Cohabitation pluri-ethnique dans la ville : stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires - article ; n°2 ; vol.5, pg 51-70

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Revue européenne de migrations internationales - Année 1989 - Volume 5 - Numéro 2 - Pages 51-70
Cohabitation pluri-ethnique dans la ville : stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires.
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Les études portant sur la cohabitation pluri-ethnique sont encore peu nombreuses en France. Cet article apporte une contribution, théorique et méthodologique, à l'étude de l'étranger dans la ville et des relations inter-ethniques dans le cadre urbain. Se démarquant en partie de la sociologie urbaine française, l'auteur considère les quartiers ethniques non seulement comme le résultat dysfonctionnel d'une relation de domination, mais comme des lieux d'interaction participant à la production et à l'histoire de la ville, y compris par les rapports conflictuels et de domination qui les engendrent.
Cette approche est illustrée par les résultats de trois recherches effectuées dans différents quartiers de Paris dans lesquels réside une importante population étrangère : le « quartier chinois » du 13e arrondissement, le marché d'Aligre et ses environs dans le 12e arrondissement, et les quartiers bourgeois du 16e. L'auteur centre son analyse sur les formes de structuration des communautés d'origine immigrée dans le cadre de l'habitat urbain et sur l'ethnicisation des rapports sociaux qui en découle.
Multi-ethnic cohabitation in urban areas : strategies of insertion and ethnic identity.
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Studies on multi-ethnic cohabitation are still rare in France. This paper is a methodological and theoretical contribution to the study of ethnic relationships in the urban setting. At variance with French urban sociology, the author regards ethnic districts not as a dysfunctional consequence of relationships of domination, but as a field of interaction which contributes to the making of the city, even through the conflicts the city generates.
To illustrate this approach, surveys were conducted in three districts of Paris where numerous foreign minority groups are settled : the Chinatown of 13th arrondissement, the Aligre market, and its surroundings (12th), the bourgeois districts of the 16th arrondissement. The structuration of the ethnic minorities in the urban setting and the subsequent ethnicisation of the social relationships are described.
La cohabitación pluri-etnica a partir de las estrategias de inserción local : objetivos en juego tacticas y procesos de identitad.
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Los estudios sobre la cohabitación pluri-étnica son poco numerosos en Francia. Este artículo representa una contribución, teórica y metodológica al estudio del extranjero en la ciudad y de las relaciones inter-étnicas. Diferenciándose parcialmente de la sociologia urbana francesa, el autor considera los barrios étnicos no solamente como el resultado disfuncional de una relación de dominación, sino como lugares de interacción que participan a la producción y a la historia social de la ciudad, sin quitar las relaciones conflictuales y de dominación que los engendran.
Esta concepción se vé ilustrada por los resultados de tres encuestas efectuadas en diferentes barrios de Paris en los que reside une importante populación extranjera : el « barrio chino » del 13e arrondissement, el mercado Aligre en el 12e, y los barrios burgeses del 16e. El autor privilegia en su análisis las formas de estructuración de las comunidades extranjeras en el cuadro urbano y el carácter étnico de las relaciones sociales que resulta.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1989
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Isabelle Taboada-Leonetti
Cohabitation pluri-ethnique dans la ville : stratégies d'insertion
locale et phénomènes identitaires
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 5 N°2. pp. 51-70.
Citer ce document / Cite this document :
Taboada-Leonetti Isabelle. Cohabitation pluri-ethnique dans la ville : stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires. In:
Revue européenne de migrations internationales. Vol. 5 N°2. pp. 51-70.
doi : 10.3406/remi.1989.1018
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1989_num_5_2_1018Résumé
Cohabitation pluri-ethnique dans la ville : stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires.
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Les études portant sur la cohabitation pluri-ethnique sont encore peu nombreuses en France. Cet
article apporte une contribution, théorique et méthodologique, à l'étude de l'étranger dans la ville et des
relations inter-ethniques dans le cadre urbain. Se démarquant en partie de la sociologie urbaine
française, l'auteur considère les quartiers ethniques non seulement comme le résultat dysfonctionnel
d'une relation de domination, mais comme des lieux d'interaction participant à la production et à
l'histoire de la ville, y compris par les rapports conflictuels et de domination qui les engendrent.
