Cliométrie et Révolution industrielle - article ; n°4 ; vol.2, pg 607-624

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Histoire, économie et société - Année 1983 - Volume 2 - Numéro 4 - Pages 607-624
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1983
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François Crouzet
Cliométrie et Révolution industrielle
In: Histoire, économie et société. 1983, 2e année, n°4. pp. 607-624.
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Crouzet François. Cliométrie et Révolution industrielle. In: Histoire, économie et société. 1983, 2e année, n°4. pp. 607-624.
doi : 10.3406/hes.1983.1344
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/hes_0752-5702_1983_num_2_4_1344CLIOMETRIE ET REVOLUTION INDUSTRIELLE
par François CROUZET
«Une autre influence importante sur l'étude de la révolution industrielle a été exer
cée par les statisticiens. En fait, s'il y a une tendance dominante aujourd'hui, c'est celle
de l'interprétation en termes quantitatifs.» Ce passage, écrit par T. S. Ashton en 1937
(1), montre qu'il existe une tradition déjà ancienne de quantification en histoire écono
mique de la Grande-Bretagne.
Il est vrai que les premiers historiens économistes n'utilisaient les nombres que de
façon sporadique, afin d'illustrer tel ou tel point dans une description ou un récit (2).
Mais, pendant l'entre -deux-guerres, il se développa un souci croissant de mesurer le chan
gement économique dans le passé, et un bon nombre de solides travaux quantitatifs fut
publié, plusieurs d'entre eux, il est vrai, par des auteurs non-britanniques.
Il est vrai aussi que ces travaux concernaient souvent l'histoire des prix, et l'on voit
se vérifier la loi formulée par Pierre Chaunu selon laquelle la quantification en histoire
commence avec l'histoire des prix (3). Ceci par suite des violentes fluctuations de prix
après 1914, qui attirèrent l'attention sur leurs antécédents, et parce qu'il y avait abon
dance de sources fiables. Les Britanniques participèrent d'ailleurs aux travaux du Comité
international d'histoire des prix qui fut fondé en 1930, et c'est sous ses auspices que fut
publié en 1939 le volume bien connu de Lord Beveridge sur les prix en Angleterre (4).
Cependant, d'autres aspects de l'histoire économique furent aussi pris en considéra
tion ; ainsi, en 1939, un économiste allemand, Walter Hoffmann, publia un indice de la
production industrielle britannique depuis 1700. Traduit en anglais en 1955, ce livre
reste utile et n'a pas été remplacé (5) ; mais il faut du courage pour s'appuyer sur les in
dices de Hoffmann en ce qui concerne le XVIIIème siècle. . .
1 . T. S. Ashton, The Industrial . Revolution. A Study in Bibliography (Londres, 1937, Economic
History Society, Bibliographies and Pamphlets,- n° 3).
2. N'oublions pas, il est vrai, les travaux, encore utiles, de divers statisticiens du XIXème siècle, de
Porter à Mulhall. Voir J. R. T. Hughes, «Measuring British Economie Growth», The Journal of Eco
nomie History, XXIV, 1 , mars 1964, pp. 60-61 .
3. Pierre Chaunu, Histoire, science sociale (Paris, 1974), pp. 60-61 \Histoire quantitative, histoire
sérielle (Paris, 1978), pp. 16-17.
4. W. H. Beveridge et al., Prices and Wages in England from the Twelfth to the Nineteenth Century,
I, Prices Tables : The Mercantile Era (Londres, 1939).
5. W. G. Hoffmann, British Industry, 1700-1950. Translated by W. O. Henderson and W. H. Cha-
loner (Oxford, 1955). 608 François CROUZET
En fait, la construction d'indices, soit simples, soit synthétiques, est caractéristique
de cette première étape de la quantification. Etape qui commença dans les années 1920
et s'étendit bien après la Seconde Guerre mondiale, jusqu'aux années 1960, bien qu'on
pourrait la diviser en deux phases, en raison justement du souci croissant de quantifier
et aussi de poser les problèmes en termes proprement économiques, que l'on observe
dans la seconde partie de cette période.
