Delphes, le roi Persée et les Romains - article ; n°1 ; vol.119, pg 125-136

-

Documents
14 pages
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Bulletin de correspondance hellénique - Année 1995 - Volume 119 - Numéro 1 - Pages 125-136
Ce travail permet de rétablir dans le sanctuaire d'Apollon un nouveau pilier de calcaire, très semblable à celui que l'on appelle communément «pilier de Paul-Émile». Ce monument fut donc lui aussi vraisemblablement consacré à l'initiative du roi Persée, lorsqu'il revint en grâce à Delphes. Comme la lettre d'Adeimantos au Poliorcète (302) y fut gravée, on peut émettre l'hypothèse que ce pilier ait servi de support à la transcription a posteriori de diverses pièces d'archives servant la propagande macédonienne, qui tentait ainsi de contrer la campagne de dénigrement orchestrée par le Sénat (cf. le célèbre « manifeste contre Persée »). La découverte toute récente d'un autre bloc inscrit confirme cette hypothèse : on a bien là le reflet monumental et épigraphique des luttes d'influence qui précédèrent la troisième guerre de Macédoine, dernier grand événement politique à toucher de près le sanctuaire d'Apollon et son amphictionie.
Με την παρούσα μελέτη αποκαθίσταται στο ιερό του Απόλλωνα ένας νέος πεσσός από ασβεστόλιθο, παρόμοιος με τον λεγόμενο «πεσσό του Αιμίλιου Παύλου». Είναι επομένως πιθανόν το μνημείο αυτό να αφιερώθηκε με πρωτοβουλία του βασιλιά Περσέα, όταν αποκαταστάθηκαν οι σχέσεις του με τους Δελφούς. Επειδή ο πεσσός φέρει την επιστολή του Αδείμαντου στον Πολιορκητή (302), μπορούμε να υποθέσουμε ότι χρησίμευσε για την εκ των υστέρων αντιγραφή διαφόρων αρχειακών κειμένων, που ευνοούσαν τη μακεδόνικη προπαγάνδα, έτσι ώστε να αντιταχτεί στον πόλεμο συκοφαντιών που υποκινούσε η Σύγκλητος (βλ. την περίφημη «δήλωση κατά του Περσέα»). Η πρόσφατη ανακάλυψη ενός άλλου ενεπίγραφου λίθου επιβεβαιώνει την υπόθεση αυτή : πρόκειται για την έκφραση, τόσο στην αρχιτεκτονική όσο και στην επιγραφική, των αγώνων επιρροής που προηγήθηκαν του τρίτου μακεδόνικου πολέμου, τελευταίου σημαντικού πολιτικού γεγονότος που σημάδεψε το ιερό του Απόλλωνα και την αμφικτιονία του.
This study allows us to re-establish in the Sanctuary of Apollo a new limestone pillar that is very similar in conception to the one commonly known as Paul-Emile's pillar. This monument was thus also probably dedicated on the initiative of the king Perseus when he returned to favour at Delphi. Since a letter from Adeimantos to Poliorcetes (302) was inscribed on it, it is suggested that this pillar may have functioned as a vehicle for the a posteriori transcription of various bits of archives serving Macedonian propagande, which thus sought to courtter the defamatory campaign orchestrated by the Senate (cf. the famous manifesto against Perseus). The very recent discovery of another inscribed block confirme this hypothesis: we may well have here a reflection in monumental and epigraphical form of the power struggles that preceded the third Macedonian War, the last great political event to have had a close impact on the Sanctuary of Apollo and its Amphictiony.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

Sujets

Informations

Publié par
Publié le 01 janvier 1995
Nombre de visites sur la page 46
Langue Français
Signaler un problème

François Lefebvre
Didier Laroche
Anne Jacquemin
Delphes, le roi Persée et les Romains
In: Bulletin de correspondance hellénique. Volume 119, livraison 1, 1995. pp. 125-136.
