Dictature bourgeoise et modernisation conservatrice : problèmes méthodologiques de l

Dictature bourgeoise et modernisation conservatrice : problèmes méthodologiques de l'analyse des situations autoritaires - article ; n°6 ; vol.25, pg 1029-1061

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Revue française de science politique - Année 1975 - Volume 25 - Numéro 6 - Pages 1029-1061
BOURGEOIS DICTATORSHIP AND CONSERVATIVE MODERNIZATION : METHODOLOGICAL PROBLEMS IN ANALYZING AUTHORITARIAN SITUATIONS, by GUY HERMET Analysis of authoritarian political situations comes up against a series of obstacles due, on the one hand, to the not very discriminatory nature of the concept of authoritarianism and, on the other, to the fact that political sociology sees itself in practice as being primarily the study of representative regimes of liberal tradition. This remark is particularly true of those authoritarian situations, which are commonplace in countries on the threshold of « economic takeoff » such as Brazil, Spain and Iran, where the authorities and their constituents endeavour to promote economic modernization while at the same time rejecting its social countrepart. These countries possess common traits which are in some ways reminiscent of the Bonapartist situation. However, the notion of Bonapartism can only be applied to them very partially, and the hitherto less well-defined concept of the « neo-Bismarckian situation » no doubt serves better to single out their particular political features, it being understood that, even in the case of authoritarian situations, political analysis cannot be confined to establishing typologies. There is no scientific reason to exclude empirical study of these situations a priori, to the extent that the research worker succeeds in identifying the appropriate methodological procedures and places of analysis. [Revue française de science politique XXV (6), décembre 1975, pp. 1029-1061.]
DICTATURE BOURGEOISE ET MODERNISATION CONSERVATRICE : PROBLÈMES MÉTHODOLOGIQUES DE L'ANALYSE DES SITUATIONS AUTORITAIRES, par GUY HERMET L'analyse des situations politiques autoritaires se heurte à une série d'obstacles qui tiennent, pour une part, au caractère peu discriminatoire de la notion d'autoritarisme et, pour une autre part, au fait que la sociologie politique se conçoit pour l'essentiel, en pratique, comme une étude des régimes représentatifs de tradition libérale. Cette constatation vaut en particulier pour les situations autoritaires, fréquentes dans les pays au seuil du « décollage économique » comme le Brésil, l'Espagne et l'Iran, dans lesquelles le pouvoir et ses mandants s'efforcent de promouvoir une modernisation économique en refusant sa contrepartie sociale. Ces pays possèdent des caractéristiques communes qui rappellent à quelques égards la situation bonapartiste. Le concept de bonapartisme ne leur est, toutefois, que très partiellement applicable, et la notion jusqu'alors moins fixée de « situation néo-bismarckienne » singularise sans doute mieux leurs particularités politiques, étant entendu que, même dans le cas des situations autoritaires, l'analyse politique ne peut se limiter à l'élaboration de typologie. Aucune raison scientifique n'exclut a priori l'étude empirique de ces situations, dans la mesure où le chercheur parvient à identifier les démarches méthodologiques et les sites d'analyse appropriés. [Revue française de science politique XXV (6), décembre 1975, pp. 1029-1061.] to establishing typologies There is no scientific reason to exclude empirical study of these situations priori to the extent that the research worker succeeds in identifying the appropriate methodological procedures and places of analysis Revue -fran aise de science politique XXV 6) décembre 1975 pp 1029-1061.
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Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.

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Ajouté le 01 janvier 1975
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Monsieur Guy Hermet
Dictature bourgeoise et modernisation conservatrice : problèmes
méthodologiques de l'analyse des situations autoritaires
In: Revue française de science politique, 25e année, n°6, 1975. pp. 1029-1061.