Cette étape correspond donc à ce que Max Hartwell a appelé «la vieille histoire éco
nomique», ou, en imitant les archéologues, EH II (EH I étant la «très vieille histoire
économique» écrite avant 1914 (6). Je me hâte de dire que je n'accepte pas la condamn
ation prononcée par Hartwell contre les travaux de l'école britannique d'histoire éc
onomique qui ont été publiés pendant cette période ; en fait beaucoup d'entre eux ont
remarquablement résisté à l'épreuve du temps.
Cependant, sauf dans quelques articles qui, par exemple, présentaient un nouvel in
dice, la quantification n'était pas au centre de cette forme d'histoire économique et ne
constituait pas sa charpente. Statistiques ou indices étaient destinés surtout à donner
de la précision à des recherches qui étaient basées principalement sur des documents de
type traditionnel.
En plus, le travail statistique qui fut réalisé relevait principalement de l'histoire sé
rielle, bien que cette expression fut encore inconnue. L'effort était dirigé vers la cons
truction de séries chronologiques, ceci en combinant les règles traditionnelles de la cr
itique historique dans l'usage des sources, avec des méthodes et instruments statistiques
élémentaires. La prudence régnait et au plus on recourait à des substituts, à des séries
qui étaient jugées représentatives de certaines autres que l'on ne pouvait saisir direct
ement : ainsi les importations de coton brut étaient considérées comme représentatives
en gros de l'activité de l'industrie du coton. Mais on n'essayait pas d'appréhender des
agrégats, à quelques exceptions près, comme l'indice global de la production industrielle
de Hoffmann. En tout cas, le travail de cette période amena la publication de séries et
d'indices qui sont nombreux et restent très utiles par des auteurs tels que Silberling,
Gilboy, E. B. Schumpeter, Shannon, Gayer, Rostow et Schwartz, Ashton, Phelps Brown
et Sheila Hopkins, Imlah, et d'autres encore (7).
6. R. M. Hartwell, «Good Old Economie History», The Journal of Economie History, XXXIII, 1 ,
mars 1973, pp. 28-40.
7. N. J. Silberling, «British Prices and Business Cycles. 1779-1 850», JRev/ew of Economie Statistics,
Preliminary, V, octobre 1923, pp. 221-261 ; Elizabeth W. Gilboy, «The Cost of Living and Real Wages
in Eighteenth Century England», Ibidem, XVIII, 3, août 1936, pp. 134-143 ; ElizabethB. Schumpeter,
«English Prices and Public Finance, 1660-1822», Ibidem, XX, 1, février 1У38, pp. 21-37 ; H. A. Shan
non, «Bricks - A Trade Index, 1785-1849», Economica, 1934, réimprimé dans E. M. Carus-Wilson,
éd., Essays in Economic History, III (Londres, 1962), pp. 188-201 ;T. S. Ashton, «Some Statistics of
the Industrial Revolution in Britain», The Manchester School, 1948, réimprimé in op.
cit., Ill, pp. 237-251 ; A. D. Gayer, W. W. Rostow, A. J. Schwartz, The Growth and Fluctuation of the
British Economy, 1790-1850 (Oxford, 1953, 2 vol. ; 2ème édition, 1975) ; A. H. Imlah, Economic
Elements in the Pax Britannica (Cambridge, Mass., 1958), réimprimant des articles de 1948 et 1952 ;
H. Phelps Brown ans S. V. Hopkins, Л Perspective of Wages and Prices (Londres, 1981), réimprimant
deux articles de 1955 et 1956 sur les salaires réels en Angleterre du XlIIème au XXème siècle. Citons
aussi P. Rousseaux, Les mouvements de fond de l'économie anglaise, 18001913 (Louvain, 1938).
D'autres travaux sont indiqués par J. R. T. Hughes, op. cit. , pp. 61-63. ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE 609 CLIOMÊTRIE
Mais l'on observe un tournant en 1962, quand fut publié le livre de Phyllis Deane et
W. A. Cole, sur la croissance économique de la Grande-Bretagne, de 1688 à 1959 (8).
Cette fois, l'histoire quantitative au sens strict surgissait armée de pied en cap, bien qu'à
nouveau, la Grande-Bretagne participât à un développement international : le livre de
Deane et Cole appartenait à un groupe d'ouvrages du même type qui avaient été entre
pris sous l'inspiration de Simon Kuznets et dont fait partie également VHistoire quantit
ative de l'économie française , que dirigea Jean Marczewski.
