De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de l'exemple antillais - article ; n°1 ; vol.13, pg 149-160

-

Documents
14 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Revue européenne de migrations internationales - Année 1997 - Volume 13 - Numéro 1 - Pages 149-160
De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de l'exemple antillais
Christine CHIVALLON
L'expérience antillaise, qu'elle fasse référence aux sociétés de la Caraïbe ou aux espaces contemporains de la migration, n'est que rarement abordée par la recherche de langue française à partir de la notion de diaspora, à l'inverse des écrits de langue anglaise qui montrent peu de réticence à employer le terme. Dans l'un ou l'autre cas, le choix conceptuel renvoie à une représentation particulière du monde antillais dont la construction ne met pas seulement en jeu des procédures de modélisation théorique. Elle se charge aussi des intentions du chercheur et des valeurs attribuées à telle ou telle interprétation en fonction des moments et des lieux de production des théories.
Some Preconstructs of the Notion of Diaspora Starting with the Caribbean Example
Christine CHIVALLON
Research in French into the West Indian experience, whether it refers to societies in the actual Caribbean or the contemporary spaces of migration, rarely takes its starting-point from the notion of the diaspora, contrary to writings in English, which are not averse to using this term. In either case, the conceptual choice reflects a particular portrayal of West Indian society, which is not built solely on procedures of theoretical modelization. It also takes into account the researcher's intentions and the values attributed to different interpretations, in terms of the times and places when and where the theories are developed.
Prefiguraciones sobre la noción de diáspora a partir del ejemplo antillano
Christine CHIVALLON
Las investigaciones francófonas pocas veces abordan la experiencia antillana, ya sea de las sociedades del Caribe como de los espacios contemporáneos de la migración, a partir de la noción de diáspora, al contrario de los escritos anglófonos que se muestran poco reticentes a la hora de utilizar el término. En ambos casos, la elección del concepto remite a una representación particular del mundo antillano cuya construcción no sólo pone en juego los procedimientos de modelización teórica. También se carga de las intenciones del investigador y de los valores atribuidos a cualquier interpretación en función de los momentos y de los lugares de producción de las teorías.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1997
Nombre de visites sur la page 22
Langue Français
Signaler un problème

Christine Chivallon
De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de
l'exemple antillais
In: Revue européenne de migrations internationales. Vol. 13 N°1. pp. 149-160.
Citer ce document / Cite this document :
Chivallon Christine. De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de l'exemple antillais. In: Revue européenne de
migrations internationales. Vol. 13 N°1. pp. 149-160.
doi : 10.3406/remi.1997.1536
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remi_0765-0752_1997_num_13_1_1536Résumé
De quelques préconstruits de la notion de diaspora à partir de l'exemple antillais
Christine CHIVALLON
L'expérience antillaise, qu'elle fasse référence aux sociétés de la Caraïbe ou aux espaces
contemporains de la migration, n'est que rarement abordée par la recherche de langue française à
partir de la notion de diaspora, à l'inverse des écrits de langue anglaise qui montrent peu de réticence à
employer le terme. Dans l'un ou l'autre cas, le choix conceptuel renvoie à une représentation
particulière du monde antillais dont la construction ne met pas seulement en jeu des procédures de
modélisation théorique. Elle se charge aussi des intentions du chercheur et des valeurs attribuées à
telle ou telle interprétation en fonction des moments et des lieux de production des théories.
Abstract
Some Preconstructs of the Notion of Diaspora Starting with the Caribbean Example
Christine CHIVALLON
Research in French into the West Indian experience, whether it refers to societies in the actual
Caribbean or the contemporary spaces of migration, rarely takes its starting-point from the notion of the
diaspora, contrary to writings in English, which are not averse to using this term. In either case, the
conceptual choice reflects a particular portrayal of West Indian society, which is not built solely on
procedures of theoretical modelization. It also takes into account the researcher's intentions and the
values attributed to different interpretations, in terms of the times and places when and where the
theories are developed.
