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Des accidents dans les laboratoires de chimie au XIXe siècle - article ; n°346 ; vol.93, pg 175-186

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Revue d'histoire de la pharmacie - Année 2005 - Volume 93 - Numéro 346 - Pages 175-186
Des accidents dans les laboratoires de chimie au XLXe siècle L'auteur rapporte les principaux accidents survenus principalement dans les laboratoires de chimie français au cours du XIXe siècle : explosions, brûlures, intoxications, empoisonnements.
Accidents in chemistry laboratories in the XIXth century
The author reviews the main accidents produced for most in french chemistry laboratories in the XIXth century : explosions, burns, serious poisonings.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Publié le 01 janvier 2005
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Langue Français
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Claude Viel
Des accidents dans les laboratoires de chimie au XIXe siècle
In: Revue d'histoire de la pharmacie, 93e année, N. 346, 2005. pp. 175-186.
Résumé
Des accidents dans les laboratoires de chimie au XLXe siècle L'auteur rapporte les principaux accidents survenus
principalement dans les de français au cours du XIXe siècle : explosions, brûlures, intoxications,
empoisonnements.
Abstract
Accidents in chemistry laboratories in the XIXth century
The author reviews the main accidents produced for most in french chemistry laboratories in the XIXth century : explosions,
burns, serious poisonings.
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Viel Claude. Des accidents dans les laboratoires de chimie au XIXe siècle. In: Revue d'histoire de la pharmacie, 93e année, N.
346, 2005. pp. 175-186.
doi : 10.3406/pharm.2005.5799
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pharm_0035-2349_2005_num_93_346_5799175
Des accidents
dans les laboratoires de chimie
au XIXe siècle
par Claude Viel *
Faisant suite à la Note de Th. Lefebvre et C. Raynal 1 rappelant l'explosion
mortelle qui eut lieu le mercredi 30 décembre 1840 dans le laboratoire de
chimie de l'École de pharmacie de Paris, et qui coûta la vie à Osmin
Hervy, préparateur du cours 2>3, nous voudrions apporter quelques précisions sur
cet accident et recenser, surtout à partir de l'étude de J.-A. Thelmier 4 les acci
dents les plus importants ayant eu lieu dans les laboratoires de chimie au XIXe
siècle, alors que cette science, purement expérimentale, mettait en uvre des
réactions sans que l'on puisse en prévoir les éventuelles conséquences en matière
d'accident.
Nous distinguerons trois catégories d'accidents : les explosions, les brûlures,
les intoxications et empoisonnements.
Les explosions
Revenons brièvement sur la rupture de l'appareil Thilorier 56 qui occasionna
la mort du préparateur Osmin Hervy. Cet appareil [figure], fixé sur le sol du
laboratoire, permettait de préparer du dioxyde de carbone liquide. Il se compos
ait de deux réservoirs en fonte d'environ deux centimètres d'épaisseur pour un
diamètre intérieur de huit à dix centimètres. Chacun de ces cylindres avait une
capacité intérieure d'environ quatre litres. Le dioxyde de carbone était produit
par action de l'acide sulfurique sur le bicarbonate de sodium (hydrogénocarbo-
nate de sodium), introduits l'un et l'autre simultanément dans l'un des cylindres.
La communication était ensuite établie entre le premier et le second cylindre et,
* 77 avenue de la Tranchée, 37100 Tours
REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE, LDI, N° 346, 2e TRIM. 2005, 175-186. 1 76 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
par une véritable distillation, le dioxyde de carbone se rendait dans le second
cylindre, alors que dans le premier restait un résidu de sulfate de sodium. Le pre
mier cylindre était porté par deux tourillons qui le tenaient en équilibre et per
mettaient de lui donner un mouvement d'oscillation. C'est au moment où Hervy
plaçait le cylindre sur les deux tourillons en vue d'opérer le mélange des deux
réactants que se produisit l'explosion, accompagnée d'un bruit terrible qui a
retenti dans tout le quartier et dont les effets furent comparables à ceux d'un
obus, aux dires des témoins. Des quatre personnes s'occupant de cette préparat
ion, deux, dont M. Thilorier, venaient de sortir de la salle et seuls restaient
O. Hervy et un aide de laboratoire. Ce dernier fut renversé par l'explosion, mais
n'en souffrit aucunement ; il n'en fut pas de même pour le malheureux prépara
teur qui reçut les fragments de l'appareil dans les jambes, qui ont été cruellement
mutilées. Malgré l'amputation de l'une d'elles le lendemain, O. Hervy ne sur
vécut pas à ses blessures et décéda le 3 janvier suivant 3'4. Deux causes sont à la
naissance de ce dramatique accident : l'acide sulfurique, au lieu de tomber peu
à peu sur le bicarbonate a dû entrer en contact tout à coup en trop grande quant
ité et, par ailleurs, l'appareil étant en fonte, et celle-ci étant trop cassante, il n'a
pas pu supporter les trop fortes pressions de dioxyde de carbone développées
ainsi brutalement. Pour remédier à ce danger, un appareil a alors été construit en
fer forgé doublé de plomb à l'intérieur, celui-ci se déchirant en cas d'explosion,
sans porter atteinte à l'opérateur 4.
