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Définition et synonyme de : RÉVOLUTION TECHNIQUE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis RÉVOLUTION TECHNIQUE La notion de révolution technique pose la question des rythmes et des temporalités en histoire des techniques. Elle renvoie à l'idée d'une rupture radicale, d'un bouleversement généralisé sur un temps court, faisant passer d'un état des techniques à un autre, de manière irréversible. Elle doit pour beaucoup de devenir un concept à la mise en place, depuis la fin du e xix siècle, du paradigme de la révolution industrielle, sacralisant le progrès technique comme facteur déterminant de la croissance. Les analyses de l'économiste Joseph Schumpeter, soulignant le rôle des entrepreneurs innovateurs puis de la recherche industrielle dans les cycles de la croissance, ont renforcé ce modèle explicatif fondé sur le rôle moteur du changement technique dans l'économie. Si la pensée économique a valorisé les révolutions techniques, au point de confondre révolution technique et révolution industrielle, les historiens des techniques ont, en parallèle, développé une théorie spécifique. Dans son Histoire des techniques (1978), Bertrand Gille mettait l'accent sur les blocages et les accélérations observées – comme celle des années 1780, période de passage du « système » eau-bois-vent au « système » fer- charbon-vapeur – où se dessine une nouvelle cohérence entre les techniques : « c'est autour de cette date que se trouve réalisé un équilibre entre techniques qui sont nécessairement liées ».
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RÉVOLUTION TECHNIQUE

La notion de révolution technique pose la question des rythmes et des temporalités en histoire des techniques. Elle renvoie à l'idée d'une rupture radicale, d'un bouleversement généralisé sur un temps court, faisant passer d'un état des techniques à un autre, de manière irréversible. Elle doit pour beaucoup de devenir un concept à la mise en place, depuis la fin du xixe siècle, du paradigme de la révolution industrielle, sacralisant le progrès technique comme facteur déterminant de la croissance. Les analyses de l'économiste Joseph Schumpeter, soulignant le rôle des entrepreneurs innovateurs puis de la recherche industrielle dans les cycles de la croissance, ont renforcé ce modèle explicatif fondé sur le rôle moteur du changement technique dans l'économie.

Si la pensée économique a valorisé les révolutions techniques, au point de confondre révolution technique et révolution industrielle, les historiens des techniques ont, en parallèle, développé une théorie spécifique. Dans son Histoire des techniques (1978), Bertrand Gille mettait l'accent sur les blocages et les accélérations observées  comme celle des années 1780, période de passage du « système » eau-bois-vent au « système » fer-charbon-vapeur – où se dessine une nouvelle cohérence entre les techniques : « c'est autour de cette date que se trouve réalisé un équilibre entre techniques qui sont nécessairement liées ». Le système technique ainsi défini allait durer jusqu'aux années 1850. La révolution technique désignait, selon Gille, « une mutation globale » dont l'impact se mesurait en termes d'accroissement de la productivité. Si cet auteur appliquait cette interprétation à tous les passages d'un système technique à un autre, l'expression « révolution technique » restait réservée aux changements de la fin du xviiie siècle. Ceux de la fin du xixe siècle et du xxe siècle étaient appelés « grandes mutations ». La prégnance de la notion de révolution industrielle, longtemps associée à la machine à vapeur et à la mécanisation textile, restait forte dans ce schéma.

Trois thèmes se dégagent. D'abord, celui d'équilibre, d'« interdépendance des techniques », qui sous-tend le concept de système technique, clé de voûte de la pensée de Gille, et qui met en valeur sa dynamique interne, ne devant rien aux retombées systématiques de la révolution scientifique. La notion de révolution technique est à saisir dans le contexte d'affirmation d'une autonomie des techniques et de leur histoire face à la science positiviste, qui n'excluait pas l'étude des « points de contacts » entre science et technique. Ensuite, Gille insiste sur la chronologie des révolutions ; il existe des « étapes » que les historiens peuvent identifier, et non pas un continuum diffus d'inventions techniques. Le système technique est aussi une structure temporelle. Enfin, cette approche endogène de la révolution technique n'est en rien exclusive puisque, selon Gille, ce sont les pressions sociales et économiques qui déséquilibrent le système et motivent des innovations qui, à un moment donné, par filiations, dessinent un nouvel état des techniques.

