les
trois К de Bismarck, avec une Eglise en l'occurence très laïcisée. . .
Loin de nous l'idée de confondre le dernier jansénisme avec l'athéisme d'un Vol-
ney, mais il y a convergence d'hostilité contre un catholicisme rénové par les missions
des capucins, des lazaristes et des montfortains, très présentes dans tout l'Ouest à la
veille de la Révolution.
André Collînet et la diffusion du matérialisme
Les Cahiers de Collinet renferment, nous l'avons dit, quantité de notations
d'ordre technique et commercial, mais à partir de 1778 le ton change. Cest à cette date
que notre auteur commence à recevoir la Gazette de Leyde. Il a pris un abonnement en
commun avec le maire des Sables et un ingénieur des ponts-et-chaussées, pour 36
livres par an. Dans ses relevés, les copies de textes philosophiques vont se faire de
plus en plus nombreuses. Il s'agit d'Helvétius (De l'Esprit), de Buffon, mais surtout
du Système de la Nature dont il ignore le véritable auteur, d'Holbach. Collinet ortho
graphie d'ailleurs le pseudonyme du baron - Mirabaud - en transcrivant «Mirabeau»,
peut-être par confusion avec l'Ami des Hommes. . . 250 HISTOIRE ECONOMIE ET SOCIETE
En décembre 178 1, notre armateur place dans ses notes des passages particuli
èrement subversifs du Système de la Nature.
«Un Dieu qui s'irrite, et que Ton apaise par des prières, n'est point un être immuable.
Un être que l'on offense, n'est ny tout puissent ny parfaitement heureux.
Un être qui n'empêche point le mal qui pouret empêcher, consent au mal.
Un être qui donne la liberté de pécher, a résolu dans son décret éternel que le péché serait
commis» 16
Collinet relève même les annotations infrapaginales de l'œuvre de d'Holbach
quand elles lui semblent frappantes. Ainsi, à la date du 29 décembre 1781, à propos
de la superstition :
«En l'année 1725, la Ville de Paris fut affligée d'une dizette qui pensa ex(citer) un soulèvement
du peuple, on descendit la chasse de Sainte-Geneviève, patronne ou dé(esse) titulaire des
Parisiens, et on la porta en procession pour faire cesser cette calamité cauzée par des
monopoles dans lesquels était intéressée la maîtresse du premier ministre d'alors»17.
Viennent ensuite des séries de sentences tirées du même ouvrage :
«La pensée est en le cerveau. Dès qu'un homme a le cerveau attaqué il cesse de penser».
L'intelligence est proportionnelle au volume du cerveau18.
«Toute religion est fondée sur le fanatisme» : la religion moderne de l'Europe a visiblement
causé plus de ravages et de trouble, qu'aucune autre superstition connue ... »19.
La liberté n'est pas mieux traitée : «Liberté de l'homme, elle n'est point en
l'homme, l'homme n'est point libre»20. «Il est évident que c'est pour justifier la Divi
nité du mal qui se commet en ce monde, que l'on a imaginé le sistème de la liberté»21.
Les vérités chrétiennes fondamentales font l'objet de virulentes critiques enregistrées
par Collinet : «Le dogme de la résurection, dizent (les matérialistes) parait au fond
inutile à tout ceux qui croient l'existence des âmes, sentantes, pensantes, souffrantes
ou jouissantes après leur séparation du corps...»22.
En 1782, les relevés concernent, entre autres sujets, le déisme, la superstition, le
déluge, le libre arbitre, le diable, la circoncision, la purification, les bulles du pape, les
capucins. Quant aux prêtres, ils sont altiers, ingrats, inquiets et turbulents, querelleurs
et factieux, défiants et cruels, hypocrites, implacables, ennemis nés de la vérité.
Tout cela d'ailleurs, s'accommode de quelques concessions aux «superstitions».