Citer ce document / Cite this document :
Lefebvre François, Laroche Didier, Jacquemin Anne. Delphes, le roi Persée et les Romains. In: Bulletin de correspondance
hellénique. Volume 119, livraison 1, 1995. pp. 125-136.
doi : 10.3406/bch.1995.1644
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bch_0007-4217_1995_num_119_1_1644Résumé
Ce travail permet de rétablir dans le sanctuaire d'Apollon un nouveau pilier de calcaire, très semblable à
celui que l'on appelle communément «pilier de Paul-Émile». Ce monument fut donc lui aussi
vraisemblablement consacré à l'initiative du roi Persée, lorsqu'il revint en grâce à Delphes. Comme la
lettre d'Adeimantos au Poliorcète (302) y fut gravée, on peut émettre l'hypothèse que ce pilier ait servi
de support à la transcription a posteriori de diverses pièces d'archives servant la propagande
macédonienne, qui tentait ainsi de contrer la campagne de dénigrement orchestrée par le Sénat (cf. le
célèbre « manifeste contre Persée »). La découverte toute récente d'un autre bloc inscrit confirme cette
hypothèse : on a bien là le reflet monumental et épigraphique des luttes d'influence qui précédèrent la
troisième guerre de Macédoine, dernier grand événement politique à toucher de près le sanctuaire
d'Apollon et son amphictionie.
περίληψη
Με την παρούσα μελέτη αποκαθίσταται στο ιερό του Απόλλωνα ένας νέος πεσσός από ασβεστόλιθο,
παρόμοιος με τον λεγόμενο «πεσσό του Αιμίλιου Παύλου». Είναι επομένως πιθανόν το μνημείο αυτό να
αφιερώθηκε με πρωτοβουλία του βασιλιά Περσέα, όταν αποκαταστάθηκαν οι σχέσεις του με τους
Δελφούς. Επειδή ο πεσσός φέρει την επιστολή του Αδείμαντου στον Πολιορκητή (302), μπορούμε να
υποθέσουμε ότι χρησίμευσε για την εκ των υστέρων αντιγραφή διαφόρων αρχειακών κειμένων, που
ευνοούσαν τη μακεδόνικη προπαγάνδα, έτσι ώστε να αντιταχτεί στον πόλεμο συκοφαντιών που
υποκινούσε η Σύγκλητος (βλ. την περίφημη «δήλωση κατά του Περσέα»). Η πρόσφατη ανακάλυψη ενός
άλλου ενεπίγραφου λίθου επιβεβαιώνει την υπόθεση αυτή : πρόκειται για την έκφραση, τόσο στην
αρχιτεκτονική όσο και στην επιγραφική, των αγώνων επιρροής που προηγήθηκαν του τρίτου
μακεδόνικου πολέμου, τελευταίου σημαντικού πολιτικού γεγονότος που σημάδεψε το ιερό του
Απόλλωνα και την αμφικτιονία του.
Abstract
This study allows us to re-establish in the Sanctuary of Apollo a new limestone pillar that is very similar
in conception to the one commonly known as "Paul-Emile's pillar". This monument was thus also
probably dedicated on the initiative of the king Perseus when he returned to favour at Delphi. Since a
letter from Adeimantos to Poliorcetes (302) was inscribed on it, it is suggested that this pillar may have
functioned as a vehicle for the a posteriori transcription of various bits of archives serving Macedonian
propagande, which thus sought to courtter the defamatory campaign orchestrated by the Senate (cf. the
famous "manifesto against Perseus"). The very recent discovery of another inscribed block confirme this
hypothesis: we may well have here a reflection in monumental and epigraphical form of the power
struggles that preceded the third Macedonian War, the last great political event to have had a close
impact on the Sanctuary of Apollo and its Amphictiony.LE ROI PERSÉE ET LES ROMAINS * DELPHES,
L'étude des piliers delphiques a permis de reconnaître, outre ceux qui étaient déjà
identifiés, au moins deux monuments supplémentaires appartenant à cette catégorie.
Parmi les blocs qui proviennent de ces offrandes très lacunaires, quatre appartiennent à
un même pilier. Trois de l'assise inférieure du fût, moulurée :
AP2 bloc déposé à l'Agora romaine (côté Sud).
bloc à l'entrée du site, en face de la billetterie. AP3
AP4 en contrebas du sanctuaire, à la verticale du bastion siphnien.
AP 2, AP 3 et AP 4 s'assemblent de façon à former les trois quarts de l'assise infé
rieure moulurée d'un pilier de plan rectangulaire dont les dimensions à la base du fût sont
de 1,444 m sur 1,049 m (fig. 1).