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Hermet Guy. Dictature bourgeoise et modernisation conservatrice : problèmes méthodologiques de l'analyse des situations
autoritaires. In: Revue française de science politique, 25e année, n°6, 1975. pp. 1029-1061.
doi : 10.3406/rfsp.1975.396136
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1975_num_25_6_396136Résumé
DICTATURE BOURGEOISE ET MODERNISATION CONSERVATRICE : PROBLÈMES
MÉTHODOLOGIQUES DE L'ANALYSE DES SITUATIONS AUTORITAIRES, par GUY HERMET
L'analyse des situations politiques autoritaires se heurte à une série d'obstacles qui tiennent, pour une
part, au caractère peu discriminatoire de la notion d'autoritarisme et, pour une autre part, au fait que la
sociologie politique se conçoit pour l'essentiel, en pratique, comme une étude des régimes
représentatifs de tradition libérale. Cette constatation vaut en particulier pour les situations autoritaires,
fréquentes dans les pays au seuil du « décollage économique » comme le Brésil, l'Espagne et l'Iran,
dans lesquelles le pouvoir et ses mandants s'efforcent de promouvoir une modernisation économique
en refusant sa contrepartie sociale. Ces pays possèdent des caractéristiques communes qui rappellent
à quelques égards la situation bonapartiste. Le concept de bonapartisme ne leur est, toutefois, que très
partiellement applicable, et la notion jusqu'alors moins fixée de « situation néo-bismarckienne »
singularise sans doute mieux leurs particularités politiques, étant entendu que, même dans le cas des
situations autoritaires, l'analyse politique ne peut se limiter à l'élaboration de typologie. Aucune raison
scientifique n'exclut a priori l'étude empirique de ces situations, dans la mesure où le chercheur parvient
à identifier les démarches méthodologiques et les sites d'analyse appropriés.
[Revue française de science politique XXV (6), décembre 1975, pp. 1029-1061.] to establishing
typologies There is no scientific reason to exclude empirical study of these situations priori to the extent
that the research worker succeeds in identifying the appropriate methodological procedures and places
of analysis Revue -fran aise de science politique XXV 6) décembre 1975 pp 1029-1061.
Abstract
BOURGEOIS DICTATORSHIP AND CONSERVATIVE MODERNIZATION : METHODOLOGICAL
PROBLEMS IN ANALYZING AUTHORITARIAN SITUATIONS, by GUY HERMET
Analysis of authoritarian political situations comes up against a series of obstacles due, on the one
hand, to the not very discriminatory nature of the concept of authoritarianism and, on the other, to the
fact that political sociology sees itself in practice as being primarily the study of representative regimes
of liberal tradition. This remark is particularly true of those authoritarian situations, which are
commonplace in countries on the threshold of « economic takeoff » such as Brazil, Spain and Iran,
where the authorities and their constituents endeavour to promote economic modernization while at the
same time rejecting its social countrepart. These countries possess common traits which are in some
ways reminiscent of the Bonapartist situation. However, the notion of Bonapartism can only be applied
to them very partially, and the hitherto less well-defined concept of the « neo-Bismarckian situation » no
doubt serves better to single out their particular political features, it being understood that, even in the
case of authoritarian situations, political analysis cannot be confined to establishing typologies. There is
no scientific reason to exclude empirical study of these situations a priori, to the extent that the research
worker succeeds in identifying the appropriate methodological procedures and places of analysis.
[Revue française de science politique XXV (6), décembre 1975, pp. 1029-1061.]POUR L'ANALYSE
DES SYSTÈMES AUTORITAIRES
DICTATURE BOURGEOISE
ET MODERNISATION CONSERVATRICE
problèmes méthodologiques de l'analyse
des situations autoritaires
GUY HERMET
Définissant la politique comme « une manière de gouverner
sans recours excessif à la violence », le professeur Bernard Crick
en tire la conséquence que la science politique « ne peut
s'appliquer que très difficilement dans les systèmes non politiques et pas
du tout, comme science autonome, dans les régimes anti-politiques »l. Ce
qui revient à dire que l'analyse politique doit restreindre son champ aux
situations dites démocratiques — au sens libéral et pluraliste — et aux
phénomènes caractéristiques de celles-ci.
Posée sous une forme aussi tranchée, cette proposition laisse augurer
une réponse de principe négative. Sans même faire appel à la critique
marxiste ou libertaire de la démocratie formelle, rares sont les politistes
qui ne s'inscriraient pas en faux contre une séparation trop idéaliste
entre une aire politique confondue avec cette sorte de démocratie et une
aire non politique — selon la terminologie de B. Crick — recouvrant
toutes les autres espèces de pouvoir d'Etat. Mais rares aussi sont ceux qui
traduisent ce principe dans la pratique de leur recherche.
