Contributions à l'épigraphie de Chalcis - article ; n°1 ; vol.101, pg 297-312

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Bulletin de correspondance hellénique - Année 1977 - Volume 101 - Numéro 1 - Pages 297-312
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 1977
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Denis Knoepfler
Contributions à l'épigraphie de Chalcis
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 101, livraison 1, 1977. pp. 297-312.
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Knoepfler Denis. Contributions à l'épigraphie de Chalcis. In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 101, livraison 1,
1977. pp. 297-312.
doi : 10.3406/bch.1977.2025
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1977_num_101_1_2025CONTRIBUTIONS À L'ÉPIGRAPHIE DE CHALCIS
I. Trois bases de statue et un sculpteur athénien.
Une inscription de Chalcis assez gravement mutilée — - il n'en subsiste qu'une
petite moitié, qui donne la fin des lignes (fig. 1) — a été publiée naguère dans cette
même revue par mon camarade et ami Pierre Ducrey1. Comme il s'agit d'un décret en
l'honneur d'un personnage ayant sauvé des prisonniers, nul n'était, on en conviendra,
plus qualifié que l'auteur du Traitement des prisonniers de guerre dans la Grèce antique
pour en fournir le commentaire adéquat. Aussi bien, il n'y a pas à revenir sur l'inte
rprétation générale du document2. La question que je voudrais reprendre ici porte
sur un détail, mais un détail qui a peut-être son importance ou tout au moins qui
mérite, à mon avis, d'être relevé et discuté.
Si l'on a pu reprocher quelque chose à l'éditeur, c'est d'avoir été un peu trop
avare d'indications sur le support matériel de l'inscription3. De fait, la seule photo
graphie publiée, d'ailleurs excellente, ne permet pas de se le représenter; il manque
(*) Depuis 1971 il ne s'est point passé d'été sans que, d'Ërétrie, je sois venu au moins une fois au Musée
de Chalcis pour y voir et revoir quelques-unes des inscriptions qu'il contient. Aussi est-ce pour moi l'occasion
de remercier les deux épimélètes qui se sont succédé à la tête de ce Musée, MM. A. Chorémis et A. Sampson,
de l'accueil amical qu'ils m'y ont toujours fait. J'exprime également ma très vive reconnaissance à
MUe A. Andrioménou, éphore de Béotie et d'Eubée, pour l'aide qu'elle ne cesse de m'apporter dans mes
travaux.
Au début du mois de juillet 1974 j'ai pu, grâce à l'obligeance de M. Pierre Amandry et avec l'aimable
autorisation du Service des Antiquités, emmener à Chalcis M. Jean-Pierre Braun, alors architecte coopérant
à l'École française d'Athènes. Il est l'auteur des trois dessins publiés ci-après. Les photographies d'estampages
ont été prises par M. Emil Séraf (clichés déposés à la photothèque de l'École française).
(1) BCH, 94 (1970), p. 133-137; cf. J. et L. Robert, Bull. Épigr., 1971, 516. G. Daux, REG, 84
(1971), p. 361-363 (cf. infra, n. 3), a proposé, pour la difficulté de la 1. 4, une solution que je trouve séduisante.
(2) Tout au plus dirai-je qu'entre les diverses datations envisagées par l'éditeur ma préférence va
nettement à la plus basse (vers 169), tant à cause de l'écriture qu'en raison de certaines des formules utilisées.
Le fait que le proxène soit désigné comme 'AvOyjSovioç et non pas comme Boicimoç èî; 'AvOtjSovoç est peut-
être un indice supplémentaire (mais je ne voudrais surtout pas l'affirmer) que le décret est postérieur à 171,
date où le Koinon béotien fut dissous pour longtemps (cf. R. Etienne et D. Knoepfler, Hyettos de Béotie,
BCH Suppl. III [1976], p. 342-347 et notamment p. 347 n. 321).