Ce livre est bien connu et on se bornera à rappeler que son essence était d'étendre
le plus loin possible dans le passé l'application des catégories, des concepts et des mé
thodes de la comptabilité nationale moderne. En trois mots, il s'agit de comptabilité
nationale rétrospective. Les données quantitatives disponibles sont organisées selon les
cadres de la et l'objectif est de calculer le revenu national et sa
structure à des dates successives, afin d'obtenir son taux de croissance.
En fait, à cette nouvelle étape, les taux de croissance devinrent l'instrument statist
ique favori des historiens économistes, tout comme les indices pendant la période précé
dente. Ceci reflète, bien entendu, l'intérêt pour la croissance économique dans la longue
durée, qui avait saisi d'abord les économistes, puis les historiens économistes après la
Seconde Guerre mondiale.
La publication du livre de Deane et Cole suscita un grand émoi parmi les historiens
économistes d'Outre-Manche. Plusieurs comptes-rendus très critiques furent publiés,
ainsi par Arthur John et J. F. Wright (9) ; des commentaires encore plus acerbes furent
exprimés oralement.
Les chapitres sur le XVIIIême siècle étaient à la fois les plus importants et les plus
contestables du livre. L'objection de base des critiques fut que la documentation dispo
nible est trop rare, trop rudimentaire, trop fragile, pour permettre des mesures précises
et pour édifier sur celles-ci d'imposantes constructions, comme Deane et Cole l'avaient
fait.
Dans une discussion détaillée de l'indice de la production réelle au XVIIIême siècle,
qui est un élément central du livre, J. F. Wright signala que 63% de la pondération était
accordé à des séries que Deane et Cole font croître proportionnellement à la population
(10), assumant donc, ce qui n'est pas prouvé, que la production par tête de ces marchand
ises resta constante ; 1 8% de la pondération est donné à des séries qui postulent que
la croissance de la production totale des industries d'exportation était proportionnelle
à celle de la somme des importations et des exportations totales, ce qui n'est pas du
tout évident (11).
8. Phyllis Deane and W. A. Cole, British Economie Growth, 1688-1959 : Trends and Structure
(Cambridge, 1962 ; 2ème édition, 1967). Cet ouvrage avait été précédé par des articles préliminaires
de P. Deane.
9. A. H. John, «British Economie Growth, 1688-1959, A Review Article», Kyklos, XVII, 2, 1964,
pp. 276-280 ; J. F. Wright, «British Economie Growth, 1688-1959», The Economie History Review,
XVIII, 2, août 1965, pp. 397412 ; voir aussi l'article de J. R. T. Hughes (cité note 2), pp. 67-82.
10. Les derniers travaux (cf. infra) montrent d'ailleurs que certaines estimations de la population
par Deane et Cole étaient erronées.
11. Wright, pp. 400401. 610 François CROUZET
Le scepticisme s'afficha même pour ce que Deane et Cole ont écrit sur le début du
XIXème siècle, car beaucoup dépend d'un petit nombre d'estimations du revenu natio
nal, qui sont plausibles, mais non démontrées.
Pour être juste, il faut ajouter que Deane et Cole avaient franchement admis qu'ils
présentaient un ensemble d'hypothèses et non pas de conclusions. Mais leurs critiques
considérèrent leurs estimations comme ayant été simplement devinées ; l'un d'eux écri
vit que, puisque nous ne sommes pas en mesure d'affirmer qu'elles sont vraies ou fausses,
il vaudrait mieux accepter que nous ne savons rien du tout (12). En plus, la valeur même
de la méthode agrégative ou macro-économique en histoire économique, sauf pour la
période très récente, fut mise en question : on lui reprocha l'étroitesse de ses points de
vue et l'élément artificiel qu'elle introduit dans nos études.
On suggéra aussi que le livre de Deane et Cole était dangereux : les étudiants négli
geraient les nuances et les points d'interrogation dont ces auteurs avaient entouré leurs
estimations. Malheureusement, ces craintes se sont vérifiées et au delà. En fait, parmi
ceux qui ont utilisé Deane et Cole sans esprit critique, on trouve non seulement des dé
butants, mais des professeurs chevronnés, qui ont pris pour des vérités révélées des séries
et des chiffres que Deane et Cole avaient avancés à titre d'hypothèses.