Toujours à propos d'explosions de mélanges gazeux, Thelmier rapporte 4 le
contenu d'une lettre que lui a fait parvenir Justus von Liebig le 25 juin 1866,
par laquelle il signale d'une part la terrible explosion qui eut lieu lors d'une
leçon qu'il faisait devant la famille royale et les princes bavarois, et qui heu
reusement, n'eut aucune conséquence sur le plan humain. Il s'agissait de l'ex
périence, habituellement réalisée sans danger, de la combustion des vapeurs de
sulfure de carbone dans le dioxyde d'azote. L'hypothèse émise par Liebig est
qu'après avoir versé le sulfure de carbone dans le dioxyde d'azote, le mélange
n'ayant pas été agité, il y eut un large excès de d'azote et les deux
corps en présence donnèrent un mélange explosif, au contraire de ce qui se
passe lorsque le mélange renferme assez de vapeurs de sulfure de carbone pour
que le carbone soit brûlé et non pas les deux éléments ; par suite, il faut qu'il
reste du soufre dans le flacon à réaction pour que l'expérience se fasse sans
danger.
Terminons avec les mélanges gazeux en signalant que Bertrand Pelletier, père
de Joseph, découvreur de la quinine et de bon nombre d'autres alcaloïdes, étu
diant la réactivité de différents gaz avec l'hydrogène phosphore, essuya une vio
lente explosion lorsqu'il mit ce gaz en présence de gaz nitreux (oxyde nitrique) :
la cloche où s'effectuait l'opération sur une cuve à eau se brisa avec une telle ACCIDENTS DANS LES LABORATOIRES DE CHIMIE 177
Appareil de Thilorier pour liquéfier
le dioxyde de carbone (Ph. de Clermont, loc. cit. *). 78 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE 1
violence qu'il en retrouva des morceaux à plus de huit mètres et par ailleurs, il
en prit des éclats dans les yeux, qui lui coupèrent sur environ sept millimètres la
sclérotique de l'il droit, alors que la paupière inférieure de l'il gauche était
non seulement piquée mais recevait une forte contusion, frappée sans doute par
la partie arrondie de la cloche 7.
Des accidents, des plus graves pour certains, sont survenus lors de l'explosion
de substances liquides et solides.
En ce qui concerne les premières, citons parmi d'autres, l'accident survenu à
Dulong, qui lui valut la perte de deux doigts et d'un il lors de la découverte
du chlorure d'azote 4 ; la violente explosion qu'essuya Wurtz lorsque, traitant
du protochlorure de phosphore par du potassium, le ballon qui contenait ces
produits se brisa entre ses mains et lui occasionna également une grave blessu
re à un il, atteint par des débris de verre 4 ; le grave accident qui survint à
Albin Haller à la suite de l'explosion d'un tube scellé contenant de l'acide
nitrique concentré et qui lui causa une grave blessure de la face et des mains,
ainsi que la perte d'un il 8 ; qui se produisit lors de la rupture du
tube capillaire qui prolongeait le ballon dans lequel Regnault chauffait du merc
ure, ce chimiste recevant la majeure partie de ce liquide bouillant sur le visa
ge mais, bien qu'ayant eu le réflexe de fermer les yeux lors de la projection, il
dut néanmoins garder la chambre deux mois dans la plus complète obscurité,
tout en étant soumis à des irrigations froides continues 4. Signalons encore les
accidents arrivés, dans le laboratoire de Ad. Wurtz à la Faculté de médecine de
Paris, au docteur E. Lipmann en 1865, lorsqu'une détonation se produisit alors
qu'il préparait de l'acétate de chlore par action de l'acide hypochloreux en
excès sur l'acide acétique glacial, ainsi que la violente explosion et le début
d'incendie qui s'ensuivit lors de la rectification de deux kilogrammes sept cents
de nitrate de méthyle. Le souffle de la première explosion le renversa littéral
ement, alors que sa main droite était gravement endommagée par des fragments
de verre ; la seconde, qui souleva le plafond du laboratoire de cinq à six centi
mètres et réduisit en poussière l'appareil à distiller, ne lui occasionna qu'une
brûlure à la main gauche, alors que le côté gauche de son visage, sa barbe et ses
cheveux étaient grillés 4.