(3) Cf. G. Daux, art. cil., p. 361 n. 30 : « II est à regretter seulement que l'auteur se soit cantonné
dans des indications d'ordre épigraphique ou historique ; la pierre méritait d'être dessinée, définie archéo-
logiquement et comparée avec les autres bases semblables du musée de Chalcis ». Pour le jugement de ce savant
sur l'écriture de l'inscription, voir ci-après, p. 302. 298 DENIS KNOEPFLER [BCH 101
Fig. 1. — Base de Chalcis portant un décret de proxénie (estampage).
surtout un dessin. Celui que je donne ici (fig. 2) sera donc utile, même s'il n'apporte
aucune révélation. P. Ducrey a bien vu en effet — comment la chose aurait-elle pu
lui échapper puisque le bloc conserve encore sur son lit supérieur une « semelle » pour
une statue de bronze ? — que son décret était gravé sur un piédestal. Mais il n'en a pas
fait grand cas, et pour une raison très simple : c'est qu'il lui a semblé tout naturel
d'admettre que le personnage honoré, qui était, rappelons-le, un citoyen d'Anthédon,
la ville la plus proche de Chalcis sur le continent4, avait reçu une statue pour prix
de ses services en même temps qu'il se voyait octroyer les privilèges de la proxénie et
de l'évergésie énumérés dans le décret. Pourtant cette conclusion-là précisément, si
vraisemblable qu'elle paraisse à première vue, se heurte, dès qu'on l'examine avec
esprit critique, à plusieurs objections.
Tout d'abord on peut tenir pour certain que le décret ne mentionnait pas
l'érection d'une statue, car il n'y a pas place pour une telle mention, quelque brève
qu'on l'imagine, dans le dispositif, restitué de façon sûre par l'éditeur grâce à
(4) Sur la route antique de Chalcis à Anthédon voir maintenant S. С Bakhuizen, Salganeus and the
fortifications on its mountains (1970), p. 141-144. Je reviendrai sur la question des relations entre ces deux
villes en publiant le premier décret de proxénie, hélas très fragmentaire, que l'on connaisse d'Anthédon. 299 CONTRIBUTIONS À L ÉPIGRAPHIE DE CHALCIS 1977]
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Fig. 2. — Lit supérieur et coupe de la base portant le décret (1:10). 300 DENIS KNOEPFLEK [BCH 101
plusieurs textes parallèles5. Or, on ne saurait guère admettre que la statue ait été
accordée tacitement en quelque sorte; même à l'époque de ce décret, c'est-à-dire au
11e siècle avant J.-C, l'octroi d'une statue demeure un honneur considérable6. Au
surplus, on ne comprendrait pas que les Ghalcidiens eussent, dans le cas de notre
Anthédonien, négligé de faire montre de leur générosité, alors que dans le décret,
sans doute un peu plus tardif7, pour Archénous (/G, XII 9, 899), il est bien spécifié,
et même à deux reprises8, qu'une statue de bronze sera érigée à ce citoyen de grand
mérite; on n'omet pas d'indiquer non plus que le décret sera transcrit sur la base
même : сЬ/аурафоа Se то фу)(р!Л£ла iiú т/jv (3ácrt,v ttjç sbcovoç (1. 5).
On constate ensuite que le nom du personnage honoré ne se retrouve pas en
dehors du décret : je veux dire qu'il n'y a ni dédicace ni inscription honorifique où
l'on puisse déchiffrer le patronyme et l'ethnique — car le nom lui-même nous est
inconnu9 — du proxène. Or, cette absence, qu'il n'est pas possible d'imputer à l'état
de mutilation de la pierre, est tout à fait surprenante si l'on accepte l'hypothèse de
P. Ducrey. Le décret ne peut, en effet, tenir lieu d'inscription honorifique ou dédica-
toire; celle-ci est indispensable, ne serait-ce que d'un point de vue pratique: on doit
pouvoir identifier le personnage statufié sans avoir à lire le décret qui le concerne.
S'il faut illustrer cette règle par un exemple, prenons celui que nous offre le décret
déjà cité pour Archénous. Il stipule que l'on gravera sur la base ó Stjjjioç ávsGvjxsv
'Ap^évouv Xapi.xAéouç [apsT7)ç è'vsxa] xal eùvoitxç tyjç zlç, èauTOv 10.
Il y a lieu, enfin, de remarquer qu'aucun des proxènes de Ghalcis connus jusqu'ici
n'a reçu l'honneur d'une statue; et cela ressort, dans la plupart des cas, aussi bien du
décret lui-même que de la pierre où le décret se trouve transcrit11. Or, parmi ces
proxènes il en est qui, comme le montrent bien les considérants parfois assez
développés, avaient rendu à la cité des services tout à fait comparables, pour
l'importance, à ceux qu'évoque le nouveau décret12. Un document fournit d'ailleurs,
si je ne me trompe, la preuve que même des services éminents et répétés ne suffisaient
(5) Certaines choses sont, en revanche, à changer, dans la formule hortative (restituée d'après celle,
incomplètement conservée aussi, de IG, XII 9, 899), comme le montre un décret inédit de Chalcis. qui sera
publié dans la suite de ces Contributions.