Cette approche est illustrée par les résultats de trois recherches effectuées dans différents quartiers de
Paris dans lesquels réside une importante population étrangère : le « quartier chinois » du 13e
arrondissement, le marché d'Aligre et ses environs dans le 12e arrondissement, et les quartiers
bourgeois du 16e. L'auteur centre son analyse sur les formes de structuration des communautés
d'origine immigrée dans le cadre de l'habitat urbain et sur l'ethnicisation des rapports sociaux qui en
découle.
Abstract
Multi-ethnic cohabitation in urban areas : strategies of insertion and ethnic identity.
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Studies on multi-ethnic cohabitation are still rare in France. This paper is a methodological and
theoretical contribution to the study of ethnic relationships in the urban setting. At variance with French
urban sociology, the author regards ethnic districts not as a dysfunctional consequence of relationships
of domination, but as a field of interaction which contributes to the making of the city, even through the
conflicts the city generates.
To illustrate this approach, surveys were conducted in three districts of Paris where numerous foreign
minority groups are settled : the Chinatown of 13th arrondissement, the Aligre market, and its
surroundings (12th), the bourgeois districts of the 16th arrondissement. The structuration of the ethnic
minorities in the urban setting and the subsequent ethnicisation of the social relationships are
described.
Resumen
La cohabitación pluri-etnica a partir de las estrategias de inserción local : objetivos en juego tacticas y
procesos de identitad.
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Los estudios sobre la cohabitación pluri-étnica son poco numerosos en Francia. Este artículo
representa una contribución, teórica y metodológica al estudio del extranjero en la ciudad y de las
relaciones inter-étnicas. Diferenciándose parcialmente de la sociologia urbana francesa, el autor
considera los barrios étnicos no solamente como el resultado disfuncional de una relación de
dominación, sino como lugares de interacción que participan a la producción y a la historia social de la
ciudad, sin quitar las relaciones conflictuales y de dominación que los engendran.
Esta concepción se vé ilustrada por los resultados de tres encuestas efectuadas en diferentes barrios
de Paris en los que reside une importante populación extranjera : el « barrio chino » del 13e
arrondissement, el mercado Aligre en el 12e, y los barrios burgeses del 16e. El autor privilegia en su
análisis las formas de estructuración de las comunidades extranjeras en el cuadro urbano y el carácter
étnico de las relaciones sociales que resulta.Revue Européenne
des Migrations Internationales
Volume 5 - N° 2 - 1989
Cohabitation pluri-ethnique
dans la ville : stratégies d'insertion
locale et phénomènes identitaires
Isabelle TABOADA-LEONETTI
Les études sur l'étranger dans la ville et sur la cohabitation
urbaine, nombreuses et de longue tradition dans les pays anglo-saxons, ont été
relativement rares en France, du moins jusqu'aux années 70. Le traitement social
de l'immigration, considérée comme un fait conjoncturel et temporaire, explique
sans doute que l'on ait longtemps vu leur présence dans la ville comme un épiphé-
nomène transitoire, marginal à la vie des cités.
Depuis quelques années cependant, (notamment depuis le coup d'arrêt de
l'immigration en 1975 qui mettait fin à l'entrée massive de travailleurs étrangers,
rendant ainsi plus visible le processus de regroupement familial qui, lui, se pours
uivait) l'évidence du caractère durable et familial de la présence étrangère a
conduit à prendre conscience de son rôle dans la production sociale de la nation
française et de l'ancienneté de ce phénomène, occulté jusqu'ici.