D'autres chimistes eurent aussi à souffrir d'explosions avec des substances
liquides : Faraday, blessé légèrement plusieurs fois en liquéfiant le chlore,
Brodie, avec les peroxydes d'acétyle et de benzoyle, Leconte, professeur à la
Faculté de médecine et de pharmacie et pharmacien-chef à l'Hôpital des Enfants
Malades (actuel Hôpital Necker - Enfants malades), en 1850, au Collège de
France, lors de la purification du nitrate d'uranyle commercial par l' éther, explo
sion qu'il attribua à la présence résiduelle d'une petite quantité de fulminate
d'uranyle dans le sel du commerce 4. ACCIDENTS DANS LES LABORATOIRES DE CHIMIE 179
Les explosions de corps solides se montrèrent tout aussi dangereuses, que ce
soit celles que l'on enregistra dans le laboratoire du professeur Filhol, à
Toulouse, avec de l'iodure d'azote, chez Ad. Wurtz où le docteur Oppenheim
eut l'artère temporale coupée par un éclat de verre et le bras droit horriblement
abîmé lors d'une explosion causée par de 1' oxalate d'argent 9, ou encore celles
qui furent rapportées lors de la préparation de l'antimoniure de potassium par
calcination de l'émétique (tartrate double d'antimoine et de potassium), ou lors
de sa manipulation, celle-ci ayant failli rendre aveugle Regnault et faire perdre
un il au chimiste Fordos tant la blessure de la cornée était importante.
N'oublions pas, bien évidemment, les explosions consécutives à l'inflammat
ion du sodium et du potassium par l'eau, et plus encore celles des fulminates
découverts par le chimiste anglais Howard en 1800, en particulier celui de mer
cure qui le blessa gravement, et celui d'argent, une des causes les plus redou
tables d'explosion dans les laboratoires. Les dangers de ce dernier sel,
l'« argent détonant », avaient été dénoncés peu après sa découverte puis son
étude par Gay-Lussac, entre autres, par un article du Bulletin de pharmacie,
duquel on peut extraire ces courts passages : « Plusieurs pharmacies de Paris
préparent et vendent de l'argent détonant, obtenu par action de l'acide nitrique
mêlé d'alcool sur de l'argent pur. On sait que ce précipité a la propriété de faire
explosion lorsqu'il est chauffé, frappé par un corps dur, ou touché par l'acide
sulfurique concentré. On s'est servi de cette propriété pour composer des
pétards en introduisant un grain [53 mg] environ d'argent détonant dans une
carte dédoublée et recollée ensuite. Ces cartes, exposées à la chaleur d'une
bougie, produisent un bruit que l'on peut comparer à un coup de fouet. Elles
ont plus d'un inconvénient : elles peuvent tomber entre les mains d'enfants qui
ont l'habitude de porter à leur bouche les objets avec lesquels ils s'amusent ; et
l'argent détonant est un des plus violents poisons que l'on connaisse. On a ima
giné de renfermer cette poudre entre un papier brouillard enduit de colle, et une
petite boule de verre, que l'on vend sous le nom d'échalotte fulminante. En
pressant cette boule sous le pied ou entre deux écus, la détonation a lieu [...].
Telles sont les applications inutiles et dangereuses que l'imprudence a fait de
l'argent détonant [...]. Des accidents assez graves ont éveillé l'attention de
l'autorité. Un apprenti orfèvre, en voulant renfermer environ vingt-quatre
grains [1,3 gramme] d'argent détonant dans un étui, en a provoqué, sans le voul
oir, l'explosion. Il a été renversé et a perdu trois doigts, dont un a été lancé et
incrusté dans le plafond de la pièce où l'opération était réalisée. Comme l'ar
gent détonant n'a aucune propriété utile, n'est d'aucun usage en médecine ou en
pharmacie, qu'il ne peut servir que momentanément dans un cours de chimie,
on doit désirer qu'une ordonnance sévère en interdise la vente publique » 410.