(6) Cf. la remarque de L. Robert, Nouvelles inscriptions de Sardes (1964), p. 15, à propos d'une statue
accordée au satrape Zeuxis vers 200.
(7) Comme je l'établirai, ce décret (considéré à tort par E< Ziebarth, dans IG, XII 9, comme un décret
fédéral : cf. L. Robert, ArchEph, 1969, p. 45-46) n'est certainement pas antérieur à la fin du ne s.
(8) B, 1. 8-9 : атг][аа1 8è абтоп xal sbcjóva ^aXxrjv èv тон sTrtcaveoTaTcot ttjç roSXecoc tótccoi ... С,
1. 6-7 : x^poTOvîjaoa 8è xal ácvSpac rcévTS touç èrci^sXYjaofxévouç ttjç ts хатаахеш)С xal àvaOéastoç xr\<; sîxovoç.
(9) Au vrai, le patronyme aussi est mutilé et c'est le lieu de dire que la restitution [Asi]vápxou (!• 2),
proposée et acceptée sans signe de doute, ne s'impose pas. Mais ce qui reste suffît pour qu'on ne puisse songer
à retrouver le nom de Г Anthédonien dans les grandes lettres de la 1. 1 (voir ci-après pour leur interprétation).
(10) IG, XII 9, 899, B, 1. 10-11. Le bloc portant l'inscription honorifique n'a pas été retrouvé, bien
que cette base, formée autrefois de plusieurs éléments, semble avoir été découverte m situ (cf. le lemme des
IG).
(11) Ainsi aucun des quatre décrets gravés sur le monument dit « exèdre des proxènes» (et non pas
« stèle des proxènes », comme l'écrit P. Ducrey, art. cit., p. 1371, soit IG, XII 9, 900 a, b, c, et B, ne mentionne
l'érection d'une statue et, de fait, rien n'indique que cette exèdre ait porté une statue (sans parler de plusieurs).
Cf. n. 14.
(12) Deux décrets, par exemple, récompensent des étrangers qui ont manifesté leur générosité à l'égard
de la cité en l'aidant à s'approvisionner en blé (IG, XII 9, 900 a et с ; pour le second, voir ci-après). CONTRIBUTIONS À l'ÉPIGRAPHIE DE CHALCIS 301 1Э77]
pas, aux yeux des Ghalcidiens de cette époque, à justifier l'octroi d'une statue, du
moins quand il s'agissait d'un étranger13 : c'est le décret pour le Lacédémonien Kléon
(IG, XII 9, 900 c). Comme ce personnage était déjà proxène de Chalcis (ûracpxwv ttjç
tcoXsîoç TCpóšsvoc) lorsqu'il fut remercié d'avoir généreusement répondu à l'appel de la
cité manquant d'argent pour acheter du blé, on se serait attendu à voir les Chalcidiens
l'honorer d'une statue; ils se contentèrent, en fait, de lui décerner l'éloge et de
l'inviter au prytanée pour le sacrifice sur le foyer commun14, deux privilèges qui, selon
toute apparence, n'étaient pas accordés aux simples proxènes. Mais j'ai hâte d'ajouter
qu'on ne procédait guère différemment, autant que j'en puis juger, dans les autres
cités de la Vieille Grèce15. Ainsi à Oropos, dont les proxènes sont si nombreux, on ne
connaît, sauf erreur, aucun décret octroyant une statue en même temps que la proxénie,
ni aucune base élevée à un proxène16; ce n'est qu'un exemple, mais on pourrait
aisément les multiplier17. Il me paraît très significatif — pour élargir ces considérations
à l'ensemble du monde hellénistique — que même les juges étrangers, qui, le plus
souvent, étaient faits proxènes, normalement ne recevaient pas de statue18.
Venant s'ajouter à deux objections de fait, cette objection de principe rend tout
à fait improbable que la statue de la base publiée par P. Ducrey ait été celle du
personnage qu'honore le décret. Il existe d'ailleurs, à l'encontre d'une telle hypothèse,
un indice supplémentaire, c'est que, comme l'a fort justement remarqué l'éditeur19,
la dernière ligne de l'inscription, c'est-à-dire les trois lettres qui constituent les seuls
vestiges de la signature du sculpteur, trahit « un changement de main ». Certes, il a
(13) Ce n'est pas un hasard si le seul décret de Chalcis qui accorde une statue soit IG, XII 9, 899, car
Archénous, on l'a vu, était Chalcidien ; et l'on peut penser que, d'une façon ou d'une autre, il avait contribué
aux frais du monument. [Voir maintenant là-dessus P. Veyne, Le pain et le cirque (1976), p. 265].