Cette prise de conscience, survenue dans un contexte de crise économique et
de mutations culturelles, a cristallisé sur une « question immigrée » ce qui est en
grande partie une « question française » (Voisard et Ducastelle 1988). Paradoxal
ement, alors que le chômage croissant pouvait faire craindre des situations de
concurrence entre Français et immigrés et une réactivation des conflits dans le
cadre de l'entreprise, c'est plutôt dans le champ de l'habitat que s'exprime cette
« question immigrée ». Certes, il y a eu parfois des affrontements entre ouvriers
français et immigrés (par exemple lors de l'hiver 1983-84 dans les usines Talbot-
Poissy), et l'équation « départ des immigrés = emplois libérés » reste chez beau
coup de Français une conviction profonde qu'aucune démonstration économique
ne réussit à ébranler, et dont l'extrême droite se sert habituellement comme argu
ment électoral. Mais d'autres thèmes ont progressivement pris de l'importance, par
exemple l'insécurité dans les villes, attribuée à la concentration excessive d'étran
gers dans certains quartiers, ou, plus récemment, celui de la dépossession symboli
que de l'espace, traduit par le « on n'est plus chez nous ». On retrouve ainsi, à 52 Isabelle TABOADA-LEONETTI
l'échelle du local comme à celle de la nation, des préoccupations qui expriment la
peur du métissage, démographique et culturel, de la perte fantasmée de l'identité
nationale ou de la disparition de la nation elle-même. « On s'est bien gardé de
solliciter l'avis du peuple souverain quant à l'immigration, écrit le journal d'ex
trême droite « Militant », alors qu'il s'agit tout simplement de la vie ou de la mort
de notre nation » (cité par Taguieff, 1985) « Serons-nous encore Français dans
30 ans ? » titrait le Figaro Magazine en page de couverture (1984), journal de
droite certes, mais largement diffusé à l'échelle nationale. A l'évidence, les Français
ont de la France une vision a-historique qui scotomise le long et continuel proces
sus par lequel l'État centralisateur, de Hugues Capet à la République des grandes
colonolisations, est parvenu à créer la nation française en annexant, et incorpor
ant, des peuples et des cultures les plus divers.
Dans les pays dont les vagues successives des migrants sont constitutives
même de leur peuplement — les États-Unis, le Canada par exemple — l'immigra
tion est intégrée à la représentation de soi de la nation. Quels que soient les conflits
qui peuvent surgir entre les différentes ethnies, et qui clivent la société américaine
ou canadienne, l'immigration fait partie du mythe fondateur de la nation, et elle est
à ce titre valorisée. Aux États-Unis ce fut d'abord la notion de « melting-pot », qui
glorifiait la production d'un nouveau type d'homme et d'une nouvelle civilisation,
par amalgame de tous les apports venus d'ailleurs ; puis, devant l'échec relatif du
melting-pot a surgi la notion « d'ethnicité », qui valorise la diversité ethnique et
culturelle en tant que richesse spécifique au peuple américain.
Rien de tel en France, où l'idée même de considérer les inclusions étrangères
comme l'un des éléments naturels du processus de production d'une société est
idéologiquement difficile à admettre. Au contraire, l'existence de minorités cultu
relles ou ethniques n'a pu être pensée qu'en termes de conflit, d'opposition ou
d'assimilation, par rapport à une identité nationale française souveraine, supposée
une, essentielle et intemporelle.
Pourtant, il faudra bien l'admettre, le rôle de l'immigration dans la product
ion de la nation française est comparable à celui qu'elle a eu aux États-Unis
(Noiriel 1988). Et nous savons encore fort peu de choses sur la manière dont le
« creuset national » s'est élaboré en France. Le processus d'intégration, ou d'ass
imilation, des immigrés a longtemps été considéré comme un mouvement linéaire
consistant à remplacer progressivement, et terme à terme, les pratiques et les
valeurs « d'origine », par les pratiques et les valeurs « françaises ». La France
s'enorgueillissait, ou en tout cas admettait comme un fait, d'assimiler sans pro
blème les différentes vagues migratoires qui se sont succédées sur son sol. Cette
assurance est aujourd'hui ébranlée, d'une part parce que les nouvelles vagues
semblent plus attachées à revendiquer des différences que ne l'étaient les
anciennes ; d'autre part parce que à la lumière des phénomènes actuels on perçoit
sous un autre jour des phénomènes de persistance culturelle, ou de maintien de
réseaux communautaires qui avaient été masqués dans le passé sous l'effet massif
de l'assimilation.
Le problème de l'intégration des populations allogènes, thème principal des
interrogations soulevées par la présence immigrée dans le passé cède aujourd'hui le
pas à des interrogations portant sur la société française elle-même. Dans les années :
Cohabitation pluri-ethnique dans la ville stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires 53
80-90, il ne s'agit plus de s'interroger sur les conditions d'adaptation des immigrés à
l'habitat urbain ni sur les conditions d'acceptation de cette population allogène par
les Français, mais sur les formes que prend et prendra à l'avenir une cohabitation
durable inévitable.