D'autres accidents ont été rapportés avec le fulminate d'argent : ainsi, Barruel, 1 80 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
préparateur à la Faculté de médecine, se mutilait à la main droite lors de la pré
paration de ce sel et Thelmier subit, en février 1854, les ravages de l'explosion
de cinq grammes de fulminate ce qui, comme il le rappelle, le conduisit à la
rédaction de son travail de thèse sur les accidents de laboratoire 4, sans lequel
il nous eut été difficile de rassembler la plupart des faits rapportés dans cet
article.
Les brûlures
L'intensité des brûlures causées par des substances chimiques varie selon le
type de composé qui les a produites. En règle générale, plus le point d'ébullition
d'un sera élevé, plus grave sera la brûlure : ainsi, l'eau bouillante (Éb =
100 °C) cause une brûlure de moindre intensité que de l'huile (Éb vers
300 °C) ; les brûlures occasionnées par les métaux en fusion sont extrêmement
graves, comme peuvent l'être certaines brûlures provoquées par certains acides,
gaz ou vapeurs.
Parmi les corps solides, le phosphore, s'enflammant spontanément à l'air ou
par une légère élévation de température, donne lieu à de redoutables et doulou
reuses brûlures. C'est ainsi que Bertrand Pelletier, père de Joseph, ayant laissé
par mégarde dans l'une de ses poches du phosphore enveloppé dans une feuille
de papier, a été gravement brûlé à la cuisse et cette grave brûlure mit pour le
moins six mois à cicatriser n ; un accident semblable, rapporté par Thelmier qui
en fut le témoin a coûté un testicule à un étudiant qui avait dérobé un morceau
de phosphore et l'avait laissé en poche lorsque celui-ci s'enflamma 4. D'autres
exemples de brûlures par le phosphore ont été rapportés et on constate que c'est
surtout en moulant du phosphore dans des tubes en verre que se produisaient les
accidents les plus fréquents, l'opérateur aspirant dans ces tubes le phosphore
maintenu en fusion par de l'eau à 45 °C, il arrivait souvent que celui-ci pénètre
dans sa bouche. C'est ainsi que Delis eut le voile du palais cautérisé u. Le
moyen de prévenir ce type d'accident consistait à aspirer tout d'abord dans le
tube une certaine quantité d'eau et, de cette façon, lorsque ce liquide arrivait
jusqu'aux lèvres, on pouvait arrêter à temps l'opération. Isidore Pierre rapport
ait à J.-A. Thelmier 4 qu'en 1839, alors qu'il coulait du phosphore, une certai
ne quantité de celui-ci avait pénétré dans sa bouche en même temps qu'une cer
taine d'eau et qu'il en avait été quitte pour la peur car, ayant trouvé
sous sa main une caisse pleine d'eau, il y avait plongé la tête à moitié, ce qui
lui permit d'expulser environ deux grammes de phosphore liquide. Cet accident
eut lieu au collège Henri IV à Paris, et était le résultat d'un faux mouvement,
Isidore Pierre devant surveiller sa classe, nombreuse, tout en réalisant cette
expérience. ACCIDENTS DANS LES LABORATOIRES DE CHIMIE 181
Pour Malaguti cité par Thelmier 4, on diminue l'effet des brûlures par le phos
phore en lavant la plaie continuellement, surtout dans les premières heures, avec
une eau de magnésie ou de chaux, soit encore avec une solution étendue d'eau
de Javel contenant en suspension un peu de magnésie. Les douleurs disparais
sent rapidement.
À côté de l'inflammation du phosphore et des brûlures qu'il engendre,
Thelmier rapporte également 4 les brûlures alors fréquentes occasionnées par le
coton-poudre, fulmicoton ou peroxyle, explosif à base de nitrocellulose. Ainsi, il
fut appelé un soir de 1853 auprès d'un jeune homme très gravement brûlé au
visage et aux mains, alors qu'il remplissait une caisse de cet explosif fraîch
ement préparé. Cette manipulation s'effectuait sur une table éclairée par une
lampe située à quarante-cinquante centimètres de la substance inflammable, et
l'hypothèse émise alors est qu'un courant d'air surchauffé au contact de la lampe
aura très vraisemblablement enflammé le coton-poudre sans que l'expérimentat
eur en ait eu conscience. Des accidents analogues ont été rapportés lors de la
dessiccation, vers 40-50 °C, du coton-poudre à l'aide de fourneaux, poêles ou
calorifères à air, produisant des courants inégalement chauds qui pouvaient
conduire à des filets d'air surchauffés, jusqu'à 200 °C, en certains points de la
masse à dessécher.