(14) Les stratèges et le secrétaire du Conseil doivent, pour leur part, se soucier ôtccoç r) SeSojjtivv] аиток
7rpo^evia Û7t6 ttjç 7toXscùç [avayp]a<p7Ji sv ток è7n,<pave(TTaTGK tîjç àyopaç тотгсл • ошоситсос Se xai т68е то Sóyjia.
On voit bien par là que l'« exèdre des proxènes » (cf. n. 10), où le second de ces décrets était gravé (et peut-
être aussi la proxénie), ne portait en tout cas pas une statue de Kléon de Lacédémone.
(15) Fr. Gschnitzer, RE, Suppl. XIII (1973), s.v. « Proxenos », col. 719 (XII, t), a renoncé à entrer
très avant dans cette question : les deux seuls exemples qu'il mentionne de statue accordée à un proxène
sont tous deux d'Érythrées et du ive s. {Syll.* 126, pour Conon, et 168, pour Mausole) ; il renvoie cependant,
« fur die Gepfiogenheit der Delpher in der 2. Hâlfte des 2. und in der 1. Half le des 1. Jhdts, mit der Proxenie
namentlich fur Kunstler und Dichter nicht selten einen « Kranz » in barem Geld und zugleich (seltener) die
Aufstellung eines Standbildes zu verbinden », à G. Daux, Delphes au IIe et Ier siècle (1936), p. 438 ss., où
il n'est question que des couronnes ; mais il est de fait qu'un certain nombre de décrets delphiques de cette
époque (par ex. FD, III 4, 49, 51, 52 et 54) accordent en même temps proxénie et statue. Je n'ai pu vérifier
si P. Monceaux, Les proxénies grecques (1886), avait traité ce point.
(16) Bien que B. Pétrakos, cO 'iipiouoç xal тб Upôv too ' A^cpiapaioo (1968), ne le dise, je
crois, nulle part, cela ressort clairement de son livre (cf. l'analyse des proxénies, p. 172, et l'inventaire des
bases inscrites, p. 149-170). Il est très frappant que le seul décret d'Oropos qui, à ma connaissance, accorde
une statue, à savoir IG, VII, 411 (Syll.3 675 ; Pétrakos, op. cit., p. 187 n° 44), ne soit précisément pas une
proxénie : il s'agit du décret pour Hiéron d'Aigeira, qui fut d'un si grand secours aux Oropiens dans l'affaire
de 156.
(17) Je montrerai dans ma thèse sur Érétrie que l'épigraphie de cette cité autorise la même conclusion ;
et je ne crois pas que la situation soit bien différente à Athènes.
(18) Cf. L. Robert, HENION, Festschrift fur P. J. Zepos (1973), p. 772 (= IlavsTriCTT^tJiiov 'Абт)-
vtov, 'E7TÎcr7][jioi Xóyoi (1972-1973 [1974], p. 144) : «éloge et couronne..., proxénie ou droit de cité et
autres honneurs, très rarement statue ».
(19) Art. cit., p. 136. 302 DENIS KNOEPFLER [BCH 101
jugé que cette écriture était « moins soignée ». Mais c'est là une appréciation un peu
subjective; il s'agit seulement, je crois, d'une écriture plus sobre, dépourvue de tous
les ornements qui caractérisent la gravure du décret, bref d'une écriture plus ancienne.
Il me paraît donc clair que le décret a été gravé sur une base de statue déjà existante,
pratique dont on connaît à l'époque hellénistique — disons plus précisément à partir
de 250 environ — un nombre considérable d'exemples en Béotie20 et déjà au moins
un à Chalcis même21.
J'ai, à la vérité, tout lieu de penser que P. Ducrey aurait inéluctablement abouti
à la même conclusion s'il n'avait interprété d'une façon qui me paraît erronée la
première ligne de l'inscription. Mais il convient de dire, à sa décharge, qu'il a commis
cette erreur en compagnie ou plutôt à la suite d'un épigraphiste on ne peut plus
perspicace et scrupuleux, dont il est manifeste que l'opinion a déterminé la sienne.