Resumen
Prefiguraciones sobre la noción de diáspora a partir del ejemplo antillano
Christine CHIVALLON
Las investigaciones francófonas pocas veces abordan la experiencia antillana, ya sea de las
sociedades del Caribe como de los espacios contemporáneos de la migración, a partir de la noción de
diáspora, al contrario de los escritos anglófonos que se muestran poco reticentes a la hora de utilizar el
término. En ambos casos, la elección del concepto remite a una representación particular del mundo
antillano cuya construcción no sólo pone en juego los procedimientos de modelización teórica. También
se carga de las intenciones del investigador y de los valores atribuidos a cualquier interpretación en
función de los momentos y de los lugares de producción de las teorías.Revue Européenne des Migrations Internationales, 1997(13) 1 pp. 149-160 149
De quelques préconstruits
de la notion de diaspora
à partir de l'exemple antillais
Christine CHIVALLON*
L'objet de ce texte est de mettre en perspective deux approches qualifiées ici
hâtivement de « française » et de « britannique »1, développées plus ou moins
récemment à propos de l'univers antillais. Les divergences ou simplement les
différences dont rendent compte ces approches renvoient à la notion même de diaspora
qui se trouve être mobilisée de façon spécifique dans l'un et l'autre contexte
académique. L'utilisation ainsi faite de la notion soulève diverses questions au premier
rang desquelles se trouve la vaste interrogation sur la production de nos catégories de
pensée. La façon dont se meut l'objet antillais est-il le résultat de pratiques scientifiques
mieux à même de pouvoir en saisir la « véritable » réalité ou bien exprime-t-elle des
sensibilités culturelles différentes, la mise en jeu par les chercheurs de cadres
préétablis, voire d'une tradition académique, resurgissant dans l'usage du concept. En
d'autres termes, l'univers antillais ramené à la notion de diaspora et à ses différentes
acceptions, nous parle-t-il d'une réalité sociale ou de celui qui en construit les formes
d'intelligibilité ? Cette question apparaîtra sans doute naïve tant il est clair que la
réponse est hors de portée à moins de croire qu'il est possible de statuer définitivement
et facilement sur la validité de nos démarches. Le propos de ce texte n'est d'ailleurs pas
de trancher entre l'alternative - d'un côté l'affirmation de l'adéquation du concept, de
l'autre l'affirmation des subjectivités portées par le concept - mais d'attirer l'attention
sur ce versant de nos constructions théoriques là où elles montrent l'intervention de nos
valeurs et de nos intentions sociales. Il faut dire que la production scientifique autour
du monde antillais se prête particulièrement bien à cet exercice, avec les enjeux sociaux
* Chargée de recherche, TIDE-CNRS, Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine,
Esplanade des Antilles, 33405 TALENCE Cedex, France.
1 Je suis consciente de la facilité d'une telle désignation d'autant qu'elle inclut de part et d'autre
la production des intellectuels antillais. On comprendra qu'il s'agit plutôt de délimiter deux
espaces de déploiement du discours scientifique. 150 Christine CHIVALLON
manifestes qu'exprime la connaissance - ou la reconstruction - de tel ou tel aspect de la
réalité antillaise. De même les écarts franco-britanniques actuels, avec l'éclosion des
mouvances post-modernes de l'autre côté de la Manche, fournissent-ils une occasion
propice pour mieux contextualiser nos savoirs scientifiques.
MIGRATION ANTILLAISE ET NEGATION DE
L'EXPÉRIENCE DIASPORIQUE
Pour réduire à l'essentiel les différences entre les deux espaces scientifiques à
propos du monde antillais, on dira que côté français la conception dominante relie le
cas antillais aux caractéristiques d'une population migrante tandis que côté britannique
le modèle diasporique est largement mobilisé en offrant par ailleurs des nuances
notables par rapport aux significations qu'il revêt en général dans la recherche
française.