Signalons enfin qu'une méthode de purification du zinc pour éliminer l'arse
nic qu'il pouvait contenir avait été proposée, consistant à le mêler avec du nitra
te de potassium, à opérer la fusion du mélange, puis à laisser refroidir. Toutefois,
il y a déflagration bien avant la fusion du mélange, et c'est ainsi qu'un expéri
mentateur a été fortement brûlé à la main alors qu'il opérait sur vingt grammes
de zinc seulement 4.
Les brûlures par les liquides étaient nombreuses et arrivaient le plus souvent
par suite de la négligence ou de la distraction de l'opérateur. Les plus courantes
étaient dues à l'inflammation de l'alcool, soit lors du remplissage d'une lampe
non éteinte auparavant, soit encore par bris d'un flacon d'alcool, dont le conte
nu se répandait sur un fourneau ou une lampe. L'inflammation de l' éther, liqui
de extrêmement volatil aux vapeurs rampantes puisque plus lourdes que l'air,
était encore plus redoutable. À ce propos, il nous faut rappeler l'accident tr
agique survenu en novembre 1830 à Félix-Polydore Boullay, fils de Pierre-
François-Guillaume Boullay, un des fondateurs du Bulletin de pharmacie, deve
nu le Journal de pharmacie et de chimie n. Pharmacien et chimiste, élève puis
préparateur de Jean-Baptiste Dumas à l'Athénée puis à l'École polytechnique,
il décéda quatre ans et demi après son accident à la suite des atroces brûlures
causées par ce liquide enflammé d'un flacon brisé entre ses mains à peu de dis
tance d'un foyer allumé 13. Depuis cette explosion, cause d'horribles brûlures,
F. -P. Boullay avait pu soutenir une thèse Sur le danger des modifications suc- 1 82 REVUE D'HISTOIRE DE LA PHARMACIE
cessivement introduites dans les formules et les pratiques de la pharmacie, à
l'École de pharmacie de Paris, et avait été élu le 6 mai 1835, quelques jours
avant sa mort survenue à vingt-neuf ans, le 24 du même mois, membre de la
Société de de Paris 14. Le sulfure de carbone n'était pas moins dan
gereux entraînant, par ses vapeurs facilement inflammables et explosives, des
brûlures et accidents extrêmement graves. Le cacodyle, ou tetramethyldiarsine
(liqueur fumante de Cadet) et ses dérivés étaient par ailleurs à manipuler avec
grande prudence à cause de leur excessive tendance à s'enflammer et à conduire
à des explosions 15. Bien évidemment, des accidents survenaient également avec
certains liquides, comme les alcools, dont les vapeurs sont éminemment inflam
mables.
Pour en terminer, signalons les brûlures causées par l'acide sulfurique répan
du sur la peau et plus encore projeté dans les yeux.
En exceptant les douloureuses brûlures provoquées par la vapeur d'eau et dont,
à côté des chimistes, de nombreuses personnes étaient victimes dans la vie ménag
ère quotidienne, les gaz et les vapeurs pouvaient occasionner dans les labora
toires des brûlures d'une extrême gravité, ayant même conduit à la mort dans cer
tains cas. Parmi celles-ci, ce sont les brûlures résultant des vapeurs d'halogénures
d'hydrogène (hydracides) qui donnaient lieu aux accidents les plus nombreux. Il
convient de citer ici les brûlures causées par les vapeurs de chlorure et de bro
mure d'hydrogène, et plus encore celles du fluorure. Si les vapeurs de gaz chlor
hydrique provoquent une rubéfaction plus ou moins forte, suivie de la desqua
mation de l'épiderme, celles du gaz bromhydrique conduisent à des brûlures
beaucoup plus intenses, pouvant aller jusqu'au second degré, alors que les
vapeurs de gaz fluorhydrique sont plus encore dangereuses, pouvant conduire au
décès de l'individu à la suite d'accidents inflammatoires, comme nous le verrons
ci-après.
