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Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de l'Ancien Régime et pendant la Révolution - article ; n°1 ; vol.315, pg 63-81

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Annales historiques de la Révolution française - Année 1999 - Volume 315 - Numéro 1 - Pages 63-81
Nadine Vivier, Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de l'Ancien Régime et pendant la Révolution.
Trotz einer Offensive, die in zwei Takten gefûhrt wurde (1760-1780 dann 1789-1794), bestanden zum großen Teil die Gemeindeländereien weiter. Nur die Gegenden, in denen das Agrarsystem die Zuchtmethoden verwandelte konnten sie aufheben. Die Nicht-Durchführung der Teilung kann nicht einfach dem Archaïsmus der Bauern zugerechnet werden, die oft Wünsche in diesem Sinn ausgedrückt haben, sondern auch den verschiedenen Machteinsätzen und der Vertiefung der gemeinschaftlichen Vitalität während der zehn ersten Jahre der Revolution.
Nadine Vivier, Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de l'Ancien Régime et pendant la Révolution.
Malgré une offensive menée en deux temps (1760-1780 puis 1789-1794), les biens communaux en France ont subsisté en grande partie. Seules pouvaient les supprimer les régions où le système agraire transformait les méthodes d'élevage. La non-exécution du partage ne peut être attribuée simplement à l'archaïsme des paysans qui ont souvent émis des vœux en ce sens; il faut plutôt prendre en compte les différents enjeux de pouvoir et le renforcement de la vitalité communautaire durant la décennie révolutionnaire.
Nadine Vivier, Common Land and Community Vitality in France at the End of the Old Regime and during the Revolution.
Despite a two-stage onslaught (1760-1780, then 1789-1794), the commons in France generally managed to survive. The only areas where they were prone to disappear were those where farming systems changed methods of raising livestock. The non- implementation of the division of the commons cannot only be attributed to the archaic practices of the peasantry who often voiced their approval : rather, the variety of rival interests and the strengthening of community life during the revolutionary decade need to be considered.
Nadine Vivier, Comunità e vitalità comunitarie in Francia alia fine dell 'Ancien régime e durante la rivoluzione.
Malgrado un'offensiva condotta in due tempi (1760-1780, poi 1789-1794), in Francia i beni comunali permasero in gran parte. Solo le regioni, dove il sistema agrario trasformava i metodi di allevamento, potevano sopprimerli. La non esecuzione della spartizione non può essere attribuita semplicemente all'arcaismo dei contadini, i quali al contrario avevano espresso sovente desideri in tal senso, bisogna piuttosto prendere in considerazione i différend rapporti di potere e il rafforzamento della vitalità comunitaria durante il decennio rivoluzionario.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1999
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Langue Français
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Nadine Vivier
Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de
l'Ancien Régime et pendant la Révolution
In: Annales historiques de la Révolution française. N°315, 1999. pp. 63-81.
Citer ce document / Cite this document :
Vivier Nadine. Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de l'Ancien Régime et pendant la Révolution. In:
Annales historiques de la Révolution française. N°315, 1999. pp. 63-81.
doi : 10.3406/ahrf.1999.2224
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahrf_0003-4436_1999_num_315_1_2224Zusammenfassung
Nadine Vivier, Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de l'Ancien Régime et pendant
la Révolution.
Trotz einer Offensive, die in zwei Takten gefûhrt wurde (1760-1780 dann 1789-1794), bestanden zum
großen Teil die Gemeindeländereien weiter. Nur die Gegenden, in denen das Agrarsystem die
Zuchtmethoden verwandelte konnten sie aufheben. Die Nicht-Durchführung der Teilung kann nicht
einfach dem Archaïsmus der Bauern zugerechnet werden, die oft Wünsche in diesem Sinn ausgedrückt
haben, sondern auch den verschiedenen Machteinsätzen und der Vertiefung der gemeinschaftlichen
Vitalität während der zehn ersten Jahre der Revolution.
Résumé
Nadine Vivier, Communaux et vitalité communautaire en France à la fin de l'Ancien Régime et pendant
la Révolution.
Malgré une offensive menée en deux temps (1760-1780 puis 1789-1794), les biens communaux en
France ont subsisté en grande partie. Seules pouvaient les supprimer les régions où le système agraire
transformait les méthodes d'élevage. La non-exécution du partage ne peut être attribuée simplement à
l'archaïsme des paysans qui ont souvent émis des vœux en ce sens; il faut plutôt prendre en compte
les différents enjeux de pouvoir et le renforcement de la vitalité communautaire durant la décennie
révolutionnaire.