Jusqu'à il y a une dizaine d'années les problèmes de l'immigration étaient
surtout ceux des immigrés (l'adaptation au travail industriel et au mode de vie
urbain, l'insalubrité et l'insuffisance des logements des immigrés, les problèmes de
santé et d'accidents de travail ; puis, plus récemment, les problèmes d'identité des
immigrés et de leurs enfants, et ceux liés au droit à la différence, à la préservation
des cultures et des langues d'origine). Progressivement, la question de l'immigra
tion s'est déplacée pour devenir celle de la société française, et une interrogation sur
son devenir : que sera la société française dans dix ans, dans trente ans ? Comment
sera composée sa population, que deviendront la culture française et l'identité
nationale, et quels seront les rapports entre les différents citoyens de l'hexagone ?
Le « creuset national » serait-il un « creuset pluri-ethnique » dans lequel subsiste
raient des minorités en partie différenciées ? Plus encore, il nous semble qu'il est
nécessaire aujourd'hui de lever l'ambiguïté que le terme d'immigration recouvre, et
de cesser d'englober sous le terme « immigrés » les populations nées en France ou
devenues françaises par acquisition de la nationalité française. De nouveaux
concepts doivent être trouvés pour désigner ces groupes, qui font partie des nati
onaux et de la nation française, mais qui conservent des particularités héritées de
leur histoire migratoire. En d'autres pays, aux États-Unis notamment, il est ques
tion de minorités ethniques, mais cette notion est-elle transposable en France ? Ici,
la proximité géographique des pays d'émigration les plus importants (Portugal,
Espagne, Italie, pays d'Afrique du Nord) a permis une plus grande influence des
pays de départ sur leurs ressortissants et rend plus diverse la situation des populat
ions d'origine immigrée. Certains retourneront dans leur pays d'origine (0 d'au
tres conserveront des liens avec eux, fonctionnels et symboliques (2) dans une sorte
d'espace (résidentiel, économique, relationnel) bi-national, de telle sorte que, même
de nationalité française, ils pourraient maintenir une double identité nationale,
chose inimaginable aux États-Unis.
Ce type de questions a été en quelque sorte la toile de fond qui a orienté nos
dernières recherches sur plusieurs situations de cohabitation pluri-ethnique dans la
ville. Les résultats de cette recherche, réalisée avec M. Guillon et V. de Rudder en
1985-87, ont été publiés dans trois ouvrages consacrés chacun à l'un des quartiers
étudiés, ainsi que dans plusieurs articles et communications (3). Dans ce texte,
nous voudrions reprendre les réflexions théoriques et méthologiques, (déjà amorc
ées dans le dernier ouvrage publié (I. Taboada-Leonetti 1988, Introduction), que
suscite la comparaison entre les différentes situations locales étudiées, ainsi que les
nouvelles questions qui ont pu surgir au vu des résultats.
LA « QUESTION IMMIGRÉE » DANS LE CONTEXTE URBAIN
L'attention s'est polarisée sur l'étranger dans la ville pour des raisons en partie
quantitatives. La plus grande partie de la population d'origine étrangère est instal
lée dans les grandes agglomérations : d'après les chiffres de l'INSEE portant sur la Isabelle TABOADA-LEONETTI
population de nationalité étrangère, deux étrangers sur trois résident dans les
localités de plus de 100 000 habitants, un sur trois dans l'agglomération parisienne.
Depuis quelques années, ce phénomène de concentration dans les villes est d'autant
plus visible que l'accroissement de la population étrangère dans les agglomérations
est plus rapide que celui de la population française. C'est le cas notamment de la
région parisienne, où la population française est stabilisée depuis 1975, et com
mence même à diminuer, alors que les étrangers continuent au contraire de s'ac
croître (4).