Concernant l'espace académique français, il n'existe pas de travaux consacrés
véritablement à une réflexion théorique qui mettrait en relation l'expérience antillaise et
le modèle diasporique. La recherche sur le monde antillais s'est plutôt quantitativement
affaiblie en rapport avec l'engouement qu'elle a pu connaître dans les années 70 et
comparativement à la masse de travaux britanniques sur la question. Il est vrai que dans
ce dernier cas, les spécificités antillaises se perdent souvent dans les « racial » studies
où la catégorie « black » l'emporte sans nuance sur toute autre distinction.
On trouve bien des travaux français qui utilisent le terme diaspora tels ceux
d'Alain Anselin (1990) consacrés au vécu migratoire des originaires de Martinique et
Guadeloupe installés en France. Mais dans ce dernier cas, le recours au mot ne semble
être que de l'ordre de la métaphore, comme pour accentuer, par l'analogie, les traits
partagés avec les diasporas réputées authentiques. L'ouvrage d' Anselin porte d'ailleurs
le titre significatif de « L'émigration antillaise ». Dans l'ensemble, la présence des
Antillais dans un espace transnational fait donc référence à l'émigration, terme
générique que l'on retrouve dans la plupart des textes réunis par la Revue Européenne
des Migrations Internationales pour son numéro spécial sur « Les Antillais en Europe »
(1987)2 et dans les écrits les plus récents produits surtout dans le champ de la
démographie ou de la « démo-géographie » (Byron et Condon, 1996 ; Condon et
Ogden, 1991 et 1996 ; Domenach et Picouet, 1992)3.
2 II s'agit en particulier des textes de F. Constant, M. Giraud et C.V. Marie, Y. Charbit, textes
réunis par Y. Charbit et H. Domenach.
3 Je signale que la question de la dénomination des populations antillaises migrantes a été
soulevée au séminaire coordonné par M. Giraud et R. Grosfoguel (« Rencontre sur les
populations caraïbéennes en Amérique du Nord et en Europe », Paris, Maison des Sciences de
l'Homme, 20-21 juin 1996). Sur ce point, c'est en termes de processus d'identification
redevables à la fois des groupes antillais et des sociétés d'accueil, que les significations du
choix du terme (diaspora, minorité, ethnique, citoyens nationaux, transnationaux...) ont été
abordées.
REMI 1997 (13) 1 pp. 149-160 De quelques préconstruits de la notion de diaspora 151
Si l'on s'attarde maintenant du côté des travaux consacrés aux diasporas, la
rareté du recours au cas antillais comme illustratif d'une expérience diasporique est tout
aussi notable. C'est le cas pour l'ouvrage collectif coordonné par Michel Bruneau où se
côtoient, sous le même concept fédérateur, Chinois, Juifs, Grecs, Turcs, Libanais,
Arméniens, Assyro-Chaldéens, mais d'où sont absents ceux que Gabriel Sheffer (1993)
a pu désigner par ailleurs comme « un cas limite » (borderline case), c'est-à-dire les
membres de la diaspora Afro-Américaine répartis entre les Etats-Unis, la Caraïbe et
l'Europe. La même remarque concerne aussi l'ouvrage sur les « Réseaux de Diasporas »
publié, sous la direction de Georges Prévalakis (1996), à la suite du colloque
international sur les diasporas tenu à Chypre en 19934.
C'est pourtant l'ensemble de population formé par les descendants des esclaves
noirs amenés sur le continent américain et dans les îles antillaises qui est pris en
compte par Chaliand et Rageau (1982) pour être rangé parmi les « diasporas
classiques », non sans que les auteurs se posent d'ailleurs la question de la pertinence
d'une telle classification. Dans ces entreprises fort rares d'association du monde
antillais au modèle diasporique, il faut aussi mentionner la typologie des diasporas
proposée par Alain Médam (1993) où le cas antillais se trouve être pris en compte.
