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Définition et synonyme de : INNÉISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis INNÉISME Enraciné dans l'héritage platonicien, l'innéisme se structure dans les débats e e philosophiques des xvii et xviii siècles autour de la préexistence, dans l'esprit humain, d'idées, de vérités ou de valeurs morales. René Descartes parle d'idées mathématiques innées, que l'on découvre sans y avoir pensé auparavant, alors que John Locke objecte, d'une part, qu'il n'y a pas d'idées chez les enfants et les primitifs, et, d'autre part, que les vérités « innées » sont apprises puisqu'elles ont besoin d'être enseignées. Pour Locke l'idée « née avec nous » est celle que nous avons la capacité de produire. Gottfried Wilhelm Leibniz s'accorde avec Descartes sur l'idée innée de Dieu, mais il considère que ce sont les dispositions qui sont innées, c'est-à-dire les capacités à produire des idées. Une disposition est suffisamment générale pour englober des champs entiers de connaissance. Ainsi, l'idée innée d'étendue (ce que Leibniz appelle extension) sous-tend toute la géométrie. On peut qualifier d'inné un principe qui régit notre manière de raisonner, sans considérer comme innés tous les raisonnements qui en découlent. Jean- Jacques Rousseau défend également l'innéisme de la conscience morale et du sentiment du bien et du mal. La révolution darwinienne e Depuis le milieu du xix siècle, la question scientifique posée par l'innéisme est celle de la réduction de l'esprit aux mécanismes du corps (réductionnisme).
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INNÉISME

Enraciné dans l'héritage platonicien, l'innéisme se structure dans les débats philosophiques des xviie et xviiie siècles autour de la préexistence, dans l'esprit humain, d'idées, de vérités ou de valeurs morales. René Descartes parle d'idées mathématiques innées, que l'on découvre sans y avoir pensé auparavant, alors que John Locke objecte, d'une part, qu'il n'y a pas d'idées chez les enfants et les primitifs, et, d'autre part, que les vérités « innées » sont apprises puisqu'elles ont besoin d'être enseignées. Pour Locke l'idée « née avec nous » est celle que nous avons la capacité de produire. Gottfried Wilhelm Leibniz s'accorde avec Descartes sur l'idée innée de Dieu, mais il considère que ce sont les dispositions qui sont innées, c'est-à-dire les capacités à produire des idées. Une disposition est suffisamment générale pour englober des champs entiers de connaissance. Ainsi, l'idée innée d'étendue (ce que Leibniz appelle extension) sous-tend toute la géométrie. On peut qualifier d'inné un principe qui régit notre manière de raisonner, sans considérer comme innés tous les raisonnements qui en découlent. Jean-Jacques Rousseau défend également l'innéisme de la conscience morale et du sentiment du bien et du mal.

La révolution darwinienne

Depuis le milieu du xixe siècle, la question scientifique posée par l'innéisme est celle de la réduction de l'esprit aux mécanismes du corps (réductionnisme). Avant le darwinisme, les opinions oscillent entre la croyance en une table rase sur laquelle tout se construit et un innéisme absolu pour lequel tout est donné à la naissance. Mais en faisant descendre l'homme de l'animal, Charles Robert Darwin interroge sur ce que l'homme et l'animal ont en commun et ce qui les distingue. Si l'innéité de l'animal est admise, jusqu'où, chez l'homme, le corps s'étend-il vers l'esprit ? Les progrès de la physiologie du système nerveux, la meilleure connaissance de l'importance du cerveau dans le comportement et dans la vie mentale, la cartographie des localisations cérébrales (phrénologie), la généralisation par Ivan Petrovitch Pavlov de la réflexologie cartésienne aux réflexes conditionnés et l'avènement du positivisme (fondement de la connaissance sur l'expérience) donnent des arguments à l'innéisme. La psychologie comparative étudie l'animal pour mieux comprendre l'homme. Le behaviorisme, qui recherche les lois associant les stimuli extérieurs et les comportements, triomphe. Certains, toutefois, attribuent aux animaux des fonctions mentales (carte cognitive de Tolman, solution de problèmes chez les primates). C'est sur ce terreau que va s'enraciner le débat sur l'instinct fondateur de l'éthologie objectiviste.

Pour Konrad Lorenz et Nikolaas Tinbergen, l'instinct propre à une espèce est inné, héréditaire et indépendant d'un apprentissage individuel. Sous-tendue par des structures nerveuses préconstruites, sa maturation peut-être différée et l'instinct s'ajuste aux particularités du monde extérieur par des prédispositions à l'apprentissage, limité dans le temps et à certaines caractéristiques spécifiques.