A mon sens, et j'espère être juste, Deane et Cole ont réalisé le meilleur travail possi
ble, étant donné les sources disponibles d'un côté, les objectifs qu'ils s'étaient assignés
de l'autre. En fait, il est significatif qu'ils aient eu peu de concurrents ou d'imitateurs
et que, dans la ligne de leur livre, on trouve surtout des articles écrits ultérieurement par
eux-mêmes pour le compléter ou le nuancer (13). Ceci, bien entendu, pour la période
antérieure au milieu du XIXème siècle, puisque, en 1972, Charles Feinstein publia un
livre sur le revenu national du Royaume-Uni de 1855 à 1965, qui est plus sophistiqué
et plus fiable que Deane et Cole ;mais ce n'est pas minimiser cette œuvre considérable
que de signaler qu'elle est limitée à une période «récente», pour laquelle le volume
comme la qualité des sources sont infiniment supérieurs à ce que l'on possède pour le
XVIIIème et le début du XIXème siècle (14).
A propos d'un seul problème, celui de la formation du capital pendant la révolution
industrielle, plusieurs auteurs ont suivi les traces de Deane et Cole (15), le dernier étant
Charles Feinstein lui-même, dans un excellent chapitre du volume VII de la Cambridge
Economie History of Europe (1978) (16).
Malgré ses défauts évidents, le livre de Deane et Cole a fait époque et il reste très
12. Ibidem, p. 410.
13. Par exemple : P. Deane, «New Estimates of Gross National Product for the United Kingdom
1830-1914», The Review of Income and Wealth, série 14, 2, juin 1968, pp. 95-112 ; W. A. Cole,
«Eighteenth-Century Economic Growth Revisited», Explorations in Economic History, vol. 10,n°4,
été 1973, pp. 327-348.
14. Ch. Feinstein, National Income, Expenditure and Output of the United Kingdom, 1855-1965
(Cambridge, 1972).
15. Sur ces discussions, voir l'introduction de F. Crouzet, Capital Formation in the Industrial Revol
ution (Londres, 1972).
16. In P. Mathias and M. M. Postan, éd., The Cambridge Economie History of Europe , vol. VII, The
Industrial Economies : Capital, Labour and Entreprise , Part I (Cambridge, 1978). ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE 6 1 1 CLIOMÉTRIE
utilisé et influent. Ses chiffres sont fréquemment cités, au moins comme ordres de gran
deur, et ces deux auteurs ont eu le mérite d'avoir rendu les historiens conscients des
problèmes de croissance et de structure ; de plus, ils lancèrent ou relancèrent plusieurs
débats importants, par exemple sur la chronologie de la croissance au XVIIIème siècle,
le rôle de l'industrie du coton dans la révolution industrielle.
Cependant, une révolution beaucoup plus radicale que la comptabilité nationale
rétrospective menaçait l'histoire économique de la Grande-Bretagne : l'invasion par la
New Economie History (EH III comme Hartwell l'appelle), qui s'était développée rap
idement aux Etats-Unis depuis la fin des années 1950.
Il est inutile de définir longuement la cliométrie, comme on l'appelle souvent et avec
raison : c'est une économétrie rétrospective, l'application à l'histoire économique des
méthodes de l'économétrie, avec une forte injection de théorie, et en utilisant, bien en
tendu, des méthodes statistiques avancées, dont la plus répandue est la régression multip
le.
Sans aucun doute, l'écart avec l'histoire quantitative antérieure est très large. Peter
Mathias a écrit que la quantification a maintenant atteint un niveau si différent que la
nature des résultats a changé (17). De fait, la quantification a conquis une position cen
trale et dominante ; les données non-quantitatives sont rejetées à la périphérie et sou
vent complètement abandonnées, comme étant «littéraires». En fait, certains cliomé-
triciens au moins considèrent qu'ils pratiquent la seule forme vraiment «scientifique»
d'histoire économique et qualifient de «littéraires», adjectif qui est rarement flatteur,
les historiens «traditionnels». Il est vrai que, pour quelques auteurs, la nouvelle histoire
économique est quelque chose de différent : l'application à l'histoire de la théorie éco
nomique, sans recourir nécessairement aux mathématiques. C'est le cas de Douglass
North, dont d'ailleurs le dernier livre comporte des chapitres sur la révolution indust
rielle (18).