Mais il entre comme dans une catégorie périphérique, celle d'une diaspora encore
fluide et précaire, qui n'en renforce que plus les caractères des diasporas classiques où
prévaut l'étonnante durée de l'unité du corps social. Il n'est donc guère trop risqué de
conclure ce rapide survol sélectif des travaux français en affirmant une réticence
manifeste à l'emploi de la référence diasporique pour conceptualiser les manifestations
du social antillais5.
On aura pu voir se profiler au cours de ce survol, une confusion entre les
moments de l'expérience migratoire antillaise. Le premier moment est celui de la traite
et de l'arrachement forcé à l'Afrique et qui tient lieu de point d'origine à la dispersion.
Son identification valide un des critères que certains tiennent pour nécessaire à
l'adéquation au modèle diasporique, à savoir l'existence d'un traumatisme auquel
succède l'éparpillement collectif. Encore qu'ici, le génocide se double d'un ethnocide et
renvoie à une spécificité des Amériques Noires. Le deuxième moment est celui de
l'émigration récente des populations antillaises vers les anciennes métropoles
coloniales européennes et l'Amérique du Nord, USA et Canada. C'est aussi le moment
de la rencontre entre insulaires et continentaux à la même trajectoire historique, dans
les zones ségréguées des grandes villes britanniques et américaines. Mais pas plus l'un
que l'autre de ces moments n'est retenu pour donner force à l'interprétation diasporique.
4 Seul le texte de A.L. Sanguin publié dans ce même ouvrage fait référence aux populations
antillaises. Mais l'objet de cette contribution est de repérer au sein de la grande métropole
canadienne de Montréal, les confluences de réseaux diasporiques divers où le cas des Antillais
figure parmi d'autres.
5 J'ai pour ma part utilisé récemment la notion de diaspora - dans une acception proche de celle
des auteurs britanniques - pour rendre compte de l'expérience de groupes antillais au
Royaume-Uni (Chivallon, 1995). Une réflexion sur les enjeux épistémologiques que
représente la recherche d'une adéquation avec cette notion est fournie dans un texte plus
récent (Chivallon, 1997a).
REMI 1997 (13) lpp. 149-160 152 Christine CHIVALLON
C'est ce qui fait l'une des différences fondamentales avec l'approche britannique où ces
deux moments sont tenus pour constitutifs du fait diasporique, le premier pour la
violence de la contrainte à l'éclatement qu'il impose, le second pour le renforcement de
l'existence d'un espace transnational de circulation qu'il occasionne.
On peut dès lors se poser la question de ce qui fait obstacle au sein de la
recherche française à l'emploi de la notion de diaspora pour qualifier le cas antillais. La
définition de la « diaspora » rencontre un assez grand consensus. Elle s'appuie sur la
reconnaissance du maintien, par delà la dispersion d'une identité culturelle, résultat
d'une conscience d'appartenance à un collectif que renforce l'expérience douloureuse
du moment historique fondateur. La permanence de ce lien communautaire est
redevable de la production de singularités, qui sans déboucher forcément sur le culte
des particularismes, comme nous le dit Martine Hovanessian (1995), travaille
néanmoins dans le sens d'une continuité historique unificatrice et de la transmission
d'une mémoire communautaire jouant sur la dialectique du Nous/Eux. Là où la
diaspora fait la démonstration d'une spécificité, c'est précisément dans cette capacité à
produire une unité durable non redevable du principe de l'enracinement : une identité
qui déjoue le principe de la frontière et s'affranchit de l'assignation identitaire à
résidence. Si du territoire il y a dans ces constructions communautaires, c'est à l'état de
repères mnémoniques, lieu seulement exploré par la mémoire, « patrie des ancêtres »
où s'inscrit l'origine commune. L'expérience « physique et charnelle » des espaces au
sein des sociétés d'accueil font preuve de ce qu'Emmanuel Ma Mung (1995) désigne
par « l'exterritorialité », c'est-à-dire une « vision de soi en diaspora » faite de la
« conscience d'une impossibilité de la territorialisation » qui ramène les lieux
parcourus et fréquentés à une « multitude d'équivalents ». Dans cette perspective, on
comprend que le modèle diasporique serve si souvent de miroir à celui de l'Etat-nation.