Dès 1955, en effet, M. Georges Daux avait, en passant, informé le public savant qu'une
inscription entrée récemment au Musée de Chalcis « porte un titre et un décret qui
sont certainement contemporains et que, pourtant, du seul point de vue paléo
graphique, on serait tenté de séparer par trois quarts de siècle »22. Et en 1969 — au
moment où, je suppose, P. Ducrey préparait la publication de la pierre — il a fait
paraître, sous le titre Forme des lettres el chronologie épigraphique, une note pour
montrer par cet exemple, qu'il jugeait particulièrement éloquent, combien deux
écritures exactement contemporaines pouvaient être différentes, « tant du style noble
au style commun, et d'un lapicide à l'autre, la marge peut être considérable »23.
Je ne songe pas à contester la justesse de cette remarque générale, fruit d'une longue
familiarité avec les inscriptions grecques; mais il est, à mon avis, permis de trouver
peu heureux l'exemple choisi pour l'illustrer.
Car si les différences entre l'écriture de la première ligne et celle du reste de
l'inscription (exception faite de la dernière ligne) sont effectivement nombreuses et
frappantes, rien, en revanche, n'oblige à croire que l'on ait affaire à un « texte
« unique »24, composé d'un titre et d'un décret. Certes, la restitution ['Em Tjys^ovojç
Opuvcovoç, implicitement admise par G. Daux pour cette ligne 1 avant d'être explicite-
(20) Cela avait été déjà noté par P. Foucart, BCH, 8 (1884), p. 407 : « A Thisbé, comme dans le reste
de la Béotie, il n'est fait aucune mention de la gravure du décret ni de l'endroit où il sera exposé [c'est le
cas aussi à Ghalcis pour la plupart des proxénies] ; aussi arrive-t-il souvent, comme à Tanagre, que les actes
de proxénie sont gravés sur les espaces qui restent vides des piédestaux de statues et s'intercalent dans la
dédicace des donateurs ». Cf. R. Etienne et D. Knoepfler, op. cit., p. 163 et 281. Dans Chiron, 7 (1977),
je montre que cette pratique permet d'interpréter autrement qu'on ne l'a fait le nom en grands caractères
de l'inscription IG, VII, 510-512 (Tanagra).
(21) Le décret IG, XII 9, 901, pour un Thébain, est en effet gravé sur la face latérale droite d'une base
de statue pour un citoyen de Chalcis. En publiant cette base, BCH, 16 (1892), p. 96, A. Joubin et Ad. Wilhelm
écrivaient : « L'usage de faire servir les bases des statues à la gravure des décrets est fréquent ; les exemples
en sont nombreux à l'Amphiaraion ». Il est probable, mais non pas assuré, que le bloc portant le décret fédéral
IG, XII 9, 898 et le support de IG, XII Suppl., 645 (auxquels sera consacrée une de ces Contributions) ont
également appartenu à des piédestaux.
(22) ArchEph, 1955, p. 250 n. 5. C'est par hasard que je suis tombé sur cette note : P. Ducrey pas plus
que G. Daux lui-même n'y renvoie.
(23) BCH, 93 (1969), p. 948-949 (avec deux photos de détail) ; il estimait là que « séparément proposées
à des épigraphistes expérimentés, les deux parties de ce texte unique ne seraient certainement pas considérées
comme contemporaines ; le hiatus serait d'un demi-siècle à un siècle ».
(24) Cf. la note précédente. CONTRIBUTIONS À l'ÉPIGRAPHIE DE CHALCIS 303 1977J
ment adoptée par P. Ducrey, outre qu'elle convient assez bien à la lacune, semble de
prime abord s'imposer, puisque c'est bel et bien par Vhégémon éponyme25 qu'on
datait à Ghalcis la plupart des actes publics et notamment les décrets. Mais l'examen
des quelques pierres où sont gravés ces documents enseigne que la mention de
Vhégémon, même là où elle se détache du reste du texte et se distingue par des lettres
un peu plus grandes28, ne présente jamais ce caractère monumental et n'occupe jamais
toute la largeur de la pierre, comme elle le ferait ici. Aussi ne pourrait-on, ou ne
devrait-on, se sentir tenu d'accepter la restitution proposée que s'il n'y avait pas place
ailleurs pour la mention de Vhégémon. Mais ce n'est pas du tout le cas, puisqu'on
peut fort bien la loger tout entière sur la partie gauche, aujourd'hui perdue, de la
pierre, soit juste au-dessus du décret proprement dit, soit alors à la ligne 12 dans le
large vide qu'y laisse la formule finale ; le texte s'achève en effet ainsi :
. . . xal
[aÙTOtç 7rávT<x oacnzep xal toïç aXXoiç rcpo^svoiç xal sùspyéJTaiç тои Ыцлои rav XaXxtSé-
12 [îov уеуратстаь. vacat ? ] vacat
Bien que les décrets où Vhégémon figure non pas en tête mais à la fin soient
l'exception27, il est peut-être un fait qui parle, ici, en faveur de cette disposition :
c'est que les lignes de réglage — dont l'éditeur n'a pas signalé la présence — ne
commencent, sans aucun doute possible, qu'avec la première ligne du décret; or, on
s'attendrait à en voir au-dessus si, à gauche, il y avait eu la mention de Vhégémon.