Abstract
Nadine Vivier, Common Land and Community Vitality in France at the End of the Old Regime and
during the Revolution.
Despite a two-stage onslaught (1760-1780, then 1789-1794), the commons in France generally
managed to survive. The only areas where they were prone to disappear were those where farming
systems changed methods of raising livestock. The non- implementation of the division of the commons
cannot only be attributed to the archaic practices of the peasantry who often voiced their approval :
rather, the variety of rival interests and the strengthening of community life during the revolutionary
decade need to be considered.
Riassunto
Nadine Vivier, Comunità e vitalità comunitarie in Francia alia fine dell 'Ancien régime e durante la
rivoluzione.
Malgrado un'offensiva condotta in due tempi (1760-1780, poi 1789-1794), in Francia i beni comunali
permasero in gran parte. Solo le regioni, dove il sistema agrario trasformava i metodi di allevamento,
potevano sopprimerli. La non esecuzione della spartizione non può essere attribuita semplicemente
all'arcaismo dei contadini, i quali al contrario avevano espresso sovente desideri in tal senso, bisogna
piuttosto prendere in considerazione i différend rapporti di potere e il rafforzamento della vitalità
comunitaria durante il decennio rivoluzionario.II
Les dynamiques communautaires
et les mouvements paysans
COMMUNAUX ET
VITALITÉ COMMUNAUTAIRE EN FRANCE
À LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME ET PENDANT LA RÉVOLUTION
NADINE VIVIER
Université du Maine
À la fin du XVIIIe siècle naît la « lutte pour l'individualisme agraire »,
selon l'expression de Marc Bloch. Influencées par l'image donnée de l'agr
iculture anglaise, les théories agronomiques dénoncent les usages collectifs
comme très néfastes. Ces idées se diffusent largement, et l'offensive des
physiocrates et agronomes est relayée par l'action gouvernementale sous le
règne de Louis XV, puis durant la Révolution (1789 à 1794). Malgré cette
condamnation universelle, communaux et vaine pâture ont subsisté, et la
jouissance collective n'a régressé que peu à peu durant le siècle suivant. On
a voulu y voir la preuve d'un archaïsme des paysans attachés à une vie
communautaire immuable. Cette explication sommaire relève moins d'une
analyse historique que de clichés traditionnels sur la paysannerie. Nous
Annales Historiques de la Révolution française - 1999 -N° 1 [63 à 81] NADINE VIVIER 64
retracerons ici l'offensive contre les biens communaux qui couvrent environ
le sixième du territoire de la France. Nous en préciserons les buts et les
modalités, et nous nous interrogerons sur les attitudes des communautés.
Quels en sont les ressorts? Les impératifs économiques, les tensions
sociales ? Quel rôle joue la vitalité communautaire et quel est l'impact des
secousses révolutionnaires sur elle ?
I. Dans les années 1760-1780,
une première offensive met les communautés en alerte
Au milieu du xvine siècle, les mêmes théories agronomiques se répan
dent à travers l'Europe. Partout, les communaux sont décriés, considérés
comme une aberration. Le pâturage commun est dénoncé comme nocif,
pour les bêtes mal nourries et pour la terre mal entretenue. La mise en
culture est présentée comme une urgence. En 1767, l'impératrice Marie-
Thérèse accorde la liberté de partage des communaux en Basse-Autriche,
Frédéric fait de même en Prusse en 1769, et l'électeur de Bavière œuvre en
ce sens. En Italie, les vastes communaux sont attaqués en Milanais et surtout
en Toscane où le grand-duc Leopold, despote éclairé, décide leur vente et
leur transformation en rentes (1). En Angleterre, les enclosures se multi
plient, aboutissant à la suppression des common fields (c'est-à-dire l'usage
de la vaine pâture), et à celle des commons par leur partage au profit des
propriétaires.