Là où le premier sait conjuguer identité et transnationalité, le second se crispe sur
l'équivalence postulée entre identité et territoire. Il y a bien dans cette conception
dominante de la diaspora, la reconnaissance d'un « glissement de l'identification à
l'entité nation-territoire vers l'identification à l'entité communauté-ethnie » (Ma Mung,
1995, p. 168). Nous ne sommes pas très loin en définitive de la notion de
« protonation » développée par Eric Hobsbawm (1990) : la construction d'une
« ethnicité » étrangère, voire opposée, à la conception de la nation de l'état territorial
moderne.
Une fois transposée dans l'univers antillais, on comprend très vite pourquoi
cette approche de la diaspora ne convient pas. Pour s'en tenir seulement aux recherches
menées sur les Antilles françaises et à quelques figures dominantes des sciences
sociales, l'interprétation la plus répandue sur les manifestations de l'identité antillaise
pourrait être ramenée au constat brutal de l'absence même de cette identité. Quelques
formulations célèbres appuient ce constat : « collectivité éclatée » (Affergan, 1983) ou
« sans ressort » (Elisabeth, 1980) ; « archipel inachevé » (Benoist, 1972) ; « pratiques
sociales de dispersion » (Glissant, 1981). Le concept d'asocialité développé par Francis
Affergan (1983) marque sans doute l'apothéose en matière de représentations
intellectuelles sur cette sorte de vide social antillais. Mais c'est à Edouard Glissant
(1981) que l'on doit toute la cohérence d'une pensée très influente pour rendre compte
de ce profond malaise collectif. L'histoire intime du peuple antillais se révèle en fait
REMI 1997 (13) 1 pp. 149-160 De quelques préconstruits de la notion de diaspora 153
être une non-histoire dans la mesure où le déroulement objectif de l'histoire et de ses
périodes - la traite (comme cassure originelle) ; l'univers servile (comme lieu de
négation de la vie sociale) ; l'assimilation (comme refus de soi et immersion dans la
culture de l'Autre) - n'a pu permettre une quelconque emprise sur la réalité et par
conséquence une consolidation du complexe culturel antillais. En lieu et place d'une
production de singularités communautaires, nous avons affaire à une dépossession
permanente, à une « histoire raturée » privée de sa capacité à jouer son rôle
d'accumulateur et à faire émerger une sorte de « solennité du collectif » (Glissant,
1981, p. 130-131).
Si la diaspora se distingue par la permanence des constituants de son identité,
par ce lien maintenu grâce à la mémoire vive pleinement préoccupée par la continuité,
il va de soi que l'univers antillais éparpillé au point de ne pas pouvoir générer un tissu
relationnel communautaire, sinon de manière atrophiée ou incomplète, ne peut entrer
en adéquation avec un tel modèle. Cette négation d'une expérience diasporique, via
l'affirmation de l'éclatement communautaire, est fortement liée à la volonté de
montrer/dénoncer la violence des contraintes physiques et symboliques exercées dans
l'univers colonial des sociétés de plantations. Car reconnaître la formation historique
d'une identité antillaise pourrait en définitive comporter le risque de minimiser
l'extraordinaire coercition du système des plantations (Chivallon, 1994). C'est sans
doute cette adhésion sans faille à la thèse de l'aliénation qui a conduit le philosophe
Jacques André à rejeter précisément la notion de « diaspora », la jugeant, à travers ceux
qui (malgré tout) l'utilisent, comme le révélateur d'une quête identitaire forcément
vaine et dérisoire : « contre une réalité débridée et blessante s'opère un mouvement de
reterritorialisation, de retour à une terre mythique et bienfaisante, plénitude du pays
natal et abondance du sein maternel. Un signe : l'usage maintenant généralisé du mot
"diaspora" pour désigner l'émigration antillaise en France ; magie du verbe
transformant ces pays de "fuite et d'esquive" en terre promise. » (André, 1983, p.
