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Définition de : ESSENCE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis ESSENCE Le mot « essence » vient du latin essentia. Saint Augustin (354-430) observe dans son De Trinitate qu'à son époque essentia et substantia sont tenus pour équivalents, mais qu'il vaut la peine de les distinguer pour exprimer correctement le dogme trinitaire. Le problème est que les Latins ont traduit le mot grec ousía aussi bien par « substance » (terme qui implique l'entente d'une relation à l'accident) que par « essence » (où « être » se fixe en une formule intelligible), indifféremment, de sorte que le mot « essence » peut être contaminé par la signification de « substance ». L'essence et l'existant Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) avait déjà connu des difficultés d'expression pour désigner « ce qui est ». Ses Catégories distinguent l'ousía première (l'individu, l'existant) et l'ousía seconde (« les espèces [eídos] dans lesquelles les substances prises en un sens premier sont contenues » et qui leur sont attribuées). Le terme « substance » est donc ambigu, à moins qu'on ne le remplace par « espèce » dans le cas des « substances » secondes. En commentant les Catégories d'Aristote dans son Isagôgè, le philosophe néo- platonicien Porphyre (env.
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ESSENCE

Le mot « essence » vient du latin essentia. Saint Augustin (354-430) observe dans son De Trinitate qu'à son époque essentia et substantia sont tenus pour équivalents, mais qu'il vaut la peine de les distinguer pour exprimer correctement le dogme trinitaire. Le problème est que les Latins ont traduit le mot grec ousía aussi bien par « substance » (terme qui implique l'entente d'une relation à l'accident) que par « essence » (où « être » se fixe en une formule intelligible), indifféremment, de sorte que le mot « essence » peut être contaminé par la signification de « substance ».

L'essence et l'existant

Aristote (env. 385-322 av. J.-C.) avait déjà connu des difficultés d'expression pour désigner « ce qui est ». Ses Catégories distinguent l'ousía première (l'individu, l'existant) et l'ousía seconde (« les espèces [eídos] dans lesquelles les substances prises en un sens premier sont contenues » et qui leur sont attribuées). Le terme « substance » est donc ambigu, à moins qu'on ne le remplace par « espèce » dans le cas des « substances » secondes. En commentant les Catégories d'Aristote dans son Isagôgè, le philosophe néo-platonicien Porphyre (env. 234-310) souligne que l'espèce constitue l'un des éléments qui entrent dans une bonne définition, avec le genre, la différence spécifique, le propre et l'accident ; ramenant par abstraction « la pluralité à une seule nature », elle est « attribuée à l'individu » – ce qui est exactement le rôle joué par la substance seconde chez Aristote. Les Latins, qui appellent essentia la « substance » seconde, l'identifient ainsi également à l'espèce.

L'explication du mot « essence » peut commencer par celle d'espèce : eídos (qu'on traduit par « forme », autre terme qui entre dans le circuit des contaminations) appartient au langage typique de Platon (env. 428-347 av. J.-C.). En s'opposant aux sophistes pour qui les mots sont dépourvus de sens « objectif », Socrate montre qu'ils possèdent au contraire une intention significative ; mais ils ne disposent pas de la réalité, qu'ils doivent laisser venir en eux. L'eídos de Platon appartient à la puissance d'universalité et d'éternité qui rayonne dans les concepts exprimés en nos mots ; l'expérience intellectuelle n'est pas enclose dans le seul sensible. Disciple de Platon, Aristote se préoccupe ensuite davantage du sensible contingent, mais sans délaisser le meilleur de son maître, l'intention intellectuelle qui va au-delà du passager et en répond. De là sa recherche de l'articulation des substances première et seconde, l'ousía seconde disant l'eídos, – l'espèce, la forme, la définition, l'essence.

Parce qu'il a l'avantage de suggérer la permanence d'être de l'eídos, et de convenir fort bien à Dieu sous cet aspect, l'histoire de la pensée a donc tenté de maintenir le mot « substance », mais avec des nuances originales. Pour Boèce (480-524) par exemple, la substance divine est sans matière ; au cas contraire, elle serait passive. Or, du point de vue de l'intellect, la forme est « acte » puisqu'elle dit une présence vive à notre capacité d'intellection. Acceptons donc que la forme de la substance divine soit un acte, son être ; elle est aussi son essence puisque la forme est l'essence. Boèce ajoute que la simplicité de Dieu caractérise sa substance. En effet, si Dieu est en acte, il ne peut sortir de soi et subir le multiple ; son essence lui est tout immanente. Cette doctrine de l'acte peut être amplifiée pour donner signification à toute substance première quoique, dans ce cas, la simplicité de l'acte originaire disparaisse ; les étants créés, complexes, exigent un changement de perspective qui conduit Boèce à accentuer sa perspective essentialiste. « Être » (esse) n'« est » pas ; « est » seulement « ce » qui est, l'étant que détermine une forme ou un prédicat issu de l'expérience du monde, rendant ainsi possible sa compréhension.