1. Le choix par la monarchie d'une voie originale
Sous le règne de Louis XV, l'administration de l'agriculture s'y inté
resse activement. À partir de 1760, elle est partagée entre le ministère
Bertin et le Contrôle général, avec les intendants des finances d'Ormesson
et Trudaine. Tous sont influencés par les agronomes. Mais avant de décider
d'une politique, ils enquêtent dans les provinces et s'enquièrent des expé
riences étrangères. Le mémoire du chevalier d'Éon sur la situation anglaise
adopte la position des détracteurs des enclosures, montrant qu'elles aboutis
sent en général à l'augmentation des surfaces en herbe, à une diminution
des besoins en main-d'œuvre, et donc à un départ des plus pauvres vers les
villes. Cette dimension sociale semble préoccuper Bertin, plus que
d'Ormesson qui songe avant tout à la mise en culture. Pourtant, ce dernier
(1) Cf. sur l'Angleterre, J. NEESON, Commoners, Common Right, Enclosure and social Change
in Common Field, New York, 1993. Sur l'Allemagne, Stefan Brakensiek, Agrarreform und landliche
Gesellschaft, Paderborn, 1991, et Rainer Prass, Reformprogramm und bàuerliche Interessen,
Gôttingen, 1997. Sur l'Italie, B. SORDI, L'amministrazione illuminata. Riforma délie comunità e
progetti di costituzione nella Toscana leopoldina, Milano, 1991. COMMUNAUX ET VITALITÉ COMMUNAUTAIRE EN FRANCE 65
doit être sensible aux idées du comte d'Essuiles qu'il emploie comme expert
technique et chargé de mission pour partager les communaux en
Soissonnais. Dans son ouvrage sur les biens communaux, le comte d'Essuiles
explicite sa position (2). Il préconise leur partage : partage de jouissance,
égal entre tous les ménages, après que le triage ait été accordé au seigneur.
Globalement, c'est la politique adoptée par le gouvernement. Voyons l'origi
nalité de ces principes.
Partage de jouissance seulement, la nue propriété reste donc à la
commune. Ceci se justifie doublement. Ne pas dépouiller la commune est
un choix politique : volonté de préserver son patrimoine pour qu'elle ait des
ressources financières qui garantissent sa solvabilité et le paiement des
impôts, et surtout pour que la communauté endettée ne passe pas sous la
coupe du seigneur. Une commune ayant une assise économique plus forte
résiste mieux au seigneur, et les deux pouvoirs s'équilibrent.
Partage égal entre les ménages qui résident. Il s'agit là d'un choix social
qui n'allait pas de soi. Une bonne partie des coutumes considèrent les
communaux comme des dépendances des propriétés privées et écartent de
la jouissance ceux qui n'ont pas de terre. La coutume égalitaire n'est répan
due que dans le Nord de la France. La monarchie décide d'opter pour l'égal
ité, par une évidente volonté de préserver les petits. À l'inverse de la
situation anglaise, elle veut éviter l'exode des miséreux vers les villes et elle
préfère les stabiliser en leur donnant les moyens de survivre. Cette concept
ion de l'assistance relève autant du souci politique qu'humanitaire, on la
retrouve chez l'empereur d'Autriche Joseph II (3).
Enfin, l'administration a décidé d'accorder systématiquement le triage :
le seigneur obtient ainsi le tiers du communal en toute propriété. Le but
avoué est de rendre possible un partage plus rapide, en évitant les litiges et
procès interminables, et en suscitant l'intérêt des seigneurs afin qu'ils pous
sent à l'opération.
La voie adoptée par la monarchie est donc bien hésitante, pleine de
contradictions puisqu'elle veut ménager à la fois les petits et les seigneurs.
Bertin et d'Ormesson se sont efforcés de faire accepter ces principes en
négociant avec chaque province. Ils ont accepté quelques entorses, comme
en Bourgogne où seuls les ménages payant contribution ont droit à un lot,
mais d'autres projets trop éloignés ont été rejetés (4). Les deux tableaux
présentés ici résument les effets de ces édits, les positions adoptées par les
catégories sociales, et celles qui ont prévalu dans les provinces. La grande
(2) COMTE D'ESSUILES, Traité politique et économique des communes, Paris, 1770.
(3) Cf. la communication de François Antoine.