Cette quasi-abstention de la recherche se manifeste particulièrement
dans le cas de l'aire politique recouverte par les pays déjà moyennement
industrialisés dont l'orientation autoritaire fondamentale s'inscrit dans
la « voie capitaliste réactionnaire » de la « révolution par le haut », définie
par Barrington Moore par référence à l'Allemagne bismarckienne ou au
Japon du Meiji. Orientation élitiste-autoritaire qui correspond égale
ment à la notion de modernisation conservatrice, ou encore à ce que peut
1. Defense of politics, Harmondsworth, Penguin Books, 1971, pp. 141 et 163.
1029 Hermet Guy
être présentement la version la plus « évoluée » de l'Etat d'exception de la
bourgeoisie, selon la terminologie marxiste. Le Brésil d'après 1964,
« l'Espagne du développement », l'Iran et, à un moindre degré, le Por
tugal de Caetano ou la Grèce des colonels représentent les exemples les
plus caractéristiques, mais non les seuls, de cette orientation autoritaire
qui prétend, vainement sans doute, concilier la modernisation économique
et la stabilité sociale, dans un contexte caractérisé par l'expansion des
« capitalismes périphériques » et par le déclin du nationalisme vrai ou
factice des dictatures réactionnaires d'antan.
Notre propos consiste précisément à cerner, sur la base des exemples
précités, les grands traits d'une méthode d'analyse empirique applicable
à ce type de situation autoritaire, étant entendu que d'autres espèces de
situations politiques, autoritaires ou non, peuvent certainement être saisies
dans une perspective assez comparable. Le choix fait ici des situations
autoritaires brésilienne, espagnole et iranienne sert en somme de pré
texte à la réflexion méthodologique seulement ébauchée dans les pages
suivantes, mais dont l'état d'avancement partiel présente sans doute
quelque intérêt dans un domaine où les conclusions d'allure définitive
restent informulables, faute d'analyses suffisamment nombreuses et pré
cises des faits. Cette réflexion méthodologique revêt un caractère très
général au départ. L'examen des grands traits d'une stratégie d'analyse
applicable à ces situations autoritaires — retenues à titre d'exemple —
suppose, en effet, la considération préalable de cette sorte d'hypothèque
théorique et méthodologique qui frappe d'entrée de jeu tout essai d'analyse
systématique, et pas seulement taxonomique, des situations politiques non
conformes au modèle démocratique de tradition libérale. Alors qu'elle ne
s'embarrasse guère de questions préalables quant aux critères de délimi
tation de l'aire étudiée ou à la stratégie de la recherche lorsqu'elle
s'applique à des mécanismes relevant de ce dernier modèle, l'analyse
politique s'enlise dans le réseau inextricable de ces questions dès qu'il
s'agit d'appréhender des systèmes ou phénomènes inusités en Europe
occidentale et en Amérique du Nord.
Obstacles méthodologiques et questions préalables
Une première difficulté naît du recours même à la notion d'autorita
risme. Selon une logique sans doute assez formelle, l'autoritarisme ne
constitue pas un critère distinctif très pertinent dès qu'il s'agit de différen
cier les modes d'exercice du pouvoir politique. Détenteur privilégié d'une
1030 Pour l'analyse des systèmes autoritaires
autorité plus ou moins légitime, le pouvoir politique est toujours autori
taire dans son essence.
L'affirmation va de soi pour les écoles à dominante élitiste. Toute
« association politique » est « une association régie par l'autorité », pour
Max Weber. « L'Etat consiste, selon lui, en un rapport de domination de
l'homme sur l'homme fondé sur le moyen de la violence qui est considérée
comme légitime » 2. De nos jours, François Bourricaud nuance un peu cette
conception quand il précise que « si le mot autorité signifie le plus sou
vent « pouvoir légitime », le mot autoritaire est pris le plus fréquemment
dans un sens péjoratif, comme synonyme de « violence arbitraire » 3.