2033).
LE CAS ANTILLAIS COMME EXEMPLAIRE DU
MODÈLE DIASPORIQUE
Curieusement, cette idée d'une identité peu unitaire et mal fédérée sert à
alimenter les conceptions qui fleurissent côté britannique. Ce n'est donc pas seulement
le réexamen de la réalité antillaise qui conduit à penser que le concept est en définitive
adéquat mais bien une nouvelle théorisation de la diaspora qui fait apparaître le cas
antillais comme particulièrement pertinent. Il est cependant utile de mentionner que
dans une perspective tout à fait classique, certains chercheurs britanniques montrent
très peu d'hésitations à faire entrer le monde antillais dans la vaste famille des
diasporas. The African-Caribbean Diaspora désignée comme telle, semble relever du
sens commun. Le sociologue Robin Cohen (1995) la fait même figurer parmi les trois
figures archéty pales des diasporas « victimes » aux côtés des Juifs et des Arméniens.
Mais ce sont surtout les tenants du discours postmoderne qui se consacrent à donner
selon l'expression de Cohen (1995), une version « iconoclaste » de la diaspora. Deux
REMI 1997 (13) 1 pp. 149-160 154 Christine CHIVALLON
sociologues méritent ici d'être retenus : Stuart Hall (d'origine jamaïcaine) et Paul
Gilroy. Le premier est l'auteur d'un article devenu une référence incontournable et
repris dans la plupart des Readers sur les Cultural Studies. Il figure notamment dans le
recueil réunissant les textes fondateurs de ce que l'on appelle Outre-Manche, la post
colonial theory. La conception de Stuart Hall peut se résumer à une mise en valeur
« totale » du caractère de dispersion : l'éparpillement à forte valeur positive ne procède
pas seulement d'une disposition géographique mais est à l'oeuvre à l'intérieur même de
la formation sociale. Cette définition conduit Stuart Hall à tenir le monde antillais pour
une sorte d'étalon à partir duquel sont évaluées les autres expériences diasporiques. Il
inverse en définitive le procédé de catégorisation à l'oeuvre dans la conception
dominante en France :
« L'Antillais est le prototype du " Nouveau Monde " nomade, moderne ou
postmoderne. (...). La présence au Monde - Amérique, Terra
Incognita - est en elle-même le commencement de la diaspora, de la
diversité, de l'hybridité et de la différence, ce qui fait que les Antillais sont
déjà un peuple de diaspora. J'emploie ici ce terme métaphoriquement et
non littéralement (...) L'expérience diasporique comme je l'entends est
définie, non par essence ou par pureté, mais par la reconnaissance d'une
nécessaire hétérogénéité et diversité, par une conception de l'identité qui
vit par et au travers - et non en dépit - de la différence, par hybridité. Les
identités diasporiques sont celles qui sont constamment à l'œuvre dans
une production et une reproduction d'elles-mêmes de façon nouvelle à
travers le changement et la différence ». (Hall, 1993, p. 401-402)
Les propos de Stuart Hall sont encore plus clairs , sinon radicaux, quand il
entend bien faire la distinction entre sa conception et une vision de la diaspora portée
vers des formes d'ethnicité « hégémoniques », crispées sur l'idéal de retour vers un sol
sacré. Plus nuancés apparaissent les propos de Paul Gilroy, dans la mesure où ils
s'abstiennent déjouer sur les procédures d'exclusion par le biais du concept. Ici c'est de
la diaspora afro- américaine dans son ensemble dont se saisit l'auteur pour y voir
l'expression d'une culture transatlantique véhiculant une conception du monde métissée
et baroque. Le point fort de la pensée de Gilroy est contenu dans l'idée que la Black