(4) Les édits qui ont été rendus par le Conseil du Roi : 1769 pour les Trois-Évêchés, 1771
pour les duchés de Lorraine et de Bar, 1771 pour la généralité d'Auch et de Pau, 1774 pour la
Bourgogne, le Maçonnais, l'Auxerrois, Gex et le Bugey ; 1774 pour l'Alsace ; 1777 pour la Flandre et
le Cambrésis; 1779 pour l'Artois. Typologie
Luttes sociales autour Choix du mode État de l'agriculture Exemples Type de situations Action des pouvoirs des communaux de partage
Elles aboutissent Favorable au partage ; Progrès agricoles : Acceptation du Flandres,
pour la mise en la culture d'un lopin partage égalitaire Nord de
après triage culture individuelle est rentable ; Modérées l'Alsace
Larges Trois- Introduction des
volontés fourrages artificiels Évêchés
de
Elles échouent Antagoniste Progrès modestes, Seigneurs et fermiers Hostilité des petits partage Lorraine,
pâturage commun contre les petits au triage, hostilité Cambrésis
utile des gros au mode
égalitaire
Vœux de Réservée Pâturage commun Propriétaires contre Désir des propriétaires Bourgogne,
partage les non-propriétaires de partager au prorata Massif indispensable,
Refus du mode manque de capitaux de leurs biens central,
Refus égalitaire Bretagne
de
Volonté de Réservée Terres en pente Faibles : la jouissance Refus Montagnes partage
maintien de la fragiles, l'élevage est réglementée et pastorales,
jouissance est l'activité la plus surveillée Pyrénées et
commune rentable Alpes
Abondance de Hostile à la mise Agriculture ancienne, Modérées Midi
terres à défricher en valeur vastes terres privées
individuelle à défricher, crainte
du ravinement
Faible Communaux de Indifférence Agriculture en Querelles de Touraine, intérêt très faible progrès ou non, voisinage Anjou
étendue mais l'individualisme
prévaut ; communaux
très peu étendus COMMUNAUX ET VITALITÉ COMMUNAUTAIRE EN FRANCE 67
Attitudes face au partage
Parlement gros Intendant Résultats propriétaires Paysans Petits États aisés Noblesse et
Intendance Province
PAYS D'ÉTATS
Aix-en-Provence Provence Usurp.
- - - Arras Artois + + 1 +
Corse Usurp.
- - - - Dijon Bourgogne + + aff + Bugey
Dijon Gex + aff + aff
- - - - Bresse
- Lille Flandre + + + + +
Metz Trois-Évêchés + + + + + +
aff aff Languedoc défrich. Montpellier,
Toulouse
- - - - - Lorraine + + Nancy
Navarre et Labourd + + + Pau +
- - - - Béarn et Soûle + Pau +
- - - - Pau Pyrénées, vallées
- - Perpignan Roussillon
- - Rennes Bretagne + + + +
- + + + Alsace 1 + Strasbourg
- - Valenciennes Hainaut 0 aff
- Cambrésis + aff +
PAYS D'ÉLECTIONS
Amiens Picardie +
- Auch Gascogne + 0
- Besançon Franche-Comté aff aff
- Bordeaux Guyenne 0
Châlons-sur- Champagne + ou
Marne aff
- Grenoble Bas-Dauphiné + 1 + +
- - Haut-Dauphiné + 1
Limoges, Moulins Limousin, Marche
- - - et Riom 1 Bourbonnais
Auvergne
- Montauban + + + Quercy
Maine, Touraine Orléans, _ Tours 0 Orléanais, Anjou
- - - Paris Ile-de-France + +
Poitiers, Poitou,
_ La Rochelle Charentes 0
- + Rouen, Caen Normandie + + +
Alençon
Royaume de Savoie + 1 +
Piémont
Légende : Attitude envers le partage égal entre les ménages =
+ favorable ; - défavorable ; 0 indifférence ; 1 hésitations ou divisions NADINE VIVIER 68
diversité régionale éclate nettement, elle trahit à la fois la sensibilité des
communautés aux enjeux de pouvoir et l'état de leur agriculture (5).
2. La sensibilité des communautés aux enjeux de pouvoir
Ces enjeux de pouvoir existent à trois niveaux : niveau provincial dans
les pays d'état, puis niveau local avec les relations entre seigneur et habi
tants, et les rivalités au sein de la communauté elle-même. Un conflit à l'un
de ces échelons suffit à bloquer le processus.