Mais Ralf Darhendorf va plus loin encore que Max Weber en dénonçant
« l'illégitimité virtuelle de tous les rapports d'autorité » 4. De son côté,
l'interprétation anthropologique n'insiste pas moins sur la primauté
universelle de l'essence autoritaire du pouvoir. Concevant les sociétés et
leurs appareils politiques comme des « structures d'inégalité et de domi
nation », Georges Balandier voit dans celles-ci, quelles qu'elles soient, les
instruments qui assurent la « répartition inégale des biens, du pouvoir et
des signes exprimant le statut » 5.
Bien qu'il aborde le problème d'une autre façon, le courant fonctiona-
liste revu et corrigé par Samuel P. Huntington minimise tout autant la
valeur discriminatrice du concept d'autoritarisme. Selon Huntington, « la
distinction la plus importante entre les pays ne se rapporte pas à leur
forme mais à leur degré de gouvernement ». « Les différences entre la
démocratie et la dictature sont moindres — selon lui — que les
différences entre les pays dont la vie politique repose sur le consensus,
la communauté, la légitimité, l'organisation, l'efficacité, la stabilité, et les
pays dont la vie politique est privée de ces attributs » 6. Au nom de ce
clivage fonctionnel unique qui ne laisse plus la place à des notions
aussi « idéalistes » que celles de démocratie ou d'autoritarisme, Hunt
ington intègre bien entendu la plupart des nations industrielles dans la
première catégorie, tandis qu'il refoule dans la seconde la grande masse
des pays peu ou non industrialisés encore éloignés de la « modernité ».
Le courant marxiste, enfin, conçoit aussi toutes les espèces de pou-
2. Weber (M.), The Theory of social and economic organization, New York, 1950,
p. 154; Le savant et la politique, Paris, Pion, 1969, p. 101.
3. Bourricaud (F.), Esquisse d'une théorie de l'autorité, Paris, Pion, 1961,
pp. 33 et 18.
4. Dahrendorf (R.), Classes et conflits de classes dans la société industrielle, Paris,
Mouton, 1972, p. 179.
5. Balandier (G.), Anthropo-logiques, Paris, Presses universitaires de France, 1974,
p. 113.
6. Huntington (S.P.), Political order in changing societies, New Haven, Yale
University Press, 1968, p. 1.
1031 Hermet Guy
voir politique, social et économique comme des relations de dominants à
dominés, c'est-à-dire comme des relations autoritaires. Dans cette pers
pective, l'Etat communiste ou socialiste qui prépare un tel dépassement se
situe seul quelque peu en marge du modèle autoritaire englobant aussi
bien, avec certaines nuances, la fictive démocratie libérale que les types
de gouvernement qui ne revendiquent pas l'épithète démocratique. Certes,
Marx affirme-t-il dans la même Sainte Famille que « l'anarchie de la
société bourgeoise est le fondement de l'état de choses public moderne » 7.
Mais il s'agit là presque d'une boutade, qui ne remet pas sérieusement en
cause le caractère oppressif et faussement démocratique — donc auto
ritaire sur le fond — des régimes garantissant la domination de la bour
geoisie sous quelque vêtement institutionnel que ce soit. En ce sens, la
variable de l'autoritarisme ne sert plus qu'à en excepter la société commun
iste jusqu'à un certain point : celui du pouvoir spécifique des détenteurs
des moyens de production.
Comme Lénine l'avait fait déjà, d'une autre manière, quelques prati
ciens irrespectueux de la sociologie marxiste contemporaine réintroduisent
en outre la dimension autoritaire dans toutes les expressions présentes du
pouvoir politique, y compris celle du socialisme d'Etat. Ainsi Stanislaw
Ossovsky qui, évoquant les grands thèmes de l'inégalité sociale, de
l'exploitation, des privilèges de l'argent et du pouvoir, souligne notam
ment : « Nous avons besoin d'un terme général spécifique qui (...)
embrasserait également les groupes faisant partie de systèmes où le rapport
entre la propriété des moyens de production et la propriété des moyens de
contrainte se présente autrement (...) terme qui puisse être utilisé
pour l'analyse des sociétés post-capitalistes, où la répartition du revenu
social, l'apparition de groupes privilégiés et déshérités et l'appartenance
à ces groupes est, dans une mesure considérable, le résultat de la décision
consciente des autorités politiques » 8. Cette interprétation « marxo-
élitiste » ramène en quelque sorte au point de départ, et à l'affirmation
de la prévalence du caractère autoritaire du gouvernement dans toutes les
situations politiques et sociales.