Inventée aux Etats-Unis, la nouvelle histoire économique est restée confinée long
temps en Amérique du Nord. Mais, finalement, certains cliométriciens américains s'i
ntéressèrent à l'histoire britannique, cependant que la Grande-Bretagne avait de jeunes
chercheurs qui étaient attirés par la nouvelle forme d'histoire, et qui possédaient la fo
rmation technique qui est nécessaire pour la pratiquer.
Mais le premier raid sérieux fut dirigé vers l'ère victorienne et post-victorienne ; une
conférence sur «la nouvelle histoire économique de la Grande-Bretagne» eut lieu à Har
vard en 1970 et aboutit à la publication en 1971 d'un ouvrage : Essays on a Mature
Economy : Britain after 1840 ( 1 9). En 1 970 fut aussi publié par G. R. Hawke la première
monographie britannique se réclamant de la nouvelle école : comme on peut s'y atten
dre, elle traitait de l'impact des chemins de fer sur l'économie anglaise au milieu du
XIXème siècle (20). En revanche la révolution industrielle restait négligée par les clio-
17. P. Mathias, Living with the Neighbours. The Role of Economic History. An Inaugural Lecture
(Oxford, 1971), p. 6.
18. D. C. North, Structure and Change in Economic History (New York et Londres, 1981).
19. D. N. McCloskey, éd., Essays on a Mature Economy : Britain after 1840 (Londres, 197 1).
20. G. R. Hawke, Railways and Economic Growth in England and Wales, 1840-18 70 (Oxford, 1970). 6 1 2 François CROUZET
métriciens, mis à part quelques articles (21), et une monographie importante, publiée
en 1978, par G. N. von Tunzelmann sur la diffusion et les conséquences de la machine
à vapeur (22).
Mais un événement important se produisit en 1 98 1 : la publication d'un ouvrage col
lectif en deux volumes, dont la sortie était annoncée et attendue avec impatience depuis
plusieurs années ; dirigé par Roderick Floud et Donald McCloskey, il s'intitule : The
Economie History of Britain since 1700. Le premier volume traite de la période 1700-
1860, et donc de la révolution industrielle ; le reste de cet article sera consacré à analy
ser ce qui constitue, aux yeux de l'auteur de ces lignes, l'apport nouveau de ce livre à la
connaissance de la (23).
Remarquons, il est vrai, que sur treize chapitres de ce premier volume, cinq seul
ement ressortent de la cliométrie au sens strict ; un sixième pourrait être qualifié de
«nouvelle démographie historique» (24) ; deux chapitres pratiquent la comptabilité na
tionale rétrospective. Quant aux cinq restants, ils montrent de la sophistication dans
l'analyse économique, mais ils sont dans la grande tradition de l'histoire économique
britannique et ne sont pas cliomé triques. De plus, une grande partie du livre est synthèse
habile et intelligente de la connaissance existante. En se concentrant sur les données et
les hypothèses nouvelles, qui constituent la partie la plus discutable, voire la plus faible
du livre, cet article est injuste envers les chapitres les plus solides et utiles (25).
Il faut ajouter que cette même année 1981 vit la publication d'un autre ouvrage a
ttendu depuis longtemps : E. A. Wrigley et R. S. Schofield, The Population History of
England, 1541-1871. A Reconstruction, produit d'un grand projet de recherche conduit
par le «groupe de Cambridge» de démographie historique (26). Certains des résultats
préliminaires de cette enquête avaient été mis à la disposition des collaborateurs de Floud
et McCloskey, comme on va le voir.
Les premières remarques concerneront la chronologie, les changements dans le taux
de croissance de l'économie britannique au cours du XVIIIème siècle. Deane et Cole,
ainsi que beaucoup d'autres auteurs, avaient postulé que la population de l'Angleterre
avait stagné pendant les quatre premières décennies du XVIIIème siècle. Comme ils
avaient aussi postulé que la croissance de la production, dans la plus grande partie de
l'économie, était proportionnelle à celle de la population, ils avaient conclu que ces
quatre décennies avaient été une période de stagnation économique.