Mais la sensibilisation à la présence immigrée dans les villes provient aussi de
l'interprétation que l'on en fait. Les populations d'origine étrangère, même si elles
sont loin d'être majoritaires, dans un quartier marquent fortement l'espace collectif
et tendent à produire une appropriation symbolique de celui-ci, c'est-à-dire à
qualifier ethniquement l'image de ce quartier comme « quartier arabe », « chi
nois » ou, plus largement, « immigré ». Cette appropriation est souvent ressentie
comme une menace par les autochtones, menace formulée en termes d'insécurité
ou de dégradation du cadre urbain (par exemple à propos du quartier de la Goutte
d'Or ou de l'îlot Chalon à Paris, du quartier de la Porte d'Aix à Marseille ou des
Minguettes à Lyon...), ou encore en termes de conflits inter-ethniques. Mais les
Français craignent aussi que ces quartiers ne deviennent des enclaves ethniques
échappant à leur hégémonie, des bases territoriales qui facilitent le maintien de
certaines pratiques culturelles spécifiques et qui, en favorisant ainsi le ressour-
cement culturel et identitaire des minorités, pérennise la présence sur le sol français
d'enclaves allogènes.
L'intérêt pour l'étranger dans la ville est récent en France, tant dans l'opinion
que dans les sciences sociales. Cette question n'a presque jamais été abordée
autrement que sous l'angle des « problèmes de cohabitation », et la demande
sociale qui oriente les études entreprises sur la question reflète cette vision des
choses. La focalisation actuelle sur la cohabitation pluri-ethnique comme source
de dysfonctions sociales est venue se greffer sur des préoccupations déjà anciennes
concernant l'habitat des immigrés. C'est en effet dans les années soixante que
l'opinion a commencé à prendre conscience, avec gêne ou inquiétude, de la précar
ité du logement des travailleurs immigrés, et que les premières études sur les
bidonvilles ou l'habitat insalubre ont été lancées par des organismes d'État ou des
pouvoirs locaux (municipalités, offices d'HLM, SONACOTRA, ministères etc.).
Depuis lors, les enquêtes sur l'habitat et les immigrés se sont multipliées le plus
souvent à la demande des décideurs qui espéraient des réponses à leurs questions :
comment gérer la présence immigrée dans l'espace urbain ? Faut-il laisser faire
dans le cadre des choix individuels de regroupement, ou contrôler leur distribution l'espace ? la dispersion des immigrés dans les cités et immeubles occupés par
des Français ne risque-t-elle pas de produire des rejets et des tensions ? mais les
regroupements ne conduisent-ils pas à des ghettos ? Qu'en est-il du « seuil de
tolérance », des quotas imposés ?
La plus grande partie des études urbaines sur la cohabitation pluri-ethnique
ont comme point de départ l'une de ces questions, posée sous la forme d'un
problème social : ségrégation, conflits de voisinage, délinquance, échec scolaire,
désorganisation des familles, insalubrité. Leur cadre théorique, qui dominait à :
Cohabitation pluri-ethnique dans la ville stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires 55
l'époque la sociologie urbaine française, était centré sur l'analyse du rôle de l'État
et du capitalisme sur le développement urbain (Castells 1972, Lojkine 1977,
Godard 1980), (cf aussi l'analyse critique de Kaufman et Laigneau 1984). Cela
n'enlève rien à l'utilité sociale de ces enquêtes, surtout lorsqu'elles mettent en
évidence la dysfonction du système social français dans ses relations avec l'immi
gration, et non la pathologie du groupe immigré comme seul acteur responsable
des problèmes. (Marie 1977, Pinçon 1982, Carreno et Hayot 1977). Mais elles ont
contribué, pendant longtemps, à perpétuer la représentation de la cohabitation
Français-Immigrés sur le terrain de l'habitat, et de leur coexistence sur le sol
national, comme un phénomène marginal, « anormal », qu'il fallait régler à des
niveaux institutionnels ; d'autre part, elles ont aussi renforcé l'image de l'immigré
comme l'objet passif et dominé d'une relation : « ils sont discriminés, ils sont
rejetés (ou acceptés), ils sont victimes des ségrégations »... A de rares exceptions
près on a considéré la cohabitation inter-ethnique dans les quartiers soit comme un
miroir des dysfonctions de la société française (Marie et al. 1977) soit le
contexte d'une étude de communauté ethnique (par ex. sur les Portugais, Rocha
Trindade 1973), plutôt que comme un lieu d'interaction où il pourrait être intéres
sant de considérer Français et immigrés comme des acteurs à part entière capables
de produire des situations de cohabitation diverses et complexes.