En revanche, on constate qu'à la ligne 12 elles se prolongent jusqu'au bord droit de
la pierre. Quoi qu'il en soit, ce réglage est bien intéressant, car il achève, je crois, de
prouver que notre base porte deux inscriptions distinctes : ni les grandes lettres du
soi-disant titre ni les maigres vestiges de la signature ne gardent, en effet, la trace d'un
tel procédé28. Or, pour le décret, sa raison d'être paraît évidente : comme le lapicide
ne disposait, entre les deux lignes de l'inscription primitive, que d'un espace réduit,
il ne pouvait guère se permettre de graver son texte sans avoir déterminé au préalable
la place que celui-ci occuperait. On a d'ailleurs à Tanagra un cas tout à fait semblable29.
(25) Sur ce magistrat, considéré le plus souvent — mais à tort — comme fédéral, voir provisoirement
BCH, 96 (1972), p. 297 n. 42, et ma note dans Ph. Bruneau, Le sanctuaire et le culte des divinités égyptiennes
à Érétrie (1975), p. 95.
(26) S'il arrive relativement souvent que la mention de Vhégémon soit isolée au-dessus du texte pro
prement dit {IG, XII 9, 900 a et B, 901 et 902 ft), il est en revanche exceptionnel qu'on ait recours à des
caractères plus grands : seul IG, XII 9, 900 a offre cette particularité ; mais comme on peut le vérifier sur la
pi. IV des IG, il n'y a là entre l'écriture du titre et celle du texte aucune différence au point de vue du style.
(27) Le seul exemple assuré en est fourni par le décret fédéral IG, XII 9, 898, mais on peut admettre
qu'il en allait de même, parfois, dans les décrets de Chalcis, puisque le décret IG, XII 9, 904 (début du ne s.),
quoique complet en haut, n'a pas la mention de Vhégémon au début.
(28) Les segments de ligne qui sillonnent la partie centrale de l'inscription en gros caractères sont
manifestement autre chose.
(29) IG, VII, 528-529 (cf. ArchEph, 1919, col. 60), avec une photographie d'estampage chez P. Fraser-
T. Rônne, Boeotian and West Greek Tombstones (1957), pi. 19, 2 : ici aussi il s'agit d'un décret (pour la date,
cf. mon article à paraître dans Chiron, 7 [1977], n. 107) gravé entre une dédicace et une signature. Même
disposition (mais, apparemment, sans lignes de réglage) à Oropos sur les bases IG, VII, 236-238 (cf.
J. Marcadé, Recueil des signatures de sculpteurs grecs, I [1953], 94 et pi. XVII, 4) et ArchEph, 1952, p. 173,
nos 5-8 ; à Delphes sur la base FD, III 1, p. 338 n° 513 {Syll.3, 376 ; cf. J. Marcadé, op. cit., I, 34 et pi. VIII
1), etc. 304 DENIS KNOEPFLER [BCH 101
II reste à interpréter correctement ces grandes lettres, origine de tout le mal.
Qu'il faille y voir l'inscription nommant le personnage statufié, c'est ce dont on ne
peut plus raisonnablement douter maintenant. Mais il n'est pas moins certain que
l'on n'a point affaire à une dédicace du type le plus courant, avec nom du dédicant
au nominatif, nom du personnage dédié à l'accusatif et le verbe dcvéO-rçxev exprimé
ou sous-entendu. Car avant Opuvcovoç il n'y a place que pour une dizaine de lettres,
c'est-à-dire pour un seul nom; et ce nom, se terminant par un sigma, était nécessair
ement au nominatif ou au génitif. Pour trancher l'alternative, le plus récent et,
généralement, le mieux informé des manuels d'épigraphie grecque n'aide guère.