À cette théorie fondée sur l'équilibre et la cohérence des techniques nouvelles, d'autres historiens ont opposé des systèmes instables, révélant à tout instant des dysfonctionnements (reverse salients de Thomas Hugues) que les ingénieurs apprennent à repérer et dont la correction suscite à son tour d'autres inadaptations. Ce modèle du « perpétuel déséquilibre » privilégie une vision « continuiste » du passage d'un système technique à un autre, par effet de seuil. Il n'y a donc plus, à proprement parler, de révolution technique. Selon François Caron, « ce sont les besoins nés du mauvais fonctionnement d'un système qui font émerger les techniques qui domineront son successeur ». À la lumière du technical inbalance (« déséquilibre technique ») de Nathan Rosenberg, la rupture technique s'efface au profit des changements incrémentiels, des améliorations et des usages dont l'impact est massif mais non aisément quantifiable.

Dans le mouvement, la notion même de révolution technique a été pourfendue, notamment dans l'ouvrage posthume de Maurice Daumas, Le Cheval de César, ou le Mythe des révolutions techniques (1991). L'auteur y critique une histoire des techniques nourrie d'inventeurs héroïques et ponctuée de bonds qui relèguent d'autres périodes dans l'immobilisme technique, comme si rien ne s'était passé entre les déplacements à cheval de César et ceux de Napoléon, jusqu'au chemin de fer. Daumas rappelle les progrès de l'attelage depuis l'Antiquité et ceux de la construction routière, et défend une « évolution régulière des techniques », une « véritable révolution permanente », inscrivant le changement technique dans les longues durées : « la soi-disant révolution technique des deux dernières décennies du xviiie siècle s'étend en réalité sur plus d'un siècle ».

Cependant, si la notion de révolution technique et son déterminisme ont perdu leur valeur heuristique, les historiens des techniques continuent de s'interroger sur les discontinuités et de rechercher des cadres d'analyse appropriés. Les études actuelles repensent les deux termes de la question : les temporalités et la globalité des changements techniques. Ainsi, en histoire médiévale, les historiens, comme Catherine Verna pour la métallurgie, montrent l'existence de temporalités croisées, la cohabitation de générations techniques. Cette approche rend compte à la fois de transformations majeures, telles que l'introduction de la force hydraulique dans la production du fer à partir du xiie siècle, d'applications diversifiées de l'hydraulique aux procédés indirects et directs de réduction du fer et de la persistance, jusqu'au xixe siècle, des techniques anciennes de réduction directe. La diversité des rythmes est rapportée à des contextes d'utilisation, à des besoins humains, inscrits dans des territoires et non à l'efficacité ou à l'archaïsme intrinsèques des techniques. La puissance d'une innovation ne fait pas, comme le suggérerait la notion de révolution, table rase des autres choix techniques. Des systèmes techniques inscrits dans des temporalités différentes peuvent donc coexister.

Les historiens prennent ainsi leurs distances avec la notion de révolution technique et le modèle diffusionniste et linéaire qui la sous-tend. Ils invitent à penser l'impact du changement technique en des termes différenciés, dans le temps (bonds, paliers, répétitions) et dans l'espace. La question de la chronologie, pointée par Gille, n'est donc pas dépassée. Mais elle est renouvelée par une approche soucieuse de restituer la diversité des expériences, de faire jouer les échelles spatiales et les discordances des temps dans une dialectique permanente entre les processus de mise à disposition des techniques, de partage et de circulation, et ceux d'appropriation des techniques, au gré de la contingence des contraintes.

Auteur: Liliane HILAIRE-PÉREZ