Dans les années 60, il était urgent de montrer que les problèmes sociaux et
urbains posés par l'immigration n'avaient pas pour origine un défaut de l'intégra
tion fonctionnelle des individus, une « difficulté d'adaptation » née de la transplant
ation, mais qu'ils se situaient dans une logique de la domination dans laquelle les
immigrés représentaient la figure la plus achevée, et la plus silencieuse.
Aujourd'hui, nous éprouvons moins le besoin de démontrer, une fois de plus,
cette logique de la domination ; il nous a semblé plus pertinent, et nécessaire,
d'étudier la diversité des situations de cohabitation entre Français et immigrés
produites dans ce même cadre général. Nous avons souhaité réaliser des études
empiriques où seraient mis en évidence comment la gestion des différences est
parfois conduite au coup par coup, suivant les enjeux et les circonstances, en
produisant des identités collectives variables, au gré des alliances, sans que cette
situation soit repérée nécessairement comme génératrice de dysfonctions sociales,
d'anomie ou de crises identitaires. En un mot, nous avons voulu considérer les
situations concrètes de cohabitation pluri-ethnique comme des espaces de product
ion naturels de la ville, et de la société française en devenir.
Cette approche de la ville, qui semble relativement nouvelle en France, doit
cependant beaucoup à l'École de Chicago, longtemps ignorée ou considérée obsol
ète par le milieu de la recherche en France ; pourtant, certaines de ses conceptions
de la ville, ainsi que certaines méthodes, gardent une pertinence qui reste actuelle.
Nous en avons retenu surtout l'idée de la ville comme une production vivante,
c'est-à-dire mouvante, changeante, construite par les apports successifs de couches
de populations allogènes ; idée qui légitime d'une certaine manière la présence et le
rôle des immigrés dans la cité, et en tout cas écarte le postulat de la pathologie ou
de la dysfonction sociale habituellement attachées à ces questions.
Si la plupart des textes de Park, Burgess ou Wirth décrivent les quartiers de
première arrivée des immigrants comme des lieux de dégradation et de détériora- 56 Isabelle TABOADA-LEONETTI
tion sociales, ils insistent cependant sur le caractère naturel et transitoire de ces
phénomènes, ainsi que sur l'aspect fonctionnel des quartiers ethniques ; pour la
plupart des auteurs de l'École de Chicago, les groupes nouvellement arrivés cher
chent naturellement à créer ou à s'approprier des territoires où ils puissent, au prix
d'un certain isolement, préserver leur mode de vie, leurs formes culturelles spécifi
ques, l'endogamie ; en deux mots, leur survie en tant que groupe. La forme la plus
achevée de ces aires naturelles de la ville étant le ghetto qui « doit son existence non
à quelque décret officiel, mais au fait qu'il répond à un besoin et qu'il remplit une
fonction sociale » (Park, préface à Wirth 1928).
Ainsi, le principal apport de l'École de Chicago a été pour nous cette concep
tion des. quartiers ethniques comme aires naturelles de la ville, point de départ
d'une légitimation du rôle de l'Étranger et des rapports pluri-ethniques — y comp
ris les rapports de conflit — dans l'histoire sociale du quartier et de la ville.
L'intégration de l'immigration dans lliistoire de la production sociale de la nation,
qui a nourri les sciences sociales aux États-Unis, allait de soi dans les années 20, au
temps de l'École de Chicago ; c'est loin d'être le cas en France, dans les années 80,
et les références à Park ou à Wirth gardent en cette matière toute leur fraîcheur.
En fait, depuis la fin des années 70, on constate une certaine lassitude et de
l'insatisfaction devant les explications globalisantes ; comme dans d'autres champs
de la recherche en sciences sociales est apparu un regain d'intérêt pour l'individu en
tant qu'acteur social, et pour le « local », les études de terrain et la micro-sociolog
ie. Alors que les études de sociologie urbaine considéraient leurs terrains comme
des objets passifs, simples lieux d'application des forces capitalistes, l'intérêt des
chercheurs va progressivement considérer les quartiers urbains et les collectivités
restreintes comme des systèmes doués d'une certaine autonomie et capables de
produire des interactions et des situations inédites et intéressantes. Ce déplacement
du regard s'est accompagné d'un renouveau, ou plutôt d'une mise en place de
l'ethnologie et de l'anthropologie urbaines, disciplines dont les méthodes d'enquête
sont plus aptes à saisir les phénomènes urbains dans leur quotidienneté et les
interactions au sein des communautés de petite taille (immeuble, marché, associa
tion, etc.).