Le procédé grâce auquel nombre de typologies politiques prétendent
restituer une pertinence au moins opératoire — sinon parfaitement logique
— au critère de l'autoritarisme ajoute encore à la confusion. En effet, ce
procédé revient pour l'essentiel à privilégier à des fins taxonomiques les
deux variables de la légitimité et du degré de coercition des différentes
7. Marx (K.), Engels (F.), La Sainte Famille, Paris, Editions sociales, 1969, pp. 139
et 143.
8. Ossovsky (S.), La structure de classes dans la conscience sociale, Paris, Editions
Anthropos, 1971, p. 212.
1032 Pour l'analyse des systèmes autoritaires
espèces de pouvoir, pour aboutir à des combinaisons binaires ou ternaires
qui, sans « évacuer » à proprement parler le vocable « autoritaire », le
réservent de façon exclusive pour la désignation d'un type de situation
circonscrit et valorisé dans les faits au gré de l'inclination idéologique de
chaque auteur.
Dans cette perspective, un premier courant est représenté par Cari
J. Friedrich et Zbigniew Brzezinski, pour qui la classification des régimes
politiques modernes se résume comme on le sait en une division tendanc
ielle fondamentale entre l'aire de la démocratie et celle du totalitarisme.
Et tel est, également, le point de vue soutenu en substance par Samuel P.
Huntington, pour qui « les systèmes autoritaires sont les systèmes non
démocratiques », c'est-à-dire ceux où n'existe pas une situation « dans
laquelle les principaux leaders du système politique sont sélectionnés par
des élections concurrentielles auxquelles le gros de la population peut
participer » 9, ou encore par Robert A. Dahl avec sa distinction entre les
deux types idéaux « hégémonique » et « polyarchique ». Nées dans le
contexte de l'anticommunisme des années de la guerre froide ou subissant
encore les séquelles de cette période, ces typologies de circonstance
englobent dans la même catégorie totalitaire et dans une même
réprobation l'Allemagne nazie et les Etats communistes, tandis qu'elles
rangent le modèle de gouvernement libéral des pays occidentaux dans le
bon tiroir, celui des régimes point trop autoritaires et supposés légitimes,
appelés démocratiques. Tout le reste, qui rassemble la quasi-totalité des
structures politiques des pays peu industrialisés, se situe quelque part
entre ces deux extrêmes dans un magma qualifié selon les cas d'autocratie,
de dictature ou d'autoritarisme traditionnel, de régimes sans parti, de
régimes mixtes ou encore de systèmes en voie de modernisation.
Variantes améliorées de la classification précédente, les typologies
ternaires « démocratie-autoritarisme-totalitarisme » (Juan J. Linz, Phi
lippe C. Schmitter), « démocratie-dictature-totalitarisme » (Hannah
Arendt) ou, ce qui signifie à peu près la même chose avec une
dimension historique supplémentaire, « autocratie-république-totalita
risme » (Bernard Crick), présentent sur cette dernière l'avantage d'être
plus inclusives, c'est-à-dire de ne pas laisser dans le vague la dénomination
des situations politiques qui ne se rangent ni dans la catégorie de la
démocratie pluraliste, ni dans celle des Etats socialistes ou de l'Allemagne
nazie. Mais elles comportent en revanche les mêmes inconvénients en ce
9. Huntington (S.P.), Authoritarian Politics in Modem Society, New York...,
Basic Books, 1970, p. 509. Dans un ouvrage postérieur {Political Order..., op. cit., p. 79)
Huntington opère une distinction identique dans son esprit entre les régimes « civiques »
et les régimes « prétoriens ».
