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Définition de : MORPHÈME, linguistique

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Article publié par Encyclopaedia Universalis MORPHÈME, linguistique e Pour la tradition grammaticale jusqu'à la fin du xviii siècle, l'unité ultime d'analyse était le mot. Il a fallu attendre l'avènement de la grammaire e comparée au début du xix siècle (Franz Bopp, August Wilhelm et Friedrich von Schlegel, Jacob Grimm, August Schleicher) pour que soit reconnue la possibilité de décomposer le mot en unités significatives plus petites. En vue de reconstruire une langue mère, l'indo-européen – source du sanscrit et de nombre de langues européennes –, les comparatistes ont en effet été conduits à rechercher des correspondances entre les langues au niveau des parties de mots. À l'intérieur du mot, ils ont proposé de distinguer les éléments notionnels, ou sémantèmes et les éléments grammaticaux, ou morphèmes ; et, parmi ces derniers, les flexions (marques de conjugaison ou de déclinaison) et les affixes (préfixes et suffixes). Le morphème, unité minimale de signification e Si, au xx siècle, la classification des comparatistes n'a guère été reprise par les linguistes, en revanche le principe même d'une décomposition du mot était acquis.
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MORPHÈME, linguistique

Pour la tradition grammaticale jusqu'à la fin du xviiie siècle, l'unité ultime d'analyse était le mot. Il a fallu attendre l'avènement de la grammaire comparée au début du xixe siècle (Franz Bopp, August Wilhelm et Friedrich von Schlegel, Jacob Grimm, August Schleicher) pour que soit reconnue la possibilité de décomposer le mot en unités significatives plus petites. En vue de reconstruire une langue mère, l'indo-européen – source du sanscrit et de nombre de langues européennes –, les comparatistes ont en effet été conduits à rechercher des correspondances entre les langues au niveau des parties de mots. À l'intérieur du mot, ils ont proposé de distinguer les éléments notionnels, ou sémantèmes et les éléments grammaticaux, ou morphèmes ; et, parmi ces derniers, les flexions (marques de conjugaison ou de déclinaison) et les affixes (préfixes et suffixes).

Le morphème, unité minimale de signification

Si, au xxe siècle, la classification des comparatistes n'a guère été reprise par les linguistes, en revanche le principe même d'une décomposition du mot était acquis. Dans la tradition « distributionnaliste » (Charles Hockett, Zellig Harris), on désigne sous le nom de morphème tous les éléments significatifs composant le mot, quelle que soit leur nature : le morphème se définit comme le « signe » minimal doté d'un « signifiant » et d'un « signifié » qui ne peut pas être lui-même décomposé en unités significatives plus petites. Ainsi, en français, le mot chantions est-il constitué de trois morphèmes : le radical chant-, l'affixe -i- (marquant l'imparfait) et l'affixe -ons (marquant la première personne du pluriel).

Dans la pratique, le découpage de la chaîne sonore ou graphique en morphèmes pose un certain nombre de problèmes, du fait qu'il n'y a pas toujours de correspondance bi-univoque entre la face « signifiant » et la face « signifié » du signe. Il arrive en effet qu'un même signifié soit exprimé par des formes phoniques différentes : des verbes français comme aller, être ou avoir ont plusieurs radicaux différents, selon les temps et les personnes ; on dit alors que le morphème radical de chacun de ces verbes est constitué par une classe de formes équivalentes, ou « allomorphes ». Il arrive aussi, à l'inverse, qu'une même forme phonique corresponde à plusieurs signifiés distincts : en français, l'affixe -e de chante marque à la fois la première et la troisième personne du singulier du présent de l'indicatif ou du subjonctif, ainsi que la seconde de l'impératif singulier ; on considère alors que l'on a affaire à un « morphe » participant de plusieurs morphèmes différents.

La double articulation du langage

D'un auteur à l'autre, l'approche théorique et la terminologie peuvent varier. Pour Louis Hjelmslev (« Essai d'une théorie des morphèmes », 1938, repris dans Essais linguistiques, 1959), les morphèmes sont les éléments de contenu (par opposition aux « formants » qui en sont l'expression matérielle) des seules unités grammaticales (à l'exclusion des unités lexicales). Pour André Martinet (Éléments de linguistique générale, 1960), le propre du langage est ce qu'il appelle « la double articulation » : au niveau de la « première articulation », tout message se compose d'unités douées d'une forme vocale et d'un sens, les « monèmes » (ou signes minima) ; au niveau de la « deuxième articulation », la forme vocale de chaque monème se compose d'unités plus petites, non douées de sens, les « phonèmes ». L'analyse de l'énoncé en monèmes est conçue comme devant procéder de la même manière que le découpage du signifiant en phonèmes, tel qu'il a été élaboré par la phonologie, selon des techniques de rapprochement et de comparaison de séquences : « il s'agit, bien entendu, dans les deux cas, de déterminer les segments qui ont fait l'objet d'un choix particulier du locuteur : dans le cas des phonèmes, il s'agissait de segments qu'il fallait choisir de façon à obtenir un signifiant déterminé ; ici, il s'agit de segments que le locuteur a dû choisir en fonction directe de la valeur à donner au message ».

L'analyse de Martinet prévoit, elle aussi, que les signifiants de plusieurs monèmes puissent être « amalgamés » en une seule forme (en français, à + le devient au), ou bien qu'un même signifié puisse être exprimé par des variantes de formes dites « en distribution complémentaire » (comme /al /, /va /, /i / et /aj / pour le radical du verbe aller), ou encore qu'un signifié soit exprimé par un signifiant « discontinu » (dans le cas de la négation ne... pas). Les difficultés d'analyse ainsi soulevées se situent au niveau du signifiant : la question est de retrouver le segment matériel qui manifeste un signifié. Mais le découpage en signifiés est lui aussi source de difficultés. La notion de « choix unique » avancée par Martinet comme critère d'identification du monème pose en effet problème dans le cas, par exemple, des noms composés comme table à langer ou porte-manteau. Martinet tente de donner une réponse en avançant la notion de « synthème » (combinaison de monèmes se comportant comme un monème simple).

Parmi les monèmes, Martinet distingue les « lexèmes » (ou monèmes lexicaux) qui appartiennent à des inventaires ouverts, et les « morphèmes » (ou monèmes grammaticaux) qui participent d'inventaires clos. Du point de vue du fonctionnement des monèmes dans l'énoncé, il oppose les monèmes « autonomes », qui marquent par eux-mêmes leur rapport au reste de l'énoncé (par exemple les adverbes) et les monèmes « dépendants », dont le rapport aux autres éléments de l'énoncé doit être marqué par l'intermédiaire d'un monème « fonctionnel », comme par exemple une préposition.

La théorie des monèmes de Martinet a été critiquée par les tenants de la grammaire générative transformationnelle. Pour ceux-ci, le morphème est un élément du composant syntaxique appelé « structure profonde » dans le modèle « standard » de Noam Chomsky (Aspects de la théorie syntaxique, 1965). Le morphème s'oppose au « formant » qui, lui, est un élément du composant syntaxique appelé « structure de surface ». Dans cette perspective, il n'y a pas lieu de chercher à répertorier les morphèmes en fonction de leurs caractéristiques superficielles.

Qu'il s'agisse d'identification dans une procédure de découpage, ou de caractérisation en termes théoriques, la notion de morphème est, on le voit, difficile à manier.

Auteur: Catherine FUCHS