L'essence, principe d'universalité

Pour Thomas d'Aquin (1225-1274) par contre, ce qui importe en tout « ce qui est », y compris le créé, c'est « être », l'acte, et non pas « ce », l'essence ou l'eídos. Thomas est en ce sens le premier des existentialistes. Mais, pour soutenir cette thèse, il doit distinguer être et essence en surmontant le point de vue épistémologique qui retient l'antériorité de l'essence. La dispute sur le mode de distinction entre l'essence et l'être ou l'exister a reçu chez Thomas une réponse célèbre : dans le cas des créatures, la distinction est « réelle » (Thomas parle alors de « composition réelle »). Cette manière de distinction s'inspire d'Avicenne (980-1037), pour qui elle est également « réelle », mais tout en laissant la priorité à l'essence.

Selon le premier chapitre du De ente et essentia, essentia « signifie quelque chose de commun à toutes les natures », « ce qui fait qu'une chose est “ce” qu'elle est » ; d'où son autre nom : la « quiddité », laquelle est également la « forme » par laquelle « est signifiée la détermination de chaque chose », sa « nature ». Tous ces termes s'allient et se surdéterminent mutuellement. Thomas d'Aquin précise cependant que le mot « nature » signifie « l'essence de la chose selon qu'elle soutient une relation à son opération propre ». L'essence, dans le cas de l'être, est donc plus que la « quiddité » formelle ; elle « énonce que, par elle et en elle, l'être possède l'existence », et exerce un dynamisme propre.

La « distinction réelle » ainsi opérée n'est pas une séparation de l'essence et de l'exister comme s'il s'agissait de deux termes d'une même classe, mais une manière de reconnaître l'irréductibilité de l'intelligible à l'être, du savoir à la réalité. La « composition réelle » libère les contingents de toute détermination uniquement rationalisante ; elle limite le champ de l'essence et rend attentif à ce qui ne s'y réduit pas. La composition de l'essence et de l'exister ne conduit cependant pas à rendre l'existence inintelligible : si l'essence ne fait pas l'exister, l'exister s'expose en essence. La réflexion métaphysique sur l'analogie a ici son lieu fécond.

De même, mais autrement, la proposition hégélienne : l'essence est la vérité de l'être au sens où l'être « est » en s'exerçant, c'est-à-dire en se donnant d'être ou en s'exposant en essence. L'essence assure à l'être l'intelligibilité ou la rationalité effective de son acte. Comme celle de Thomas d'Aquin, la pensée hégélienne hérite sur ce point, elle aussi, de la tradition néoplatonicienne. L'essence est l'apparition de l'être à lui-même, son phénomène ou son exposé hors de soi ; en cet exposé, il est. L'être qui ne passerait en aucun autre que soi, en aucune essence, serait sans venue à soi et pour nous, et donc insignifiant.

La phénoménologie husserlienne insiste également sur l'essence, dans sa tentative pour constituer une science première universelle. L'epochè (réduction) phénoménologique en conditionne le discernement et l'« intuition ». Les essences premières, ici, sont moins représentatives de « ce qui est » que des épures des « faits » et du connaître en acte. L'essence pure n'est pas une forme platonicienne, mais ce en quoi nos actes intentionnels accèdent à leur sens intelligible. La phénoménologie dégage ce sens, c'est-à-dire les conditions immanentes et intentionnelles de nos actes cognitifs. La thèse ainsi proposée dans Idées I (1913) s'appuie cependant sur une entente rationalisante de la subjectivité (Paul Ricœur). Emmanuel Lévinas considère que cette perspective n'est pas première. Son ouvrage Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974) renverse l'essentialisme husserlien et renoue avec quelque existentialisme original. Selon Lévinas, la réalité est langage, ou mieux l'événement de parole qui appelle, autrui qui s'adresse à moi et provoque ma responsabilité. L'origine est éthique, « bien » que nous ne pouvons jamais réduire à une forme identitaire. La réflexion fondamentale s'attache donc à l'exode qu'autrui exige de moi et par qui devient vaine toute prétention à systématiser les essences.

Auteur: Paul GILBERT