2 1 . Ainsi certaines des communications présentées à une seconde conférence anglo-américaine sur
la «Nouvelle histoire économique», tenue en 1972, qui furent publiées dans Explorations in Economie
History, vol. 10, n° 4, été 1973.
22. G. N. von Tunzelmann, Steam Power and British Industrialization to 1860 (Oxford, 1978).
L'auteur est d'origine néo-zélandaise.
23. Roderick Floud and Donald McCloskey, éd., The Economie History of Britain since 1700
(Cambridge, 1981 , 2 vol.) ;le volume I est cité ensuite Floud-McCloskey.
24. Il se rattache, en effet, aux travaux du «groupe de Cambridge», qui utilise des méthodes mathé
matiques nettement plus sophistiquées que celles employées antérieurement.
25. Un compte-rendu approfondi et pertinent de l'ensemble de l'ouvrage est : W. Ashworth, «The
Newest and Truest Economie History I», The Economie History Review , XXXV, 3, août 1982, pp. 434-
442.
26. E. A. Wrigley and R. S. Schofield, The Population History of England, 1541-1871. A Reconst
ruction (Cambridge, 1981). ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE 6 1 3 CLIOMÉTRIE
Les découvertes du groupe de Cambridge ont obligé à réviser ces vues : la population
de l'Angleterre a augmenté de 10% entre 1701 et 1741, malgré la forte mortalité due à
des épidémies à la fin des années 1720 (27). W. A. Cole a donc recalculé son indice de
la production réelle, en tenant compte aussi de suggestions faites par N. F. R. Crafts sur
les élasticités élevées de la demande de denrées alimentaires par rapport aux revenus et
aux prix. Sur la base de cet indice, il a calculé un nouveau groupe d'estimations du pro
duit national de l'Angleterre au XVIIIême siècle, qui est un des apports nouveaux du
livre (28).
A partir de ces estimations, Cole et Crafts donnent, pour la période 1700-1740, des
taux de croissance nettement plus élevés que ceux de Deane et Cole : pour le produit
réel global, le nouveau taux est de 0,6% par an, au lieu de 0,2% ; pour le produit réel par
tête, il est de 0,3% au lieu de 0,2% (29).
Il est vrai que les estimations de la population anglaise par Wrigley et Schofïeld ne
diffèrent guère après 1741 de celles de leurs prédécesseurs. Par conséquent, les taux de
croissance de l'économie après cette date restent, dans le nouveau livre, les mêmes que
ceux de Deane et Cole.
Néanmoins, la rectification que l'on vient de mentionner, à elle seule, a pour consé
quence d'éliminer la première période d'accélération de la croissance que Deane et Cole
pensaient avoir décelée dans les années 1740. Les taux de du produit par tête
deviennent les mêmes pour 1 740-1 780 que pour 1 700-1 740 — l'augmentation plus rapide
du produit total étant compensée par celle, également plus rapide, de la population.
Bien entendu, l'idée d'une forte accélération de la croissance (en particulier pour la
production industrielle) durant les deux dernières décennies du XVIIIême siècle est main
tenue. Mais il n'est pas sans importance qu'elle ait été précédée par une longue période
de croissance régulière — bien que lente et traditionnelle, plutôt que par une phase de relativement courte.
De son côté, Feinstein présente un indice du produit réel (PIB) de la Grande-Bretag
ne, dont le taux de croissance est de 1,1% par an entre 1760 et 1800, et de 2,7% de
1800 à 1830 (30). Ceci confirme que la croissance la plus rapide eut lieu pendant les pre
mières décennies du XIXème siècle, à l'exception de la toute première, celle des guerres
contre Napoléon. D'ailleurs, deux cliométriciens, Joel Mokyr et N. E. Savin, avaient
confirmé, dans un article de 1976 (31), l'hypothèse avancée antérieurement (32) que
les dislocations dues à la guerre ralentirent la croissance de l'industrie britannique.
27. Les chiffres préliminaires, utilisés par les collaborateurs de Floud-McCloskey, donnaient une
croissance légèrement supérieure : 12% ; Floud-McCloskey, p. 21.