Les intoxications graves et les empoisonnements
Les empoisonnements par les solides étaient rares et seuls quelques cas d'in
toxication sans gravité ont été rencontrés chez des chimistes ayant, comme il était
de tradition à l'époque et même après, goûté des substances incolores afin de les
reconnaître, ou de déceler un éventuel pouvoir sucrant pour de nouveaux comp
osés de synthèse [c'était une tradition que maintenait notre directeur de thèse,
le professeur P. Rumpf 16]. Les intoxications dues à des liquides étaient égale
ment rares et étaient le plus souvent consécutives à une ingestion par distraction ;
ce fut le cas pour Thenard en février 1825, alors qu'il faisait une leçon sur les
nitrates, en particulier sur celui de mercure. Il avait devant lui deux verres iden
tiques, l'un contenant de l'eau sucrée, l'autre une solution de sublimé corrosif
(chlorure mercurique) et, par mégarde, il avala une gorgée de cette dernière solu- ACCIDENTS DANS LES LABORATOIRES DE CHIMIE 1 83
tion, éprouvant aussitôt un goût horrible dans la bouche. Le traitement consista
en prises d'eau albuminée, d'huile de ricin et de lavements purgatifs. Thenard ne
se ressentit jamais de cet accident 17.
Signalons encore les brûlures profondes et douloureuses provoquées par les
liquides corrosifs et par leurs vapeurs qui conduisent à des atteintes graves par
inhalation : brome, acide fluorhydrique, en particulier. Les intoxications graves
et les empoisonnements relevés avec les corps gazeux sont assurément les plus
nombreux. Mentionnons les irritations produites par certaines vapeurs et gaz
irritants sur l'appareil respiratoire qui, outre les coryzas et les quintes de toux
fatigantes, peuvent donner lieu à des crachements de sang, et qui conduisent
toutes par ailleurs au larmoiement par suite des vifs picotements ressentis au
niveau des yeux. Parmi les vapeurs incriminées 18, citons celles de fluor, de
brome, de chlore, de fluorure et de chlorure d'hydrogène (gaz fluorhydrique et
chlorhydrique), de peroxyde d'azote (dénommé alors acide hypoazotique), dont
Orfila rapporta deux cas d'intoxication mortelle 19. En ce qui concerne le fluo
rure d'hydrogène, ses vapeurs sont hautement toxiques sur les voies respira
toires et si, lors des tentatives d'isolement du fluor, Davy puis les frères Knox
eurent beaucoup à en souffrir, même très gravement pour l'un d'eux qui fut
contraint de passer trois années à Naples sans guerison totale, elles furent fatales
au chimiste belge P. Louyet qui en perdit la vie 20. Le sulfure d'hydrogène, outre
son odeur caractéristique d'ufs pourris, peut être cause d'indispositions
sérieuses 18.
Mais les poisons les plus redoutables restent sans conteste l'hydrogène arsé
nié et l'acide cyanhydrique (dénommé alors acide prussique) 18. Le premier
entraîna la mort, dans d'atroces souffrances, de Gehlen, en 1815, qui avec
Ruhland, s'intéressait à l'action de ce gaz sur la potasse 4, ainsi que celle d'un
jeune chimiste parisien qui procédait à des recherches sur l'aniline 4. Signalons
encore l'empoisonnement dû à l'acide arsénieux (anhydride arsénieux)
qu'éprouva Charles Brame alors qu'en 1840 il répétait à la Sorbonne ses expé
riences devant J.-B. Dumas, intoxication forte qui dura quinze jours durant les
quels il rendit de l'arsenic par les voies urinaires, et dont il souffrit encore quatre
mois. Il ne trouva la guerison qu'en s'éloignant de Paris et en se faisant médec
in de campagne en Vendée où un air plus pur le soulagea, avant qu'il ne revien
ne à Tours comme professeur de chimie et de pharmacie à l'École préparatoire
de médecine et de pharmacie 21. L'acide cyanhydrique, bien connu comme poi
son redoutable depuis sa découverte par Schéele en 1783, a provoqué de très
nombreux accidents et intoxications, mortelles pour la plupart, ce composé,
liquide bouillant à 26 °C, étant facilement vaporisé. C'est pourquoi il a été pré
conisé et utilisé comme gaz de combat lors de la guerre de 1914-1918. Il est
inutile par ailleurs d'insister sur la toxicité des cyanures, poisons également
redoutables 18.