1033 Hermet Guy
qui a trait, d'une part, à la valorisation subjective qui conduit à séparer
les régimes autoritaires considérés comme franchement mauvais — les
régimes totalitaires — de ceux jugés moins condamnables — qualifiés
simplement d'autoritaires — et, d'autre part, à l'amalgame dans une caté
gorie unique des Etats communistes et des dictatures « fascistes » les
plus brutales. Bien qu'elle distingue également parmi les systèmes
politiques contemporains relativement stabilisés trois catégories principales
représentées par les Etats démocratiques, les Etats autoritaires et les Etats
modernisateurs, la classification proposée par Gabriel Almond et G. Bin-
gham Powell est sans doute moins provocante dans l'utilisation des
qualificatifs. Mais elle comporte par contre l'inconvénient supplément
aire de mélanger de façon confuse les variables historiques (le stade de
la modernisation ne trouvant d'ailleurs pas sa contrepartie dans la défini
tion d'un stade conservateur ou réactionnaire) et les variables politico-
institutionnelles (pouvoir démocratique ou autoritaire). Elle demeure
fidèle, en outre, à une conception hétéroclite ou résiduelle de l'aire
globale de l'autoritarisme, en dépit du partage opéré entre le « radicalisme
totalitaire », le « conservatisme totalitaire » et le « conservatisme auto
ritaire » 10.
Au moins en ce qui concerne les sociétés industrielles, la typologie
marxiste des modes de gouvernement apparaît plus satisfaisante, parce que
fondée en dernière instance sur un critère d'identification sans équivoque :
celui du mode de production. Partant de ce point et postulant de façon
plus ou moins souple la détermination de la superstructure politique et
idéologique par l'infrastructure socio-économique, la sociologie marxiste
use assurément de nuances lorsqu'il s'agit de définir les régimes du
Tiers Monde, surtout dans le cas des pays partiellement socialistes ou dans
lesquels l'hégémonie d'une classe n'a jamais été achevée. Par contre, la
division qu'elle opère à propos des sociétés industrialisées ou en passe
de le devenir rapidement est beaucoup plus tranchée et simple. En schémat
isant un peu, elle se résume en définitive, dans ce cas, à la distinction de
deux types génériques de pouvoir d'Etat : d'une part, les régimes capi
talistes caractérisés par la domination de la bourgeoisie, avec leurs deux
variantes « autoritaire » et « libérale » ; d'autre part, les régimes socia
listes qui préparent l'avènement de la société communiste et la disparition
ultime d'un Etat forcément coercitif. Il reste, toutefois, que l'analyse
marxiste répugne à appliquer à ce dernier type de pouvoir un terme aussi
péjoratif que l'adjectif « autoritaire », quand bien même il pourrait
10. Almond (G.A.), Powel (G.B. Jr.), Comparative Politics, Boston, Little, Brown,
1966, pp. 215-216.
1034 Pour l'analyse des systèmes autoritaires
s'appliquer valablement et alors qu'elle en use sans réticence aucune à
l'égard du sous-type d'Etat capitaliste représenté par les « dictatures
bourgeoises » bonapartistes, césaristes ou fascistes. La notion de « dicta
ture du prolétariat » — dont on ne sait plus si elle constitue le trait le
plus spécifique de l'Etat socialiste ou seulement une de ses formes —
apparaît comme une notion fondamentalement autonome et étrangère au
concept d'autoritarisme.
Disqualifiée sans doute trop vite en tant que critère d'identification de
certaines situations politiques, la notion d'autoritarisme se trouve donc
réintroduite dans le même temps dans maintes typologies où la subjectivité
ouverte devient en quelque sorte la règle d'or de l'analyse. Jugée dépour
vue de toute valeur discriminatoire dans un cas, la variable « autoritaire »
n'est plus qu'un anathème plus ou moins infamant dans l'autre. Elle ne
sert plus, en définitive, qu'à désigner les situations que le politiste consi
dère comme indignes d'une attention systématique, ou dont l'analyse lui
paraît compromettante.
Là ne réside pas, cependant, l'obstacle intellectuel majeur à l'étude
des situations politiques dites non démocratiques. Le parti-pris métho
dologique auquel il a été fait allusion ressort plus nettement encore dans
le débat touchant à la stratégie et aux priorités de l'analyse du pouvoir et
des mécanismes politiques. Deux conceptions s'affrontent sur ce point,
qui reviennent toutefois également à confirmer cette sorte d'affinité
trop exclusive manifestée par la science politique envers les situations
libérales et pluralistes.