Lorsque son épouse meurt en 1778, Collinet écrit dans son journal : «Que le Seigneur
daigne mettre sa belle âme au rang des bienheureux». En mars 179 1, lorsque le district
met en vente le couvent des capucins des Sables, le cahier porte ces phrases : «Je me
rappelle qu'à l'âge de 16 à 20 ans, lorsque j'entrais dans ce saint asile, tout m'inspirait
une sincère dévotion [...] О siècle de philosophie, tu fais le bonheur du riche et le
désespoir du malheureux, qui n'avait de soutien en sa misère que dans la Sainte ANTICLERICAUSMEETPOLmQUE 251
Religion de ses pères dont tu viens le priver en lui causant son désespoir et son
malheur». Avec le temps, Collinet avait dû faire sienne cette conclusion du baron
d'Holbach :
«Les principes de l'Athéisme ne sont point faits pour le peuple, qui communément est sous la
tutelle de ses Prêtres»23.
Par contre, les événements révolutionnaires sont l'occasion de montrer un mépris
égal pour les prêtres réfractaires qui ne méritent que la mort et la déportation, tout
comme pour les jureurs et les prêtres mariés. La population sablaise rejette le clergé
constitutionnel, le petit peuple va en masse aux offices des réfractaires, tant qu'ils de
meurent possibles. En avril 92, plus de mille personnes se rendent avec huit à dix ba
teaux à la messe de la Chaume. «Les cultivateurs du Château d'Olonne sont tous des
aristocrates». On y remédie en appelant des gardes nationaux nantais qui dispersent les
fidèles à coups de sabre et de fouet. Collinet verra sans plaisir le retour à la religion
des années 1800, dans l'allégresse populaire, comme il avait considéré avec indiffé
rence l'extermination des «brigands» par les bleus et leur passage sur l'échafaud
dressé sur le remblai des Sables.
Très tôt, dès 1780, Collinet demande la suppression des biens de main morte,
prélude à la nationalisation des biens du clergé. «En France, l'Eglise n'allienne pas
valablement ses biens, sans de grandes formalités [...] Les biens de l'Eglise ne deve-
rois pas être d'une autre nature que ceux des nobles et du Tier Etat, et par la même as-
sujety à la même loy».
La pratique en Bas- Poitou des philosophes les plus audacieux ne doit pas sur
prendre. Le commerce des livres prohibés se faisait dans les plus petites villes de
l'Ouest. En 1774, l'évêque de Léon s'indigne dans une lettre écrite au chancelier, de la
quantité de livres prohibés vendus à Brest, parmi les jeunes militaires. On y diffusait
publiquement le Système de la Nature2*. Robert Darnton, a bien montré que ce
commerce clandestin concernait surtout les vulgarisateurs des Lumières, d'obscurs
plumitifs, ainsi que les plus engagés des philosophes, La Mettrie, Helvétius et
d'Holbach, beaucoup plus que Voltaire et Rousseau. On était passé de l'impiété
voltairienne à l'athéisme caractérisé25. D'autre part, il était courant de recopier, non
seulement des manuscrits clandestins sulfureux, mais également des livres imprimés,
comme le faisait A. Collinet, en raison de leur rareté ou de leur prix trop élevé26.
Mercier du Rocher et la haine du surnaturel
Comme Collinet, Mercier du Rocher insiste sur l'importance du fait religieux dans
l'explosion vendéenne, en particulier le serment à la Constitution civile. «La prestation
du serment fut le signal de la division la plus marquée entre les habitants de ce
département». On se rendait très nombreux aux messes des réfractaires, les familles se
divisèrent. Si Mercier vomit les réfractaires, les assermentés «étaient la honte du sa
cerdoce et le rebut de la société». L'assemblée nationale avait eu tort d'imposer le
serment et de vouloir régler les nominations ecclésiastiques27. A Fontenay-le-Comte,
les réfractaires célébraient soixante messes par jour. «On y voyait courir des gens qui