À ce pilier appartient aussi un bloc de fût inscrit (înv. 4257), comme le montrent ses
dimensions en plan (largeur au lit de pose : 102,2 cm ; au lit d'attente : 101,7 cm ; profon
deur : 71 cm), ainsi que la technique de mise en place attestée par le type de trou de louve
et les scellements à mortaises de goujon oblongues (fig. 2).
Ces quatre blocs permettent d'établir certaines caractéristiques architecturales du
pilier. Le fût était composé alternativement d'assises à deux blocs (telle celle du bloc inv.
4257) et à quatre blocs (fig. 3). La moulure inférieure est divisée en quatre, et elle indique
une disposition des blocs à l'assise suivante identique à celle qui peut se déduire des
mortaises du bloc de fût inv. 4257.
(·) La partie architecturale de cette étude, ainsi que les premiers éléments d'interprétation proposés, sont
dus à A. Jacquemin et D. Laroche. La réédition de l'inscription et l'établissement du contexte historique sont
présentés par F. Lefèvre. Les trois auteurs souscrivent à l'ensemble des résultats obtenus, fruits de recherches
menées indépendamment, et aboutissant par une convergence heureuse à des conclusions identiques.
Abréviations utilisées :
Daux = G. Daux, Delphes au ue et au Ier siècle (1936).
Ferrary = J.-L. Ferrary, Philhellénisme et Impérialisme (1988).
Sherk ss R. K. Sherk, Roman Documents from the Greek Easl (1969). 126 ANNE JACQUEMIN, DIDIER LAROCHE, FRANÇOIS LEFÈVRE [BCH 119
AP2
-72,0-
-^
>»'>!*-1*
.ν1··.;.· -ΙΊ -,„ . ίφτ .··./.;
ni-
-51,5 -144,4- 4
ΑΡ4 ΑΡ3
Fig. 1. — Reconstitution de l'assise inférieure du pilier. Dessin D. Laroche, 1:20.
La moulure inférieure est celle d'une base ionique attique1, présentant une scotie
entre deux tores, s'achevant par une baguette et un listel. Les proportions sont «grasses».
La moulure inférieure des autres piliers est moins haute, à l'exception de celle du monu
ment de Paul-Émile. Si ce dernier fournit le seul parallèle connu, il convient toutefois
d'indiquer une différence : le tore supérieur est surmonté d'un simple listel qui assure la
liaison avec l'apophyge inférieure du fût.
La forme des mortaises de goujons, rectangulaire, et non carrée comme celles des
piliers étoliens ou attalides, est un autre trait qui évoque le monument de Paul-Émile.
Peut-on préciser la place du bloc inscrit dans le fût ? La différence entre les largeurs
au lit de pose et au lit d'attente du bloc est de 0,5 cm (fig. 3) ; celle entre les largeurs des
petits côtés du lit d'attente de la moulure inférieure et de l'assise à laquelle appartient le
bloc inv. 4257 est de 2,7 cm (104,9 cm-102,2 cm). Si l'on se fonde sur ces seules données, et
(1) Voir L. Shoe, Profiles of Greek Mouldings (1936), p. 145 : Half-Round I, pi. LXVI-LXVII et p. 156 :
Scotia II and III - Allie Ionic, pi. LXIX — et particulièrement celle du toichobate du palais de Pergame qui
date du début du ne siècle, pi. LXIX. 10. 127 DELPHES, LE ROI PERSÉE ET LES ROMAINS 1995]
I 71.2 — I
Illustration non autorisée à la diffusion
Fig. 2. — Bloc inv. 4257. Dessin D. Laroche, 1 :20.
si l'on suppose un fruit régulier, on doit restituer entre les deux assises une distance de
287 cm environ. Un calcul analogue sur les longs côtés, moins assuré car il doit se fonder
sur une extrapolation pour la dimension du long côté de l'assise supérieure (environ
142 cm), donne un intervalle moindre : 202 cm.
Le mode d'assemblage impose un nombre impair d'assises entre l'assise moulurée et
celle du bloc conservé. Par comparaison avec les autres piliers connus, on peut imaginer
une succession d'assises de hauteurs semblables (piliers étoliens de Prusias et d'Eumène
II, pilier de Paul-Émile), ou une alternance d'assises basses et hautes (piliers attalides,
pilier de l'empereur romain). Dans le premier cas, il faudrait restituer cinq assises, dans le
second trois ou cinq. Quoi qu'il en soit, le bloc înv. 4257 s'élevait au minimum à 3 mètres 128 ANNE JACQUEMIN, DIDIER LAROCHE, FRANÇOIS LEFÈVRE [BCH 119
142?