J'ose même dire qu'il risque d'égarer, puisqu'on ne saurait prétendre, du moins
sans réserves, précisions ou commentaires, que, lorsque dans une dédicace manquent
le nom du dédicant et le verbe de consécration, le nom du personnage honoré apparaît
soit au nominatif, soit au génitif, soit au datif30. En effet, outre qu'on est un peu
surpris de ne pas voir mentionné l'accusatif, qui, dès la basse époque hellénistique,
peut se rencontrer ainsi tout seul31, il convient de remarquer que le datif, quand il
n'est pas tout simplement de consécration (pour des hommes divinisés aussi bien que
pour des dieux), est un latinisme rare et tardif32; quant au génitif, il ne paraît être
normalement employé que sur des autels, et non pas sur des bases de statue33. Dans
l'inscription de Chalcis, par conséquent, on doit résolument écarter la possibilité
que le premier nom ait été au génitif34.
De fait, le nominatif n'a rien d'insolite pour désigner le personnage statufié.
A propos d'une inscription mal comprise d'Aphrodisias, L. Robert a rappelé,
il n'y a pas très longtemps, que c'est au nominatif que figurent généralement,
sur les bases de statue, les noms des dieux, des héros et des personnifications35. Telle
(30) M. Guarducci, Epigrafia Greca, II (1969), p. 126 : « II nome del dedicante (o dei dedicanti) e il
verbo di offerta possono mancare, e allora resta il nome dell'onorato (o degli onorati), ora in nominativo,
ora in genitivo, ora in dativo ». Il n'y a aucun renvoi à des exemples.
(31) Comme l'avait déjà noté W. Larfeld, Handb. d. griech. Epigraphik, I (1907), p. 553 (cf., pour
l'Attique, II [1902], p. 855), qui qualifiait, avec raison semble-t-il, cet usage de « selten », mais qui en donnait
tout de même quelques exemples, dont OGI, 174 (où l'absence de dédicant a été confirmée par Ad. Wilhelm :
cf. Bull. Epigr., 1946/47, 229). On pourrait croire qu'il en existe un exemple chez M. Guarducci elle-même,
mais cet exemple est trompeur : il est inexact en effet de dire de la dédicace de la statue de Ptolémée III
sur l'exèdre des Lagides à Thermos qu'elle « si riduce qui al nome (in accusativo) dell'uomo onorato » {op.
cit., p. 148), car si le verbe manque, le nom du dédicant, AItcùXuv tó xoivóv, se trouve, lui, gravé sur une
autre pierre (cf. IG, IX la, 56).
(32) Voir sur cette question l'article très suggestif de P. Veyne, Latomus, 21 (1962), p. 49-98, avec
le commentaire de J. et L. Robert, Bull. Epigr., 1966, 220.
(33) Sur ce génitif cf. L. Robert dans Essays in honor of C. Bradford Welles (Amer. Stud, in Pap.,
1 [1966]), p. 203. Souvent on appelle « bases » les pierres ou les monuments qui ont un nom ainsi au génitif,
surtout lorsqu'il ne s'agit pas d'un nom de dieu ou de héros, mais d'un nom de roi ou d'empereur romain.
Mais on peut douter dans la plupart des cas que ce soient réellement des bases, c'est-à-dire des supports de
statues (pour les empereurs la chose a paru également douteuse à P. Veyne, art. cit., p. 68) : cf. par exemple
le cas des trois «dédicaces» déliennes ID, 1558, 1560 et 1579 ( = respectivement OGI, 366, 369 et 346),
connues depuis très longtemps et aujourd'hui fort endommagées (les deux premières) ou perdue (la troisième),
où figure un nom de roi au génitif. — II faut naturellement mettre à part les bases de statues funéraires, où
il arrive souvent, à l'époque archaïque, que le nom soit au génitif.
(34) Même si, comme on verra tout à l'heure (p. 310), il existe une base de Chalcis qui semble, de prime
abord, fournir un exemple de « dédicace » au génitif.
(35) Hellenica, XIII (1965), p. 116-117 (cf. Bull. Epigr., 1966, 387 et 1967, 187). 19771 CONTRIBUTIONS À l'ÉPIGRAPHIE DE CHALCIS 305
est aussi la façon dont se présentent à Olympie, du ve siècle à l'époque romaine,
les noms que font connaître les nombreuses bases des olympioniques36. Or,
W. Dittenberger, en commentant ces inscriptions, avait noté qu'il n'y avait pas là
une particularité propre à une catégorie étroitement limitée de monuments, mais
qu'il s'agissait seulement du mode de rédaction le plus ancien des bases honorifiques37.