Des ethnologues se sont intéressés à la ville et tout particulièrement, contrai
rement aux sociologues urbains, aux citadins dans la ville et aux relations en
face-à-face. Les travaux de C. Pétonnet sur des familles françaises et immigrées
dans des cités de transit, des bidonvilles, et des banlieues ouvrières ont été parmi les
premiers à traiter des phénomènes de cohabitation pluri-ethnique. En ethnologue,
elle cherche à appréhender de l'intérieur, à partir des individus eux-mêmes, le sens
de leurs pratiques sociales et de leurs représentations, en rejetant volontairement
toute explication globalisante qui situerait d'avance les sujets. Les travaux de ce
type (cf. aussi Gutwirth 1978, Althabe et Selim 1984), qui nous donnent à voir « de
l'intérieur », avec une grande richesse, le mode de vie des banlieues populaires ou à
la marge de la ville, ne nous fournissent cependant pas d'éléments pour comprend
re les causes de leur situation, ni pour relier ces sous-systèmes urbains aux autres
sous-systèmes de la vie sociale. Comme le dit justement G. Althabe « Le sens et
l'origine de la cohérence que l'on peut déceler dans les pratiques quotidiennes et les
relations personnelles doivent être recherchés en dehors d'elles (par exemple dans
les interventions institutionnelles (...) » (Althabe 1987, p. 122). :
Cohabitation pluri-ethnique dans la ville stratégies d'insertion locale et phénomènes identitaires
Cependant, malgré l'existence actuelle d'un milieu de chercheurs de l'urbain
qui se posent des questions épistémologiques similaires aux nôtres, nous n'avons
pas trouvé véritablement des outils, conceptuels et méthodologiques, pour articuler
l'étude micro-sociale des pratiques diverses de cohabitation à l'échelle locale, c'est-
à-dire à l'échelle des inter-relations personnelles et l'analyse macro-sociologique
des rapports sociaux qui sur-déterminent en partie ces relations et qui leur donnent
sens.
La question était de savoir comment ces représentations de soi et de l'autre en
tant que groupe social, qui président et donnent forme d'emblée aux relations
établies entre des individus — représentations stéréotypées et peu diversifiées —
pouvaient s'articuler avec la gestion de leurs rôles sociaux divers que, finalement,
dans la pratique quotidienne de la cohabitation résidentielle, les acteurs singuliers
maniaient avec une certaine marge de liberté.
A la réflexion, il nous a semblé que la notion de stratégie qui exprime la, ou
les, manières dont les acteurs sociaux gèrent les rapports entre leurs projets, les
contraintes et déterminations extérieures et leurs propres ressources (Taboada
Leonetti 1986, 1989), ainsi que la notion d'enjeu permettaient assez bien d'analyser
cette question.
L'ETHNICISATION DES RAPPORTS SOCIAUX
Comment aborder pratiquement l'étude de l'immigré dans la ville ? D'une
part, on peut s'interroger sur la nature des relations qui s'instaureront entre les
différents groupes, relations dont la résurgence récente d'un racisme anti-immigré
parfois violent semble annoncer une coexistence difficile. C'est, d'ailleurs, l'aspect
le plus fréquemment évoqué lorsqu'on aborde la question de l'étranger et la ville.
Mais, d'autre part, on peut également s'intéresser aux formes de l'occupation de
l'espace de groupes ethniques ou culturels, basés dans des espaces urbains (quart
iers, rues, cités) territorialement marqués, en tant qu'expression du niveau d'orga
nisation et de structuration de ces groupes. Ces niveaux définissent des formes
d'insertion diversifiées, non seulement dans la ville, mais dans la nation elle-même,
et établissent des rapports complexes avec le citoyenneté (à propos de l'immigra
tion et de la citoyenneté, cf. Balibar 1988).