Fig. 3. — Pilier de Persée, essai de restitution partielle. DELPHES, LE ROI PERSÉE ET LES ROMAINS 129 1995]
au-dessus du sol. Le texte dont le début y est gravé avait bien de la place pour se
poursuivre sur la partie inférieure du fût2.
La restitution des parties manquantes ne peut se faire qu'en fonction des offrandes
comparables. Pour la partie basse, on peut hésiter entre un socle simple à degrés, ou un
socle comme il en existe au pilier de Paul-Émile et au monument dit de «l'Empereur
romain». On restituera raisonnablement onze ou douze assises de fût : le monument de
Paul-Êmile et le pilier étolien d'Eumène comportent onze assises et le pilier de Prusias
douze. Au-dessus, on imaginera un entablement ionique comportant architrave, frise et
corniche à denticules3.
La proportion en plan (L/l au départ du fût= 1,38) est plus faible que celle des
autres piliers, comprise entre 2:1 et 3 : 2 (pilier de Prusias : 1 ,65 ; « Empereur romain » :
1,835; pilier étolien d'Eumène : 1,86; Paul-Émile : 2). Quel motif iconographique resti
tuer sur notre pilier? Pour les représentations de cheval cabré, les dimensions relevées par
H. Siedentopf varient, pour la largeur entre 0,76 et 1,22 m, pour la profondeur entre 1,77
et 2,14 m. Le rapport entre et profondeur est presque toujours de 2:1*. Notre
base s'avère donc trop peu profonde pour une telle représentation. On pourra songer à
une statue en pied, plus grande que nature, même si les piliers connus ayant porté des
statues de ce type ont une forme en plan carrée, ou proche du carré, comme c'était le cas
des piliers du sanctuaire d'Athéna à Priène5, de ceux de Magnésie et de Samos*. À
Delphes, des bases rectangulaires ont porté de telles statues : c'est le cas entre autres de
la base de l'Apollon de Salamine. Une autre hypothèse serait de restituer deux statues,
mais la disposition du monument n'est guère favorable à la présentation d'un couple, car
le pilier se présente toujours sur son petit côté 7. On pourrait alors songer à une scène de
couronnement d'un personnage par une divinité ou une personnification (le Peuple de
Delphes, l'Amphictionie ...)8.
En raison de la grande dispersion des blocs, il est difficile de déterminer l'emplace
ment du pilier. Le bloc découvert le plus au Nord se trouvant sur l'Aire (inv. 4257), on
supposera que notre monument a pris place plutôt dans la moitié Est, au-dessus de l'Aire,
peut-être à proximité des autres piliers.
Éléments d'interprétation
Le nouveau pilier présente des similitudes avec le monument de Paul-Émile. Il
convient donc de chercher des contemporains : Eumène II dont on connaît déjà plusieurs
(2) Un fragment d'orthostate inscrit trouvé par V. Déroche en septembre 1994, et qui provient de façon
assurée de ce pilier, fera préférer la solution d'une alternance d'assises basses et hautes (cf. infra, addendum).
(3) Des éléments d'entablements ioniques qui n'appartiennent à aucun des piliers connus ont été identif
iés ; nous réservons leur attribution éventuelle à ce pilier à la publication future des piliers votifs de Delphes.
(4) Das hellenistische Reiterdenkmal (1968), p. 59 et catalogue des bases équestres, p. 89-145.
(5) W. MOller-Wiener, AA (1982), p. 691-702.
(6) M. Tiède, AM 90 (1975), p. 213-258. L'un des piliers de Samos portait la statue du Peuple Romain. Il
est vraisemblable que la statue d'Antiochos III du pilier délien était en pied.
(7) II faut remarquer que les piliers dont les plinthes sont conservées portaient des statues équestres qui
privilégient la vue de face.
(8) À Olympie, un monument montrait la Grèce couronnant Antigone Doson et Philippe V et Élis couron
nant Démétrios Poliorcète (Pausanias, VI 16,3). ANNE JACQUEMIN, DIDIER LAROCHE, FRANÇOIS LEFÈVRE [BCH 119 130
monuments; Antiochos IV dont le père Antiochos III a été honoré par l'Amphictionie ;
Ptolémée VI ; Prusias II déjà honoré par les Étoliens ; Persée enfin. On sait que ce dernier
avait érigé des piliers dans le sanctuaire delphique9 et il paraît être un bon candidat,
surtout si on se rappelle qu'il a envoyé deux hiéromnémons au conseil amphictionique en
178 et qu'il est venu à Delphes en 174.