Dans la continuité de la théorie classique, l'écologie comportementale pose que les stratégies comportementales ainsi que leurs programmes nerveux, innées et héréditaires, qui ont été sélectionnés au cours de l'évolution, sont les plus efficaces pour transmettre au plus grand nombre de descendants les gènes qui les contrôlent. Chaque fois qu'un individu réalise une novation comportementale qui améliore le succès reproducteur, les gènes qu'il porte se retrouvent chez un plus grand nombre de descendants et la nouvelle stratégie, au fil des générations, remplace progressivement, dans la population, celle qui l'a précédée, devenue moins performante. Dans les sociétés d'insectes, l'innéisme des stratégies s'applique à l'échelle du super-individu social (sociobiologie). Les membres d'une même colonie ont de forts liens de parenté et il est plus avantageux pour les ouvrières (et les gènes qu'elles portent) de développer des stratégies altruistes (alimenter, protéger, renoncer à se reproduire, etc.) au profit d'apparentés reproducteurs.

L'innéisme aujourd'hui

L'innéisme aujourd'hui, dans l'opinion courante, apparaît comme une sorte de fatalisme, cause de handicaps moteurs ou mentaux que seule la thérapie génique pourra corriger. Pour ce qui est des fonctions normales, au contraire, il apparaît plus souvent sous la forme de prédispositions génétiques (d'aptitudes) que comme un véritable déterminisme du comportement et des activités mentales. Une aptitude est la virtualité constitutive d'une capacité dont le développement naturel dépend de l'éducation et de l'exercice. Les différences individuelles reposent principalement sur la manière dont les aptitudes sont transformées en capacités à travers un parcours ontogénétique singulier. De très nombreuses prédispositions ont ainsi été mises en évidence pour les traits de comportement chez les animaux et l'homme.

Un exemple concerne l'apprentissage de la langue. Noam Chomsky a défendu l'existence d'universaux linguistiques, structures mentales et ensembles génétiquement prédéterminés de circuits neuronaux qui encadrent l'apprentissage du langage humain. L'homme serait doté d'une prédisposition innée, sous-jacente à sa performance réelle dans la production et la compréhension de la parole. Ce point de vue a reçu, au début des années 2000, un début de confirmation puisqu'une modification chromosomique héréditaire (sur le chromosome 7), corrélée à des troubles de la production du langage, a été découverte chez des apparentés d'une même famille, mais aussi chez un patient non apparenté.

Un autre exemple pour lequel on a avancé des présupposés innéistes concerne l'hérédité de l'intelligence. Si elle repose sur des aptitudes et des capacités à l'origine d'une infinité de différences individuelles, l'innéité de l'intelligence est évaluée par la méthode des jumeaux. Sont ainsi comparés les quotients intellectuels de jumeaux (vrais et faux), ainsi que de frères et de sœurs, élevés dans des environnements semblables ou différents, et leurs performances dans des épreuves intellectuelles. Les corrélations sont plus élevées entre vrais jumeaux, même lorsqu'ils ont été élevés séparément, qu'entre faux jumeaux ou frères et sœurs, même lorsqu'ils ont été élevés ensemble. L'hérédité joue donc un rôle dans les différences individuelles en matière d'aptitudes intellectuelles et de fonctions cognitives. Mais il reste impossible de mesurer, chez un sujet, l'influence de l'hérédité et celle du milieu, et on ne peut définir simplement ce que sont les « facteurs du milieu », ni dire que deux milieux diffèrent plus entre eux que deux autres. La définition quantitative des performances est également discutable (quotient intellectuel, par exemple). En plus, la compétence et la performance, à un moment donné du développement, sont le résultat d'une interaction entre aptitudes en développement et milieu (histoire). Ces deux composantes ne sont pas additives.

Si l'innéisme reste une doctrine vivace, aujourd'hui, dans l'explication des conduites animales et humaines, il reste impossible de trancher entre l'inné et l'acquis, même si l'on peut dire que tel ou tel comportement ou aspect du comportement a une ou des bases génétiques. On peut espérer que, comme cela s'est déjà produit dans l'histoire de la pensée, le futur verra naître une nouvelle doctrine combinant les certitudes de l'innéisme et celles du constructivisme, avec une puissance heuristique largement accrue.

Auteur: RAYMOND CAMPAN