Et des exemples déjà assez abondants qu'en avait rassemblés ce savant en dehors
d'Olympie — essentiellement à Athènes — il ressortait que le nominatif était encore
d'usage courant au début du 111e siècle avant J.-G.38. Le matériel nouveau n'a fait,
je crois, que confirmer cette thèse : on peut se rendre compte aujourd'hui, en feuilletant
le fascicule des /G, II2 réservé aux dédicaces et inscriptions honorifiques, que le
nominatif est pour ainsi dire de règle, à Athènes, sur les bases où se dressaient les
statues des grands hommes politiques, des artistes et des poètes39, et ce jusqu'aux
alentours de la guerre chrémonidéenne ; qu'il suffise de citer, parmi les plus récentes40,
celle, fameuse, de Ménandre41 et celle de Ghrémonidès lui-même42.
On voit donc combien il est aisé de supposer un nominatif avant Opuvcovoç sur
la base publiée par P. Ducrey. La date qu'on peut désormais lui assigner — elle se
situe sans doute bien plus près de 300 que de 250, car le hiatus d'environ trois quarts
de siècle que, selon G. Daux, on aurait pu être tenté d'admettre entre les deux
inscriptions paraît trop faible maintenant que l'existence d'un intervalle est sûrement
établie — , comme aussi la proximité d'Athènes, suffirait à rendre cette hypothèse
très vraisemblable s'il n'existait à Ghalcis même un exemple remarquable, mais fort
(36) Inschr. v. Olympia (1896), à partir du n° 146, qui est le plus ancien exemple conservé, jusqu'au
n° 238, le plus récent. On connaît évidemment aussi ailleurs qu'à Olympie des bases pour des athlètes avec
le nom au nominatif : ainsi à Delphes la base mentionnée ci-dessus, n. 29, de la fin du ive s. (cf. la base
J. Marcadé, op. cit., I, 45 et pi. IX, 2, de la première moitié du ine s.). Je relève aussi une curieuse base
d'Argos avec le nom de deux lutteurs (père et fils semble-t-il) au nominatif (BCH, [81] 1957, p. 684 n° 1 ;
cf. Bull. Epigr., 1959, 162).
(37) II écrivait en effet, op. cit., col. 237 : « Die verbreiteste Form giebt sich als erklàrende Beischrift
zu dem Bildwerk, ohne jede Andeutung einer Dedikation. Von Haus aus ist das keineswegs auf die Olympio-
nikenstatuen beschránkt, sondern es ist die àlteste Fassung der Aufschriften von Ehrendenkmàlern tiber-
haupt ». Cf. déjà S. Reinagh, Traité ďépigraphie grecque (1885), p. 381.
(38) Pour les exemples athéniens, voir les références modernisées dans les notes suivantes. En dehors
de l'épigraphie attique, D. renvoyait seulement à IG, VII, 54 et 55, deux bases de Mégare ; or, la première
est très intéressante, car elle est signée par Céphisodote et Timarchos d'Athènes, fils de Praxitèle, auxquels
est dû également une célèbre statue de Ménandre, dont la base (cf. infra, n. 41) porte le nom du poète au nomin
atif (sur ces deux artistes, voir J. Marcadé, op. cit., I, 57-59).
(39) Voir la série des Tituli hominum domi militiaeque clarorum, tituli hominum laude arlium et litterarum
insignium (n° 3774 ss.), séparée un peu artificiellement — car sommes-nous toujours bons juges pour apprécier
le degré de célébrité dont jouissaient, en leur temps, les personnages qui ne sont plus, pour nous, que des
noms? — de la série des Tituli honorarii aliorum hominum Graecorum (n° 3822 ss.), où il y a aussi, parmi
les bases avec nominatif, des monuments de caractère privé (ainsi le n° 3823) ; quelques exemples encore
de nominatif dans la série des Tituli honorarii mulierum Atticarum (n° 4023 ss.).
(40) Je ne prends pas en considération la série, qui commence dès le ne s. avant J.-C, des Aetatis romanae
monumenta hominum illustrium qui anliquioribus temporibus fuerunt {IG, II2, 4256 ss.), où le nominatif,
fréquent, doit sans doute être tenu pour un trait archaïsant.
(41) IG, IIs, 3777. Cf. G. M. A. Richter, The portraits of the Greeks, II (1965), p. 225; on sait qu'une
base de Ménandre, où le nom du poète est également au nominatif , a été trouvée au théâtre d'Erétrie [IG,
XII 9, 280; Richter, /. /., avec un dessin).
(42) Hesperia, 11 (1942), p. 344-347 (L. Moretti, Iscr. Stor. Ellenist., I [1967], p. 43, n° 21). Cf. aussi
la base de Philoklès, roi de Sidon {IG, II2, 3425 = Moretti, p. 36, n° 17), qui date de 280 environ.
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