Une question qu'il convient de se poser est celle du rapport qui a pu exister entre le
pilier et le texte qui y a été gravé. Le document épigraphique fait intervenir, en 302,
Adeimantos envoyant un rapport à Démétrios Poliorcète, l'Amphictionie et la Ligue de
Corinthe. Lors de la gravure dans la lre moitié du ne siècle, seuls deux des quatre parte
naires de 302 peuvent intervenir : le descendant de Démétrios et l'Amphictionie. Il serait
évidemment tentant de conjuguer les deux en songeant à un monument de l'Amphiction
ie honorant un descendant de Démétrios. On songera à Persée plutôt qu'à son père
Philippe V, adversaire acharné des Étoliens qui ont contrôlé le sanctuaire jusqu'en 189 10.
Si la lettre d'Adeimantos, dont l'essentiel nous échappe, portait en partie sur la restitu
tion à Démétrios des voix qui avaient été données à titre personnel à Philippe et à ses
descendants, on pourrait comprendre qu'on ait fait graver ce document quand les Anti-
gonides furent à nouveau présents au conseil amphictionique. F. Lefèvre revient sur ces
questions ci-dessous.
A
Parmi les inscriptions ayant trait à l'Amphictionie pyléo-delphique, l'une de celle
qui fit couler le plus d'encre est la lettre dont il vient d'être question, adressée par un
Adeimantos au roi Démétrios. Le premier éditeur, G. Daux, n'en avait pas entièrement
compris la portée11. L. Robert élucida le contexte : l'auteur de la lettre doit être identifié
avec Adeimantos de Lampsaque, qui informe le Poliorcète de diverses décisions des
Amphictions et de ses «amis», à l'occasion du renouvellement de la ligue de Corinthe
(302) 12. A. Jacquemin et D. Laroche ayant désormais établi que ce document exceptionn
el fut très vraisemblablement gravé sur un pilier édifié en l'honneur de Persée, il est
possible d'en compléter l'interprétation. Redonnons le texte, modifié sur deux points de
détail (1.3 et 5)13 :
(9) Polybe, XXX 10; Tite-Live, XLV 27,7; Plutarque, Paul-Émile 28.
(10) Pour se prononcer définitivement, il faudrait savoir si les deux voix amphictioniques du roi de
Macédoine attestées aux Pythia de 178 (Syll.3 636) ont été données à Persée, ou si son père les avait déjà reçues
lors de la réorganisation de l'Amphictionie dans les années 180. Cette dernière hypothèse semble la moins
probable, à en juger par les termes du décret pour Eumène voté en 182/1 (FD III 3, 261, 1. 8-9 : infra). Aussi
écartera-t-on plutôt l'idée que Philippe ait été le destinataire ou le commanditaire de ce nouveau pilier.
(11) Daux, p. 351, n. 2.
(12) L. Robert, Hellenica II (1946), p. 15-33. G. Daux a confirmé prudemment les conclusions de
L. Robert dans AE (1953-1954), p. 249-254, avec photographies de l'estampage {SEG XIV 411 ; L. Moretti,
ISE 72). Voir aussi Cl. Wehrli, Antigone et Démétrios (1968), p. 123.
(13) Ce texte portera le N° 11 dans le volume du Corpus des Inscriptions de Delphes consacré aux docu
ments amphictioniques (CID IV). DELPHES, LE ROI PERSÉE ET LES ROMAINS 131 1995]
Dimensions du bloc : voir ci-dessus (Ht. : 53,2 cm). L'inscription s'étend sur toute la largeur ;
elle commence à 46 cm du bord supérieur, couvrant les 7 cm précédant l'arête inférieure. La fin du
texte était donc transcrite sur l'assise inférieure.
Lettres : 0,9. Interligne : 0,5/0,7.
Lecture rendue très difficile par la surface hétérogène de la pierre. L'écriture est du ne siècle :
il y a donc eu gravure a posteriori, ou regravure.
