//img.uscri.be/pth/64faabbf42a2978b90560515803ed75be04ab1fb
YouScribe est heureux de vous offrir cette publication
Lire

Définition et synonyme de : ÉDUCATION LIBÉRALE

De
4 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis ÉDUCATION LIBÉRALE D'un point de vue historique, l'éducation libérale vise à la transmission de la culture humaniste telle qu'Eugenio Garin, dans L'Éducation de l'homme moderne, en décrit l'émergence à partir de la Renaissance. Ce sont les studia humanitatis ou sciences de l'homme de Pétrarque, « la libre culture de l'esprit née de la fréquentation des grands auteurs classiques », la volonté de comprendre l'homme dans sa diversité et son universalité, l'étude désintéressée de matières qu'on veut à la fois débarrassées du formalisme médiéval et affranchies de la théologie. e Une question reformulée au XIX siècle L'idée d'une éducation libérale ainsi définie marquera de façon durable – en e fait jusqu'à la première partie du xx siècle – les études secondaires qui ont privilégié les humanités classiques en inscrivant leur enseignement dans une perspective fondamentalement morale (la formation de l'homme par l'exemple de ces modèles d'humanité que renferment les œuvres de l'Antiquité). À partir e d u xix siècle pourtant, la question de l'éducation libérale va connaître, en regard des conditions historiques de son émergence à la Renaissance, des développements inédits. En premier lieu, la référence à l'éducation libérale vient nourrir un débat relatif à la finalité de l'Université, et qu'on peut formuler, avec Alain Renaut : « culture ou professionnalisation ? ».
Voir plus Voir moins
ÉDUCATION LIBÉRALE

D'un point de vue historique, l'éducation libérale vise à la transmission de la culture humaniste telle qu'Eugenio Garin, dans L'Éducation de l'homme moderne, en décrit l'émergence à partir de la Renaissance. Ce sont les studia humanitatis ou sciences de l'homme de Pétrarque, « la libre culture de l'esprit née de la fréquentation des grands auteurs classiques », la volonté de comprendre l'homme dans sa diversité et son universalité, l'étude désintéressée de matières qu'on veut à la fois débarrassées du formalisme médiéval et affranchies de la théologie.

Une question reformulée au XIXe siècle

L'idée d'une éducation libérale ainsi définie marquera de façon durable – en fait jusqu'à la première partie du xxe siècle – les études secondaires qui ont privilégié les humanités classiques en inscrivant leur enseignement dans une perspective fondamentalement morale (la formation de l'homme par l'exemple de ces modèles d'humanité que renferment les œuvres de l'Antiquité). À partir du xixe siècle pourtant, la question de l'éducation libérale va connaître, en regard des conditions historiques de son émergence à la Renaissance, des développements inédits.

En premier lieu, la référence à l'éducation libérale vient nourrir un débat relatif à la finalité de l'Université, et qu'on peut formuler, avec Alain Renaut : « culture ou professionnalisation ? ». Le cardinal John Newman publie en 1852 le texte de neuf conférences prononcées la même année à Dublin : The Idea of the University. Il y réaffirme ce qui constitue à ses yeux un principe indépassable de la tradition universitaire, revendiquée au nom même, précisément, de l'éducation libérale : l'Université vise une formation générale, intellectuelle et morale, et ne doit pas être la préparation à une profession particulière. Ce débat est aujourd'hui loin d'être clos, et c'est une question toujours en suspens de savoir si l'Université peut continuer à être le lieu d'une telle éducation libérale ou si elle doit devenir – ce qui semble être la conséquence de sa massification contemporaine – un ensemble de formations spécialisées ouvertes sur les divers secteurs de l'activité sociale.