Partagée d'une certaine façon par les marxistes et l'aile critique de la
sociologie politique d'origine anglo-saxonne, la première conception
repose sur l'affirmation de ce que les institutions de gouvernement et la
vie politique en général ne sont en dernier ressort que le reflet plus ou
moins direct d'une infrastructure matérielle et sociale, ou d'un environne
ment socio-économico-culturel national et international. Dans cette pers
pective, l'étude « interne » des phénomènes strictement politiques ne
vaut que si elle s'appuie sur l'analyse « externe » des facteurs infrastruc-
turels ou « environnementaux » qui les conditionnent, étant entendu que
cette démarche externe demeure toujours l'ultima ratio de la recherche.
Telle est la méthode que Nicos Poulantzas justifie, de manière très
prudente d'ailleurs, lorsqu'il écrit que « les appareils d'Etat ont pour
rôle principal de maintenir l'unité et la cohésion d'une formation sociale
en concentrant et en consacrant la domination de classe, et de reproduire
ainsi les rapports sociaux, c'est-à-dire les rapports de classe » n. Telle est
11. Poulantzas (N.), Les classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui, Paris,
Editions du Seuil, 1974, p. 28.
1035 Hermet Guy
également l'idée que Samuel P. Huntington reprend, dans un contexte
très différent il est vrai, quand il considère que « le niveau de communauté
politique atteint par une société reflète la relation entre ses institutions
politiques et les forces sociales qui leur correspondent » 12. Tel est, encore,
le point de vue défendu par les théoriciens de la dépendance, pour
lesquels les formes politiques en vigueur dans les nouveaux Etats, notam
ment, sont à beaucoup d'égards une traduction de la domination
impérialiste.
La seconde stratégie de recherche réserve au contraire la priorité à
l'analyse interne des institutions et des mécanismes politiques. Elle
postule par là que les structures politiques sont relativement indépen
dantes de l'état de la société, ou qu'elles peuvent même agir sur lui dans
le cadre de certaines relations de pouvoir (M. Weber, R. Dahrendorf,
S. Ossovsky, A. Touraine, ...), ou grâce à l'action de certains agents
(C. Wright Mills, par exemple, et beaucoup d'autres). La question n'est
pas ici de donner raison à l'une ou l'autre conception, d'autant qu'elles
peuvent perdre de leur caractère antagoniste, voire même se compléter
en pratique dans la mesure où l'on accepte d'appréhender le rapport
société-politique non plus comme induction à sens unique mais comme
relation d'influence réciproque. Elle est, plus modestement, de s'interroger
sur le bien-fondé de l'application différentielle de ces deux stratégies aux
diverses catégories de situations politico-sociales.
En effet, l'une et l'autre stratégie semblent s'accommoder facilement
de la négligence dans laquelle est laissée l'étude précise des mécanismes
politiques en vigueur dans des aires immenses, ainsi que de l'avantage non
moins immense octroyé à l'analyse des phénomènes politiques couram
ment observables en Europe occidentale et en Amérique du Nord. La
sociologie marxiste le fait à sa manière, en considérant que la question
du pouvoir politique se trouve résolue a priori par la suppression de
l'appropriation privée des moyens de production dans les Etats socialistes,
et qu'il suffit de qualifier lapidairement et d'expliquer la genèse socio-
historique des dictatures bourgeoises et autres régimes « baroques » pour
épuiser l'intérêt scientifique les concernant. En conséquence, ses analyses
ne s'appliquent guère qu'au terrain occupé par les démocraties pluralistes
dont elle s'emploie avec succès à dénoncer le caractère mystificateur. De
son côté, la science politique non marxiste suit sans toujours le reconnaître
la ligne tracée par Bernard Crick, qui retient comme seuls objets dignes
d'attention les institutions et processus correspondant à une capacité de
perception limitée, dans la majorité des cas, aux phénomènes politiques
12. Political Order..., op. cit., p. 8.
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