'Αδείμαντος vac βασιλεΐ Δημητρίωι χαίρ[ειν]. Τό τε ψήφισμα $ έπεποίηντο οί
Άμφικτίονες πέ[ρυ]-
2 σι προθέντες μέν έν Ίσθμίοις, έπικυρώσα[ντες] δέ έν Δελφοΐς, άπ[έστ]αλκα κα-
θάπερ ωίου δεΐν · [όμοί]-
[<o]ç δέ και τάς παρά των φίλων έπιστολάς, ίνα παρακολουθής έκάστοις [δεδογ-
μέν]ον, άναγράψαντας είστ[ήλην]
4 [κατ]α τό γενόμενον δόγμα άναθεΐναι δ κ[αί έπ]εποιήκειμεν έν τωι σ[υνεδρίωι
κ]αί τα γεγονότα δημ[ ca 4 ]
[φιλάνθρωπα π]αρά των Άμφικτιό[νω]ν π[ ca 7 ] ΟΙ [ ca 25 ]
ΟΝΒΟΥΛΟ[ ca 8 ]
1 : χαίρειν Daux. 2 : en début de ligne, Viola est très effacé et la place disponible pourrait faire songer aussi
à πε[ρί] σε («te concernant»), jadis proposé par P. Roussel ; έπικυρώσαντες, άπέσταλκα Daux. 3 : la restitution de
[δεδογμέν]ον (s. e. είναι), non envisagée par Daux ni Robert, correspond exactement à la taille de la lacune. La
construction est attestée notamment au ne siècle, dans la lettre de Spurius Postumius aux Amphictions (FD III
4, 353B) : γινώσκετε ούν δεδογμένον τηι συγκλή[τ]ωι ... Elle est ici suggérée par le datif qui précède, complément
d'agent d'un participe parfait. Le passage à l'accusatif (άναγράψαντας) dans l'infînitive ne surprendra pas :
Adeimantos aura cité la résolution des amis du roi, au prix d'une apparente rupture de construction. 4 : l'alpha
initial est sûr : comment compléter autrement? La restitution de la partie centrale est de Robert ; celui-ci avait
également songé à δόγμα περ[1 των] άγών[ων] δ κ[αί ..., à partir des premières lectures de Daux, qui avait vu là des
traces de lettres permettant ces conjectures, mais άναθεΐναι est sûr. δημ[ ca 4] est difficile à saisir : δημ[οσίαι] au
sens de «en commun» ou «au nom de leurs États respectifs» est ici incongru, même si cela comblerait exacte
ment la lacune. Le nom du roi (Δημ[ητρίωι] ?) paraît exclu en raison de l'absence d'article et de titre. 5 : ni Daux
ni Robert ne complètent le début de ligne. Le décret amphictionique de 134 ou 130 pour les technites athéniens
(FD III 2, 68, 1. 58) fournit un parallèle pour la restitution proposée ici, qui remplit parfaitement la place
disponible : βπως παρακολουθη τά δεδομένα φιλάνθρωπα παρά των Άμφικτιόνων... Plus loin, le pi visible avant la
lacune pourrait correspondre à une tournure comme π[υλαίας όπωρινης] (session d'automne suivant les Isthmia),
ou Π[υθίοις]. En première lecture, Daux avait vu là Π[ ]ΣΘΗ[..]ζ)Γ[ ]Π.
Commentaire
Pour autant qu'il soit permis d'en juger, la rédaction paraît un peu confuse : aussi
doit-on expliquer la traduction proposée ci-dessous.
Comme L. Robert, on considérera qu'Adeimantos a envoyé au roi une copie d'un
décret amphictionique reconnaissant la nouvelle ligue de Corinthe, y joignant celle des
lettres d'amis de Démétrios (de qui s'agit-il?). Ces lettres contiennent la résolution de leur
propre transcription, conformément à un décret de la ligue auquel a participé Adeimant
os, ainsi que la décision de transcrire les honneurs votés par les Amphictions dans le
décret déjà évoqué plus haut. Le synédrion désigné ici est donc probablement celui de la
ligue, et non celui de l'Amphictionie, auquel Adeimantos aurait participé en tant que
hiéromnémon pour le compte du Poliorcète. Comme le rappelle G. Daux, toute certitude
est cependant exclue, et on ne peut écarter qu'il soit mentionné ici deux décrets amphic-
tioniques différents, le second (δ κ[αί έπ]εποιήκειμεν έν τωι σ[υνεδρίωι) portant sur la publica
tion des résolutions contenues dans le premier, ainsi que sur celle des lettres des amis du
roi. ANNE JACQUEMIN, DIDIER LAROCHE, FRANÇOIS LEFÈVRE [BCH 119 132
Traduction
«Adeimantos au roi Démétrios, salut! Le décret fait par les Amphictions l'an passé
(?), proposé aux Isthmia et ratifié à Delphes, je te l'ai envoyé comme tu le demandais ;
pareillement les lettres de tes amis, afin que tu apprennes que chacun d'eux a décidé d'en
faire une transcription sur stèle et de la consacrer conformément au décret que nous
avions fait aussi au synédrion, ainsi que les honneurs votés par les Amphictions...»