28. Ibidem, p. 64, table 3.2 ; aussi 47, 63-65, et N. F. R. Crafts, «English Economie Growth in the
Eighteenth Century : A Re-Examination of Deane and Cole's Estimates», The Economic History Re
view, XXIX, 2, mai 1976, pp. 226-235.
29. Floud-McCloskey, pp. 1-2, tables 1.1 et 1.2, 38, 4748.
30. Ibidem, pp. 139-140, tables 7.5 et 7.6. Cet indice figurait déjà dans son chapitre du volume VII,
1 , de la Cambridge Economie History, op. cit. , p. 86, table 26.
31. J. Mokyr and N.E. Savin, «Stagflation in Historical Perspective : The Napoleonic Wars revisited»,
Research in Economic History , I, 1976, pp. 198-259.
32. Par Gayer, Rostow et Schwartz, op. cit., et par F. Crouzet, L'économie britannique et le blocus
continental (1806-1813) (Paris, 1958, 2 vol.), II, pp. 864-871. 614 François CROUZET
Tout cela est très plausible, mais Cole admet que ses estimations du produit national
«sont encore plutôt grossières» (33) et il subsiste beaucoup d'assomptions fragiles.
Un point d'interrogation pour terminer avec ce problème. Malgré l'accélération de
la croissance qui la caractérise, la fin du XVHIème siècle apparaft à Wrigley et Schofïeld
comme une période dangereuse (malign), car la population augmentait à un taux supé
rieur à celui auquel le niveau de salaires réels qui prévalait pouvait être maintenu. En
fait, ils auraient baissé, quoique seulement à partir de 1780 environ, si bien que vers
1 800 la tendance était conforme à celle que Malthus venait de décrire comme inévita
ble. Mais cette paupérisation ne dura pas, et dès le début du XIXème siècle, la courbe
des salaires réels remonta, grâce aux changements massifs résultant de la révolution in
dustrielle, et malgré une forte poussée démographique. Néanmoins, ces auteurs estiment
qu'il y avait eu un réel danger que l'Angleterre ne tombât dans un piège malthusien,
comme au XVIème siècle, ce qui eut menacé le niveau de vie, mais aussi l'élan de la
révolution industrielle (la pyramide des âges et le taux de dépendance devenant moins
favorables à la demande d*articles non-alimentaires) (34). Ce problème est abordé aussi
dans le livre de Floud et McCloskey, mais N. Crafts est beaucoup plus optimiste : «Le
piège malthusien, écrit-il, était peu profond et une économie aussi dynamique que celle
de la Grande-Bretagne au XVIIIème siècle n'avait pas à le craindre» (il est vrai qu'il con
sidère le produit par tête, et non les salaires réels, comme le font Wrigley et Schofïeld).
Il calcule que les croissances du stpck de capital et de la productivité totale des facteurs,
qui étaient nécessaires pour compenser la poussée démographique sans qu'il y eut une
baisse du produit par tête, étaient faibles et inférieures à celles qui ont été effectivement
réalisées (35). Il est vrai que Wrigley et Schofïeld considèrent la révolution industrielle
comme une rupture radicale avec le passé, car elle détruisit la relation positive rigide
entre croissance de la population et hausse des prix, qui avait été un trait fondamental
du système pré-industriel. En revanche, plusieurs auteurs du livre de Floud et McCloskey
tendent à voir la révolution industrielle comme «une affaire modeste», à souligner la
lente diffusion et l'amélioration progressive des innovations, le caractère primitif et la
faible échelle de la technologie ; en un mot, la continuité (36).
J'aborderai maintenant le problème qui est au centre de cet ouvrage : celui des sources
de la croissance économique. Je commencerai par la contribution la plus originale et la
plus discutable : le calcul de la productivité totale des facteurs (PTF, souvent appelée
résidu), c'est-à-dire du rapport entre la production totale et l'ensemble des inputs. Trois
auteurs différents ont abordé cette question.
D'abord N. F. R. Crafts. Il calcule que la croissance de la production entre 1710-
1740 et 1740-1780 a été due beaucoup plus à une croissance plus rapide des facteurs
de production qu'à une amélioration de la productivité (15% seulement de la hausse du
taux de croissance provient d'une valeur plus élevée pour le résidu). En revanche, si l'on
compare les périodes 1740-1780 et 1780-1800, la moitié de la hausse du taux de crois
sance de la production résulta de changements dans la productivité, et 35% d'une accé
lération dans la croissance du capital (37).