Dans les pays d'états, les relations avec l'intendant, représentant du
pouvoir royal, peuvent être conflictuelles. Pour peu que les communaux
soient un sujet sensible, les parlementaires en profitent pour manifester leur
opposition. Les deux exemples comparés de la Lorraine et des Trois-
Évêchés l'illustrent. Les conditions économiques et sociales de la paysanner
ie dans ces deux provinces aux territoires imbriqués sont assez proches. Par
contre les conditions politiques diffèrent. La Cour souveraine de Nancy
accepte mal l'autorité royale. L'annexion récente (1766), les méthodes autor
itaires de l'intendant La Galaizière, incitent les parlementaires à refuser la
soumission au Conseil du Roi. Ils sont d'autant moins enclins à enregistrer
l'édit royal autorisant clôture et partage des communaux qu'ils sont les prin
cipaux bénéficiaires des usages collectifs et que leur perte ne serait pas
compensée par le triage (6). Malgré les efforts de La Galaizière, la Cour
profite de la moindre revendication pour annuler toute opération de
partage. Dans les Trois-Évêchés, au contraire, le Parlement de Metz se
montre conciliant et entretient de bonnes relations avec l'intendant
Calonne. L'annexion, plus ancienne, est bien acceptée et les membres de la
cour ont moins d'autorité que ceux de Nancy.
Les relations entre le seigneur et les communautés d'habitants peuvent
déboucher elles aussi sur des rivalités de pouvoir, à cause du triage. Celui-ci
est très mal accepté car la commune s'estime dépossédée de ses biens.
Augmenter les domaines du seigneur, c'est augmenter sa puissance, et bien
des paroisses sont dissuadées de partager pour cette raison. En Cambrésis
où l'Église détient 40 % des terres et domine les états, l'intendant Sénac de
Meilhan essaie de faire mettre en culture par l'affermage, il souhaite éviter
les partages pour ne pas accroître la puissance de l'Église par le triage.
Enfin, les rivalités au sein de la communauté jouent aussi un rôle déter
minant. Les propriétaires s'opposent aux sans-terre. Dans la plupart des
(5) Ces deux tableaux sont extraits de Nadine Vivier, Propriété collective et identité villageoise.
Les biens communaux en France, 1750-1914, Publications de la Sorbonne, déc. 1998, pp. 62 et 86.
(6) En effet, les seigneurs hauts justiciers lorrains bénéficient du tiers denier qui leur accorde
le tiers de tous les gains procurés par le communal, et du droit de troupeau à part, c'est-à-dire du
droit de faire pâturer sur le communal un troupeau à part, dont le nombre de têtes n'est pas limité.
Leurs fermiers en profitent, ou bien le seigneur afferme ce droit à des marchands ou bouchers. COMMUNAUX ET VITALITÉ COMMUNAUTAIRE EN FRANCE 69
coutumes de la moitié occidentale de la France au sud de la Seine, la jouis
sance des communaux est réservée aux seuls propriétaires qui considèrent
ces terres comme une annexe des leurs. Il est exclu pour eux d'accepter un
partage égal entre les ménages qui résident. C'est ainsi que les projets d'édits
pour la Bretagne et l'Auvergne ont échoué. Dans bien d'autres régions où les
coutumes étaient muettes, les règlements villageois écartaient du pâturage
les quelques animaux des pauvres. Ces antagonismes sociaux se marquent
aussi dans les régions où règne le droit de jouissance égal entre les habitants.
C'est le cas en Artois où deux vallées réagissent différemment en fonction de
la situation sociale. La vallée de la Canche connaît une agriculture pauvre
avec domination de la petite propriété (40 % ont de 1 à 5 ha) et la plupart
des manouvriers ont une vache nourrie sur le marais communal. Petits et
gros veulent le maintien de l'indivision car tous en profitent. Dans la vallée
de la Deule, la différenciation sociale est nettement plus forte, les gros
fermiers possèdent la moitié des bovins, les petits ont des exploitations infé
rieures à 1 ha (75 %) et les pauvres fournissent la main-d'œuvre des fermiers
et des marchands de lin. Ici, l'idée de partage divise les communautés (7).
3. Des attitudes qui reflètent l'état de l'agriculture
Les communaux sont très inégalement répartis sur le territoire, de
même leur nature est très variable : landes de l'ouest, alpages, forêts du
nord-est et des montagnes, tourbières du nord (8)... Les systèmes de culture
varient selon le terroir, de même l'utilité des communaux. Certaines
provinces acceptent la mise en culture temporaire de portions. Ce sont soit
les pauvres qui obtiennent cette autorisation (Navarre), soit ceux qui ont les
moyens matériels - le train de labour -, pour défricher (Bresse). La plupart
des provinces considèrent la mise en culture comme une usurpation et s'e
fforcent de conserver le pâturage nécessaire. Les communaux étaient
jusqu'ici destinés, par principe, au pâturage collectif (9).