L'interprétation de ce document célèbre soulève bien des difficultés de détail, sur
lesquelles nous ne reviendrons pas ici. Seule la plus importante d'entre elles, posée par la
date de gravure, mérite toute notre attention, car l'identification du bloc permet d'explo
rer une nouvelle piste pour la résoudre. On sait en effet que si elle date de la fin du
ive siècle, cette lettre fut gravée (ou regravée) beaucoup plus tard : l'écriture appartient
indubitablement au premier tiers du ne siècle, les données architecturales (règne de Per-
sée) suggérant aujourd'hui de situer la transcription entre 179 et 168. Comment expliquer
cet important retard?
Pour répondre à cette question, rappelons le contexte14. Dominée depuis un siècle
par la Confédération étolienne, l'Amphictionie retrouve peu à peu une certaine indépen
dance. Depuis le traité «inégal» de 189 imposé par Rome, le pouvoir étolien décline en
effet, et la faction thessalo-athénienne semble reprendre le dessus, comme on le voit dans
le célèbre décret pour Nicostratos de Larissa, en 184/3 (Syll.3 613). En revanche, la
politique de Philippe, puis de Persée, a permis à la monarchie macédonienne de retrouver
un certain crédit15. En 178 (Syll. 3 636), le roi est représenté au synédrion, pour la première
fois depuis que les délégués d'Alexandre ont été portés absents, à l'automne 324 (CID II
102 Ι)1β. Face à lui figurent cinq « crypto-Étoliens », formellement Ainianes, Locriens et
Doriens de Doride, mais en réalité ressortissants de la Confédération17.
On ne sait au juste, durant cette période, quelle est l'attitude de Rome devant cette
évolution de la situation à Delphes. Le Sénat a tout d'abord apporté son soutien à la cité
contre une Amphictionie encore « étolienne », retirant notamment à celle-ci le contrôle du
port et de la terre sacrée (189) 18. Cependant, Rome semble ensuite inverser sa politique,
et favorise la tentative de restauration thessalo-athénienne de 186 (décret pour Nicostra
tos déjà mentionné). En 182 le rapprochement est encore plus visible : contre «les rois qui
(14) Sur ces questions, consulter aujourd'hui Ferrary, p. 81-179.
(15) Voir E. Will, Histoire politique du monde hellénistique II2 (1982), p. 247-259.
(16) L'exclusion ou non des rois de Macédoine, pourtant abondamment discutée (notamment par A. Gio-
vannini, Ancient Macedonia I [1970], p. 147-154 et F. W. Walbank, ibid. II [1977], p. 86-94) est un faux
problème : j'y reviendrai dans L'Amphictionie pyléo-delphique, Histoire et Institutions [à paraître dans la
BEFAB]).
(17) Ils sont de Callipolis, Calydon, Phola, Trichonion et Apiricos. On peut considérer aussi que le Σωσ-
θενεύς qui vote pour les Héracléotes leur est tout dévoué, car cette cité dépend encore de l'Étolie à cette date,
comme l'atteste un acte d'affranchissement : G. Daux, BCH 58 (1934), p. 164, et Delphes..., p. 266-267;
G. Klaffenbach, IG IX l2, p. xliii, 1. 50-53. Malheureusement, cette liste est la dernière conservée avant une
cinquantaine d'années.
(18) Le dossier est constitué par diverses lettres de magistrats romains (M' Acilius, Sp. Postumius,
C. Livius) : Syll.3 609-612, corrigés par M. Holleaux, BCH 54 (1930), p. 38-40 et P. Roussel, BCH 56 (1932),
p. 1-36 (cf. FD III 4, 353; Sherk, p. 21-25).