33. Floud -McCloskey, p. 64.
34. Wrigley-Schofield, pp. 408412, 431433, 439442.
35. Floud-McCloskey, pp. 10-11 ; voir aussi 28-29, 35, 105-108.
36.pp. 412, 440442 ; Floud -McCloskey, passim, par exemple pp. 109, 116,118,
143,151,226.
37.pp. 7-8. ET RÉVOLUTION INDUSTRIELLE 6 1 5 CLIOMÊTRIE
Pour la période 1780-1860, McCloskey a fait un calcul différent : celui de la contri
bution des changements de PTF dans un certain nombre d'industries et de secteurs, au
changement de la productivité nationale. Il trouve que 44% du changement moyen an
nuel de la productivité de l'économie britannique entre 1780 et 1860 sont venus de six
secteurs modernisés : le coton, la laine peignée et la laine cardée, la métallurgie primaire,
les canaux et les chemins de fer, la marine marchande. Ce pourcentage semble élevé, et
en tout cas bien supérieur à la contribution de ces secteurs au revenu national. Mais,
par ailleurs, l'agriculture contribua pour 10%, et «tous les autres secteurs» pour 46%.
Ce dernier groupe comprend un certain nombre d'industries qui ont connu d'importants
progrès techniques, et McCloskey conclut que l'esprit inventif fut «admirablement dis
persé» pendant la révolution industrielle, et que le revenu par tête aurait doublé même
si les grandes inventions du secteur «moderne» n'avaient pas eu lieu.
Il souligne aussi «les merveilles du coton», car cette industrie fut responsable en
moyenne pour 1 5% de la croissance de la productivité nationale ; avec les autres textiles
et les transports, où la productivité augmenta aussi rapidement, on atteint un total de
40% ; en revanche, la part de la métallurgie primaire fut très faible (1,5%), car sa pro
ductivité ne s'améliora que lentement (38).
Enfin, Feinstein a calculé un indice de la PTF pour la période 1760-1860. Il en res
sort que 35% de la croissance du produit réel résulta du progrès de la PTF ; d'autre part,
cette dernière fut responsable de 78% des progrès de la production par tête de travailleur.
Les trois quarts de l'enrichissement de la Grande-Bretagne provenaient donc de techni
ques et d'équipement meilleurs, plutôt que d'un outillage plus abondant et d'un usage
plus intense des techniques existantes. Ce point est confirmé par von Tunzelmann dans
un autre chapitre, sauf pour la période après 1830 (39).
Tout cela semble prouver l'importance du progrès technologique pendant la révolu
tion industrielle — une conclusion qui est utile, bien que peu nouvelle. L'ennui est que
ces résultats ont été obtenus par des méthodes qui comportent bien des difficultés.
Crafts admet qu'il ne peut donner que «les meilleures conjectures», et Feinstein critique
fortement le concept de PTF, qui «dissimule, en fait, une multitude de péchés». De
nombreuses erreurs de types variés sont commises vraisemblablement dans son calcul ;
de plus, beaucoup d'éléments autres que le progrès technologique au sens strict sont en
globés inévitablement dans ce résidu et ne peuvent en être dissociés. Feinstein considère
donc que ses propres estimations ne doivent pas être tenues «pour un indice approxi
matif de la contribution du progrès technique à la croissance du produit par tête, mais
il pourrait être raisonnable de conclure de ces estimations que ce progrès doit avoir
joué un rôle important» (40).
Il y a un net contraste entre cette prudence et les façons cavalières de McCloskey
dans les calculs qui ont été mentionnés. L'appendice sur ses sources et méthodes mérite
une lecture attentive, et on donnera seulement deux exemples de sa façon de «sauter
par dessus les lacunes dans les données» (ce sont ses propres termes). Ainsi, il estime les
changements de productivité dans l'industrie de la laine cardée à la moitié de ceux dans
38. Ibidem, pp. 112-117.
39.pp. 139, 155.
40. Ibidem, pp. 140-142.