Mettre ces terres en culture signifie trouver d'autres méthodes d'éle
vage : les prairies artificielles et la stabulation des bêtes. Ce modèle flamand
se répand dans le Nord de la France, et en plaine de Basse-Alsace. Par contre,
en Languedoc où les méthodes restent traditionnelles et où il reste d'autres
terres à défricher, il n'y a pas lieu de s'attaquer d'abord aux communaux.
(7) Seuls 7 % des chefs de famille se déclarent pour le partage, mais s'expriment-ils librement
alors que leur travail dépend des riches qui profitent du communal ? Jean-Michel Sallmann, « Le
partage des biens communaux en Artois, 1770-1789 », Études rurales, juil-sept. 1977, 67, pp. 71-84.
(8) J'ai présenté une carte évaluant la superficie des communaux à la fin de l'Ancien Régime,
publiée dans G. BÉAUR et Ph. MlNARD, Atlas de la Révolution française, 1. 10, Économie, p. 47.
(9) C'est ce qu'affirmaient l'édit de Saint-Germain-en-Laye de 1667 et l'arrêt du conseil du
roi de 1735 : « Les communaux en pâturage n'ont été établis que pour le seul usage de la nourriture
des bestiaux. Il ne doit pas être permis à qui que ce soit d'en altérer et changer la destination, en
convertissant le sol en culture... » 70 NADINE VIVIER
Mais ces distinctions entre provinces exigent d'être nuancées de façon
plus subtile. Dans le Bassin parisien s'opposent les plateaux, zones de
grandes cultures où les communaux n'existent quasiment plus, et les vallées
aux prairies humides où les petits exploitants conservent indivises les
pâtures des bords de rivières. Dans les contrées montagneuses, la situation
des terres d'altitude contraste avec celle des vallées : en Auvergne, les
communaux de Limagne sont progressivement mis en culture alors que ceux
des versants se maintiennent.
Enfin, les zones de plaine alentour des villes connaissent une pression
en faveur du partage bien plus forte qu'ailleurs. Ici, un lopin de terre, même
petit, est rentable. Les bêtes ne sont pas nécessaires pour un jardinage intens
if, et les boues urbaines peuvent fournir l'engrais. Si l'on cartographie les
demandes de partage soumises au Conseil du Roi par les villages lorrains en
1773-1774, on s'aperçoit qu'elles émanent des régions fertiles proches de
Nancy : la plaine liasique et la Haye, où vit une masse de paysans pauvres
face à un petit nombre de fermiers, là où la majeure partie des terres appart
ient aux Nancéens (10).
La prise en considération de toutes ces données explique la diversité
des attitudes récapitulée sur les tableaux qui essaient de dégager une typolog
ie. Il semble bien que les seuls endroits où les partages de jouissance égali-
taires ont pu se réaliser sont ceux où les pouvoirs ont conjugué leurs efforts,
et là où le système agraire présentait la maturité suffisante. Mais il est
certain qu'en une dizaine d'années, les partages ne pouvaient qu'être limi
tés. Pourtant, l'impact moral est indéniable. Dans toutes les provinces, les
villages ont senti leurs communaux menacés, leur système traditionnel en
danger. Ils se sont mobilisés pour le défendre ou le transformer.
Les années 1780-1789 sont un temps de réflexion, car l'administration
suspend son offensive. En effet, Bertin se retire, puis les difficultés écono
miques et la misère s'ajoutent à la crise financière, toutes raisons qui inci
tent l'administration à ne pas heurter les pouvoirs locaux. Mais les
communautés inquiètes n'oublient pas, et ce sujet reprend une place impor
tante dès 1789.
II. Le deuxième temps de l'offensive : la décennie révolutionnaire
La politique agraire durant la Révolution continue à être objet de
débats. Je n'étudierai pas ici l'ensemble de cette politique. Je me contenter
ai, par le biais de l'analyse précise des mesures envers les communaux, de
(10) Demandes de partage qui ont été acceptées, ont fait l'objet d'un édit et sont conservées
dans les archives de Bertin, A.N. H. 1627. (Il y a eu beaucoup de destructions.) Voir le développe
ment et la carte dans N. Vivier, op. cit., p. 68.