En second lieu, la notion d'éducation libérale fut au xixe siècle, plus particulièrement en France, mobilisée pour justifier un véritable discours de la réforme pédagogique, retrouvant à certains égards l'inspiration originaire des penseurs de la Renaissance. Ainsi l'académicien Victor de Laprade fait-il paraître, en 1874, L'Éducation libérale. Celle-ci doit « former les intelligences [des] classes appelées à pratiquer les arts libéraux, à diriger la société ». Elle est donc réservée aux enfants des élites sociales, qui seuls fréquentent les lycées. Mais elle doit conduire à une réorganisation profonde du régime pédagogique des études, dans le sens de la libre activité de l'enfant. Laprade prône une éducation « vivifiante », faisant toute sa part aux libres mouvements de la jeunesse, et dont le contre-exemple serait le régime mortifère des couvents.

Le plus remarquable est que, contrairement aux indications expresses de Laprade, cette rénovation « libérale » de l'éducation fut un des thèmes majeurs des réformateurs républicains de l'école primaire. Ferry devant les instituteurs réunis en congrès en 1881, Ferdinand Buisson dans les articles « Politique », « Enseignement primaire » et « Laïcité » de son Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, Félix Pécaut dans son article célèbre de la Revue pédagogique sur les usages et les abus de la pédagogie, Gabriel Compayré dans son manuel de 1885, Henri Marion dans son article (toujours dans la Revue pédagogique) sur la méthode active : tous revendiquent le caractère « libéral » de l'éducation primaire, tous voient en lui un des signes le plus manifeste du nouveau régime scolaire annoncé par Jules Ferry.

La dichotomie primaire/secondaire

Cette idée d'une éducation libérale primaire est une idée profondément polysémique. Primat de l'éducation sur l'instruction, idéal d'une discipline « libérale » fondée sur le self-government des élèves, réévaluation culturelle des savoirs primaires, chargés eux aussi, comme dit Buisson, de « former l'homme tout entier » : l'éducation libérale primaire veut dire, parfois confusément, tout cela.

Elle est spécifique à un primaire qui reste « l'école du peuple », sociologiquement et institutionnellement séparé du secondaire. Il n'est évidement pas question d'introduire dans l'instruction primaire l'étude des œuvres classiques ni l'enseignement du latin.

Elle témoigne néanmoins d'un fait nouveau : le primaire commence à être pensé en référence au secondaire. L'éducation libérale primaire n'est pas l'éducation libérale secondaire, celle que Laprade appelle de ses vœux, mais si elle doit former l'homme tout entier, elle accomplit en son genre une fonction similaire ; en prétendant former les enfants du peuple au beau, au vrai et au bien, elle refuse d'enfermer les savoirs primaires dans la dimension utilitaire qui les définissait jusqu'alors. Certes, c'est là bien davantage un idéal formulé dans les discours qu'une réalité effective. L'école primaire républicaine est restée, dans les faits et même dans les textes qui l'ont organisée, une école tournée vers les connaissances usuelles de la vie. Mais la formulation même de cet idéal véritablement inédit a pour effet de rendre moins évident, moins « naturel », le dualisme alors en vigueur des ordres d'enseignement. En d'autres termes, il existe un lien intellectuel entre l'idée d'une éducation libérale primaire et la problématique, qui va apparaître dès les premières années du xxe siècle, de l'école unique.

Il est alors intéressant d'observer que, lorsque l'école unique va être réellement mise en chantier en France, à partir des années 1960, ce lien va se dénouer. La raison en est que, dans cette unification du primaire et du secondaire en deux degrés successifs du même système éducatif, le secondaire va perdre sa vocation d'éducation libérale. En devenant l'objet d'une concurrence généralisée pour la distribution des meilleures positions sociales, l'école « de la maternelle à l'université » va tendre vers une instrumentalisation des savoirs qu'elle enseigne. Elle se dégage ainsi de la configuration morale dans laquelle elle inscrivait depuis la Renaissance le projet d'instruire, et qui a donné sens à l'idée même d'une éducation libérale.

Auteur: PIERRE KAHN