Ces deux aspects sont étroitement imbriqués ; comme nous l'avons souvent
dit (De Rudder et Taboada Leonetti 1982, Taboada-Leonetti 1986) les minorités
sont produites dans le cadre des relations qui s'établissent entre majoritaires et
minoritaires et, inversement, les entre les groupes suivent les mouvements
des acteurs en présence dans leurs attitudes de différenciation, d'affirmation, d'ex
clusion de l'autre etc. La problématique des phénomènes minoritaires déborde la
question de « l'étranger dans la ville ». Mais celle-ci n'est pas sans importance,
dans la mesure où la plupart des chercheurs de l'urbain partent de l'hypothèse,
héritée de l'école de Chicago, selon laquelle la constitution de quartiers ethniques
est l'un des principaux facteurs favorisant la solidarité entre les membres des
communautés d'origine étrangère et la préservation des cultures immigrées. 58 Isabelle TABOADA-LEONETTI
L'un et l'autre aspect relèvent d'un problème plus large qui est celui de l'ethni-
cisation des rapports sociaux, (expression utilisée aussi par le sociologue canadien
G. Lavigne, 1988). L'utilisation du terme « ethnique », devenu courant dans les
pays anglo-saxons, ne va pas encore de soi en France tant dans le langage courant,
qui utilise le plus souvent le terme « ethnie » comme un synonyme policé de
« race », que dans les sciences sociales qui semblent réserver l'utilisation des termes
ethnie ou ethnique aux disciplines qui étudient les sociétés lointaines. Pourtant,
dans nos sociétés modernes où les brassages de populations d'origines géographi
ques diverses sont de plus en plus nombreux, l'adjectif « ethnique », qui qualifie
l'altérité culturelle ou nationale au sein d'un État-nation, est appelé à revêtir une
importance grandissante. L'éthnicisation des rapports sociaux exprime la préfé
rence des acteurs à se définir par des références de type ethnique (nationales,
culturelles, linguistiques) plutôt que par des références de type professionnel, de
classe ou de voisinage, ainsi que leur tendance à élaborer des réseaux sur des bases
ethniques, et une infrastructure spécifique (écoles, associations, commerces, presse,
services...) plus ou moins complète.
Si l'élaboration et le recours à ce type de réseaux est, au cours des premiers
temps de l'immigration, de nature fonctionnelle, par la suite, et notamment pour
les générations suivantes, il s'agit d'un choix volontaire effectué en fonction des
avantages symboliques et matériels qu'il peut représenter. La préférence accordée à
une personne, un commerce ou une instance quelconque du fait de son apparte
nance à une communauté — linguistique, raciale ou historique — est de nature
comparable à celle qui fonde d'autres réseaux, par exemple sur la base d'une
origine régionale, de l'appartenance à l'aristocratie, à la franc-maçonnerie ou
même à une grande école. Mais la complexité des structures et la capacité organisa-
tionnelle des groupes ethniques peuvent atteindre des niveaux plus élevés en raison
de leur plus grande hétérogénéité sociale ; cette relative stratification sociale intr
acommunautaire pouvant conduire à une situation de « institutional complet
eness », selon l'expression de Raymond Breton (1964), qui verrait la plupart des
besoins des membres d'une communauté satisfaits par ses propres structures. Ce
type d'organisation minorité ne représente qu'un modèle tendanciel, rar
ement vérifié dans les faits dans les pays occidentaux, où le poids de l'État-
Providence est fort, et qui a encore moins de chances de se réaliser en France, pays
dans lequel l'État contrôle une grande partie des infrastructures. Mais toute une
gamme de niveaux organisationnels des groupes ethniques, ainsi que des diffé
rences de conscience identitaire d'appartenance à ces groupes sont possibles. Cette
question a constitué l'un des points centraux de nos études de quartiers pluri-
ethniques.
Quant aux relations entre Français et immigrés — les relations « inte
rethniques » ne représentant qu'un cas de figure parmi d'autres formes de relations
entre des acteurs sociaux — nous avons considéré qu'elles s'exprimaient à diffé
rents niveaux : celui des représentations, qui s'énoncent notamment à travers le
discours des acteurs, celui des relations inter-personnelles des individus ou des
groupes, observables dans des situations concrètes de face-à-face, et enfin, celui des
rapports sociaux globaux existant entre les groupes en présence : ces niveaux sont
relativement autonomes et peuvent même parfois engendrer des attitudes contrad
ictoires. Ce que l'on observe tout d'abord dans les situations de cohabitation