Atlantic, nom donnée à la diaspora noire américaine, est à l'oeuvre dans la construction
d'une identité définitivement mobile et changeante, comme débarrassée de l'impératif
de production d'une singularité :
« Selon l'esprit aventureux mis en avant par James Clifford dans son travail
influent sur les travelling culture (les " cultures mobiles " ou " voyageuses "),
je souhaite considérer l'impact que cette conceptualisation d'une
transculturalité extérieure au cadre national pourrait avoir sur l'histoire
politique et culturelle des Noirs Américains et des Noirs en Europe (...). La
spécificité de la formation politique et culturelle moderne que je veux
appeler " la Black Atlantic " peut être définie à travers le désir de
transcender à la fois les structures de la nation et les contraintes de
Vethnicité et du particularisme national ». (Gilroy, 1993, p. 17-19)
REMI 1997 (13) 1 pp. 149-160 quelques préconstruits de la notion de diaspora 155 De
II est difficile de réduire la pensée de Gilroy à cette citation, mais on peut la
tenir comme fil conducteur de son entreprise où s'affirme constamment la volonté
d'exemplifier à travers le cas de la Diaspora Noire, le projet de constructions sociales
qui échapperaient aux procédures liées à la création de limites particularisantes. Il n'est
pas exagéré de dire que cette conception rencontre un vif succès. La Diaspora Noire est
ainsi amenée à conforter le paradigme de l'identité fluide et mobile que sont prêtes à
décliner sur tous les tons et sans concession les mouvances postmodernes. Le monde
Afro-Américain devient du même coup une sorte de motif emblématique de théories
nouvelles que l'on oppose aux conceptualisations d'une sociologie vieillie consacrée à
ne penser le social que par référence à un corps social unitaire, y compris à travers la
diaspora. On trouve une très bonne illustration de la reprise du thème dans l'ouvrage
dirigé par Michael Keith et Steve Pile (1993) où le modèle diasporique évoqué
essentiellement par référence à l'univers Noir Américain nous invite à nous débarrasser
d'une conception identitaire classique pensée par référence à l'unité pour explorer des
formes toujours changeantes et « une rhétorique de la délimitation (...) qui déplace les
implications communes de l'exclusion » (p. 18). Pour Keith et Pile, la conception de
Gilroy conduit à voir la diaspora comme l'invocation d'un espace communautaire qui
est simultanément à l'intérieur et à l'extérieur du monde occidental,
« une spatialité élaborée sur la base de limites provisoires et toujours
instables, dont le tracé relie l'intérieur et V extérieur, l'oppresseur et
l'oppressé, l'autre et le semblable ». (Keith et Pile, 1993, p. 18)
Cette façon de réinvestir le monde diasporique rencontre de nombreuses
affinités avec le mouvement littéraire de la créolité/créolisation qui se déploie aux
Antilles Françaises depuis la fin des années 1980, avec les écrits de Patrick
Chamoiseau ou de Raphaël Confiant et bien sûr ceux d'Edouard Glissant6. Le tournant
pris par ce dernier montre le souci manifeste de ne plus penser le social antillais à
travers le prisme déformant d'une conception de l'Histoire linéaire et hiérarchisée. Là
où les précédents écrits et analyses de Glissant conduisaient à ne voir que de
l'aliénation au travers du constat de l'absence d'une construction de l'histoire, par les
Antillais, conforme à la tradition de pensée occidentale, ses récents développements sur
la question (Glissant, 1990) remettent résolument en cause ce mode même de penser.
Les pratiques de dispersion qui étayaient précédemment la thèse de l'aliénation
deviennent alors le vecteur pour penser le social autrement. L'expérience du monde
créole est là aussi perçue comme celle d'un exil non plus seulement géographique, mais
total et permanent, hors de soi et en soi. Tout se passe comme si cet univers de
métissage révélait des réalités sociales insoupçonnées en même temps qu'il montrait
l'inaptitude de nos concepts à s'en saisir, puisque ce que Glissant y décèle, c'est une
autre forme de pensée : une pensée de l'errance qui opère par relation et non plus par
découpage en catégories hiérarchiques inspirées par une pensée duale. Plus question
alors de raisonner sur le monde antillais par référence à l'unité, et par conséquence en
termes de manque et d'absence d'unité. L'errance est ici le principe moteur : elle déjoue
6 Pour une introduction au mouvement de la créolité, voir l'ouvrage collectif de J. Bernabé,
P. Chamoiseau et R. Confiant, 1993.
REMI 1997(13) 1 pp. 149-160 156 Christine CHIVALLON
les attributs de la sédentarité et des « intolérances territoriales ». Elle crée un monde de
la Relation (connection/transversalité), et non plus de la filiation (hiérarchie/linéarité).
A l'inverse sans doute de ce qui se produit au Royaume-Uni, ces conceptions
ne sont encore que périphériques à l'espace des sciences sociales et caractérisent plutôt
la sphère littéraire. Mais il est très probable compte tenu de la notoriété d'Edouard
Glissant et de l'originalité de sa pensée, qu'elles se diffusent très prochainement de
façon plus large. Elles rencontrent, quoi qu'il en soit, le vaste mouvement porté par les
Cultural Studies anglo-américaines dont on a pu dire qu'elles étaient en train de
supplanter les « écoles à la française » (article du Monde 8/9/95 consacré au Congrès
international des Sciences historiques). Ces visions poussant jusqu'à son extrême
signification le paradigme mobilitaire du fait diasporique se nourrissent dans tous les
cas aux mêmes sources théoriques, celles des philosophies post-structuralistes,
paternité qu'Edouard Glissant, y compris, revendique dans sa « Poétique de la
Relation ».
CONSTRUCTION DES CONCEPTS ET INTENTIONS
SOCIALES
La confrontation de ces différentes acceptions de la diaspora et surtout la place
assignée au monde antillais pour transmettre par le concept telle ou telle vision du
social, pose indéniablement question. Le monde antillais n'est il pas tour à tour destiné
à montrer les ravages de l'aliénation et à vanter les vertus de la dispersion ? Le concept
n'est il pas lui-même chargé de faire plus que de rendre compte des manifestations
d'expériences sociales singulières ? En apportant des éléments de réflexion sur ce point,
il ne peut être question de réduire les orientations de la recherche sur les diasporas à un
simple révélateur de quelques subjectivités débusquées. C'est seulement à un des
aspects de la signification du concept en rapport avec les motivations qui entrent en jeu
dans sa construction que les quelques brèves remarques qui suivent se consacrent.
On ne peut manquer de mettre en rapport l'évolution récente du concept avec
les changements d'orientation théorique intervenus de façon massive dans le champ
académique britannique au cours de la dernière décennie, et véritablement enregistrés à
la fin des années 80. Les méthodes d'une sociologie orthodoxe, les méta-théories et
plus généralement toute formulation intellectuelle associée à l'exercice d'une pensée
rationnelle, objectivante et généralisante ont été mises à rude épreuve. Nous sommes
familiers bien sûr de cette crise et du doute profond qui l'accompagne, mais
l'expression de cette crise est loin d'avoir pris la tournure qu'elle a côté britannique avec
la multiplication de textes consacrés à la remise en cause de l'édifice de la pensée
occidentale. Il n'est pas le lieu de trop s'attarder sur ce point, mais seulement de
rappeler que cette critique repose sur l'idée centrale selon laquelle la pensée rationnelle
ne fonctionne que par couple d'oppositions et dualités irrémédiablement porteuses de
hiérarchies, de procédures d'exclusion et d'infériorisation de l'un des deux termes. On
reconnaîtra aisément ici l'influence des travaux du philosophe Jacques Derrida,
référence incontournable des plus modestes écrits postmodernes. La quête pour une
REMI 1997 (13) 1 pp. 149-160